Souffrir et rêver dans un monde sans Dieu

Une critique du Livre de l’intranquilité de Fernando Pessoa (1935)

Frère jumeau (mais lusitanien) de l’Ulrich de L’Homme sans qualités, Pessoa appartient aussi à cette génération livrée à elle-même, seule avec son désespoir de n’avoir pas la moindre assurance, qu’elle soit religieuse, politique ou morale, qui se débat sans cesse avec une question brulante : comment vivre dans un monde duquel Dieu est parti ?

Dans le monde que partagent ensemble Musil et Pessoa, Dieu est mort sans qu’aucune vérité tangible ne soit venue remplacer l’apaisante tranquillité qu’il pouvait inspirer. Dieu est mort et la science a échoué à donner à l’homme les réponses qu’il voulait. Dieu est mort et la paix céleste n’a plus sur terre la moindre résonance.

Ainsi jeté dans l’existence en proie à une angoisse métaphysique et morale, Pessoa se débat avec un monde défiguré, ou plutôt, sans figure. Somnambule apathique et désabusé, il parcourt Lisbonne en tramway, à pied ou en rêve, incapable de cesser une seconde de cracher son dégoût pour le monde, son angoisse d’exister, sa colère du banal et du tranquille à chaque pages.

Dans ce monde sans assurance, comme Dieu, le temps non plus n’est plus ; n’existent plus ni passé, ni avenir, mais seul un inlassable présent, tout aussi incapable d’être le lit d’une nostalgie salvatrice que le germe du prologue de l’avenir ; un présentisme existentiel où n’existe qu’un instant douloureux et où la volonté, puisque le temps n’est plus, n’a plus de prise sur le monde.

Alors, dans ce monde sans Dieu, dans ce monde tout juste demi-monde, Pessoa et ses frères, n’ayant plus le privilège de l’illusion ou de l’espoir, s’enfuient dans le monde du rêve et de l’abstrait.

Car le rêve de Pessoa est un rêve contrarié.

C’est un rêve qui blesse parce qu’il est né, lui aussi, de la cuisse de la mort de Dieu, tout droit sorti du gouffre métaphysique dans lequel gisent désormais Dieu et la vérité – et avec eux l’espoir, le possible, la volonté.

C’est un rêve que l’on ne peut défaire de la souffrance car il y est intrinsèquement lié. Car en une phrase Pessoa subsume sa vie : « Je souffre et je rêve« .

Quelques cinq cents pages pour (tenter de) comprendre l’imbrication entre la souffrance et le rêve, imbrication si bien tissée qu’ils n’en finissent à la fin à ne faire plus qu’un : de la souffrance au rêve et du rêve à la souffrance, et ainsi sans fin, de rues en pages, de pages en rêves – rêve qui blesse et qui finit souffrance en forme de rêve, chaque fois cause et conséquence de ce monde froid qui pleure comme la pluie qui dégouline si souvent dans les « Paysages pluvieux » (et sublimes) qui rythment l’œuvre.

Par ce trop-plein de rêve, le moi se perd dans les sentiers des songes qu’il s’est pourtant donné. Le moi côtoie ses frères de rêve qui finissent par le concurrencer sur le terrain de l’existant. Car si la vie n’est qu’un rêve – qu’une fuite, qu’un monde abstrait – comment s’assurer d’être et d’exister ailleurs qu’en rêve ?

Tel est le risque de tout rêveur véritable : la perte de la conscience de soi qui finit, elle aussi, par disparaître, comme le monde, dans la fumée du songe : « J’ignore si je ne rêve pas quand je vis, si je ne vis pas quand je rêve, ou si le rêve et la vie ne sont pas en moi des choses mêlées, intersectionnées, dont mon être conscient se formerait par interpénétration. Je ne sais plus si j’existe et je sens que je pourrais être le rêve de quelqu’un d’autre« .

Et, s’il est certain que le rêve de Pessoa a la particularité d’être un rêve qui se rêve avec un sourire narquois – « je suis un rêveur ironique » avoue-t-il lui-même – et qui ne cherche nullement un ailleurs salvateur ou un possible à inventer, il rejoint pas moins tous les rêveurs – les rêveurs littéraires et les autres, nous, vous ? – par cette dissolution progressive de l’identité et de la conscience qui suit toute vie faite de rêves.

Car dans l’interstice entre le monde et le rêve dans lequel il vit, comme tous les rêveurs-nés, Pessoa, à son tour, n’est plus grand-chose de tangible ; il n’est plus qu’un être imperceptible, presque léger, pas même traversé par une pensée, dans un état où cessent la vie, le rêve et l’insomnie, et meurent les peurs et la souffrance.

Car enfin, ça y est, il a cessé d’être lui aussi, tout comme Dieu il s’est éteint et n’est plus que pure présence abstraite, juste à peine heccéité :

« En finir, cesser d’être enfin, mais avec une survivance métaphorique, être la page d’un livre, une mèche de cheveux au vent, l’oscillation d’une plante grimpante dans l’encadrement de la fenêtre entrouverte, les pas sans importance sur le fin gravier du chemin, la dernière fumée qui monte du village endormi, le fouet du charretier oublié au bord d’un sentier matinal… L’absurdité, la confusion, la disparition même – n’importe quoi, sauf la vie…« 

1 réflexion sur « Souffrir et rêver dans un monde sans Dieu »

  1. […] Face à lui, Alvaro de Campos. Poète urbain, assourdi par le bruit des machines de sa ville, par les bruits du monde qui s’agitent en lui, lui qui est peuplé de tous les êtres qu’il croise, de « tous les rêves du monde » mais qui pourtant sens qu’il n’est « rien« , il peut être vu comme le frère du Bernardo Soares du Livre de l’intranquilité. […]

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