À l’école de la sensation

Une critique du Gardeur de troupeaux et autres poèmes de Fernando Pessoa (1946)

Poète de la multitude, Pessoa n’est pas « un autre« , il en est mille. Dans ce livre, en tout cas, il en est deux. Deux êtres distincts, deux écritures, deux pensées dont ni l’une ni l’autre, ni même l’union des deux, ne pourrait parvenir à subsumer la pensée (véritable ?) de Pessoa : Deleuze nous l’a appris, la multiplicité n’aura jamais le moindre rapport avec l’Un.

C’est en tout cas ce que met en avant l’édition Gallimard du Gardeur de troupeaux qui a l’avantage de mettre face à face deux hétéronymes de Pessoa : Alberto Caeiro et Alvaro de Campos.

Tous deux incarnent un mode d’être sensualiste particulier : d’une part un sensualisme heureux, champêtre et païen, marqué par un anti-intellecutalisme profond ; d’autre part un sensualisme désabusé d’avoir trop senti, trop éprouvé, presque trop vécu, déambulant dans des ruelles sombres, observant les passants et les chiens, invoquant la nuit et les muses.

Le sensualisme heureux est bien sûr celui d’Alberto Caeiro. Lui le sage, dont Alvaro de Campos revendique l’héritage, est le poète de l’émerveillement toujours renouvelé, celui qui sait voir et s’étonner et dont « l’effarante réalité de choses » est la « découverte de tous les jours« . Dans la lettre écrite par Campos en ouverture des poèmes du Gardien de troupeau (et là encore, on pourrait s’appesantir sur le génie d’un auteur faisant dialoguer ses hétéronymes entre eux à la manière de Kierkegaard), il résume l’enseignement de Caeiro : « Toute chose que nous voyons, nous devons la voir toujours pour la première fois, parce que en réalité, c’est la première fois que nous la voyons« .

Découvrant sans cesse les choses qui l’entoure, Caeiro est celui qui sait jouir de la venue de la pluie comme du soleil brulant, ne cherchant jamais l’un quand viendrait l’autre. Dans ce chemin vers « l’innocence éternelle » – celle bien sûr « de ne pas penser » – il incarne l’ataraxie stoïcienne de celui qui n’a plus ni volontés ni désirs et dont la seule activité consiste à se contenter de ce qui est et de, lui-même, être. « Simple et calme comme les ruisseaux et les arbres« , il est l’image d’une abstraction particulière, celle de l’idée et de l’envie, abstraction de la parole consciente qui sait se taire pour se mettre au diapason du monde et de l’Univers.

Face à lui, Alvaro de Campos. Poète urbain, assourdi par le bruit des machines de sa ville, par les bruits du monde qui s’agitent en lui, lui qui est peuplé de tous les êtres qu’il croise, de « tous les rêves du monde » mais qui pourtant sens qu’il n’est « rien« , il peut être vu comme le frère du Bernardo Soares du Livre de l’intranquilité.

Moins misanthrope, mais tout aussi désabusé face à une vie dont il ne comprend le sens, il s’égare dans une vie où abondent des sensations qui nourrissent son mal être. Comme Cioran, il éprouve aussi « cet inconvénient d’être né« , qui se fait chez lui combat, fureur avant que d’être défaite. Si lui aussi éprouve l’abstraction sensualiste de se perdre dans l’être des choses – au point de « finir par n’être rien, être une figure de roman, sans vie, sans mort matérielle, une idée, une chose que rien ne rende utile ou laide, une ombre sur un sol irréel, un songe épouvanté » – elle reste, chez lui, toujours cernée par les bornes de la conscience. Conscience de sentir, conscience de l’abstraction – conscience malheureuse qui n’est plus, de fait, ni sensation ni abstraction.

Alors, peut-être que l’opposition entre les deux souligne la façon dont le sensualisme heureux ne peut émerger sans la destruction de toute conscience malheureuse, voire, de toute conscience.

Qui veut voir doit cesser de penser ; cesser de chercher dans le mystère des choses un sens qui ne serait pas la chose elle-même, une signification qui ne serait pas le mouvement lui-même ;
ainsi seulement penser ne devient que sentir ; ainsi émerge la possibilité de voir ce qui est, sans vouloir ni le changer, ni le comprendre ;
voir d’avoir désappris à penser ;
heureux d’être comme de sentir.

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