Les pieds de Nietzsche

Une critique du Voyageur et son ombre de Friedrich Nietzsche (1879)

Le Voyageur et son ombre est une véritable leçon de style où vous sera enseigné, par de fines leçons d’écriture, tout un art de vivre qui n’est autre qu’une longue conquête de la liberté.

Dans les paragraphes de l’œuvre, Nietzsche se concentre – et à ma connaissance aucun autre de ses ouvrages n’étudie la question avec une telle attention – sur l’art d’écrire. Pourquoi écrire, comment écrire, comment s’y entraîner, quels sont les enjeux de l’art et de l’écrire… etc. ? Mais, fidèle à lui-même, Nietzsche dépasse très largement cette leçon stylistique et scripturale pour nous livrer tout son art de vivre.

Bien écrire, c’est d’abord savoir bien penser : « corriger le style c’est corriger la pensée et rien de plus«  (§131). Si bien écrire et bien penser vont de pair, c’est dans la mesure où ces deux états supposent un même apprentissage : l‘aiguisement du jugement qui doit être à même de découvrir ce qui mérite d’être dévoilé, de communiquer ce qui mérite d’être énoncé, de transmettre ce qui mérite d’être appris.

Ainsi, en premier lieu, c’est une leçon de discernement que nous enseigne Nietzsche : tout artiste, tout écrivain, doit savoir distinguer les choses d’entre les choses, extraire la pensée juste – juste plus que vraie – du flot de pensées dans lequel elle se meut. Véritable travail d’orfèvre que celui de l’artiste, où l’étoile dans le bac à sable doit être distinguée.

Parallèlement à ce travail d’observation, l’homme, habité par un devenir-artiste, devra s’atteler à l’entreprise d’une vie : surmonter ses passions.

Qu’est-ce que surmonter les passions pour Nietzsche ? C’est dépasser le stade animal de la passion, l’instinct vil qui abaisse et asservit – profitons-en pour rappeler que Nietzsche, toujours à tort présenté comme le penseur d’un nihilisme violent et destructeur définit lui-même sa philosophie dans Ecce Homo comme une lutte « contre les sentiments de vengeance et de rancune » – c’est aller au-delà de la bêtise première de la passion pour la spiritualiser – on serait tenté de dire « la sublimer » – et la diriger vers cet état joyeux, lucide et léger qu’incarne la figure de l’enfant.

C’est là où l’observation et le dépassement des passions se rejoignent : la recherche n’est pas celle d’un non-sentir mais d’un sentir-juste ; l’homme devenu léger, délesté du trop-plein de visions comme du trop-plein de passions, pourra amorcer son travail d’écriture avec la même simplicité qui guidera désormais son regard et ses pas.

Car chez Nietzsche on n’écrit pas avec les mains, mais toujours avec les pieds – on écrit comme on marche, mieux : comme on danse. Nul mieux que lui n’a souligné le devenir-enfant (Deleuze si tu passes par-là) inhérent à toute œuvre d’art, à toute écriture.

Si ce thème parcourt son œuvre (et plus particulièrement Le Gai savoir), c’est dans Le Voyageur et son ombre que l’image du créateur me semble la plus présente. L’artiste chez Nietzsche, ce n’est pas celui qui reçoit du chant des muses l’inspiration qui engendrerait d’elle-même une œuvre parfaite et achevée. C’est au contraire celui qui travaille avec acharnement à devenir enfant, à devenir joyeux, à devenir léger (c’est aussi dans ces paragraphes que Deleuze puisera, il me semble, l’idée d’un devenir-sobre de l’écriture).

S’il en va d’une impérieuse nécessité d’effectuer un tel travail, c’est parce que l’artiste, par cet apprentissage, conquiert sa liberté. « Surmonter la maladie des chaînes » c’est pouvoir « écrire en lettres d’or« . Ce n’est qu’au prix du démantèlement minutieux des mille chaînes qui entourent sa liberté, que l’homme sera à même d’éprouver sa liberté et par cela de la communiquer. Par l’apprentissage de ce mieux-écrire, l’artiste pourra « faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres » (§87).

En somme, l’école du meilleur style n’est autre que l’école de l’homme bon – mais de l’homme bon nietzschéen, c’est-à-dire de l’homme libre, de l’homme léger, de l’homme enfant. C’est l’école de la liberté et de la joie – une école qui devrait tous nous occuper, que l’on soit aspirant artiste ou pas.

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