Le Dieu-poète est un créateur malheureux

Une critique de La Fable du monde de Jules Supervielle (1938)

La Fable du monde nous donne à lire l’image d’un Dieu-poète en prises avec les mille êtres qu’il entend au fond de lui et qui lui mandent de les faire naître. Première parenthèse à propos de ce Dieu-poète : Supervielle se plaisait à dire qu’il ne croyait qu’en un « dieu poétique », façon de rappeler qu’il ne sera ici pas question d’une poésie théologique mais d’une poésie où la Genèse n’aura de sens qu’en guise d’intertexte permettant la déformation de l’image du Créateur biblique. Fin de la parenthèse.

Ce dieu-poète est un homme seul qui souffre d’une double solitude, celle du monde qui n’est qu’attente d’être et celle du créateur, retranché dans son rôle d’accoucheur, attendant la venue prochaine de ses mille enfants. Il est seul et il erre, il erre en lui-même aussi bien pour y entendre les échos suppliants de tout ce qui « veut une forme précise » que pour y entendre cet appel de l’ailleurs, appel qui l’éloigne toujours de lui-même en le perdant « comme un enfant dans les bois« .

La poésie de Supervielle c’est la poésie de cet indicible ailleurs qui attire l’errant dès qu’il est quelque part – l’ailleurs de la pensée qui aimante le poète, toujours attiré vers ces « lointains attirants«  et par ce mouvement qui l’extrait à jamais du moment présent – toujours être ailleurs, sans savoir s’il s’agit d’un choix ou d’une nécessité extérieure (leçon que Michaux retiendra).

C’est de cet appel, de ce mouvement constant, que le poète, qui s’est fait Dieu le temps de parler aux bêtes, invite les hommes à prendre conscience de la vie d’espérance qui s’étend devant eux : eux, nés du chaos, qu’attendent-ils pour apprendre enfin à s’en servir ? Les hommes, eux aussi, ont des doigts « pour faire le monde« , pour créer à leur tour les mille et une choses qui grouillent en eux et n’attendent qu’à être.

Dieu-nocturne et étoilé, toute l’influence romantique de Supervielle s’exprime dans son Dieu-poète. Son Créateur est un créateur qui crée par l’intérieur, conscient du lien si fort entre l’âme et le dehors. Créer ce n’est qu’inventer un trésor qui surgit simplement du sommeil, des mouvements du cœur, à peine caché derrière des paupières closes – Novalis si tu nous vois

C’est avec « ses propres angoisses » que ce Dieu créa « un songe ensanglanté » et c’est au cœur de ce songe maudit et nocturne, qu’il faudra apprendre à souffler sur le brasier offert par ce Dieu songeur, seul et errant – un Dieu-poète, mi-maudit, mi-rêveur, attiré par l’éternel ailleurs des étoiles dansantes.

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