Habiter le monde à partir du désert

Une critique de Terre des hommes de Saint-Exupéry (1939)

« Il est avant tout utile aux hommes de nouer des relations et de s’enchaîner de ces liens par lesquels ils fassent d’eux tous un seul plus apte. »
Spinoza, L’Éthique, Partie IV, Chapitre XII

En lisant cette phrase de Spinoza tout à l’heure, je me suis dit qu’il fallait que je m’attelle à la rédaction d’une critique, même courte, de Terre des hommes.

Pourquoi en lisant cette phrase ? Tout simplement parce qu’elle me semble résumer les enjeux de cet ouvrage, peut-être injustement méconnu, de Saint-Exupéry, dans la mesure où elle comporte trois idées relatives aux relations humaines que l’on retrouve dans Terre des hommes : leur caractère utilitaire ; l’enchainement (et donc le poids) qu’elles impliquent ; la transformation qu’elles permettent, du “eux tous” au “un seul plus apte”.

Revenons rapidement sur l’ouvrage.

Dans Terre des hommes, ouvrage autobiographique composé de récits épars, Saint-Exupéry évoque certains des événements liés à sa fonction d’aviateur au sein de l’Aéropostale. Deux récits se démarquent sensiblement de l’ensemble, tous deux relatant des accidents d’aviation : celui de Guillaumet perdu dans les montagnes andines et celui de Saint-Exupéry lui-même, accompagné d’André Prévot, dans le désert saharien.

C’est sur ce fond narratif que vont se greffer des réflexions qui feront de l’œuvre une défense brulante du courage, du combat, de la responsabilité et de l’espérance – toutes ses notions étant comprises les unes dans les autres – et donnera au texte la force d’un cri – cri ou réveil lancé à la face des hommes semi-endormis – le nous d’aujourd’hui.

En lisant Terre des hommes, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à La Condition humaine, et de voir dans l’œuvre de Saint-Exupéry, une réponse (réponse bien évidemment indirecte, émise simplement par l’entremise de ma bibliothèque intérieure) à Malraux.

Au solipsisme et à la vanité omniprésents chez Malraux, répond ce cri fait d’une foi en l’humanité et en sa possible grandeur. Si Saint-Exupéry défend le courage et le combat, ce n’est pas en vain – simplement pour s’occuper, se distraire d’un solipsisme malheureux – mais car il en va de la conquête de notre humanité et par-là, du sens de notre existence. De la même façon, à la poétique de la supplication de Malraux, répond cette phrase – lancée par un aviateur au bord de la mort, perdu dans le désert – qui balaie tout d’un revers de main : « je ne crois pas à la possibilité du supplice ». Pourquoi n’y crois-tu pas, serait-on tenté de demander, “parce que j’espère”, nous répondrait-il, à moitié mort. Ainsi, pour l’un tout est moi-souffrant, pour l’autre tout est nous-puissant.

Alphonse Obsert, Transport par chameaux dans le désert de Somalie, 1900

J’en reviens désormais à la comparaison avec l’extrait de L’Éthique qui m’a mis sur la voie de l’écrit.

Je prendrai un exemple pour illustrer la connivence entre la citation de Spinoza et l’ouvrage de Saint-Exupéry. Dans l’un des récits, on croise le personnage de Bark-Mohammed, ancien esclave qui parvient à être libéré et s’empresse de retrouver son Maroc natal avec une seule idée en tête : jouir du sentiment d’être un homme, et non plus un esclave. Pour autant, malgré sa libération, ce sentiment d’humanité se fait attendre. Pourquoi ? Précisément parce que ce sentiment est enfermé dans “la chaine” des liens que les hommes tissent entre eux, dans « ce poids des relations humaines qui entrave la marche », poids qu’en tant qu’esclave Mohammed a (temporairement) perdu. Sans ce poids, sans ces chaines, point d’humanité et, par-là, point de liberté.

C’est dans cette pesanteur impliquée par l’existence des autres – et par le lien que l’on entretient, directement ou non, avec eux – que réside l’essence de l’homme. S’il est utile à l’homme de « s’enchainer de ces liens » avec les autres, c’est bien parce qu’il conquiert, par ce geste, son humanité – humanité qui n’est autre que ce « un seul plus apte » fait du « eux tous » dont nous parle Spinoza. Point de solipsisme, point d’altérité, mais des singularités qui finissent par s’unir dans un terreau commun sans pour autant s’y dissoudre.

C’est de cette conscience de la nécessité des liens relationnels, qu’émerge cette espérance particulière que l’on retrouve entre les pages de Saint-Exupéry. « Être un homme, c’est précisément être responsable », responsable de ces liens qu’il nous faut préserver mais aussi de l’idée de ces liens qui, même lorsque les liens se brisent – par la distance ou la vie – méritent d’être gardés à l’esprit pour qu’ils ne tarissent pas. L’espérance c’est l’idée du lien qui m’unit aux autres et au monde.

Et, si l’espérance de Saint-Exupéry est une force, un combat, une puissance, c’est précisément parce qu’elle émerge de la conscience de ce lien qui elle-même émerge lorsque le lien est rompu ou, à défaut, menacé. L’incipit annonce la couleur axiologique de l’œuvre : « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. »

Qu’il s’agisse de l’espérance comme mirage insensé qui permet de poursuivre la route, même demi-mort, assoiffé, ou de l’espérance comme la conscience du lien qui nous rattache au reste de la terre, l’espérance est toujours puissance – là encore, on peut entrevoir le lien avec la pensée spinoziste.

L’opposition entre les deux continue de m’interroger : et si finalement, l’opposition que j’ai cru desceller entre Malraux et Saint-Exupéry relevait plus véritablement de leur rapport à l’espace – à la terre – que de leur rapport à l’altérité ?

Issu du manga le Sommet des Dieux

Est-ce qu’être emmuré entre les quatre murs d’un immeuble bien chauffé est la condition nécessaire pour hurler à la solitude et à la souffrance ? Est-ce l’expérience des grands espaces ou celle d’une solitude isolée (notez la différence), qui confère à l’individu la force de l’espérance ? Faut-il avoir suffisamment éprouvé son corps dans tous les éléments pour prendre la mesure de celle-ci ? Serait-ce parce que nos vies sont si confortables que l’espérance s’est éloignée ? Sans l’épreuve de la terre, ni celle de nos pairs, que nous reste-t-il ? La résignation morbide au solipsisme, à la sécurité bourgeoise et à la vanité ?

Faut-il être perdu dans le désert pour enfin comprendre, cette loi générale, selon laquelle « ce qui sauve c’est de faire un pas » ? Autrement dit, faut-il n’avoir jamais marché pour avoir oublié qu’une vie « c’est toujours le même pas que l’on recommence » ? L’espérance est-elle une disposition ? Une aptitude ? Ou simplement l’acquis de celui qui a suffisamment lutté – avec grandeur et humilité – et découvre dans le combat que « rien n’est intolérable » ?   

Évidemment, je n’ai pas la réponse. Et je n’aurais pas assez de ma vie, pour épuiser ce thème qui m’obsède – celui de la naissance de l’espérance (* *).

Si l’on suit la piste de Saint-Exupéry pour qui l’espérance émane de la conscience du lien qui l’unit aux hommes ainsi qu’aux autres vivants – des libellules annonciatrices de la tempêtes comme des fennecs buveurs de rosée – peut-être alors, qu’avec lui, on pourrait penser que c’est une modernité technico-urbanisée qui nous en a éloigné ?

« Dans un monde où la vie rejoint si bien la vie, où les fleurs dans le lit même du vent se mêlent aux fleurs, où le cygne connaît tous les cygnes, les hommes seuls bâtissent leur solitude ».

Alors, si l’espérance est conscience du lien, peut-être serait-il plus juste, pour lui rendre justice, de l’écrire l’espairance : ainsi, on verrait mieux qu’elle découle de l’existence d’autres que nous qui, qu’on le veuille ou non, partagent avec nous la terre des hommes, des fennecs et des déserts, des étoiles et des tempêtes, et que, de ce partage, résultera toujours l’impossibilité d’être seul – n’en déplaise à Malraux…

Car ces êtres, s’ils sont les garants et les porteurs de l’espairance, s’ils sont nos poids – car l’existence de l’autre est responsabilité – ils sont aussi nos ailes ; les ailes qui nous guident vers ces espaces d’où l’on découvre l’existence de la vie partagée, celle d’une terre qu’il nous faut non plus bâtir, mais habiter, habiter en bonne intelligence – Morizot dirait en diplomate – avec nos frères humains ou bien insectes.

Si certains évoquent l’art « d’habiter le monde en poète », Saint-Exupéry, humblement, traite de la nécessité de l’habiter d’abord en humain – humain responsable, qui ne vaut pas mieux que le premier fennec venu.

Ainsi, en apprenant à habiter le monde, l’homme pourra-t-il comprendre sa juste place dans le cosmos. Car les hommes ne sont rien, ou alors pas grand-chose, ce qui est grand « c’est le terrain qui les a fondés », ce terrain qu’il nous faut maintenant apprendre habiter, ce terrain qui est Tout – vivant, Nature, ou Dieu.

Kolmanskop, Namibie

Si, « d’une lave en fusion, d’une pâte d’étoile, d’une cellule vivante germée par miracle nous sommes issus, et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu’à écrire des cantates et à peser des voies lactées », pour autant, de la pâte d’étoile au voyage sur la lune, la faim ne s’est pas apaisée : nous avons toujours faim, faim des autres, faim des liens qui s’effilent et disparaissent, faim de la rosée comme le fennec ou l’aviateur perdu dans le désert.

Alors, peut-être, pour l’apaiser, commençons à nous nourrir des quelques gouttes d’humanité que l’on découvre dans nos épreuves et dans nos retraits, ces quelques gouttes qui sont capables d’être les braises d’un feu humain, le feu de l’esparaince qu’il nous incombe d’attiser pour créer un jour cet art de l’habiter.

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