Kafka avec Carroll : pour un corps à corps

Une critique des Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (1865)

Puisque je ne sais pas commencer autrement – à croire que je ne sais jamatis prendre le taureau par les cornes – comme bien souvent, je vais commencer ailleurs que dans mon texte, quelques 150 ans après la parution, en 1869, d’Alice aux pays des merveilles.

Ça, c’est Lewis Carroll

Je vais commencer par vous parler de Pierre Bayard, professeur de littérature à Paris VIII et inventeur de la fiction théorique, une branche de la théorie littéraire qui s’épargne des notes de bas de page pour gagner en humour et en non-sérieux.

Ça, c’est Pierre Bayard – faut pas confondre.

Dans l’un de ses ouvrages, Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, Pierre Bayard part du flou inhérent à la notion d’auteur – peut-on véritablement affirmer que L’Odyssée soit l’œuvre d’un homme, que Molière soit l’auteur de ses pièces ; comment expliquer la réception de Vernon Sullivan et de Boris Vian ; d’Émile Ajar et de Romain Gary, peut-on y voir l’œuvre d’un même homme ? etc., etc. – pour revendiquer la possibilité d’attribuer une œuvre à un auteur qu’il jugerait plus approprié : ainsi de L’Étranger de Kafka, d’Autant en emporte le vent de Tolstoï, de L’Éthique de Freud, du Cri de Schumann, et – vous le voyez venir – d’Alice aux pays des merveilles par un auteur surréaliste.

L’intérêt d’un tel jeu – car au-delà des vertus heuristiques d’un tel procédé, il n’en reste pas moins un jeu – réside dans la mise en valeur d’une problématique particulière liée à l’œuvre interrogée, de réévaluer la modernité ou l’actualité d’un texte ; en somme, de porter un regard neuf – parce que nouvellement orienté – sur une œuvre. C’est par la comparaison – qui, ici, n’en est plus une, mais devient, véritablement, une nouvelle attribution – qu’une œuvre dévoile ses secrets.

Par cette « attribution mobile », il devient alors possible de « prendre la mesure de tous les mondes possibles qui se rencontrent en chaque œuvre et de tous les auteurs qui auraient pu l’écrire, et, loin de s’arrêter à telle filiation définitive, nouer sans cesse, entre les écrivains et les textes, de nouvelles unions ».

Ce grand préambule pour quoi ? Simplement pour introduire à la fois la lecture particulière que j’ai faite d’Alice au pays des merveilles, peut-être aussi pour la légitimer, et rendre à Bayard ce qui est à Bayard en présentant cette forme nouvelle de littérature comparée avec laquelle il nous convie à jouer – car, une fois encore, il ne s’agit pas de prendre à la lettre les méthodes énumérées ici, simplement de les faire siennes pour en jouer et s’en amuser.

Depuis ma lecture de Bayard, je me suis donc plue à attribuer les œuvres que je lisais à d’autres auteurs. Ainsi d’Alice au pays des merveilles de Kafka. Car si Bayard insiste, non sans grande originalité peut-être (désolée…), sur les associations d’images et la logique onirique qui se déploient chez Lewis Carroll, en attribuant l’œuvre à un auteur surréaliste, ce qui m’a frappé dans ma lecture – peut-être une question d’état d’esprit, c’est vrai qu’en ce moment, ça cogite, ça cogite… – c’est surtout la passivité et la résignation qui habitent aussi bien Alice que les personnages du pays des merveilles, finalement pas si merveilleux à mes yeux…

Si l’on interroge Alice au pays des merveilles tel qu’il aurait été écrit par Kafka, alors nous saute aux yeux un ensemble d’éléments qui dénote avec la fantaisie et la légèreté qui semblent, de prime abord, régir le texte. Comme L’Amérique, Alice au pays des merveilles est traversée par une violence, discrète mais non moins réelle, qui tranche, chaque fois, avec la fausse douceur de l’univers onirique qui nous est présenté. Un lapin, une chenille, le sourire d’un chat, une partie de croquet avec des flamands roses, tout pourrait sembler coquet et tranquille.

Mais…

Chacune des scènes de l’œuvre sera l’occasion pour Alice de découvrir la brutalité, parfois l’arbitraire, des habitants de ce nouvel univers. Alice n’est pas d’ici, c’est à elle de s’adapter et d’accepter les traitements qui lui sont infligés ou qu’elle voit infliger à d’autres. À ce propos, la Reine est sans doute la meilleure incarnation de la violence latente, aussi vide en substance qu’omniprésente dans les discours, qui règne dans ces pages : obsédée par le besoin de décapiter tout ce qui bouge, elle est cette force de destruction stupide et le modèle d’un arbitraire abscons (mais en est-il d’autre ?).

La Reine de coeur dans l’adaptation de l’oeuvre par Disney en 1951

Et, si la violence d’Alice est évidemment moindre que celle d’un Château, le point de conjonction véritable entre Lewis Carroll et Kafka réside dans la passivité et la résignation qui traversent leurs personnages. Passivité surtout dans l’acceptation des situations données, car malgré l’invraisemblance des événements auxquels elle assiste, Alice ne cesse d’y donner un assentiment logique et moral : si cela est, c’est que cela doit être, semble-t-elle toujours nous dire – cela doit exister, et surtout, cela doit être juste ; que l’on malmène un loir, un flamand rose, ou sa propre personne.

Alors, voici mon Alice kafkaïenne, faite de cruautés et d’une passivité toute onirique. Et si l’Alice de Kafka ne vous convient pas, alors il y aura peut-être celle d’Ovide, celle qui est parcourue par un questionnement incessant sur l’identité et le changement que l’on pourrait résumer comme suit : que reste-t-il de l’être d’une chose lorsqu’elle change de forme ?

On y verrait Alice qui mange tout ce qu’elle trouve et qui ne cesse de changer de tailles et de formes, au point qu’elle ne sait plus ce qu’il reste de ce qu’elle était la veille. À la Chenille qui lui demande qui elle est, elle répond : « Je … je n’en sais trop rien, monsieur, pour l’heure – qui j’étais quand je me suis levée, ça du moins je le sais, mais je pense que j’ai dû subir des changements répétés depuis lors. ». Ou plus loin au Pigeon : « Je … je suis une petite fille, répondit Alice sans grande conviction, se rappelant le nombre de changements qu’elle avait subis ce jour-là ».

Alice Liddell, photographiée par Lewis lui-même, pour qui il aurait écrit Les Aventures d’Alice au pays des merveilles.

Et puis, il y aurait sûrement celle des linguistes au vu des multiples passages sur le pouvoir de la nomination, sur les imbrications entre le langage et la logique, le dire et l’être… Et puis je crois qu’il y a aussi l’Alice des psychanalystes… De Lacan notamment dont j’ai essayé d’écouter quelques pensées à ce sujet… Mais moi, la psychanalyse… Je n’en aime que Jung, c’est vous dire…

En attendant, psychanalyse ou pas, qu’une œuvre puisse être lue par Lacan comme par un enfant, c’est la preuve de sa profondeur et des mille et un sentiers – Bayard dirait des mille et un auteurs – qui la composent et qui peuvent alimenter notre regard sur un texte dont la fantaisie n’a d’égale que l’esprit.

À votre tour, peut-être, de créer les vôtres, vos Alice au pays des merveilles inquiétantes où tout change car tout peut se dire et tout se peut être.

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