Un crocus dans la gorge

Une critique des Poèmes d’Emily Dickinson (1886) en forme de prose poétique

Herbier d’Emily Dickinson conservé à La Houghton Library de l’Université d’Harvard

Depuis hier, j’ai un crocus dans la gorge.

Si ça avait été une Pâquerette, ce serait plus simple – elles sont mes amies, avec elles je me sens sous terre et en paix.

Et l’Abeille qui s’affaire – qui jamais ne succombe – ignore tout du mystère de la Nuit qui m’attend – j’ai peur de lui parler, qu’elle s’inquiète pour de bon.

Pourtant, la Nuit est Maison pour qui jamais ne dort – domaine et jardin, la nuit est Voyage.

Hier je suis revenue – « Revenante je me sens » – d’une île sans frontières où les rives se confondent avec les récifs – territoire inouï d’où j’ai vu l’Inconnu : c’était un « Art-en-ciel venant de la Fête« .

Il était fait des plumes des Rouges-gorges des clôtures. Couverts de Cendre, ils chantaient ensemble : « This World is not conclusion, a Species stands beyond« .

J’étais avec eux – dans ce chant qui rassure et permet d’élever des soleils sous la terre.

C’est sûrement de ce chant qu’est venu mon crocus. Il ressemble – on pourrait s’y méprendre – aux Funérailles qui habitent dans ma tête. S’il était un bruit ce serait le Glas chanté par un Oiseau.

C’est « Comme si tous les cieux étaient une Cloche
Et l’Être, rien qu’une Oreille
Et le Silence, et Moi, une Race étrange
Ici naufragée, solitaire –« 

Solitaire – mais suis-je vraiment toute seule car l’Invisible est là ?

Toutes les nuits il libère les spectres et les crocus. J’y suis habituée – j’apprécie leur présence pourvu qu’ils me murmurent quelque chose à l’oreille – quelque chose d’invisible – quelque chose qui n’est pas le Déclin, le Chaos qui « abolit le Sol et l’Annonce d’une Terre« .

C’est pour fuir l’absence d’un « Sol palpitant que mon Panier ne contient – que – des Firmaments ».

Avec eux, je peux voir plus loin – que la Rosée qu’on boit, que le Cerf blessé, que l’aile des Libellules, que « les Pas avec les Bottes de Plomb« , que les Heures, que l’Abeille – souvenez-vous, c’est elle qui s’affaire.

« À l’aurore« , j’ai voulu me « crever les Yeux » de peur de ne plus voir la Clarté des Ténèbres. Mais pour garder mes yeux, dans le jardin de moi, j’ai fait fleurir des plantes : c’était un jaune crocus.

Je me pensais perdue puis « j’ai bu une Gorgée de Vieune Unique Goutte de Ciel – » elle était dans un spectre qui m’annonçait ma mort.

Cette Gorgée de Vie m’a donné la Nuit.

J’ai enduré la Nuit, elle m’a donné la Fleur – et la Fleur l’Angoisse – et l’Angoisse l’Oreille – et l’Oreille le Silence – et le Silence le Ciel.

J’ai connu la Douleur et par elle la Beauté – car « il faut un Malheur – sinon un deuil – pour plier l’œil – à la Beauté ». J’ai connu les Ténèbres, la Mort et le Chaos.

Aujourd’hui seul l’Espoir m’est étranger.

Je peux m’abandonner tout entière au crocus – j’ai appris par la Nuit qu’il poussait dans les Tombes.

« Morte – Une Vie – de Volcan
Clignotant dans la nuit« 
Voilà qui je suis.

La Mort approche mais je n’ai plus peur – j’ai appris sur l’île qu’un « Coup mortel est un Coup Vital« .

J’attends mon heure – mon crocus dans la gorge – je suis déjà « marquée parmi les morts » – et de toute façon, j’ai toujours « préféré » les « Couchants » aux « Aurores« .