Avec ou contre les anges ?

Une critique des Élégies de Duino de Rainer Maria Rilke (1923)

Rainer Maria Rilke en 1906

J’étais en train de lire les Élégie de Duino, quand j’ai vu passer un ange. Rilke est alors sorti. Il paraissait satisfait : enfin un ange était sorti de l’un de ses livres. Il pouvait désormais s’en prendre à lui.

*

Dès l’ouverture de la Première Élégie – « Qui donc dans les ordres des anges m’entendrait si je criais ? » (trad. Armel Guerne) – Rilke annonce la couleur de sa lutte contre les anges : le Poète rilkéen est cet être en souffrance qui cherche à attirer l’attention des anges, de ces êtres mystiques et parfaits, miroirs antagonistes des hommes.

Antagonistes pourquoi ? car les anges rilkéens incarnent tout ce que l’homme n’est pas :
à l’homme emmuré dans le temps – celui des souvenirs et de sa mort à venir – ils opposent l’espace et “l’Ouvert” ; à l’homme qui n’est qu’extériorité et distance, ils opposent leur monde intérieur – résonnance et écho de “l’Ouvert” – qui n’est que pure présence ; à l’homme-parole, enfin, ils opposent le Souffle et le Chant qui sauvent et qui dévoilent.

L’espace plus que le temps, l’intériorité plus que l’extériorité, le Souffle plus que les mots, le poète a de quoi jalouser ces êtres parfaits et autosuffisants. Frères lointains et enviés, ils sont les modèles que se donnent le poète pour parfaire sa parole poétique.

Leur perfection toute mystique – à l’image d’un « espace où s’ouvrent sans fin sur les fleurs », espace pur, départi de temporalité, de durée et de mondanité – s’incarne particulièrement dans l’idée d’une pure présence, d’une approche a-consciente de l’espace : si l’homme ne peut vivre le monde que dans le face-à-face de sa conscience, les anges eux sont dans l’espace – ni vis-à-vis, ni dehors, mais dans.

Conscients de la distance qui le sépare d’une expérience purel’expérience intérieure ?l’homme cherche différents moyens pour s’extraire de sa condition. Parmi eux, en premier lieu : l’amour. Avec l’image des amants, Rilke se plait à souligner l’échec constant – mais non moins essentiel – d’une telle attitude : la passion, toujours, retombe et meurt comme le reste. Pour autant, si elle reste essentielle, c’est parce qu’avec elle l’homme aura pu, vaguement et sans le savoir, s’approcher “des étoiles” : « lorsque nous aimons une sève immémoriale monte en nos bras. Songe, ô jeune fille, qu’au fond de nous-mêmes ce n’était pas un seul que nous avons aimé, ni même ce qui devait venir, mais le bouillonnement de l’innombrable. ».

Alors de l’amour à la poésie, de la poésie à l’élégie, du désespoir à la légèreté enfantine, le poète ne cesse de tendre vers cette présence, vers ce dans dépourvu de réflexivité autant que de distance. La raison de cette quête est simple : à l’en croire, nulle parole poétique ne saurait être si elle n’a pas su s’épuiser dans cette tentative de présence.

Plus encore, par la conquête de cette présence poétique au monde, Rilke entend raviver le lien qui unissait l’homme au divin. “Unissait” oui, car il fut un temps où “cela” – Dieu, les anges ou l’absolu – vivait parmi les hommes et où le “nulle part” – l’Ouvert – nous était offert.

On serait en mesure de se demander pourquoi l’Ouvert ne l’est plus et les anges disparus. Dans les Sonnets à Orphée, Rilke nous donne quelques pistes de réflexion à ce sujet. Fervent critique d’une modernité aliénante, de la brutalité urbaine et des errances de la technique, Rilke souligne la perdition des choses « qui nous aident à vivre », progressivement supplantées par « un “faire” sans images ».

Ce faire sans images c’est le monde dans lequel nous vivons, marqué par une technique asservissante qui, malgré les mille et une images qu’elle produit à la seconde, n’est pas capable de produire une seule image véritable – une image qui dévoile, une image qui élève, qui dit sans rien montrer ou montre sans rien dire.

Broyé par le monde dans lequel il se meut, l’homme de l’ère technique est séparé de l’Ouvert. Pire, il n’est plus capable de discerner la trace des anges enfuis – cachés définitivement dans l’invisible qui leur est propre – et de se souvenir que, comme l’Ouvert, il fut un temps, où ils vivaient. Rilke est clair : les anges ne sont pas morts ; ils se sont simplement cachés, enfuis, désespérés de n’être plus considérés.

Rembrandt, Jacob et l’Ange, 137 x 116 cm, 1659.

C’est de la fuite des anges et, pire, de l’oubli de la fuite des anges, que naît ce « temps de détresse » (pour reprendre l’expression d’Hölderlin) qui menace l’existence des choses du monde : si les dieux ont disparu (dans l’invisible puis dans l’oubli), bientôt viendra au tour des choses de disparaître aussi. Alors, c’est pour lutter contre cette disparition que le poète s’allie (malgré sa jalousie) à l’ange qu’il appelle et tente de sauver ce qui peut l’être.

Si Hölderlin se demande « à quoi bon les poètes en temps de détresse ? », Rilke répond : ils nous servent à dire

« Ainsi hâtons-nous vers l’accomplissement,
afin de le tenir entre nos mains nues,
dans le regard trop plein et le cœur muet,
Nous voulons devenir accomplis. – À qui l’offrir ?
Il serait bon de tout garder, à jamais… Pourtant, dans l’ailleurs,
hélas ! qu’emporterons-nous ?
non pas le regard lentement appris, ni rien
de ce qui est arrivé ici. Rien.
La douleur cependant. Oui, avant tout cette pesanteur,
cette longue expérience de l’amour – bref, rien que de l’indicible. Mais finalement cet indicible.
Plus tard, pourtant, sous les étoiles…
à quoi bon : mieux vaut qu’elles soient indicibles.
Pourtant des pentes abruptes de la montagne le voyageur
ne rapporte pas seulement une poignée de terre
inconnue à tous dans la vallée, mais aussi
une parole éclatante, la gentiane jeune et bleue.
Peut-être sommes-nous ici pour dire : maison, fontaine, pont, cruche, porte, verger, fenêtre – tout au plus : colonne, clocher…
mais les dire, comprends-le, oh ! les dire de telle sorte que jamais au fond d’elles-mêmes ces choses ne pussent se douter d’être cela. » –

à dire ; à dire d’abord le familier : maison, fontaine, pont, cruche, porte, verger, fenêtre ; puis l’au-delà : colonne et clocher.

Il ne s’agit pas tant de chercher le chemin pour fuir l’ici-bas vers un quelconque au-delà que de chercher à insuffler, dans l’ici-bas, quelques vapeurs d’au-delà : de la largesse et de la vastitude. Appeler les anges, c’est se rappeler qu‘ici-bas n’est pas qu’un monde étroit gouverné par le faire et l’insipide mais un espace habitable qu’il est urgent d’investir, d’occuper dans sa totalité.

Si les dieux ne sont plus, si les anges sont cachés, peut-être le poète peut-il sauver de l’oubli quelques-unes des choses qui restent à sa portée et, par elles, remonter lentement de la poussière à l’étoile. Dire ces choses qui s’échappent dans un invisible oublié, c’est peut-être les désoublier, le temps de ce souffle qui sauve et dévoile.

Car tel est l’enjeu de la poésie (de Rilke (et des autres(?)) : montrer la mort et la fuite des choses pour, le temps d’une scansion, les prendre contre soi, les ranimer et les laisser aller dans cette lumière qui, bien que fragile, perdure un peu.

Ainsi, à force de les dire, peut-être que « ces choses qui aident à vivre », cesseront de se perdre, peut-être que les anges entendront la tristesse du monde et, peut-être que le monde, lui, perdra son étroitesse.

Ainsi, le souffle sera roi dans un domaine où la parole s’épuise ; ainsi, timidement, apparaîtra l’Ouvert dans le seul lieu qui lui soit sien : le monde intérieur de celui qui combat dans la détresse.

*

*

*

Merci à Pier pour notre échange, aussi fugace que fécond, qui m’a permis d’apporter des précisions à mes mots.

1 réflexion sur « Avec ou contre les anges ? »

  1. […] Par la contemplation esthétique de la Nature, l’homme se fait spectateur : il observe le spectacle du divin qui se joue devant lui et découvre que « quelque chose en lui demeure stable ». Ce « quelque chose en lui [qui] demeure stable », m’a ramené au purusha du Samkhya ou des Yogasutras ; il est celui qui, devant l’animation de la matière et du monde, par la conscience de sa stabilité, ne devient que Pure Conscience ou Conscience-Témoin. C’est la découverte et la conscience, par l’immobilité et la stabilité de l’âme, de l’existence de l’invisible. Pour reprendre l’une de mes précédentes critiques, on pourrait dire que l’homme face à la Nature, c’est le Voyant qui voit la trace des anges rilkéens. […]

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