Oui, l’irréversible

Une critique de L’Irréversible et la nostalgie de Vladimir Jankélévitch (1974)

Ah, Jankélévitch… Philosophe pour littéraires ou âmes chagrines, penseur de mes jeunes jours, moi, qui nostalgique dès le berceau, refusais l’idée d’irréversible – pas dans ces termes, certes, mais qu’importe, ou qui sait…

Jankélévitch, dans L’Irréversible et la nostalgie, part du constat de l’irréversibilité du temps. En effet, le temps, non comme l’espace, est irréversible : si l’on peut revenir sur ses pas, l’on ne pourra jamais revenir en arrière pour effacer ce qui vient d’être fait – les traces peuvent s’effacer, non l’aiguille sur son balancier. Si dans l’espace je cours dans des directions qui n’attendent que moi, le temps, lui, n’a qu’un sens à m’offrir, qu’un mouvement à me proposer : celui de la futurité. Le temps fuit en avant et nous condamne à vivre chaque instant dans un premier-dernier moment – la fameuse primultime rencontre, première et dernière seconde de l’instant.

Face à un tel constat, l’homme se rebiffe et l’homme panique : je refuse de ne vivre que dans ce sens, le sens du devenir mais aussi le sens du mourir. Rajeunir, ralentir, tous les moyens sont bons pour oublier le mouvement de l’horloge. L’homme combat et l’homme refuse : « ces moments seront miens si tant est que je ralentis pour en jouir plus longtemps. » Il lutte, il essaie, mais toujours, face à l’irréversible, la lutte est vaine.

Alors l’homme se lamente et le voilà en proie à la nostalgie, ce plaisir dolent où il pare de charme les heures de son passé – tout son charme d’antan, cet air de je-ne-sais-quoi où tout brille de l’éclat d’une rose semi-fanée. De la nostalgie au désespoir il n’y a qu’un pas, un petit pas de larme. « Et si j’avais su, j’aurais … », murmure le nostalgique entre deux larmoiements.

Mais voilà, le temps est aussi irrévocable et l’on ne peut nihiliser un fait passé. Car le passé c’est aussi cet éternel auquel on ne peut toucher. Raison encore de pleurer – encore et encore. L’homme pleure car l’homme sait qu’à la futurité – le sens du temps condamné à l’avenir – répond la passéité – l’immobilité des faits passés bloqués à tout jamais dans une figure figée.

Alors enfin, que reste-t-il ? Deux choses qui ne sont qu’une : l’espoir et l’amour. Car tel est toujours l’arme jankélévitchienne : l’espoir et l’amour pour se sauver du temps et le passionner dans un sursaut d’envie, dans un courage qui renaît à la force de l’espérance ; passionner le temps et avec lui l’ennui, la nostalgie, la peur et les larmes. L’homme progressivement découvre la légèreté face au temps et le consentement face à l’irréversible – consentir à ce contre quoi l’on ne peut lutter : le temps, la mort et la passéité. Consentir avec amour et aussi avec humour, dans un oui d’espoir qui s’élève contre le temps et fait du devenir un espace créateur où le temps et l’être sont enfin réconciliés.

En piste alors, car pour aimer, rire et espérer, c’est du courage qu’il faut à l’homme – du courage pour s’oublier et s’élever face au temps, s’élever pour mieux l’investir, mais léger cette fois, léger comme un rire qui délivre ou un sourire qui libère – comme le sourire d’un cœur chéri, heureux d’avoir le temps devant soi pour y vivre et s’y aimer.

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