Un Pégase contre l’oubli

Une critique de L’Oublieuse mémoire de Jules Supervielle (1949)

J’aurais rêvé ma vie à l’instar des rivières
Vivant en même temps la source et l’océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le mont, la plaine et les plages dernières

Suis-je ici, suis-je là ? Mes rives coutumières :
Changent de part et d’autre et me laissent errant.
Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière ?

Ou serais-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource
De chercher l’océan du côté de la source
Puisqu’est derrière lui le meilleur de l’espoir ?

Dix ans après La Fable du monde, Supervielle fait le point. Recueil solaire, traversé par l’image d’un poète qui n’est plus Dieu mais Pégase, L’Oublieuse mémoire prolonge les thèmes déjà abordés dans La Fable du monde.

Toujours brulant de l’ivresse créatrice, il fait dialoguer cette fois la Terre et les hommes, Dieu et les choses, la Mer et les vagues, toujours à la recherche de cet art de dire l’univers, de dire les mouvements intérieurs et les nuages qui passent au loin.

Le poète, là encore, cherche à mettre le doigt sur cet art poétique qui pourrait être le sien, sur la possibilité de « mettre en un vers tout l’univers« , « d’isoler une rose entre toutes » alors même que « notre âme est sur toutes les routes« . Il se questionne, tâtonne, cherchant les moyens de dire et les images pour faire.

Toujours happé par l’ailleurs, c’est dans l’intériorité du corps que Supervielle découvre ses mots : sa poétique est inscrite dans la profondeur du corps innervé, dans la sagesse des nerfs. Sans la violence qu’y mettra un Artaud, cette sagesse toute intérieure et nerveuse est celle d’une découverte : découverte de cette flamme qui le brule à l’intérieur, qui le fait Pégase plus que Dieu, qui l’élance vers le haut et l’oblige à « de grands galops souterrains« , souterrains parce que justement tournés vers les cieux – et que de l’un à l’autre, il n’y a qu’un pas, qu’un pas de cheval ailé.

Découverte d’autant plus capitale que des cieux, de ces cieux souterrains, le poète peut contempler la grandeur de la Terre qui se plaint de n’être plus regardée, qui se meurt d’être ignorée : l’oublieuse mémoire qui la traverse ne permet plus, à son parfum, d’enivrer les hommes. Dans cet oubli qui ravage les mers, Pégase inonde les hommes de ses airs nocturnes – nocturnes mais solaires – de ses hymnes chargés d’espérance, dans lesquels il perd le souffle pour le donner aux hommes, aux hommes oublieux.

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