Aussi lourd que les bêtes de la plume

Une critique de Plume d’Henri Michaux (1938)

Embarcation immédiate pour un voyage absurde au cœur de l’imaginaire, immersion dans la vie d’un soulier qui finit morue, dans un pays où les baleines sont reines, où les culs-de-jatte se retrouvent dans les pommiers et où l’on manque à chaque page de se faire écraser par une armée de chevaux en fuite. Ici, « pas besoin d’opium« , il suffit de se laisser embarquer dans la barque de l’irréel où, tout au long du trajet, il n’y aura que fantaisies, illuminations, fresques chimériques.

Plus que rêve, dans ces univers vaporeux, il n’y a surtout que fuite. Les « personnages » (Plume, A. et les autres) sont tous obsédés par les départs, par l’évasion, par la possibilité d’errer, de sortir : « Moi ce que je préférais dans la vie était de sortir« .

Mais sortir de quoi au juste ? Puisque rien ne les enferme, la question est légitime… Dans ces univers sans cesse changeants, l’enfermement n’est-il pas intérieur ? Ces êtres ne cherchent-ils pas simplement à sortir d’eux-mêmes ? L’évasion dont il est question ne serait-elle pas l’évasion de soi et du sérieux dont on le pare ?

Si tel est le cas, alors la découverte de tous ces mondes apparaît comme une invitation à plonger dans le fantasque de l’esprit pour mieux quitter le sérieux d’un monde intérieur porteur, lui aussi, de baleines dans des souliers. Courir après les nuages, s’inventer des palais et des planètes lointaines, n’est-ce pas le moyen de rendre à l’esprit le rôle qui lui est dû : l’échappée, l’invention, l’imagination – en somme, le moyen de redonner à l’esprit sa pleine liberté ?

Et si les fourmis mangent les murs et les fromages se mettent en route, à quoi peut-on s’accrocher ? Y a-t-il quelque chose de fixe à quoi s’arrimer ? Le monde ? Non puisqu’il fuit sous nos pieds emportés par la mélodie des violons-girafes. Nous-mêmes alors ? Dur d’y croire quand tout est fait de « matrices multiples« , où le moi se voit sans cesse changer, évoluer et où les naissances et les facettes de l’identité sont infinies…

Henri Michaux, Mouvements, 1951

Que faire alors ? Vaste question… Peut-être ne nous reste-t-il plus qu’à être Plume – Plume qui vogue, patient, docile, rêveur, inattentif. Plume qui ne pèse pas plus qu’un zéphyr et qui porte en lui une valeur profonde : la légèreté. Plume qui ne nous enseigne rien d’autre que ce que nous sommes en réalité : rien de plus qu’un voyage, un voyage peuplé par mille êtres fantasques qui dictent leurs lois dans un esprit dont le sérieux s’érode et se perd – un voyage grouillant, habité des mille êtres fantasques qui ne sont rien d’autre que ce que nous sommes en réalité.

3 réflexions sur « Aussi lourd que les bêtes de la plume »

  1. […] La poésie de Supervielle c’est la poésie de cet indicible ailleurs qui attire l’errant dès qu’il est quelque part – l’ailleurs de la pensée qui aimante le poète, toujours attiré vers les cieux, vers ces « lointains attirants » qui l’appellent et par ce mouvement l’extrait à jamais du moment présent – toujours être ailleurs, sans savoir s’il s’agit d’un choix ou d’une impérieuse nécessité (leçon que Michaux retiendra). […]

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