Fuyant (l’)horizon

Une critique de Sable mouvant de Pierre Reverdy (1959)

« Je n’attendais plus rien quand tout est revenu, la fraîcheur des réponses, les anges du cortège, les ombres du passé, les ponts de l’avenir, surtout la joie de voir se tendre la distance. J’aurais toujours voulu aller plus loin, plus haut et plus profond et me défaire du filet qui m’emprisonnait dans ses mailles. Mais quoi, au bout de tous mes mouvements, le temps me ramenait toujours devant la même porte. Sous les feuilles de la forêt, sous les gouttières de la ville, dans les mirages du désert ou dans la campagne immobile, toujours cette porte fermée – ce portrait d’homme au masque moulé sur la mort, l’impasse de toute entreprise. C’est alors que s’est élevé le chant magique dans les méandres des allées.
Les hommes parlent. Les hommes se sont mis à parler et le bonheur s’épanouit à l’aisselle de chaque feuille, au creux de chaque main pleine de dons et d’espérance folle. Si ces hommes parlent d’amour, sur la face du ciel on doit apercevoir des mouvements de traits qui ressemblent à un sourire.
Les chaînes sont tombées, tout est clair, tout est blanc – les nuits lourdes sont soulevées de souffles embaumés, balayées par d’immenses vagues de lumière.
L’avenir est plus près, plus souple, plus tentant.
Et sur le boulevard qui le lie au présent, un long, un lourd collier de cœurs ardents comme ces fruits de peur qui balisent la nuit à la cime des lampadaires.
 » (« Le Bonheur des mots »)

Dans la première de ses Onze études sur la poésie moderne, Jean-Pierre Richard aborde la poétique de Reverdy à travers deux motifs centraux : la cloison et l’horizon. Ces motifs se comprennent selon un mouvement dialectique : le premier, quasi obsessionnel, n’est dépassé qu’en tant qu’il se dissipe dans l’horizon lointain. En cela, la poétique de Reverdy peut être envisagée comme une tentative, toujours vaine, mais chaque fois renouvelée, pour se défaire des murs – dans le poème suscité : “le filet qui emprisonne ses mailles” – qui enserrent la matière et l’existence.

Enfermé dans son être comme l’est le prisonnier dans sa cellule, le poète se veut celui qui, même « coincé » dans « l’immonde crevasse aux lèvres boursouflées » qu’est la vie, s’accroche à « une lueur d’espoir qui tremble, indécise et tentante comme un piège ». Cet espoir, je l’ai dit, c’est cet horizon qui se dessine, fugacement, et laisse entrevoir la possibilité d’un espace sans bornes et sans limites.

*
Derrière la cloison : l’horizon ; et derrière encore : quoi ? Peut-être l’au-delà qui contient la magie interdite – elle aussi, tentante comme un piège – du caché.

Pour autant, la poétique reverdyenne n’est pas l’exaltation d’un arrière-monde supplémentaire, incarné par l’image de l’horizon ou du derrière-le-mur. Loin de magnifier un derrière à l’allure de vérité – ‘derrière le mur : la vérité’ – bien que décloisonné, cet ailleurs, tout comme le reste, est trop fuyant pour avoir même simplement l’air d’exister. L’horizon est comme la vie : « un sinistre labyrinthe / plein de broussailles et d’épines / d’arêtes de poissons / de débris de cantines / d’écailles de chansons / de fabuleux décombres ».

Si la pensée reverdyenne peut être envisagée comme un écartèlement entre l’ici-bas de la cloison-matière et l’au-delà de l’horizon-derrière, aucun de ces pôles ne fait figure de vérité ; la vérité n’est pas plus au-dedans qu’au-delà de la cloison et il n’est rien auquel on puisse accéder avec sûreté – rien qui tienne, rien qui dure.

Il n’est pas anodin que Michel Collot, spécialiste de Reverdy, ait cherché à libérer la théorie littéraire de « la clôture » du texte induite par les approches formalistes et structuralistes avec son concept de « structure d’horizon ».
René Magritte, Les Mémoires d’un saint, Huile sur toile, 80 × 99.7 cm, 1960.

Cette instabilité de l’être des choses s’incarne dans la figure du glissement qui unit autant qu’elle dépasse l’opposition entre la cloison et l’horizon. Tout glisse, tout fond, de l’image d’une silhouette dans la nuit jusqu’à celle de l’horizon loin devant.

« Le disque qui incendiait le paysage vient de tomber sur une pique. Était-ce le soleil mort ou un cercle de fer ?
Les ailes du moulin le balançaient entre deux arbres où le feu d’artifice est éteint. Et l’horizon que j’avais pris pour un trait de fusain disparaissait. »

Malgré l’angoisse que pourrait représenter ce glissement aussi imprévisible qu’omniprésent, Reverdy lui attribue certaines vertus. « L’angoissante incertitude » qui règne entre ces pages n’a pas une simple valeur esthétique – donner un goût d’imperceptible à une poésie de l’invisible – mais bien une valeur éthique, revendiquée dans le magnifique poème ‘La liberté des mers’ : elle serait cette force qui éloigne d’une « confiance trop aveugle dans la dorure » – comprenez : la recherche du confort matériel et l’inertie qu’il entraîne.

Ce glissement du perçu vers l’incertain, c’est la force qui pousse à plisser les yeux, encore, pour desceller, derrière les lignes ou les cloisons, une bribe, un fragment, « ou à peine un frisson » ; un peu de cet au-delà qui le sera toujours. Car la dérobée de l’horizon comme la fuite du derrière, c’est la certitude que l’au-delà sera toujours au-delà, c’est-à-dire un point fuyant et magnétique, mi guide, mi illusion, qui nourrit l’âme et l’esprit – et donc la poésie.

La persévérance est de mise dans le monde du glissement dans lequel les fantômes se baladent librement. Avec eux, peu à peu, disparaît la frontière du perçu et du rêvé, désormais impalpable. Bientôt, tout l’espace se trouble, confondu par le vol des fantômes qui s’échappent, silencieux, vers les marges où ne règne plus que l’ombre des ombres.

René Magritte, Le Faux miroir, Huile sur toile, 54 x 81 cm, 1928.

Rien n’amène nulle part – ni au ciel ni derrière la cloison – mais tout reste pourtant à trouver et à dire dans cette langue-émotion, que se doit d’être pour être, la poésie.

« Entre les lignes de la pluie, entre tout ce qui n’est pas la fausse monnaie de la vie – enfin tout ce qui étanche la soif des têtes dure.
À vous de jouer.

_ Vous voulez quoi ? Gagner ou perdre la partie – le temps qui règne ou l’éternité qui s’étire ? Moi, ça m’est bien égal, je ne tiens pas plus à l’éclat du métal qu’à la nuit. Mais je mesure… la distance infinie qui sépare tout ce qui n’a pas encore été dit du peu que l’on est parvenu à passer au laminoir de la littérature – sans oublier tout le poids de sel, de sang et de génie qu’il a fallu pour dresser au-dessus du niveau du désert et comme sur un horizon de tir une seule silhouette d’envergure – un homme solide et réel, un de ces têtes à queue qui font confiance à la vie et sans se soucier de tenter le moindre effort pour parvenir à sentir un peu plus le carbonisé que le roussi. Pourvu que ça dure. »

Sentir le brulé plutôt que le semi-cuit, aller un peu plus en amont du délire, des falaises, des embruns, pour enfin savoir dire l’atmosphère qu’il fera quand enfin l’air sera respirable, plus clair et plus près de ces « cœurs ardents » qui attendent que résonnent les trompettes du poète et que naisse de ce son – ce « choc-poésie » – l’expression du malaise que les êtres-poètes éprouvent face au réel.

René Magritte, La Décalcomanie, Huile sur toile, 81 × 100 cm, 1966

Alors, il ne reste plus qu’à faire en sorte qu’il glisse et qu’il fuit, lui aussi à son tour, le réel cloisonné-cloisonnant, dans cet effondrement, pour qu’il ne reste à la fin que le bruissement du vent sur la face du poète qui s’apprête à jeter quelques vers à la mer avant que ne le prenne l’horizon qui s’amène et son cœur avec lui.

Ce n’est qu’à cet instant qu’il pourra embrasser le repos mérité pour lui qui, toute sa vie, se sera amusé à changer les couleurs d’un réel oppressant en un monde glissant, où la force d’une image fait d’un cercueil de bois une porte stellaire vers un sommeil d’étoiles :

« Quant à moi, ayant par hasard remarqué que quelles que soient les circonstances du contrat, ce sont toujours, au bout du compte, les vivants qui sont obligés de s’occuper des morts et jamais les morts des vivants, je pense à cette fée aux mamelles de fange qui m’a promis, le soir où mon oreille s’est ouverte pour la première fois aux mensonges du vent, de venir déposer sous ma nuque raidie, un coussin mollement rembourré d’autant de milliards d’étoiles qu’il faudra pour adoucir la dureté des anges du cercueil et préserver mon cœur des rigueurs de la nuit. »

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