La nuit a une voix : c’est la plaie

Une critique de L’Expérience intérieure de Georges Bataille (1943)

C’est un vaste projet (et déjà le mot ne plairait pas à Bataille) que de chercher à rendre compte d’un tel ouvrage. La forme, déjà, rend l’entreprise risquée : l’œuvre est composée de fragments, de pensées éparpillées, se répondant, se complétant, le tout coupé par de nombreux commentaires dans lesquels l’auteur évoque sa situation d’écriture, commente ses propres commentaires, critique ses pensées, les revoie, les ajuste… Le ton également n’est pas des plus accessibles : images, figures, rêves, confessions, c’est tout le corps de son propos qui se retrouve pris au cœur d’une parole qui se donne telle qu’elle vient dans l’esprit de l’auteur.

Passé ces quelques difficultés, que nous faut-il faire ? Peut-être commencer à chercher les grandes caractéristiques de l’expérience intérieure telle que la vit et la transmet Bataille. Pour ce faire, voyons d’abord ce qu’elle n’est pas. Bataille nous en prévient dès le début de son livre, l’expérience intérieure n’est pas une expérience mystique. Certes, l’expérience bataillienne et l’expérience mystique visent les mêmes états d’extase, la même sortie de soi par la même plongée dans l’intériorité du sujet ; toutes deux cherchent à faire taire toute pensée pour atteindre une parole et une émotion qui ne s’expriment que lorsque cesse le discours ; toutes deux, enfin, cherchent à mettre l’homme à nu pour en observer la nudité.

Toutefois, l’expérience intérieure dont nous parle Bataille est à rebours de tout mysticisme en ce qu’elle ne cherche ni salut ni savoir. Plus que ça, son expérience est un anti-salut et un anti-savoir. Pour ce qui est du salut, Bataille reproche au mysticisme son détournement de la vie, son refus d’explorer les facettes les plus intenses de l’existence : « Qu’une partie de vie exsangue, non riante, renâclant devant des excès de joie, manquant de liberté, atteigne – ou prétende avoir atteint – l’extrême, c’est un leurre. On atteint l’extrême dans la plénitude des moyens : il y faut des êtres comblés, n’ignorant aucune audace. Mon principe contre l’ascèse est que l’extrême est accessible pas excès, non par défaut.« . L’excès de joie plus que son déni : telle sera la morale de l’expérience de Bataille. On ne peut vivre l’expérience en se détournant de ses éclats les plus brillants.

Plus encore, il reproche aux expériences mystiques un certain calcul : si ces dernières renoncent à la vie, ce n’est pas pour l’expérience mystique elle-même mais en vue de la promesse d’un salut prochain dans lequel l’individu, insuffisant par nature, pourra prétendre à la totalité : « si l’ascèse est un sacrifice, elle l’est seulement d’une part de soi-même que l’on perd en vue de sauver l’autre« .

En ce sens, l’expérience de Bataille se caractérise par le refus de tout projet, projet qu’il définit comme « la remise de l’existence à plus tard« , comme la subordination de tout acte à une idée lointaine censée nourrir et justifier l’existence. Là encore les mystiques font figures d’hypocrites. La recherche d’une quelconque connaissance offerte par l’expérience est déjà trompeuse : à chercher la possession d’un savoir, on s’égare hors des sentiers de l’expérience. À l’inverse du projet, l’expérience bataillienne est sa propre loi, sa propre valeur, sa seule autorité. Elle se refuse à toute satisfaction, à toute possession. Elle est un cheminement, un processus inassouvissable. Ce n’est qu’en faisant fi de toute recherche (qu’elle soit recherche d’un savoir, du bien ou d’un état) que l’extase est à même d’advenir. L’homme doit lutter contre les leurres (qu’ils soient projets ou qu’ils soient idées) et faire de cette lutte sa seule expérience.

Turner, Lumière et couleur

Dès lors, sa conception de l’expérience n’est pas sans engager une pensée ontologique. L’homme-expérience, ce ne peut plus être un être-esprit qui cherche, par la pensée, l’achèvement du savoir (je laisse aux plus expérimentés le commentaire de sa lecture d’Hegel), le salut, l’épanchement de la soif. L’homme-expérience au contraire, c’est un être qui cherche par lui-même les limites du savoir, les limites du possible, limites qu’il cherche sans cesse à franchir. C’est un être-mouvement.

L’être dont nous parle Bataille est un être traversé par un double mouvement : d’une part un mouvement intérieur (« Ce sont des contagions d’énergie, de mouvement, de chaleur ou des transferts d’éléments, qui constituent intérieurement la vie de ton être organique. La vie n’est jamais située en un point particulier : elle passe rapidement d’un point à l’autre« ) qui rappelle bien trop certains poèmes de Michaux (notamment « Les mouvements de l’être intérieur » dans Lointain intérieur dans lequel il dépeint l’homme comme un être mouvementé, combattant continuellement des « larves gesticulantes« ) ; d’autre part un mouvement extérieur qui me semble être la pierre angulaire de sa pensée. S’adressant à son lecteur, Bataille tente de lui rendre compte d’un tel phénomène :

« Ta vie ne se borne pas à cet insaisissable ruissellement intérieur ; elle ruisselle aussi au-dehors et s’ouvre incessamment à ce qui s’écoule ou jaillit vers elle. Vivre signifie pour toi non seulement les flux et les jeux fuyants de lumière qui s’unifient en toi, mais les passages de chaleur ou de lumière d’un être à l’autre, de toi à ton semblable ou de ton semblable à toi : les paroles, les livres, les monuments, les symboles, les rires ne sont qu’autant de chemins de cette contagion, de ces passages.« 

Là encore, la rupture avec la mystique est cruciale. L’expérience ne nous révèle aucunement une identité intangible, une réalité transcendante quelconque. Elle nous met face aux mouvements incessants qui nous traversent aussi bien à l’intérieur que vers et par l’extérieur. Plus encore, l’expérience n’est pas solitaire, ni solitude. Elle est fusion, dissolution réciproque du sujet et de l’objet, communication.

Avec L’Expérience intérieure, Bataille nous présente une conception de l’être qui n’est plus qu’ouverture, un être qui n’est plus que possible. L’expérience est infinie, l’être aussi. Toutefois, loin d’être une ouverture joyeuse et sans angoisse, l’ouverture de Bataille est plutôt celle d’une plaie ouverte, dans laquelle l’être lutte avec l’infini néant qui s’ouvre sous ses yeux. L’angoisse et la supplication sont les corollaires de l’expérience que l’on ne peut concevoir sans elles. Seule l’extase, toujours, permet de quitter la supplication pour entrer en communication non pas avec autrui, mais avec un océan, un désert, une multitude, avec cette étendue vide que l’être découvrira en se plongeant en lui.

Un livre en forme d’éloge de la nuit inconnue et obscure dans laquelle l’homme ne peut rien connaître, rien pas même l’obscurité elle-même, rien si ce n’est ce vide qu’il lui faut toucher du doigt pour appréhender ces espaces nus où tout se noie et tout s’unit – l’homme-expérience, l’homme-nuit, l’homme-nu.

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