Le solipsisme de Malraux

Une critique de La Condition humaine d’André Malraux (1933)

Une fois n’est pas coutume, on retrouvera dans ces lignes, une oeuvre qui se situe à quelques lieues de La Condition humaine et qui servira de phare et de guide : L’Archangélique, recueil de poésie écrit en 1944 par Georges Bataille.

Avant ça, disons-le tout de suite : si votre âme est perturbée ces temps-ci, évitez l’un et l’autre. Conseil d’amie ! Ni Bataille ni Malraux ne sauront vous être utiles si vous luttez contre la noirceur et l’isolement – confinement ou pas d’ailleurs.

Tous deux sont hantés par le solipsisme, cette idée selon laquelle le sujet pensant est nécessairement enfermé dans l’unique réalité de sa conscience, le monde extérieur et la conscience d’autrui n’étant que des représentations. Partant, la seule certitude que l’homme puisse avoir n’est pas celle du monde, mais la certitude de lui-même. Rien n’existe si ce n’est moi qui pense et qui tente de donner forme à ma conscience par mes actes : « Les choses, les actes n’existaient pas ; tous étaient des songes qui nous étreignent parce que nous leur en donnons la force, mais que nous pouvons aussi bien nier…« . Ici, c’est la relativité de la chose inhérente au solipsisme que met en exergue Malraux.

Si on s’en tenait là, on pourrait tomber dans un relativisme qui, s’il déposséderait le monde d’une valeur de vérité, d’une quelconque substance et peut-même d’une certaine profondeur, n’en conserverait pas moins une possible légèreté. Mais évidemment, Malraux n’en reste pas là et pousse le solipsisme à la supplication bataillienne : la seule certitude de l’homme n’est pas simplement sa conscience de lui-même, mais plutôt la conscience de sa souffrance.

Gisors, sur lequel nous reviendrons, nous dit dans La Condition humaine : « hors de la souffrance physique, il n’y a pas de réalité« , avant de revenir sur une telle assertion plus loin en liant définitivement conscience et souffrance : « Tous souffrent songea-t-il, et chacun souffre parce qu’il pense. Tout au fond, l’esprit ne pense l’homme que dans l’éternel, et la conscience de la vie ne peut être qu’angoisse.« 

Ainsi, ce solipsisme porté à son paroxysme devient chez eux l’essence d’un homme nécessairement souffrant, nécessairement en proie à l’incommunicabilité de ses états et de ses affects, à l’impossibilité de quitter la noirceur dans laquelle il se meut. Bataille nous dira : « le néant n’est que moi-même / l’univers n’est que ma tombe / le soleil n’est que la mort« , idée déjà incarnée dans La Condition humaine par l’image d’un homme-papillon attiré par la lumière d’une mort-soleil: « Peut-être Tchen est-il un éphémère qui sécrète sa propre lumière, celle à laquelle il va se détruire…« .

Outre la première photographie – portrait de Malraux de 1934 – les photographies présentes sur cet article sont tirées du travail de Fan Ho (1931-2016), photographe chinois dont l’oeuvre résonne avec certains des éléments évoqués.

Destruction, mort et néant, vous étiez prévenus, on plaisante moyen entre leurs pages. Pourtant, malgré cette omniprésence d’une angoisse où meurent le sens et la certitude – sauf celle de souffrir, on l’aura maintenant compris – les deux auteurs déploient une dialectique du combat et de la lutte qui apparaît comme la seule tentative – la tentative qui, bien que vaine, mérite que l’on s’y plonge à corps perdu – pour sortir des états aqueux de l’angoisse.

Le parallèle entre eux saute aux yeux dans les phrases suivantes au point que l’on pourrait presque intervertir leur nom : « Qui ne meurt pas de n’être qu’un homme ne sera qu’un homme«  (Bataille) ; « Et crever pour crever, autant que ce soit pour devenir des hommes«  (Malraux). Quête d’un surhomme nietzschéen luttant dans l’abîme pour dépasser sa condition d’homme et devenant, ce faisant, l’homme à venir, l’homme-dieu, tel est le sens de la condition humaine chez ces deux auteurs.

Mais, si tous deux se rapprochent par leur pensée commune d’une humanité en souffrance, plongeons un peu plus dans les pages de Malraux pour exposer la poétique de la souffrance qui lui est propre.

La Condition humaine fait vivre une petite dizaine de personnages, tous hantés, c’est dans le titre, par leur condition, par l’horreur qu’elle leur inspire et par la volonté désespérée de dépasser cette condition.

Roman de la souffrance et de la dignité qui lui est attachée, La Condition humaine met en scène différentes modalités de cette lutte pour la dignité : le combat idéologique avec Kyo, Katow, May, Souen ; la violence avec Hemmelrich ; le terrorisme avec Tchen ; l’érotisme avec Ferral et Valérie.

D’autres tentent de fuir aussi bien la lutte que leur condition : c’est le cas de Clappique dans le jeu et le mensonge et de Gisors dans l’opium. Mais fuit-on plus dans l’opium que dans l’érotisme ? dans le jeu que dans le combat idéologique ?

L’écriture est introspective : Malraux nous plonge dans l’esprit de personnages qui se débattent avec eux-mêmes et avec le monde. Chaque personnage est portraituré, toujours pris dans un décor aussi sombre que somptueux qui se fait l’écho de sa noirceur.

L’ouverture du roman, digne d’un film noir des années 1970, donne le ton d’une narration qui ne cessera de peindre la souffrance en l’ancrant chaque fois dans une scène particulière – le premier meurtre de Tchen, le vieil homme pleurant la mort de chevaux après un massacre entre les communistes et l’armée, la première tentative d’assassinat de Chang-Kaï Check et la scène incroyable dans le magasin d’antiquités, Ferral seul avec son oiseau, l’enfant souffrant d’Hemmelrich et le massacre de sa famille, la torture du fou en prison, Kyo et les autres attendant la torture et la mort…

Car telle est l’une des particularités esthétiques les plus frappantes de l’œuvre : le sublime de ses descriptions. Avec La Condition humaine, Malraux se fait le scénographe d’une Chine urbaine faite de néons, de klaxons, de fumeries et de bars à l’ambiance tamisée, de rues qui semblent plongées dans une nuit perpétuelle où les taxis se reflètent dans les flaques d’essence.

L’écriture de Malraux se fait tableau, mais toujours tableau mouvant. Rarement je n’ai lu écriture plus « cinématographique ». Parait-il d’ailleurs qu’on ne compte plus la liste des cinéastes (Eisenstein, Bertolucci, Cimino, Melville…) ayant tenté une adaptation sans jamais y parvenir. Peut-être est-ce dû justement à ce potentiel cinématographique déjà trop exploité dans l’œuvre, limitant la marge de vide nécessaire à toute adaptation ?

En attendant, si j’étais cinéaste et qu’à mon tour je voulais échouer dans une tentative adaptative, je placerais très évidemment Gisors en narrateur. Reflet de l’idéologie de la supplication (Kyo résume en ses termes une telle philosophie : « Mon père pense que le fond de l’homme est l’angoisse, la conscience de sa propre fatalité« ), Gisors se fait l’incarnation de la pensée solipsiste malheureuse.

Plus encore, à un niveau purement narratif, il est évidemment la pierre angulaire du roman : chacun de ses entretiens avec les autres personnages est l’occasion de découvrir aussi bien l’idéologie qui est la sienne (et celle de Malraux ?) que celle du personnage qui se trouve face à lui. C’est à lui que Tchen fait ses premiers aveux sur l’émergence de ses velléités terroristes, c’est à lui que Clappique se confie sur sa mythomanie, c’est à lui que Kyo évoque la nécessité d’élever la dignité humaine par l’idéologie, que Ferral parle des femmes, …

Comme si finalement Gisors était le centre de l’œuvre, le sage fumeur d’opium, qui voit la vie derrière le filtre de sa fumée mais qui n’en reste pas moins lucide sur l’homme et sa souffrance, cet homme qui lutte pour sublimer sa souffrance et l’élever plus haut ; cet homme qui refuse d’admettre « qu’il n’y a pas de réel, qu’il est des mondes de contemplation où tout est vain« .

Pourtant, si tout est vain, Gisors n’en reconnaît pas moins la nécessité de se débattre avec le monde et la vie car qu’est-ce d’autre « qu’une destinée humaine sinon une vie d’efforts pour unir ce fou et l’univers… » ?

Peut-être est-ce là que le rapprochement entre Bataille et La Condition humaine s’arrête. Chez Bataille – notamment dans L’Expérience intérieurel’ouverture reste possible à l’homme vivant dans la supplication : l’homme peut s’ouvrir au monde s’il se plonge dans l’infini du possible – infini qui n’en reste pas moins angoissant mais qui a le mérite d’être possible. Certes, l’ouverture chez Bataille est une plaie béante, mais elle n’en reste pas moins une ouverture.

Chez Malraux, il me semble que la seule ouverture qui reste à l’homme c’est la mort ; la mort comme une réconciliation dans laquelle les hommes enfin se parlent et se comprennent, la mort qui transcende la souffrance et le solipsisme où le sujet lui-même n’est plus réalité mais simplement objet de la mort qui s’avance.

Cette différence est majeure car dans La Condition humaine il n’est nulle ouverture, nul possible, mais qu’une fatalité tranchante dont seule la mort délivre ; une fatalité qui n’est plus comme chez Bataille, la lumière dans la mort d’un objet (l’espoir, le bonheur, la joie…) mais la lumière dans la mort du sujet lui-même.

Alors, si Bataille nous dit dans l’un de ses poèmes « tu apercevras ton bonheur en l’apercevant mourir« , avec Malraux, nous pourrions plutôt dire : « tu apercevras ton bonheur en t‘apercevant mourir« …

Cet article a été traduit en italien par Lucien Pallini
et publié sur la revue Solo Riformisti en juin 2021.

3 réflexions sur « Le solipsisme de Malraux »

  1. […] Au solipsisme et à la vanité omniprésents chez Malraux, répond ce cri fait d’une foi en l’humanité et en sa possible grandeur. Si Saint-Exupéry défend le courage et le combat, ce n’est pas en vain – simplement pour s’occuper, se distraire d’un solipsisme malheureux – mais car il en va de la conquête de notre humanité et par-là, du sens de notre existence. De la même façon,  à la poétique de la supplication de Malraux, répond cette phrase – lancée par un aviateur au bord de la mort, perdu dans le désert – qui balaie tout d’un revers de main : « je ne crois pas à la possibilité du supplice ». Pourquoi n’y crois-tu pas, serait-on tenté de demander, “parce que j’espère”, nous répondrait-il, à moitié asséché. Ainsi, pour l’un tout est moi-souffrant, pour l’autre tout est nous-puissant. […]

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