Marx est amoureux

Une critique de L’Amour fou d’André Breton (1937)

Poursuivant certaines des analyses qu’il avait déjà succinctement évoquées dans Nadja et dans Les Vases communicants, Breton s’intéresse dans L’Amour fou (suspense) au sentiment amoureux. Toujours un peu anxieux à l’idée de faire accepter une infime part de l’idéalisme qu’il refoule livre après livre, par le matérialisme en vigueur au sein du Parti, Breton cherche ici à justifier son amour pour l’amour et son idéal d’un amour unique, réciproque, monogame.

Moins rigoureux que dans Les Vases dans sa soumission aux doctrines matérialistes, Breton cherche néanmoins à se placer sous la tutelle de ses pontes préférés en sortant sa carte : « Oui mais Marx et Engels l’ont dit « . C’est chose faite dès les débuts du livre lorsque Breton cite Engels qui, dans L’Origine de la Famille, fait de la monogamie « le plus grand progrès moral » d’une société. Partant, la monogamie n’est plus vue comme l’acceptation de la propriété privée mais comme le refus d’une réification des rapports humains conçus uniquement sous un prisme sexuel – et donc marchand. C’est bon, c’est fait, puisque qu’Engels l’a dit, Breton peut se lâcher : si la monogamie est approuvée par le Parti, alors allons-y.

La conscience tranquille, Breton peut se laisser aller à ses plus belles pages : c’est seulement lorsqu’il prend quelques distances avec ses tentatives matérialistes – plus ou moins ratées (notamment celle du rêve dans Les Vases communicants) – qu’il nous donne à lire le sommet de son art. Ce livre est un bijou d’un lyrisme dont seuls les surréalistes ont le secret : un lyrisme onirique où l’exaltation du sentiment s’écrit avec des rêves de méduses polaires.

« Je te cherche. Ta voix même a été prise par le brouillard. Le froid fait passer sur mes ongles une lime de quatre-vingt-dix mètres (au centième je n’aurais plus d’ongles). Je te désire. Je ne désire que toi. Je caresse les ours blancs sans parvenir jusqu’à toi. Aucune autre femme n’aura jamais accès dans cette pièce où tu es mille, le temps de décomposer tous les gestes que je t’ai vue faire. Où es-tu ? Je joue aux quatre coins avec des fantômes. Mais je finirai bien par te trouver et le monde entier s’éclairera à nouveau parce que nous nous aimons, parce qu’une chaîne d’illuminations passe par nous. Parce qu’elle entraîne une multitude de couples si comme nous sauront indéfiniment se faire un diamant de la nuit blanche. Je suis cet homme aux cils d’oursin qui pour la première fois lève les yeux sur la femme qui être tout pour lui dans une rue bleue.« 

Au-delà de la portée poétique d’un tel passage on y découvre aussi la force qu’assigne Breton à l’amour et qui lui permet, là encore, d’extraire l’amour d’un « pur calcul égoïste » – donc individualiste. L’amour pur, l’amour fou est avant tout une communication. Par la sensibilité qu’il engage et qu’il mobilise, il est ce qui nous lie dans un monde commun. Son amour est idéaliste et métaphysique. Pour autant, chez lui, ce n’est pas l’amour au sens large (où l’entend Marx dans La Sainte famille) qui anime les hommes mais bien l’amour d’un seul être. Lui seul a le pouvoir de mettre l’homme aux prises avec le monde, de donner sens à la vie, de se faire « passerelle » vers elle – pour lui. C’est un amour inaltérable, inaliénable (et bien sûr inaliénant) mais qui ne vise qu’un être – et peut-être même qu’un être par vie ?

Magritte, Les Amants (1928)

« De ce paysage passionné qui se retirera un jour prochain avec la mer, si je ne dois élever que toi aux fantasmagories de l’écume verte, je saurai recréer cette musique sur nos pas. Ces pas bordent à l’infini le pré qu’il nous faut traverser pour revenir, le pré magique qui cerne l’empire du figuier. Je ne découvre en moi d’autre trésor que la clé qui m’ouvre ce pré sans limites depuis que je te connais, ce pré fait de la répétition d’une seule plante toujours plus haute dont le balancier d’amplitude toujours plus grande me conduira jusqu’à la mort. (…) Car une femme et un homme qui, jusqu’à la fin des temps doivent être toi et moi, glisseront à leur tour sans se retourner jamais jusqu’à perte de sentier, dans la lueur oblique, aux confins de la vie et de l’oubli de la vie, dans l’herbe fine qui court devant nous à l’arborescence. Elle est, cette herbe dentelée, faite des mille liens invisibles intranchables, qui se sont trouvés unir ton système nerveux au mien dans la nuit profonde de la connaissance. Ce bateau, gréé de mains d’enfant, épuise la bobine du sort. C’est cette herbe qui continuera après moi à tapisser les murs de la plus humble chambre chaque fois que deux amants s’y enfermeront au mépris de tout ce qui peut advenir, de la précipitation du terme de leur vie même. Il ne sera pas de rocher surplombant, de rocher menaçant à chaque seconde de tomber qui puisse faire qu’autour de ce lit cette herbe ne s’épaississe au point de dérober à deux regards qui se cherchent et se perdent dans le reste du monde. (…) Que le don absolu d’un être à un autre qui ne peut exister sans sa réciprocité soit, aux yeux de tous la seule passerelle naturelle et surnaturelle jetée sur la vie. Mais quelle est donc cette herbe d’énigme, tour à tour celle du boisement et du déboisement total, ce feuillage de mimosa de tes yeux ? Le bruit court, plus léger qu’une onde sur elle, c’est la sensitive.« 

Nous conclurons ici, sur l’herbe-tissu, rhizome de l’amour, d’où l’on peut voir Deleuze qui agite la main et, encore plus loin, Marx et Engels qui acquiescent en silence – eux aussi ont aimé, Breton peut respirer.

1 réflexion sur « Marx est amoureux »

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