Bazar littéraire

L’esth-éthique de la Nature

Influencé par les religions orientales, le néoplatonisme, le stoïcisme, le romantisme (notamment à travers la naturphilosophie) et le christianisme, Emerson est le fondateur du transcendantalisme. Mouvement philosophique, littéraire et spirituel né aux États-Unis au début du XIXème siècle, le transcendantalisme – comme son nom l’indique – repose sur des principes transcendantaux selon lesquels l’être serait fait d’une nature spirituelle, éminemment bonne, à l’image de celle de la nature, que vient seulement corrompre la vie en société.

La littérature et l’alchimie. Virginia Woolf et la rentrée littéraire

En voyant une nouvelle fois les débats suscités par la rentrée littéraire – la littérature est devenue tellement people que Closer parvient à faire son pain dessus – je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la symbolique de l’alchimie. L’alchimie se définit comme un « un ensemble de pratiques et de spéculations en rapport avec la transmutation des métaux ». La transmutation des métaux c’est la transformation des métaux vils, comme le plomb, en métaux nobles comme l’or ou l’argent ; c’est ce processus que l’alchimie appelle aussi le Grand Œuvre. Si la symbolique de l’alchimie s’est imposée à moi devant un énième article sur l’ex-femme d’un tel et l’ex-mentor d’un autre, c’est parce qu’il m’est toujours apparu que la littérature et l’alchimie procédaient de la même façon : il me semble que toutes deux cherchent à atteindre le sublime – l’or ou l’art – en partant du banal et du vil – le plomb ou l’expérience personnelle du monde, le moi.

Avec ou contre les anges ?

Broyé par le monde dans lequel il se meut, l’homme de l’ère technique est séparé de l’Ouvert. Pire, il n’est plus capable de discerner la trace des anges enfuis – cachés définitivement dans l’invisible qui leur est propre – et de se souvenir que comme l’Ouvert, il fut un temps, où ils vivaient. Rilke est clair : les anges ne sont pas morts ; ils se sont simplement cachés, enfuis, désespérés de n’être plus considérés. C’est de la fuite des anges et, pire, de l’oubli de la fuite des anges, que naît ce « temps de détresse » (pour reprendre l’expression d’Hölderlin) qui menace l’existence même des choses du monde : si les dieux ont disparu (dans l’invisible puis dans l’oubli), bientôt viendra au tour des choses de disparaître aussi. Alors, c’est pour lutter contre cette disparition que le poète s’allie à l’ange et tente de sauver ce qui peut l’être.

Suis-je une salamandre somnambule ?

« Somanmbule en plein midi », le poète-dormeur, mi-rêveur, mi-errant, n’est pas à sa place sous l’astre solaire, alors à son zénith. Il ne peut pas vivre en phase avec les choses du monde car son soleil à lui, c’est celui de la nuit, ou celui qu’il fabrique, tous les jours malgré lui. Pour supporter la vie, pour qui dort à midi, même rêveur, même poète, faut-il rayonner de sa propre lumière, de son feu intérieur quitte à les éblouir – les passants et les chiens qui courent le long des murs – les éblouir car personne n'en veut de la lumière du poète, de celui qui abrite une salamandre dans sa tête ; c’est qu’ils ont les yeux si fragiles, eux qui redoutent de voir la salamandre s’enflammer qui leur donnerait l’envie de vivre dans la chaleur ou bien l’intensité.

Le bégaiement

Deleuze dit qu’un style « c’est arriver à bégayer dans sa propre langue », à faire de sa langue, un domaine étranger (Dialogues). Par cela, il souligne la transformation qui s’opère dans le langage littéraire – ou littérarité. Faire bégayer la langue, ça ne veut pas dire que la langue n’est plus parole, ça veut simplement dire qu’elle est une parole autre : une parole hésitante qui trébuche et tâtonne.

La conquête de la chose

À l’heure du « sans-distance », où tout, des informations aux transports en passant par les objets de consommation, paraît proche et accessible, les choses n’ont pourtant jamais été aussi lointaines. À l’inverse, la proximité – la proximité vraie, pas celle du sans distance, de l’accessibilité facile – revient à penser la « choséité de la chose ». Qu’est-ce que « la choséité de la chose » en langage humain – et donc, non heideggérien ? C’est la conquête que mène Ponge, c’est le jamais-dit, le neuf, ce que l’on peut dire de l’objet que l’on est le seul à pouvoir dire. C’est le singulier, ce par quoi la chose se dévoile, neuve et nue.

Regard (més)aventureux

Dans la lignée de ma critique des Leçons américaines, j’attaque aujourd’hui un texte cher à mon cœur : Palomar. Dans cette œuvre mi récit, mi poème en prose, mi apologue, Calvino traite d’une question qui m’obsède et que je tente vaguement d’exorciser dans mes piètres écrits : quelle est la valeur de la connaissance empirique ? De cette question, disons, centrale, découlent d’autres questions, voisines, amies, qui toutes interrogent l’essence de la perception : que peut-on saisir du perçu, du réel ? en est-il d’ailleurs un ? un regard détermine-t-il ce qui se joue devant lui ? un reflet meurt-il sans des yeux pour le voir ? et que suis-je d’autre, moi, qu’un regard qui observe le monde ?

Non la littérature n’est pas morte, elle est le possible

Je fais partie de ceux qui, aujourd’hui, pensent que seuls quelques-uns sont capables de parler de littérature avec chaleur. Qu’est-ce que parler de littérature avec chaleur ? C’est en parler avec l’âme ou le cœur, avec la conscience de sa nécessité comme de sa pérennité. Il n’est qu’un critique réticent à la lumière du soleil pour parler des adieux à la littérature, de sa fin, de sa chute – les Fukuyama de l’art littéraire. Voilà ce que Calvino n’est pas : un réticent à la lumière du soleil – l’un de ceux qu’on voit aujourd’hui, par centaines, par milliers, plein, trop, qu’on pourrait résumer en une note de bas de page qui courrait d’une page à une autre.

Kafka avec Carroll : pour un corps à corps

Alors, depuis ma lecture de Bayard, je me suis donc plue à attribuer les œuvres que je lisais à d’autres auteurs. Ainsi d’Alice au pays des merveilles de Kafka. Car si Bayard insiste, non sans grande originalité peut-être, sur les associations d’images et la logique onirique qui s’y déploie, en attribuant l’œuvre à un auteur surréaliste, ce qui m’a frappé dans ma lecture – peut-être une question d’état d’esprit hein, c’est vrai qu’en ce moment, ça cogite, ça cogite… – c’est surtout la passivité et la résignation qui habitent aussi bien Alice que les personnages du pays des merveilles – finalement pas si merveilleux à mes yeux…

Direction Pluton

C’est, entre autres, pour poursuivre les réflexions sur l’espoir et la résignation amorcées dans ma critique de Michaux que je me suis tournée vers Emily Dickinson. Poétesse nocturne par excellence – tellement de nuit qu’elle en deviendrait plutonienne, j’y reviendrais – comme Michaux, elle est cette exploratrice de « la péninsule peu familière », de ces territoires que forment ensemble l’appréhension du néant, l’expérience de l’angoisse et la sensation accrue de la misère (de l’absurde ?) de la condition humaine.