Le rêve au pays du matérialisme

Une critique des Vases communicants d’André Breton (1932)

Texte pivot entre Nadja et L’Amour fouLes Vases communicants est la tentative de Breton pour faire entrer le rêve dans le moule matérialiste. Persuadé que le réel et le rêve ne font qu’un, qu’il suffit de se plonger dans l’un pour se retrouver subitement dans l’autre, il s’efforce avec cette œuvre (mi-poème, mi-essai, mi-rêve, mi-écrit) de nous convaincre de l’identité existant entre le vécu et l’imaginé. Ce faisant, révolutionnaire convaincu et matérialiste à ses heures, il s’efforce de faire entrer le rêve dans la matière, souhaitant la réconciliation de Freud et d’Engels, réunis et apaisés, main dans la main dans un rêve ou un essai.

Dépassant les interprétations psychanalytiques faisant du rêve un (simple) moyen d’exorciser névroses et autres traumatismes, Breton nous offre une vision du rêve comme mouvement perpétuel, saut vital nous permettant de rompre définitivement avec l’avant, pour se tourner vers un après où régnerait l’action. Loin d’être rêverie passive et fantasmée, le rêve de Breton est impulsion, fuite en avant (et non fuite d’ici-bas), lumière sur le monde et sur nous-mêmes.

Plus encore, le rêve est révolte, lutte, combat. Car si son propos patine lorsqu’il cherche à prouver, à l’aide de ressorts matérialistes, que le rêve et l’éveil ne font qu’un dans l’activité psychique, l’inscription du rêve dans la dialectique de la lutte et de la révolution est, quant à elle, bien plus intéressante. Loin d’être un « dérivatif aux idées de révolte« , le rêve est au contraire le lieu de la rencontre du réel et d’un possible qui donne sens à la lutte. Dès lors, la nécessité du rêve s’explique par l’accès qu’il nous offre à une « conscience plus complète et plus nette de la liberté« . Il est ce « tissu » où s’interpénètre le monde extérieur et le monde intérieur de l’individu ; il est échange, communication, rapprochement des contraires, fantaisie et liberté absolues.

C’est en ce sens que le rêve apparaît aussi comme la figure métaphorique de la poésie. Entre deux analyses de ses rêves et deux attaques contre la bourgeoisie, Breton expose aussi, en filigranes, la mission de l’art poétique surréaliste. Prenant comme leitmotiv la célèbre phrase de Lautréamont « Beau comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection« , la poésie surréaliste se donne pour mission de rapprocher, dans ses mouvements poétiques, des objets aussi éloignés que possible.

La Tempérane, Arcane XIV du Tarot, ici dans la version de Rider

Ce faisant, c’est la recherche d’une vérité neuve émanant du rapprochement de deux termes contraires qui vient donner son sens et sa valeur à la poésie. Là encore, le rêve apparaît comme un modèle : s’appuyant sur le rêve, la poésie se doit de briser les oppositions illusoires entre les choses (le rêve et le réel, le possible et l’impossible, la nécessité et le hasard…) et de travailler à la création d’une vérité nouvelle qui n’aurait de sens que dans le contexte (onirique ou poétique) qui lui donne vie.

En ce sens, plus réussie au niveau poétique qu’onirique (le rêve se pliant mal à un quelconque impératif, qu’il soit idéologique, politique ou révolutionnaire), son analyse n’en a pas moins l’avantage d’être l’une des rares à sortir le rêve de sa passivité contemplative pour en faire un espace éminemment actif et créateur.

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