Regard (més)aventureux

Une critique de Palomar d’Italo Calvino (1983)

Dans la lignée de ma critique des Leçons américaines, j’attaque aujourd’hui un texte cher à mon cœur : Palomar.

Dans cette œuvre mi apologue, mi prose poétique, Calvino traite d’une question qui m’obsède et que je tente vaguement d’exorciser dans mes piètres écrits : quelle est la valeur de la connaissance empirique ?

De cette question, disons, centrale, découlent d’autres questions, voisines, amies, qui toutes interrogent l’essence de la perception : que peut-on saisir du perçu, du réel ? en est-il d’ailleurs un ? un regard détermine-t-il ce qui se joue devant lui ? un reflet meurt-il sans des yeux pour le voir ? et que suis-je d’autre, moi, qu’un regard qui observe le monde ?

Calvino décline ces questions en autant de figures qui répondent à son impératif d’exactitude : donner à lire des images visuelles, nettes, mémorables aussi précises que porteuses de nuances – du reflet de soleil sur la mer à la copulation des tortues en passant par les étals de fromages dans une fromagerie, le vol des étourneaux, un gorille albinos, la lune l’après-midi, le sommeil d’un gecko …  

Ses tentatives de saisie du réel par les sens obéissent aussi à cet impératif d’exactitude. Pour cela, une seule méthode possible : chercher à isoler la partie qui ramènerait au tout ; à saisir, par la partie, la représentation du tout. Mais Calvino n’est ni Plotin ni Hegel et son tout n’est ni Un, ni Esprit, ni origine du monde, ni absolu.

Le tout dont il est question est cette multiplicité potentielle, ce réseau dont chaque branche nous apporte une conclusion singulière aussi bien sur elle-même que sur la totalité dans laquelle elle s’inscrit ; ce tout dont on ne sait s’il est fait d’une totalité ou d’un ensemble d’ensembles distincts : « est-ce “le pré” que nous voyons, ou bien voyons nous une herbe plus une herbe plus une herbe ?… ».

C’est une question d’autant plus brulante qu’elle se voit – comme chacune des interrogations triviales de Palomar – d’emblée rapportée à l’échelle cosmique : « Palomar est devenu distrait, il n’arrache plus les mauvaises herbes, il ne songe plus au pré : il pense à l’univers. Il essaie d’appliquer à l’univers tout ce qu’il a pensé du pré. L’univers comme cosmos régulier et ordonné, ou comme prolifération chaotique. L’univers fini peut-être mais innombrable, aux limites instables, qui ouvre en lui d’autres univers. L’univers, ensemble de corps célestes, nébuleuses, poussières, champs de forces, intersection de champs, ensembles d’ensembles… ».

Illustration de James Kaczman / https://www.jameskaczman.com/

C’est, enfin, le tout comme lumière, dont on ne sait qui des yeux, du reflet ou du soleil, a valeur de vérité. Car la connaissance sensible est une connaissance inquiète. Le magnifique chapitre “L’épée de soleil” porte les marques de ces tournoiements de l’esprit, de ces errances perceptives pour saisir un là, un existant, n’importe quoi de tangible dont on pourrait dire qu’il existe, qu’il existe bel et bien, qu’il existait avant et existera après.

« Qu’advient-il (advint-il, adviendra-t-il) en ce monde ? Un dard de lumière part du soleil, ponctuel, se réfléchit sur la mer calme, scintille dans le tremblement de l’eau, et voilà que la matière devient réceptive à la lumière, elle se différencie en tissus vivants, et tout à coup un œil, une multitude d’yeux fleurit, ou refleurit … ».

Mais, et le voilà qui s’inquiète encore, si les yeux ont scellé l’union de la matière et de la lumière, n’y-a-t-il pas un devoir de l’observation, un devoir de regard ? Nouvelle obsession pour Palomar : « Quand il y a une belle nuit étoilée, monsieur Palomar dit : “Je dois aller regarder les étoiles”. Il dit vraiment : “Je dois” parce qu’il déteste tout gaspillage et qu’il pense qu’il n’est pas juste de gaspiller toute cette quantité d’étoiles qui se trouvent mises à sa disposition. ».

Un gaspillage d’étoiles, la conservation précieuse des reflets du soleil couchant sur la mer, si encore elles étaient les seules questions qui l’occupaient, cela pourrait aller. Mais voilà tout son problème : du ciel étoilé à la première fromagerie venue, il n’est aucune différence pour son esprit toujours en quête d’une origine, d’un là, d’un quelque chose. Alors, il ne peut ouvrir les yeux sans tout de suite subir les assauts de sa pensée qui obstruent sa vision – ou en tout cas, la possibilité d’une vision directe, sans pensée, d’une forme quelconque d’abstraction perceptive.

C’est peut-être en ça que Palomar atteint à la génialité : la contemplation qui s’y déploie n’est pas simplement esthétique – s’ébahir devant le soleil couchant sur la mer, les étoiles et le vol des oiseaux – mais proprement métaphysique : elle trahit cette recherche assoiffée d’une réponse, d’une connaissance, d’un savoir qui ne soit plus ni reflet ni regard.

« Quel soulagement s’il arrivait à annuler son moi partiel et douteux dans la certitude d’un principe d’où tout dérive ! ».

Cette contemplation métaphysique est aussi l’occasion pour Calvino de déployer son goût pour cette légèreté narrative bâtie sur l’alternance entre le sublime et le grotesque, le fromage et les étoiles, la lune et les pantoufles ; le gout, enfin, pour la dissolution du moi, du je, du monde dans l’infini des astres ou des possibles ; dissolution de l’inquiétude dans la pure présence qui ne pense plus, qui n’est plus que vague parmi les vagues, vague infinie et éternelle.

Francis Bacon, Selfportrait, 1971

« Le soulagement d’être mort devrait consister en ceci : une fois éliminée cette tâche d’inquiétude qu’est notre présence, la seule chose qui compte est le fait que les choses s’étendent et se succèdent sous le soleil, dans leur impassible sérénité. Tout est calme ou tend au calme, même les ouragans, les tremblements de terre, l’éruption des volcans. Mais n’en allait-il pas déjà ainsi dans le monde quand il y était, lui ? Quand toute tempête portait en elle la paix de l’après, préparait le moment où toutes les vagues se seraient abattues contre le rivage, et où le vent aurait épuisé sa force ? Être mort c’est peut-être passer dans l’océan des vagues qui restent vagues à jamais. Inutile donc d’attendre que la mer se calme. »

2 réflexions sur « Regard (més)aventureux »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s