Seul comme une étoile ou le devenir-étoile de la solitude

Une critique de Haute-Solitude de Léon-Paul Fargue (1941)

Comme certains le savent, les étoiles s’ennuient dans le ciel. Il n’y a que le soir, quand elles retrouvent leurs sœurs, elles aussi ennuyées, qu’enfin, elles s’animent. Mais – c’est là tout leur malheur – le soir venu, alors qu’elles se retrouvent, les étoiles découvrent tout l’espace qui les sépare les unes des autres. Par cette infranchissable distance – le vide dont est tissé l’espace – les étoiles, ennuyées tout le jour, découvrent le soir venu, qu’elles sont seules elles aussi.

C’est en ces termes que l’on pourrait penser le devenir-solitude de l’étoile : alliée malgré elle à cette indépassable solitude – celle de n’apercevoir les autres qu’au prix d’une distance comptée d’années en lumière – l’étoile évolue, involue, toujours seule.

Parallèlement à ce devenir-solitude de l’étoile, en réponse, en écho, on pourrait penser le devenir-étoile de la solitude : qui sait ce qu’est la solitude, se rapproche de l’étoile lointaine, morose, brillant pour des sœurs éloignées d’années, de lumière, qui, bien qu’à côté, ne pourront jamais être là, plus près, présentes.

Voilà à quoi m’a menée ma lecture de Haute-solitude de Léon-Paul Fargue. 

« Dans l’immense toupie nébuleuse, d’où la Trimourti sortira sa grosse tête de Cerbère aimable au centre d’un vaste coquemar cerclé de lumière et d’ombre, le plasma cosmique se condense pour sécréter cette sueur noire : les Hommes.
Mais dans ce monde de rhododendrons à cinq pattes, d’oiseaux lourds ornés de fils télégraphiques et surmontés de palettes d’yeux, dans le sillage des pachydermes fumants qui se déplaçaient lentement comme des églises, le long des forêts d’iode et de chasse-neige où les squelettes pendaient comme des fruits, parmi les araignées géantes, bossuées de cornes, pesantes de mamelles, dans le calme de la première rosée blonde, des premières vapeurs, des premiers typhons, peureux comme une gazelle, maladroit inoffensif et lâche, un Monstre bizarre se manifestait parfois, une sorte de machine plutôt qu’un animal, presque une construction, quelque choe de singulièrement développé et de singulièrement stupide, un mélange solennel de bête fine et d’oiseau podagre, une plante réussie, parfaitement vulnérable et parfaitement désirable, un ennemi de tout, pousseur de cris, chercheur de querelles, incapable de vitesse, de précision, de patience, de flair, ignorant des vents, mourant jeune, forme enrhumée, bigle, industrieuse et mélancolique : l’Homme.
(…)
Mais le monde n’est pas si vieux, et il est vide. Le soleil est à huit minutes de lumière de la terre, la première étoile à quatre années, la nébuleuse d’Andromède à un million, et ces petites échardes bleues que j’aperçois à peine en sont à des milliards d’années. Le monde n’est plus ni vieux ni jeune, il se dilate. Mes amours fossiles, mes monstres crétacés qui ne sont pas encore déterrés exploseront avec le plasma. Les nébuleuses se dispersent. Plus elles sont éloignées de nous, plus elles paraissent aller vite. Ainsi nous entendons, à une hauteur plus élevée que sa hauteur réelle, le sifflet de l’Orient-Express qui passe en trombe devant nous, tandis que les étoiles meurent… 
(…)
O petit monde, dont les télescopes ont beau atteindre à cent millions d’années, quelle place minuscule occupes-tu dans l’intensité fictive du vide ?
 »

Voilà ici, l’homme face au vide de l’espace, l’homme dans toute sa “haute-solitude”, d’autant plus haute qu’elle prend forme au milieu des multiplicités qui font le monde, des rhododendrons jusqu’aux étoiles.

Comme les étoiles fébriles qui, le soir venu, se cherchent des yeux, attendant la certitude vaporeuse d’une solitude partagée, même de loin, d’années en lumière, le piéton qu’est Léon-Paul Fargue, cherche le soir venu les vagabonds qui comme lui déambulent, vainement, à la recherche de la certitude vaporeuse d’une solitude partagée.

Ensemblement seuls, ils cherchent – eux les piétons, elles les étoiles – l’origine, le sens ou la direction d’un pas ou d’une histoire, celle des rues et des constellations, du mouvement des astres ou des rayons des lampadaires.

Du piéton à l’étoile et de l’étoile au piéton, la question se pose : que resterait-il si tout s’éteignait ? Si la nuit se faisait sombre et le jour plus noir encore ? La lueur de l’étoile ou du cœur de l’humain ?

Pour Fargue : rien de plus que le vide, ce vide dont sont tissées nos histoires, nos âmes et les constellations – le vide comme l’espace qui relie et unit.

Gerhard Richter, « Constellations » [255-4] / https://www.gerhard-richter.com/fr/

« Depuis cent ans, je suis à la recherche de ces ombres, depuis cent ans je parcours les impasses, je cogne aux portes, j’implore des lucarnes. Mais les couloirs me ramènent aux couloirs. J’attends mon tour de sortir. Qu’il fait noir, dans ce monde où l’on finit par se heurter à son propre corps, par s’apercevoir partout en caravanes ! Que faire pour éviter ces hordes de moi-même qui remontent les avenues, font la queue aux gares, occupent les tables des cafés ? »

Dans un monde uniquement fait de « l’immense chaîne de squelettes qui se tiennent par la main », guidé par la lueur de l’étoile ou du lampadaire, en infatigable piéton, c’est de soi-même et non du monde qu’il faut sortir, de soi-même même s’il ne s’agit que de se revoir encore, soi et seulement soi, dans ce labyrinthe ou cette haute-solitude qui ne l’est que d’être verticale, qui, pareille au phare, toise l’horizon à la recherche d’une lueur amie, d’un navire, ou, à défaut, du ciel plus haut encore – ciel où, il n’y aura, pas plus de réponse qu’il n’y en a en bas.

Alors, « en attendant, il faut marcher, marcher toujours, dans cette ville peuplée de soi-même » : seule la marche sauve car la marche est mouvement, mouvement blessé de l’épave lentement bercé par les flots côtiers, les seuls désormais qui agiteront son corps mais qui lui laisseront l’incertitude bénie de ne pas savoir si elle navigue ou bien se meurt.

Gerhard Richter, « Constellations » [224-13] / https://www.gerhard-richter.com/fr/

« Aujourd’hui, me voici debout pourtant, de plus en plus solide sur mes jambes, multipliant le monde et multiplié par lui. C’est l’heure de faire un pas encore, de bouger, de porter en avant ce corps déjà condamné à l’immobilité et qui ne trouvera jamais la porte radieuse. (…) Tous les hommes du Monde sont des badauds, qui regardent passer sous leurs fenêtres des corps d’armée de rues, des prisons mouvantes de boulevards et de squares. Et ils ne voient pas qu’ils s’enferment, ils ne voient pas qu’ils ne trouveront jamais le chemin du retour… »

Multipliant le monde, multiplié par lui : voici la solitude du vagabond nocturne, spectre nomade couleur de lampadaire qui comprend qu’il n’est pas seul à être seul et que dans sa solitude il peut alors s’inventer lui-même : « Je suis des milliers de moi-même à m’enfuir. Et je me vois errant, les mains lourdes de valises, au milieu d’un carrefour d’exil où recuit un peuple interchangeable. ».

Plus fort que l’étoile, il peut vivre son envie « d’être tourbillon », en embrassant l’art poétique, art d’ubiquité, de celui qui s’invente – et non pas vit – une « vie de présence et d’envahissement » – présences fantomatiques, fantasmes étoilés, qui même si fantasmés, sont quand même éprouvés.

Balloté par les flots sur l’épave de la nuit, attendant tous les soirs de savoir si l’écho de sa haute solitude trouvera une réponse ou une vague pour le remettre à flot, une réponse, des bras ou une main qui ne serait pas l’ombre d’un fantôme immortel, Léon-Paul comme l’étoile, attend juste une réponse, car qu’est-ce que peut bien être la haute solitude sinon l’attente fébrile d’une réponse dans la nuit ?

« Nous serons forts mon âme. Je serai le boulon et toi l’écrou, et nous pourrons, mille et mille ans encore, nous approcher des vagues ; nous pourrons nous accouder à cette fenêtre de détresse. Et puis, dans le murmure de notre attente, un soir pathétique, quelque créature viendra. Nous la reconnaîtrons à sa pureté clandestine, nous la devinerons à sa fraîcheur de paroles. Elle viendra fermer nos yeux, croiser nos bras sur notre poitrine. Elle dira que notre amour, tout cet amour qu’on n’a pas vu, tout cet amour qu’on a piétiné, qu’on a meurtri, oui, que notre amour n’est plus que notre éternité.

Alors, mon âme, tandis que je serai allongé et déjà bruissant, tu iras t’accouder à la fenêtre, tu mettras tes beaux habits de sentinelle, et tu crieras, tu crieras de toutes tes forces !

On entendra.
Qui est cet On ?
Qui ? demandes-tu ?
Mais toutes les âmes le savent.
 »

« Désidération (sans titre) », SMITH, 2017-2020
Courtesy Galerie les Filles du Calvaire.
Et pour ceux qui se sentent seuls face au ruisseau du ciel, qui cherchent « à recomposer le visage de la lune » car toujours entourés « du vide qui entoure les étoiles », voici de quoi panser(/penser) vos cicatrices aux couleurs de cratère : DÉSIDÉRATION

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