L’esth-éthique de la Nature

Une critique de Nature de Ralph Waldo Emerson (1835)

Cette critique sera suivie d’une critique des Manières d’être vivant de Baptiste Morizot (1). Ces deux critiques s’évertueront à mettre en exergue deux attitudes singulières face à la Nature et au vivant : d’une part une approche esth-éthique portée par Emerson et, d’autre part, une approche politique portée par Morizot. 

            Commençons avec Emerson.

Influencé par les religions orientales, le néoplatonisme, le stoïcisme, le romantisme (notamment à travers la naturphilosophie) et le christianisme, Emerson est le fondateur du transcendantalisme. Mouvement philosophique, littéraire et spirituel né aux États-Unis au début du XIXème siècle, le transcendantalisme – comme son nom l’indique – repose sur des principes transcendantaux selon lesquels l’être serait fait d’une nature spirituelle, éminemment bonne, à l’image de celle de la nature, que vient seulement corrompre la vie en société.

Partant, tout l’enjeu du transcendantalisme est de retrouver cette nature première qui vit cachée en chacun – “en chacun”, car, précisons-le d’emblée, il n’y pas une nature humaine universelle, susceptible d’embrasser la totalité des hommes, mais bien des natures humaines chaque fois singulières. La philosophie d’Emerson est une philosophie au singulier, chaque homme ayant sa nature qu’il doit s’évertuer à retrouver.  

Pour cela, pour retrouver sa nature, l’homme doit développer une pratique régulière, attentive et religieuse de la Nature. La philosophie emersonienne est une propédeutique à la Nature : apprentissage d’une contemplation et d’une attention particulières, elle prépare l’homme à son exercice. Car, loin de n’être qu’un décor chargé de symbolisme ou de mysticisme, la Nature est avant tout un exercice spirituel dont l’enjeu est, nous l’avons dit, la découverte de sa nature.

Les modalités de cet exercice sont simples. En premier lieu, la Nature incarne l’apprentissage d’une solitude nécessaire. On retrouve chez Emerson, les critiques de Nietzsche contre la foule et l’état grégaire dans lequel s’enfonce volontiers l’homme paresseux, effrayé de penser et d’agir par lui-même. Extraction du corps social, la Nature est une exhortation au retrait et à l’isolement. Délivré des injonctions et des conventions limitantes, l’homme découvre, par la Nature, sa faculté de création et l’indépendance féconde vers laquelle il doit tendre :

« Après avoir respiré cet air, admis à contempler l’absolu des natures de la justice et de la vérité, nous apprenons que l’homme a accès à l’esprit du Créateur, qu’il est lui-même créateur dans le domaine du fini (…) il m’insuffle l’idée de créer mon propre monde par la purification de mon âme ».

Cette pratique de la Nature, qui permet l’éveil et le développement de la faculté créatrice, n’est pas sans faire écho à la philosophie nietzschéenne des sommetsce que Bachelard nomme le « psychisme ascensionnel » nietzschéen. Cela est d’autant plus tangible qu’Emerson associe la Nature à une « perpétuelle jeunesse » – jeunesse de l’enfant arrivé au troisième stade de la métamorphose, libre de jouer, de danser comme de créer ; libre d’avoir compris qu’il l’était, par un sommet ou une forêt.

Apprentissage de la solitude comme de la légèreté de l’enfant, la pratique de la Nature emersonienne rejoint très largement l’éthique d’un Zarathoustra : ce n’est qu’en ayant fait abstraction du monde et des autres, que la réalité de l’être se dévoile : ainsi l’homme se découvre dans sa puissance et dans sa grandeur, ainsi il se connaît et se rend capable de devenir ce qu’il est.

Sebastio Salgado, Genesis, 2013.

Pour autant, malgré ces connivences, nombreuses sont les distinctions entre les deux pensées. Si Nietzsche cherche la force des sommets pour parvenir à vivre avec la guerre qui vit en lui, Emerson, en stoïcien lointain, cherche à éloigner la guerre, au profit de la paix : sa pratique de la Nature n’est pas la conquête de la force mais celle de l’harmonie.

De la même façon, si tous les deux s’accordent sur la nécessité du retrait pour faire l’expérience de sa propre réalité, ils n’y accordent pas les mêmes enjeux. Pour Emerson, rejeter la masse et ses aspirations, se retirer dans le soi qui rayonne dans une forêt ou un pré, c’est entrevoir, fugacement, la signification du monde invisible. Si « la Nature a un air de piété », c’est parce qu’elle est « la manifestation visible de dieu ».

Par la contemplation esthétique de la Nature, l’homme se fait spectateur : il observe le spectacle du divin qui se joue devant lui et découvre que « quelque chose en lui demeure stable ». Ce « quelque chose en lui [qui] demeure stable », m’a ramené au purusha du Samkhya ou des Yogasutras ; il est celui qui, devant l’animation de la matière et du monde, par la conscience de sa stabilité, ne devient que Pure Conscience ou Conscience-Témoin. C’est la découverte et la conscience, par l’immobilité et la stabilité de l’âme, de l’existence de l’invisible. Pour reprendre l’une de mes précédentes critiques, on pourrait dire que l’homme face à la Nature, c’est le Voyant qui perçoit la trace des anges.

On le voit, ce qui apparaissait initialement comme une éthique de la nature sous-tend en réalité toute une métaphysique : si l’homme a la nécessité de s’adonner à cette contemplation, c’est parce qu’elle est la seule qui lui permette de retrouver la nature divine de son être, de ce lien qui l’unit à l’Être universel. L’expérience de la nature c’est cette mort du moi, qui, par le soi, arrive au Tout.

Emerson est catégorique : avec elle, « tout égoïsme mesquin disparaît. Je deviens un globe oculaire transparent ; je ne suis rien ; je vois tout ; les courants de l’Être universel circulent à travers moi ; je fais partie intégrante de Dieu ».

La Nature est cette médiation – par la contemplation (certains diraient : par la méditation) – de l’être vers l’Être, de l’âme individuel vers l’âme universel. Pour simplifier, on pourrait dire que sa philosophie est une forme de plotinisme dont l’exercice spirituel principal serait l’expérience de la Nature.

Pour autant, et c’est sur ce point que je conclurai, il est chez Emerson – et c’est sans doute pour ce point que, malgré sa religiosité, Nietzsche n’a eu de cesse de l’admirer – une injonction à construire son propre monde aux justes proportions de sa nature. Plus qu’un plotinisme naturaliste, disons qu’il s’agit d’un plotinisme qui ne s’arrête pas à l’union avec l’Un mais qui cherche à réemployer l’énergie de cette découverte dans et pour le monde d’ici-bas.

Il me semble que s’il nous convie à nous perdre dans la Nature ou même dans le divin, c’est pour mieux nous trouver nous, et comprendre la place que l’on occupe dans ce Tout qui est le monde – le monde comme croisement de l’immanence et de la transcendance. De cette façon, par cette compréhension, il pourra naître une confiance nouvelle capable de guider l’homme dans sa vie sur la terre.

Nous l’avons relevé plus haut, qui découvre le lien qui l’unit à la Création, découvre en lui toutes les facultés du Créateur. En ce sens, la prise de conscience de la nature spirituelle de l’homme n’est qu’un moyen pour mieux bâtir un monde à la mesure de nos forces : infinies comme l’esprit dans lequel elles se convient ; légères comme la joie de l’enfant dans les bois ; fécondes comme la brise dans un champ de blé.

Le retrait des hommes et du monde, le temps suffisant pour conscientiser ce soi divin qui nous anime et nous élève – qu’il soit le dieu d’Emerson ou le surhomme de Nietzsche – est, en réalité, la condition pour découvrir en nous la liberté de créer : cette liberté particulière faite d’un alliage de puissance et de légèreté.

Alors, peut-être qu’Emerson n’est pas le meilleur allié pour lutter contre les effets de l’anthropocène dans sa version techno-capitalistique, peut-être que sa philosophie est individualiste (bien que l’individu s’y transcende dans le tout de la Nature), mais il est peut-être la première pierre dans la lutte contre « l’extinction de l’expérience de la nature » – extinction de l’expérience qui alimente, très largement, la crise écologique contemporaine.

(1) : quelques six mois plus tard, cette critique n’est pas là, et ne le sera probablement jamais…

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