Non la littérature n’est pas morte, elle est le possible

Une critique des Leçons américaines d’Italo Calvino (1988)

Je fais partie de ceux qui, aujourd’hui, pensent que seuls quelques-uns sont capables de parler de littérature avec chaleur.

Qu’est-ce que parler de littérature avec chaleur ? C’est en parler avec l’âme ou le cœur, avec la conscience de sa nécessité comme de sa pérennité.

Il n’est qu’un critique réticent à la lumière du soleil pour parler des adieux à la littérature, de sa fin, de sa chute – les Fukuyama de l’art littéraire.

Voilà ce que Calvino n’est pas : un réticent à la lumière du soleil – l’un de ceux qu’on voit aujourd’hui, par centaines, par milliers, plein, trop, qu’on pourrait résumer en une note de bas de page qui courrait d’une page à une autre.

Ce qu’il n’est pas non plus, c’est une plante verte – verte quoi que gracieuse – s’enivrant des frais rayons d’automne. Car lui aussi a dû passer du temps à l’ombre, des heures, des jours, le temps de peaufiner encore et toujours son érudition et son savoir, le temps d’ajouter des cordes à son arc littéraire – celui qui nous dit qu’elle est vitale et nécessaire, qu’ils sont innombrables ces génies qui parlent à l’âme et qu’après eux il en viendra bien mille encore.

Alors on navigue de Dante à Borges en passant par Shakespeare, Leopardi, Cavalcanti, Kundera, Whitman ou Valéry. On rencontre aussi des figures mythologiques : Persée, Mercure, Vulcain et Maât, tous ensemble réunis ; à quoi s’ajoute le symbolisme de l’astrologie, des planètes, des tarots qu’on voyait déjà dans Le Château des destins croisés.

Alors, comme le cristal qui lui est cher, il fait rayonner, réfracter la lumière de sa pratique avec celle de ses auteurs tutélaires, avec le symbolisme des planètes et des tarots, avec Persée, avec Valéry. Avec tous, ils dialoguent, au point que l’œuvre n’est plus qu’une immense conversation.

Tous ensemble, ils nous parlent de cet art de l’écrire qui les anime.

Cet art qui est comme Persée qui « s’appuie sur ce qu’il y a de plus léger, les vents et les nuages » pour atteindre Méduse, qui en refuse la vision directe, mais non la réalité ; comme Mercure, qui volète entre les hommes et les dieux ; mais comme Vulcain, aussi, qui peaufine sans cesse ses objets au fond dans la grotte dans laquelle il vit, concentré.

Cet art qu’il résume, non par les cinq notions qu’il évoque successivement – Légèreté ; Rapidité ; Exactitude ; Visibilité ; Multiplicité – mais par une seule qui traverse l’ensemble : la potentialité ou peut-être, plus justement, le possible.

La littérature est seule à pouvoir exprimer cette qualité qui nous habite, sans pourtant que l’on n’y prête l’œil : la possibilité d’être un autre, mille autres.

Pour Calvino, il n’est pas de moi substantiel, simplement un embrouillamini de choses éparses et composites : « Qui sommes-nous, qui est chacun de nous, sinon une combinatoire d’expériences, d’informations, de lectures, d’imaginations ? ».

Voilà ce qu’est la littérature pour Calvino : la sortie d’un moi individuel nécessairement limitant pour entrer en communication avec l’ensemble des moi potentiels et des moi qu’on n’est pas, de l’oiseau au plastique, en passant par le rayon de lune sur un soir d’avril.

Alors, partant de là, on comprend mieux son optimisme quant à la pérennité de l’art littéraire, car si telle est la mission de la littérature, quelle époque plus que la nôtre n’a était celle du self, de l’autofiction, des récits de soi, du moi, moi et je, moi enfant, moi maintenant, moi entre les deux, et moi encore et toujours ; moi comme unique réalité et unique finalité ; moi d’abord et moi substance ?

Peut-être qu’une fois que se seront tus les oiseaux-du-moi que sont les oiseaux Louis, les oiseaux Moix et les Enthoven, alors, peut-être, seulement peut-être, que la littérature pourra retrouver sa place : se faire mille autres que soi, possible, ailleurs – en tout cas, partout où ne sont pas papa-maman.

3 réflexions sur « Non la littérature n’est pas morte, elle est le possible »

    1. À la relecture, je me rends compte que je n’y étais pas allée avec le dos de la cuillère ce jour-là ! Mais il fallait, visiblement, que ça sorte… Heureuse que cela puisse trouver un écho chez vous !

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