Direction Pluton

Une critique de Car l’adieu, c’est la nuit d’Emily Dickinson (1886)

C’est, entre autres, pour poursuivre les réflexions sur l’espoir et la résignation amorcées dans ma critique de Michaux que je me suis tournée vers Emily Dickinson.

Poète nocturne par excellence – tellement de nuit qu’elle en devient plutonienne, j’y reviendrai – comme Michaux, elle est cette exploratrice de « la péninsule peu familière », de ces territoires que forment ensemble l’appréhension du néant, l’expérience de l’angoisse et la sensation accrue de la misère (de l’absurde ?) de la condition humaine.

Pourtant, à la différence de Michaux, elle ne quitte jamais la croyance religieuse et spirituelle qui l’habite : au-delà de ce monde, de la vie qui est la nôtre et de son évanescence, il existe un ailleurs, un éternel où le temps n’est plus :

This world is not conclusion.    
A Species stands beyond –
Invisible, as Music –
But positive, as Sound –
It beckons, and it baffles –        

Ce monde n’est pas la conclusion.
Un Ordre existe au-delà –
Invisible, comme la Musique –
Mais réel, comme le Son –
Il attire, et il égare –

Mais, malgré l’attraction de cet ailleurs, malgré sa conscience que la vie ici n’est pas tout, sa poésie invite à une vie pleine et vécue, à l’expérience d’une vitalité absolue, de celle que l’on ne découvre qu’à l’approche de la mort, ou plutôt de ses morts. Car ici, par mort(s), il faut entendre les mille morts qui parsèment une existence – séparations, ruptures, départs, changements – et dont l’expérience seule confère à la vie toute sa puissance, sa Vitalité – dit-elle avec une majuscule.

A Death blow is a Life blow, to Some
Who till they died, did not alive become
Who had they lived had died, but when
They died – Vitality begun.

Un coup Mortel est un coup Vital, pour Certains,
Qui avant leur mort, n’étaient pas venus à la vie
Qui s’ils avaient vécu seraient morts, mais quand
Ils moururent, la Vitalité vint.

C’est là que s’illustre toute la symbolique plutonienne de sa poésie : Pluton, symbole des profondeurs et des ténèbres intérieures d’abord, mais aussi et surtout, des grandes mutations, de la reconstitution radicale, de la mort “juste” qui libère et grandit, est couronné entre ces pages. La mort libère, la mort grandit et la mort, surtout, est toujours suivie d’une nouvelle naissance.

À la nuit la plus sombre, succède toujours un nouveau jour, un nouveau matin pour reprendre l’un des motifs de sa poésie. À l’image du déclin lent, terne et vide de connaissances, elle oppose celle de la mort, vivifiante et éminemment ouverte.

I’d rather recollect a Setting
Than own a rising Sun
Though one is beautiful forgetting
And true the other one.
Because in going is a Drama
Staying cannot confer –
To die divinely once a twilight –
Than wane is easier –

J’aime mieux me souvenir d’un Couchant
Que jouir d’une Aurore
Bien que l’un soit super oubli
Et l’autre réel.
Car il y a dans le départ un Drame
Que rester ne peut offrir –
Mourir divinement en une fois le soir –
Est plus aisé que décliner –

Plus que la poésie de Michaux qui évoque une dissolution d’ordre ontologique, plus que l’appel sensualiste du départ gidien, la mort chez Dickinson – mort donc symbolique – est cette porte ouverte vers un nouveau matin, car sans la nuit, point de matin, et sans la mort, point de lumière.

We never know we go – when we are going –
We jest and shut the door
Fate following behind us bolts it
And we accost no more.

On ne sait jamais qu’on part – quand on part –
On plaisante, on ferme la porte
Le Destin qui suit derrière nous la verrouille
Et jamais plus on n’aborde.

Si « l’adieu c’est la nuit », c’est parce que toute angoisse, toute séparation, toute mort est avant tout une expérience nocturne, un espace où la lumière peut poindre sans aveugler, guider sans égarer et où la vie peut s’exprimer sans étourdir.

A still – Volcano – Life –
That flickered in the night –
When it was dark enough to do
Without erasing sight –

Morte – une Vie – de Volcan –
Clignotant dans la nuit –
Quand il fait assez sombre pour briller
Sans abolir la vue –

Comme la Nuit qui permet la lumière, le Mal, lui, permet non pas le Bien – faut-il n’avoir jamais souffert pour penser que l’expérience de la douleur orienterait vers le Bien – mais la Vie dans toute sa force et sa puissance, où le sujet n’est plus un simple sujet mais un véritable survivant, grandi et fier de se savoir en vie malgré ses morts déjà vécues.

Ce n’est qu’en fonçant tête baissée dans ces nuits éternelles, que la poète peut écrire des vers qui « allument des Lampes » et se font à leur tour « Clarté vitale » – vitale car preuves versifiées que la douleur est nécessaire et salvatrice car elle sauve du banal, du déclin et ouvre, en cela, la porte de l’Éternel.

Ce n’est qu’en s’abandonnant au Mal que l’on découvre sa vertu : non la connaissance de l’homme (peut-être “étape” à laquelle s’arrête Michaux), mais celle de la Vie dans toutes ses nuances, jusqu’à ces teintes de noir qui sont les premières pierres vers ses lueurs où nous conduisent l’espérance – le pont qui part du Mal vers le divin.

*

Et puisqu’ici je peux faire ce que je veux, voici du Dickinson en musique, version musique électronique des années 1980. Tout y est : les voix nocturnes qui apportent la lumière suffisante pour ne pas s’égarer, la mort qui se fait justice, la force, le courage – et toujours cet appel d’un ailleurs extra-humain.

3 réflexions sur « Direction Pluton »

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