Vent, devenir-légèreté

Une critique de L’Air et les songes de Gaston Bachelard (1943)

Au coeur de la longue liste des ouvrages de Bachelard sur les rêveries et les éléments – La Psychanalyse du feu (1938), L’Eau et les rêves (1942), La Terre et les rêveries de la volonté (1948), La Terre et les rêveries du repos (1948) – L’Air et les songes (1943) s’intéresse tout particulièrement à la poétique du mouvement à travers une analyse de la poétique des images aériennes.

Comme dans les autres ouvrages consacrés aux rêves et aux éléments, tous les enjeux de l’imagination poétique sont passés au crible. D’ouvrage en ouvrage, Bachelard défend l’idée d’un dynamisme de l’image poétique, idée selon laquelle toute image poétique serait vivante, active, requérant bien plus notre participation qu’elle n’y paraîtrait. Ainsi, pour tout lecteur (et tout rêveur) l’image ne se percevrait pas dans un rapport de passivité : elle serait double-capture comme dirait l’ami Deleuze et agirait autant sur nous que nous sur elle lorsque nous la convoquons.

Une telle thèse trouve évidemment son accomplissement dans cet ouvrage sur la rêverie de l’air : si le feu cristallise l’imagination par l’attrait qu’il exerce sur le regard, quelle peut être la force de l’air – invisible, impalpable, insaisissable – si ce n’est l’imagination elle-même et la participation dynamique qu’elle suscite ? Peut-être est-ce d’ailleurs parce que l’air est l’élément qui se prête le mieux à l’illustration des thèses bachelardiennes sur l’imagination que l’ouvrage est une telle réussite ?

Durant tout l’ouvrage, l’air se fait le double et le reflet du processus créateur : il est l’image du mouvement, de la fluidité, de la légèreté, de la liberté, des étendues, de l’espace – autant de notions qui s’ancrent difficilement dans la matière et la représentation, qu’elle soit visuelle ou tactile.

Pourtant, de la poétique des ailes aux poèmes de Nietzsche en passant par les thérapies de Robert Desoille, l’ensemble du corpus bachelardien offre ici toute sa largesse et permet de saisir l’essence de la rêverie aérienne. Bachelard décline : Supervielle et les nuages, Nietzsche et les sommets, Desoille et l’ascension, Éluard et la pureté, Milosz et les étoiles…

Robert Desoille, psychothérapeute et inventeur de la méthode du rêve éveillé dirigé

Par tous les angles qu’il nous offre, cet ouvrage est une nouvelle invitation à s’enivrer de poésie, à plonger des heures durant aussi bien dans des vers à la profondeur légère que dans la vastitude qu’offre toute contemplation du ciel.

C’est en ça que cet ouvrage dépasse de loin les autres de l’auteur à mes humbles yeux. Entre les rêves et les vers, Bachelard trace les quelques lignes de l’éthique qui lui est propre : l’éthique rêveuse d’une pensée du devenir et du mouvement, une pensée qui, dans la saisie d’une image poétique, découvre aussi bien la plénitude d’un instant que l’impression de dynamisme au coeur des choses.

Alors, la poétique de l’air se fait soudain injonction à découvrir cette « joie du souffle » que partagent ensemble le vent et la poésie ; à retrouver « l’évident bonheur de respirer » palpable dans le rythme d’un sonnet ou sur les sommets d’une montagne soumise aux vents ; à se réapproprier la matière pour mieux s’en délester ; à imaginer suffisamment pour vouloir juste assez, juste assez pour simplement s’asseoir et regarder le défilé des nuages lointains ; à enfiler ses ailes aux pieds pour suivre la voie d’allégement et de sublimation que nous dessine toute verticalité…

à se faire devenir-légèreté, être-mouvant, poussière – vent.

2 réflexions sur « Vent, devenir-légèreté »

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