Pour une métaphysique du nerf

Une critique de L’Ombilic des limbes d’Antonin Artaud (1925)

Il est de ces auteurs qui deviennent des frères – des frères de combat, de frères d’insomnie, des frères de souffrance. Des frères vers qui l’on se tourne lorsque le monde se dérobe et que l’on est seul face à sa fuite.

Artaud est de ceux-là. C’est un frère de souffrance qui connait les mots qui savent nous dire : « Moi aussi, je sais cela, je connais cela, j’éprouve cela. Mais pourtant je suis là, je combats et demeure. ». Il sait les mots qui apaisent parce qu’ils hurlent. Qui rassurent parce qu’ils hurlent. Qui hurlent de ce cri lancé au monde comme un insulte, comme un défi. Comme un crachat à la douleur ou à la peur.

Un cri de courage entre les salves angoisse. Voilà la poésie d’Artaud : l’espoir qui n’espère plus mais qui hurle encore.

Alors, Artaud, on y retourne quand ça crie. Mais, pour nous, ça crie toujours à demi face à ses cris à lui, ça crie à moitié même quand ça hurle, car qu’est-ce que nos cris face à celui qui connut la souffrance pure – pure comme la lame d’acier qui parcourt certains textes ?

Textes plus que poèmes ? Qu’importe puisque de livres, il ne veut pas et d’œuvres il n’écrit pas. Non, Artaud n’écrit pas, il « montre son esprit » – son esprit malade, malade d’une maladie d’esprit, malade d’une maladie des nerfs, malade de vie, du trop-plein de ses pensées qu’il sent se faufiler entre sa chair.

À grands coups de cris, il nous ouvre des portes : ses cris et ses textes sont des portes, portes ouvertes vers des lieux où personne ne veut se rendre, où l’on est forcé d’observer ce qu’il nous donne à voir, de goûter à l’air putride de l’abîme – cet abîme qui finit par nous toiser et nous hurler dessus, encore.

Et pourtant, c’est dans ses lignes que réside cet espoir particulier, cet espoir qui n’espère plus mais qui crie et qui hurle. L’espoir d’un état à venir où les déchirements seront amis, où la souffrance sera vaincue – pas de n’être plus, mais d’avoir été dressée.

Il faut se battre pour faire survivre « ce moi à venir » qui s’annonce dans les flammes et dans les vagues. il faut savoir bruler, bruler de trop penser et de trop vivre. « Il faut connaître le vrai néant effilé, le néant qui n’a plus d’organe« . Et si « la vie bout et la vie brule« , autant bruler par elle que d’hurler de peur entre les flammes.

Et de brulures en brulures, percevra-t-on peut-être cette vérité dont il nous parle : la vérité du nerf et de la moelle, la vérité de la chair où l’esprit devient la vie, où l’on appréhende avec les sens pour connaître de l’intérieur, où la sensibilité se fait savoir plus que toucher, où l’esprit est organique mais le corps est sans organes ; la vérité où la raison abdique, vaincue par l’impulsivité de la matière ; la vérité brulante, la vérité vivante ; l’évidence de la chair pure, de l’idée nue.

Artaud, « poète noir« , « poète aigri« , cet homme immense « qui a perdu sa vie et qui cherche par tous les moyens à lui faire reprendre sa place » qui, dans ses pages nous prend la gorge et nous hurle que condamnés tout comme lui, il ne nous reste plus qu’à vivre car de toute façon, même si elle brule : « elle est à vivre, la vie« .

3 réflexions sur « Pour une métaphysique du nerf »

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