Là-haut tournent les astres

Une critique de Guerre et Paix de Léon Tolstoï (1869)

Je pense à Guerre et Paix et me revient une phrase de L’Insoutenable légèreté de l’être : « L’Histoire est tout aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain« . Et soudain, en une phrase, il me semble toucher du doigt les enjeux de l’œuvre de Tolstoï, et ce, bien au-delà d’ailleurs de Guerre et Paix.

S’il fallait en dire quelques mots, Guerre et Paix nous offre la description de la Russie tsariste au début du XIXème siècle dans toute sa complexité : qu’il s’agisse des guerres dans laquelle elle est engagée (la guerre de la troisième coalition (1805), la campagne de Russie (1812)), de la transformation frappant les milieux aristocratiques (la question du servage commençant à diviser ces derniers), de l’influence des sociétés secrètes dans les affaires publiques (notamment grâce à la mise en lumière du fonctionnement des réseaux francs-maçons) ou même des mœurs et de l’esprit des Russes, Tolstoï embrasse toute une époque.

Mais – car il faut toujours des mais qui nuancent tout – mais Tolstoï n’est pas un simple réaliste. Tolstoï reste un moraliste et cherche, entre ces quelques deux-mille pages, à nous montrer la vanité inhérente à toutes ces choses : la guerre, la paix, les hommes, les mondanités, les serfs, les femmes… N’hésitant pas à rabâcher les enseignements de son roman dans un épilogue qui se voudrait manifeste épistémologique, Tolstoï ne cesse d’insister sur l’insignifiance qui nous est propre.

Kundera, le Tolstoi moderne, le moralisme en moins ?

Face à elle – à la lueur d’importance qu’il s’accorde à nous laisser – Tolstoï installe un contrepoids de taille qui fait figure de seule grandeur qui soit (qui n’est ni celle des hommes ni celle de l’Histoire), j’ai nommé : la toute céleste grandeur du ciel.

Guerre et Paix présente une véritable poétique du ciel où toutes les scènes capitales sont marquées par la trace du Très-Haut face à qui il ne reste plus qu’à s’incliner. Le message du ciel est clair : vanité, vanité, vanité et memento mori, car l’Histoire est comme ta vie, elle est « une chose qui va disparaître demain« .

Bêtises et hontes de ceux qui se pensent Dieu et qui n’ont de sérieux que le risible qui les entoure – Napoléon, ses généraux et les autres… Le ciel c’est l’école de l’immense et du néant. La vie, elle, n’est qu’une lutte pour accepter l’insignifiance, accepter la vanité car « tout est vanité, tout est mensonge à part ce ciel«  car « rien, rien n’existe que lui« .

Alors roman sur la guerre ? Oui, si tant est que l’on accepte que l’enjeu de la guerre n’est pas d’être décrite, mais d’être analysée. Elle est le terreau analytique de la vanité et en devient l’incarnation. Elle est ce mécanisme qui se meut de lui-même mais dont chacun réclame l’avancée. Elle est cet au-delà moral où s’affrontent des frères nommés ennemis par l’orgueil des empereurs ; un duel à l’épée où l’on s’empare d’un gourdin pour se sauver coûte que coûte.

Levant progressivement le voile sur l’horreur et l’inanité qui recouvrent la guerre, les personnages sont happés par le Très-Haut et s’étourdissent en réalisant la petitesse qui est la nôtre. Mais, malheureusement, la conscience de l’insignifiance arrive souvent trop tard, quand dans la boue et face au ciel, avec la mort qui s’approche, ils s’en remettent à lui – ciel immense et Très Haut – en maudissant tous ces hommes qui les jetèrent dans la fange :

« Napoléon lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait maintenant entre son âme et ce ciel si haut, infini, où couraient des nuages. (…) En regard de ce ciel immense, juste et bienveillant, qu’il avait découvert et compris, tout ce qui occupait l’esprit de Napoléon lui semblait si misérable, Napoléon lui-même, son héros, lui apparaissait si mesquin avec sa petite vanité et la joie de sa victoire qu’il lui fut impossible de répondre à l’empereur.« 

Car qu’est-ce que Napoléon face aux astres et au temps qui s’étend quoi qu’on fasse ?

Extrait de l’adaptation de Sergei Bondarchuk (1967)

Qu’est-ce que l’Histoire ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce qui compte vraiment ? Ou plutôt : quelque chose compte-t-il vraiment ? Pas sûr nous dirait Pierre : « Il n’y a rien d’insignifiant, et il n’y a rien d’important. Tout se vaut pourvu seulement que je puisse échapper à elle d’une façon ou d’une autre, pourvu que je ne la voie pas, cette terrible vie » – Pierre, si gauche, si maladroit, si touchant, si fort dans ses faiblesses, Pierre qui croise André sur le chemin de l’âme, toujours si proche de toucher du doigt cette sagesse que lui hurle l’auteur mais qui semble toujours si loin de lui.

L’Histoire est une force à l’image du ciel : elle est vaste et lointaine, elle avance au-delà des récits et des causes toutes humaines qu’on voudrait lui trouver, à l’image du ciel, elle est bien trop immense – car que marchent les hommes, que passent les amours, les saisons et les guerres et les paix, l’Histoire, elle, suit sa course malgré tout au-delà des récits et des causes humaines qu’on voudrait lui trouver.

Alors si Guerre et Paix est un roman historique, il est fait d’une Histoire qui s’observe du ciel, ce ciel où la vie monte « comme une poussière qui s’envole » – car l’Histoire peut bien être mais là-haut tournent les astres.

2 réflexions sur « Là-haut tournent les astres »

  1. Tolstoï, le grand , on pourrait dire tellement son oeuvre est puissante et profonde! Elle nous remue les « tripes », nous fait remonter le passé dans cette Russie éternelle , grandiose, et misérable aussi……..

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