sur L’Écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith

28-08-2026

Dans L’Écriture sans écriture, Kenneth Goldsmith reprend la formule de Douglas Huebler – « le monde est rempli d’objets » – pour l’appliquer aux textes : le monde, notamment grâce à internet, est rempli de textes. Qui voudrait écrire, n’aurait qu’à apprendre à gérer, trier, s’approprier ces textes pullulants, ces mots qui n’attendent, à le lire, qu’à sortir du grand rien dans lesquels ils se meuvent, patients. 

« Les mots d’aujourd’hui sont des bulles, des manettes, des récipients vides, flottant dans l’invisibilité du réseau, ce grand niveleur du langage que nous siphonnons goulûment et indistinctement, nourrissant nos disques durs uniquement pour les remplacer par d’autres plus gros et moins chers. » (p.231)

Je crois que je suis mal à l’aise avec l’idée du mot « récipient vide », autant que par la possibilité réappropriation de n’importe quel texte par n’importe qui – je pense ici justement au scandale dont a fait les frais Goldsmith – ou n’importe comment – ici je pense à celui de Vanessa Place twittant sans TW, sans contexte, les passages racistes d’Autant en emporte le vent.

Je crois, au contraire, à l’idée d’un geste situé : choisir sciemment de démonter mot à mot un discours pour s’y glisser, soi, moi Camille Sova, pour voir comment se passe l’interaction avec les langues des spectres, ce qu’il en reste en moi, ce qu’il leur reste de moi. 

Oui, comme Barthes, je veux que le lecteur ait tout pouvoir sur mon texte. Je veux qu’à son tour il s’installe entre “mes” mots et qu’il se demande ce qui reste de leur passage en lui, ce qui reste de sa lecture sur eux. Mais je ne pense pas que cela suppose de faire comme si mon geste était ganté, neutre. Comme si aucun désir, aucune révolte. Aucune chair, ni mienne, ni du monde.

Car c’est ça, aussi, qui m’a gêné. Cette posture bourgeoise, c’est-à-dire hors chair (car ici : sur chair). « L’essor des politiques de l’identité » est balayé en trois phrases par un « je ne pense pas qu’il y ait un “moi” stable ou essentiel » (qui le pense?), qui vient justifier une approche désincarnée de l’art où mots et idées circulent indépendamment des bouches et des contextes qui les véhiculent. Et même : ils circulent indépendamment d’eux-mêmes, car ce qui compte ce n’est plus l’oeuvre elle-même mais « comment réfléchir à son propos ». L’oeuvre devient un moyen, soumis à la pensée. 

C’est ça enfin le dernier point qui m’a gêné : l’évacuation de l’expérience esthétique dans l’appréciation d’une œuvre d’art. Je veux lire un poème pour lire un poème, c’est-à-dire pour l’expérience – l’événement, dirait Pierre Vinclair – qu’est la lecture d’un poème. Je veux lire un poème pour sentir quelque chose que seul me donne un poème. Et je veux en composer pour à peu près la même raison – sentir et faire sentir. « Les meilleurs auteurs du futur seront peut-être ceux qui auront écrit les meilleurs programmes pour manipuler, analyser et distribuer les protocoles à base de langage. » (p.18) : cette phrase par exemple me déprime. 

C’est sûr que les IA n’auront jamais de problème de salive. J’entends ce qu’il peut y avoir de fascinant dans « The Xenotext Emperiment » où Christian Bök prévoit d’inoculer un poème dans une bactérie qui permettra au poème de survivre même après l’éventuelle extinction des humain·es et de la majorité du vivant. C’est beau dans ce que l’idée dit des possibles du poème, de sa nature extra-humaine, mais je ne sais pas, pourquoi n’écrivons-nous pas d’abord des poèmes pour nos chiens en langue chien [Arlt – Le village], pour les bébés en babil qu’ils comprendraient, je ne sais pas ? La partie est déjà finie ? Tant qu’il y aura des humain·es, des vivant·es et des mort·es, des mort·es surtout, je ne sais pas, n’a-t-on rien à leur dire de mieux que ce que peut générer un programme informatique ? 

Avant de finir, je cherche, quand même, ce que j’ai pu aimer – il doit bien y avoir quelque chose à sauver – comme par exemple :

– retrouver les situationnistes et le détournement : « En se séparant du langage, nous prenons conscience de sa surimposition autant que de sa prévalence et de son ubiquité, alors que nous y sommes aveugles dans la vie quotidienne. Nous découvrons combien, dans la ville, le langage est soumis aussi bien que les rues à la grille d’une architecture : il suffit de déplacer les mots sur un fond blanc pour que les fantômes de cette architecture se fassent visibles, et laissent paraître la manière dont ils structurent les mots. » (p.51) ; 

– Simon Morris ayant recopié l’intégralité du manuscrit original de Sur la route de Kerouac ;

– et puis ce passage et l’espoir – ou c’est moi qui l’y voit – d’autre chose que la simple « politique de confusion systématique » (p.233) vantée jusqu’alors : « [il n’y a] aucune séquence trop absurde, triviale, insensée, insultante que nous ne pouvons désespérément enregistrer, recharger de sens, détourner de signification, et pour laquelle reconstituer une intention de lecture à travers les mots les plus atomisés. Le modernisme a établi que nous ne pouvons pas nous empêcher de donner sens à ce qui en est le plus totalement dépourvu. Le seul discours qui ait une légitimité est celui de la perte ; nous étions habitués à rénover ce qui était épuisé, maintenant nous nous essayons à ressusciter ce qui a disparu. » (p.234)

Il y a des yeux ouverts, des yeux fermés, des yeux que l’on a fermé car d’autres arrachés.

Je ne sais pas, tant qu’il y a des yeux, que les yeux disent.