L’iceberg : violence ou évanescence ?

Une critique de La Nuit remue d’Henri Michaux (1935)

Elle est encore loin la légèreté (certes feinte) d’un Plume.

Dans La Nuit remue, Michaux nous livre l’affrontement et la rencontre de deux forces antagonistes : la violence et l’évanescence. Entre ces pages, nous découvrons le déploiement d’une rage avouée à demi-mots au coeur même d’un appel à la dissolution et à la découverte d’une paix nouvelle où disparaissent l’être et le monde.

À « La nuit remue », « Mon roi » ou encore « Nuit de noces » qui se distinguent par la violence et la pesanteur qui s’en dégagent, répondent « Le sportif au lit », « Conseil au sujet des pins » ou « Vers la sérénité » qui s’offrent comme autant d’exhortations à la rêverie et à la quête du rien et du vide – de ce devenir-imperceptible qui hante l’œuvre de Michaux.

C’est entre ces deux états paroxystiques qui constituent les pôles du spectre émotionnel de l’homme – une rage toute baveuse et une quiétude quasi-éthérique – que la plupart des poèmes s’insèrent.

Loin de s’apparenter à l’un ou à l’autre de ces pôles, la plupart des poèmes sont marqués par l’entrelacs de la rage et de la paix. Le meilleur exemple en est certainement « L’éther« , poème le plus long du recueil dans lequel Michaux met en exergue le besoin de souffrance inhérent à l’homme qui le conduit, imperceptiblement, vers un détachement de lui-même et du monde, un état où le Temps se meurt.

Henri Michaux, Sans titre, Peinture sur papier, 56 x 75 cm, 1968

Michaux est clair : l’homme a besoin de faiblesse, a besoin des gouffres dans lesquels il chute. Le « Bonheur bête », ce n’est pas pour lui, lui qui ne sait que vivre dans l’effondrement.

Tout y est hantise de la domestication : en atteste « Étapes » où le poète se voit retirer tous ces attributs (de son malheur à ses ongles et ses dents) et dont le seul rôle s’apparente désormais à couver un œuf dont il a la responsabilité. Il n’est pas pour lui ce bonheur bête et fade où la tiédeur condamne le poète à vivre dans « ce pays de cendres » où tout y est renoncement et acceptation du monde et de l’être.

Face à ce monde accepté sans rechigner, à la tiédeur d’un bonheur fade, Michaux veut d’un monde qui s’érige avec des loques, des remous, des secousses et de la fumée ; d’un monde fait de riens accumulés qui prennent forme en une forteresse de chiens enragés (« Contre »).

Il veut d’un monde-iceberg, où l’homme, désormais solitaire et sans besoins goutte à cet état neuf, à la réconciliation de la rage et de la paix dans un lieu nouveau qu’il a lui-même formé à la force de sa haine et de ses rêves, où le monde, enfin, s’est éloigné.

« Ainsi à l’écart, toujours seul au rendez-vous, sans jamais retenir une main dans ses mains, il songe, l’hameçon au cœur, à la paix, à la damnée paix lancinante, la sienne, et à la paix qu’on dit être par-dessus cette paix.« 

Mais malgré cette paix d’iceberg, les monstres guettent. Bientôt, ils arrivent.

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