La littérature et l’alchimie. Virginia Woolf et la rentrée littéraire

En voyant une nouvelle fois les débats suscités par la rentrée littéraire – la littérature est devenue tellement people que Closer parvient à faire son pain dessus – je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la symbolique de l’alchimie.

L’alchimie se définit comme un « un ensemble de pratiques et de spéculations en rapport avec la transmutation des métaux ». La transmutation des métaux c’est la transformation des métaux vils, comme le plomb, en métaux nobles comme l’or ou l’argent ; c’est ce processus que l’alchimie appelle aussi le Grand Œuvre.

Si la symbolique de l’alchimie s’est imposée à moi devant un énième article sur l’ex-femme d’un tel et l’ex-mentor d’un autre, c’est parce qu’il m’est toujours apparu que la littérature et l’alchimie procédaient de la même façon : il me semble que toutes deux cherchent à atteindre le sublime – l’or ou l’art – en partant du banal et du vil – le plomb ou l’expérience personnelle du monde, le moi. 

Malgré la prédominance contemporaine du récit du soi, malgré cet étalage incessant de ce que Deleuze appelait “nos petites historiettes”, il ne faut pas oublier que le soi – l’infime petit moi qui vit le monde et l’observe, parfois, d’un regard d’artiste – a toujours été le moteur de l’écriture.

Les exemples sont innombrables. Je n’en prendrais qu’un : La Chambre de Jacob de Virginia Woolf. Dans ce roman paru en 1922, nous suivons, par le discours qu’en dressent ses proches, le parcours de Jacob, de l’enfance jusqu’aux débuts de l’âge adulte. L’enjeu narratif de ce discours par les autres est simple : souligner, sans la dire, l’absence de Jacob. Car voilà, s’il n’est pas présent entre ces pages, c’est parce que Jacob n’est plus, parce qu’il est mort au combat lors de la Première Guerre mondiale.

Dans ce roman sur le deuil, Virginia Woolf “exorcise” – comme elle aimait à le dire dans ses lettres et son journal – la mort de son frère Thoby, mort, non à la guerre, mais de la typhoïde en 1906. Dans La Chambre de Jacob, l’anecdotique – bien qu’à titre individuel, la mort d’un frère ou d’un proche ne relève, bien sûr, jamais de l’anecdotique – rejoint l’Histoire : la mort du frère rejoint la guerre, la parole de l’absent celles de ces millions de familles endeuillées, le plomb se fait or.

Précisons-le quand même : ce n’est pas l’Histoire qui permet la transmutation du plomb en or : il ne suffit pas de dire l’Histoire pour faire de l’or, car, là aussi, nombreux sont les écrivains à jouer de cette corde pour ne parler que d’eux-mêmes. Ce qui compte ici, c’est la perte du moi dans l’impersonnel, la quête du sujet qui, par la médiation de l’autre – de Thoby à Jacob – retrouve le lien qui l’unit au monde et aux autres et parvient à dire quelque chose de l’ordre de la vérité ou plutôt de la justesse. L’Histoire fait ici figure d’impersonnel – rien d’autre.

Le processus de Woolf est simple : on part de soi mais toujours dans le but de se perdre dans l’impersonnel, sans pour autant tomber dans le vague. L’expérience vécue n’est que la trame de fond discrète, l’idée directrice comme le vent dans une voile, que l’on quitte dès les premiers mots pour aller vers l’autre, vers cet ailleurs que l’on n’atteint dès que se tait le moi. Chemin ou Grand Œuvre faisant, on parvient à dire quelque chose de l’universel par la parole de ce soi impersonnel qui ne dit rien d’autre que lui-même, sans pour autant le dire

Imaginons Virginia Woolf aujourd’hui : mondaine invétérée, régulièrement invitée dans les matinales de Radio France, voilà que Virginia Woolf apprend la mort de son frère Thoby, décédé des suites d’une longue maladie. Qu’est-ce que ferait Virginia Woolf aujourd’hui ? Écrirait-elle le récit de la mort d’un jeune soldat, d’un autre que ce frère qui lui était si cher ? Autrement dit : écrirait-elle l’histoire de Jacob ou celle de Thoby ?

Si Virginia Woolf vivait aujourd’hui, on peut parier sans se tromper qu’elle écrirait non pas l’histoire de Jacob, mais celle de Thoby. Elle en parlerait non comme un absent impersonnel, mais comme son absent à elle : comme ce frère que la vie lui a fauché, la laissant, elle, seule, triste et endeuillée. Elle dirait ses maux, son deuil, sa force et son courage à elle, courage dans le dépassement de son traumatisme. On l’inviterait sur un plateau pour louer la beauté de son récit. On lui demanderait des anecdotes sur Thoby, on montrerait des photos, peut-être même des enregistrements vidéos. Finalement, plus de Jacob, et même, plus de Thoby, car au fond, il n’y aurait plus qu’elle.

Comprenez-moi : on peut parfaitement écrire pour exorciser une perte ; écrire au premier degré, dévoilant le processus du deuil, parsemant son récit de souvenirs, de descriptions de l’être perdu. Cela s’appelle un récit autobiographique, cela a toujours été et cela est très bien aussi. Mais dans ce processus, le plomb reste plomb, Thoby reste Thoby et ne résonne plus avec les milliers d’autres Jacob arrachés par la Première Guerre mondiale.

Si j’ai pris cet exemple, c’est parce qu’il insiste particulièrement sur l’ancrage de la littérature dans un cadre substantiel : la littérature, si elle tend au sublime, ne peut se passer du moi, des mois et du monde pour l’atteindre. La littérature n’est pas une entreprise éthérique et ne doit pas tendre à l’être. Elle ne peut pas plus se faire avec du moi qu’elle ne peut se faire avec du non-moi. On n’atteint pas plus l’or en restant avec du plomb qu’en cherchant à produire du non-or.

Je n’en appelle pas à un art du vide où la parole du sujet et son expérience du monde seraient exclues. J’en appelle à la transmutation des métaux comme du sujet. La littérature, ce n’est ni le moi, ni le non-moi. C’est ce Grand Œuvre par lequel le moi perd ses contours pour devenir autre – autre qui soit le seul capable d’être de l’or.

Aujourd’hui, il m’apparaît qu’une bonne partie de la littérature – celle qui vend et fait parler – a perdu de vue cette recherche qui n’était autre que l’essence de l’art : dire l’autre avec du moi, faire de l’or avec du plomb. Ce n’est que lorsque le moi et le plomb se meurent, qu’émergent l’autre et l’or : qui veut de l’or doit savoir laisser mourir le plomb, pour que, de sa mort, il naisse de l’or.

Tel est le scandale de la littérature contemporaine : plus personne ne distingue qui de l’or ou bien du plomb mérite sa place dans un roman ; ils prennent du plomb, nous disent “tenez, voilà de l’or” et nous, aveugles ou sots, nous acquiesçons sans voir l’escroquerie d’un moi qui se croit monde.

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