Autour vivent les monstres

Une critique d’Épreuves, exorcismes d’Henri Michaux (1945)

Dans sa préface d’Épreuves, exorcismes, Michaux définit « l’exorcisme » comme « le véritable poème du prisonnier », de cet être qui vit dans la geôle de sa souffrance sans pouvoir en sortir.

Alors, faute de fuite envisageable, le poète ne peut que dire sa souffrance. Mais, pour cela, il doit d’abord la voir, la voir d’un regard franc, fier et acéré. Ainsi, peut-être seulement lui révélera-t-elle les mille connaissances qu’elle recèle, elle la souffrance donneuse de savoirs, par qui le poète passe pour connaître. Car si le poète est un voyant, ce n’est qu’en tant qu’il souffre, car souffrir, c’est toujours voir.

Épreuves et exorcismes, pareil en ce sens à la Connaissance par les gouffres, apparaît comme un traité du mal, une mise en avant de la vertu gnoséologique de la souffrance : dire le mal, c’est l’extérioriser – donc le mettre à distance – mais c’est aussi dévoiler les visages de l’homme que l’on ne découvre que dans ses moues de douleur : l’homme errant dans un monde qui ne repose que sur des « équilibres singuliers » ; « l’homme à la tête diverse » qui se débat face au « vent de la vie » – le vent violent et surtout le vent-vanité ; l’homme vil, comme dans « Ecce homo » qui dresse l’image d’une espèce qui « fait peur et qui inspire la méfiance ». 

Mais, plus qu’une simple connaissance, la souffrance est une expérience à part entière, pourrait-on dire, un monde à part entière, peuplé d’êtres singuliers. C’est dans ces espaces – Dickinson dirait dans « la péninsule peu familière » – que l’on rencontre les créatures les plus hideuses.

Michaux, fidèle à son art, décline et fait varier ses figures de douleur : « les hommes en fil » d’abord, voulant toujours passer à travers la première brèche venue, « les statues » ensuite, pendant substantiel des fils, les canaux et les tunnels qui n’en finissent plus, « les hommes-troncs » et les « doubles-têtes », ceux qui n’ont pas de cou et ceux qui en ont trop, les vautours et les mains informes qui passent parfois haut dans le ciel, puis les monstres ou l’ennemi enfin, figures classiques du Mal qui clôturent l’ouvrage.

Henri Michaux, Sans titre, Encre de chine sur papier japon, 52 x 67,5 cm, 1962

Et, comme si cette cohabitation forcée n’était pas suffisante, s’ajoute à elle une deuxième peine : malgré sa conscience de cet emprisonnement et l’impossibilité d’en sortir, l’homme est condamné à espérer, ou, pour le dire dans les termes de Michaux, à escalader « une perche sans fin » n’ayant « pas le choix » de se fier à « ces flèches, à ces bouts en l’air » – ces morceaux d’espérance. Les poèmes « À une perche sans fin », « En plein ciel » et surtout « À l’hôpital » témoignent de l’espérance absurde toute kafkaïenne qui imprègne la pensée de Michaux – la désespérance de l’espoir, désespérer de ne pouvoir cesser d’espérer, de ne pouvoir abandonner la lutte, la course, la vie.

Pourtant, pourtant…

Pourtant, le Maître de Ho, figure singulière dans l’archipel poétique de Michaux, fait figure de sage invitant (le lecteur ou le poète) à l’acceptation de cette inéluctable souffrance (ou inéluctable espérance, au choix) : « celui dont le destin est de mourir doit naître ». Derrière cette inversion (sémantique ou syntaxique) qui trahit tout le mal de vivre qui habite l’homme, ne peut-on pas voir une injonction au courage qu’exige la vie ? S’il nous faudra mourir, il nous faut pourtant naître chaque fois, affronter les démons nocturnes qui peuplent certaines journées, aller au-devant d’eux, encore et encore, animé d’un espoir chimérique dont on ne peut pas plus se passer que de la douleur qui le fait naître.

« Tout afflue, dit le Maître de Ho. Tout déborde. Tout est là ». Tout ? Alors, l’espoir aussi – l’espoir-vrai, non l’espoir résigné qui espère malgré lui ? L’espoir d’un « regard aux ailes de libellule [qui] se pose sur la personne aimée » ; l’espoir, le bel espoir …

« Beau l’espoir
Beau comme une petite plage
Beau comme une petite plage de lumière sur un objet usuel, laquelle petite plage doucement vous défonce le cœur, d’on ne sait de quoi de vague, mais en somme de satisfaisant

Ainsi l’espoir
l’espoir de l’homme tenace
l’espoir à travers cataclysmes qui se faufile
»

Car si les hommes de fil et les monstres traversent les brèches, l’espoir aussi se glisse en qui sait le voir, le voir d’avoir vu la nuit, ses monstres, ses larves.

Henri Michaux, Sans titre, Peinture à l’encre de chine sur papier, 74 x 105 cm, 1967

Alors, espoir ou résignation ?

Et s’il fallait d’abord pleinement se résigner pour commencer à espérer ? S’abandonner au désespoir, à la présence des monstres, jusqu’à suffisamment s’en satisfaire pour voir se faufiler l’espoir à travers eux ?

Cela, Michaux ne le dit pas.

C’est moi qui parle ici, moi qui désespère peut-être d’espoir ou espère de désespoir. Puisque l’un et l’autre sont frères, tous deux fils de la souffrance, l’on ne saurait voir l’un sans avoir épuisé l’autre. Ou, pour le dire autrement, l’on ne saurait voir l’un sans avoir d’abord pleinement accepté l’autre ; accepté non comme une étape (personne n’est hégélien chez Michaux) mais comme une fin qu’il ne faut ni aimer (personne non plus n’est nietzschéen) ni habiter (et pas même kierkegaardien) ; une étape qu’il nous faut simplement vivre, ou, à défaut, voir.

Alors peut-être parviendra-t-on à nous mouvoir dans le tunnel de la nuit, au bout de cette perche sans fin qu’est notre vie, à la recherche de cette lumière que l’on ne verra jamais – faute d’yeux ou de lumière, Michaux ne répond pas – mais d’où pourtant émane cette « paix des sabres », ultime quête que partagent ensemble le poète et l’exorciste – paix des armes, paix des diables, paix nocturne qui terrorise, celle du cimetière où gisent les monstres.

Alors, ne l’oublions pas, qui doit mourir doit naître, hélas, mais qui doit espérer doit d’abord souffrir – hélas aussi.

4 réflexions sur « Autour vivent les monstres »

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