La conquête de la chose

Une critique de La Rage de l’expression de Francis Ponge (1952)

J’ai repris La Rage de l’expression, après ma lecture de Palomar.

J’ai voulu relire ce recueil parce qu’il me semblait qu’on trouvait chez Ponge comme chez Calvino la même soif d’un dire juste : ce dire qui permette d’embrasser une chose dans sa singularité. Tous les deux me semblaient les porteurs de cet appel de la chose, cet appel qui convie, qui invite et qui rapproche le regard et l’objet.

À la relecture pourtant, cette intuition de départ m’a bien plus permis de cerner les spécificités de l’un et de l’autre que de les rapprocher.

Si chez Calvino le regard aboutit toujours au lien qui unit la chose au réseau dans lequel elle s’insère – autrement dit l’étoile à la constellation, l’herbe au pré, la vague à l’infini océan – chez Ponge le regard – s’il travaille suffisamment – aboutit à la chose en tant que telle, la chose singulière, dont une connaissance stable, véritable et presque immuable est à même d’émerger.

De la même façon, si chez Calvino le regard est errance, recherche toujours en cours, le regard chez Ponge c’est une « conquête », « conquête » du regard sur la chose qui finit, à force d’effort, par dévoiler un nouvel aspect d’elle-même. La recherche a une issue : la co-naissance de la chose nouvellement dévoilée.

Arrêtons nous alors sur la conquête de Ponge.

Conquête éminemment langagière, le langage n’y est jamais finalité mais toujours moyen : le langage est l’outil pour approcher l’objet – avec révérence et prudence dirait Calvino, avec délicatesse dirait Ponge – pour qu’il se livre à la fin pleinement, épuisé de la lutte contre les mots.

Ici, ce sont la guêpe, un oiseau, l’œillet, le mimosa, un bois de pin et un ciel de Provence qui seront tour à tour parcourus, observés, travaillés, parfois conquis. Loin des poèmes “aboutis” du Parti pris des choses, la parole se dévoile dans ses errances et dans ses tentatives pour voir et pour dire l’unicité et la différence (différance pour les derridiens) de l’objet.

Car pour dire le jamais-dit, une seule voie pour la parole poétique : qu’elle ait, d’abord, trouvé sa voix, sa voix rien qu’à elle, sa voix dans sa pleine singularité. Car la poésie – « est-ce là poésie ? » – est avant tout une recherche de l’esprit, d’un esprit qui lui aussi cherche sa qualité singulière pour ne jamais dire que ce qu’il est le seul à pouvoir dire.

De cette double singularité – celle de la parole et celle de la chose – résulte une « co-naissance » – et le terme parle de lui-même – une nouvelle naissance de l’objet, jusqu’ici endormi, caché, voilé, désormais brillant sous la clarté d’une voix-lumière. Reconnaissant d’être ainsi considéré, l’objet s’anime à l’appel de la parole. Tel le serpent au son de la flute, il s’élève, fier, heureux, pressé d’être exprimé et de sortir du monde muet.

C’est la théorisation de cette co-naissance et de ses enjeux qui concentre la beauté et l’intérêt du recueil. Car, nous l’avons dit, les conquêtes auquel le poète s’adonne ne sont pas de simples plaisirs langagiers. Dire le jamais-dit représente un intérêt « non seulement pour le progrès de la science mais pour celui (moral) de l’homme par la science ».

Ponge est catégorique sur ce point : le rapport entre l’homme et les choses est déterminant pour l’avenir de l’homme : « Nous ferons des pas merveilleux, l’homme fera des pas merveilleux s’il redescend aux choses (comme il faut redescendre aux mots pour exprimer les choses convenablement) et s’applique à les étudier et à les exprimer en faisant confiance à la fois à son œil, à sa raison et à son intuition, sans prévention qui l’empêche de suivre les nouveautés qu’elles contiennent – et sachant les considérer dans leurs détails. »

Ainsi, loin d’un plaisir individuel, la conquête des choses par les mots est une entreprise collective au cours de laquelle le poète cherche à « progresser vers la joie et le bonheur, non seulement pour lui, mais pour tous ». Car, ce n’est que lorsqu’il n’y aura plus de barrières entre l’homme et les choses, qu’un « monde nouveau où les hommes à la fois et les chose connaîtront des rapports harmonieux » pourra advenir.

Alors, forcément, ça m’a ramené à Heidegger, à sa pensée de « la chose comme chose » car, il me semble, que tous deux ont la même visée : montrer qu’il est une urgence à dire le jamais-dit, le neuf, l’essentiel, en somme ni plus ni moins que l’Être lui-même, et par là, pouvoir sauver la chose ; la sauver de l’oubli, ou pire, de l’indifférence.


Car dans la conquête de Ponge il est beaucoup du concept de « proximité » qu’on découvre chez Heidegger : cette façon d’appeler la chose à soi, d’entretenir avec elle un rapport intime – Deleuze dirait peut-être une alliance – pour accéder à une relation nouvelle qui soit la seule capable de dire quelque chose de notre rapport au monde, et par là, de notre rapport à nous-mêmes – “nous-mêmes” n’étant que la somme du monde et de notre rapport à lui.

À l’heure du « sans-distance », où tout, des informations aux transports en passant par les objets de consommation, paraît proche et accessible, les choses n’ont pourtant jamais été aussi lointaines. À l’inverse, la proximité – la proximité vraie, pas celle du sans distance, de l’accessibilité facile – revient à penser la « choséité de la chose ».

Qu’est-ce que « la choséité de la chose » en langage humain (donc non heideggérien) ? C’est la conquête de Ponge, c’est le jamais-dit, le neuf ; c’est le singulier, ce par quoi la chose se dévoile, neuve et nue par une voix singulière.

Pourquoi la conquête de Ponge et la proximité d’Heidegger sont capitales ? Parce que par elles, la chose ou l’Être sont conservés, préservés et sauvés.

Il est une urgence à dire un bois de pin, une guêpe ou un oeillet. Une urgence qui ne relève pas du dire, mais de l’être. La plotinienne que je suis malgré moi aurait tendance à penser que par là – par ce voir et ce dire – on rejoint un ailleurs – l’Un pour les vrais plotiniens, l’Ouvert pour les rilkéens, le vide-plein pour les hindouïsto-bouddhistes – un espace-vérité qui nous découvre qu’il est une réalité où les choses existent en substance – et non en reflet.

Alors, une urgence de dire certes, mais avant tout, une urgence de voir – urgence pour ne pas finir aveugle d’avoir été muet. Et dans le voir et le dire, une urgence à être, à croitre dans cet espace entre la terre et le ciel où vivent ensemble les poètes et les bois de pins.

Caspar David Friedrich, « Le Soir », 1821

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