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plus tardigrade que nageoire dorsale

il y avait tellement de visages dans la gare qu’en regardant la tache de café sur ma main j’y ai vu encore un visage. 

d’un bout à l’autre du train, les avenirs s’observent mais ne se touchent pas : ces avenirs sont désormais des droites parallèles – nos vies sont désormais des droites parallèles. 

nous vivons désormais à plusieurs centaines de kilomètres de ce qui aurait pu être un jour : notre vie. 

et je marche dans ces rues et je remercie le vent d’avoir placé nos jours sous un autre ciel, au soleil. 

*

Alexis Pauline Gumbs dans Non-noyées. Leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines m’apprend que les dauphins, contrairement aux poissons, n’ont pas une structure osseuse leur permettant d’avoir une nageoire attachée à la colonne vertébrale. 

pourtant, pour répondre à la nécessité d’évoluer dans des courants agités, de générations en générations les dauphins ont développé une nageoire dorsale. 

Non-noyées se compose de 19 méditations inspirées de la vie des mammifères marines. écrites avec un lyrisme qui rapproche le texte plus de la prière que de l’essai scientifique, ces méditations sont autant de leçons de survie dans les eaux troubles et polluées qui sont les nôtres. chaque chapitre se concentre sur un conseil particulier, envisagé comme autant d’invitations à faire siennes les forces des nombreuses mammifères qui nous sont présentées. 

ici, le développement d’une nageoire dorsale chez les dauphins est l’occasion pour l’autrice de s’interroger sur la possibilité pour nous, humains, humaines, de développer des ressources nous permettant de naviguer dans les rafales de boue qui composent souvent notre environnement immédiat. 

*

je suis partie pour ma semaine de résidence à la Maison de la Poésie de Rennes bouleversée. 

les cauchemars la nuit et le monde le jour, impossible de dire ce qui était le plus dur à ce moment-là.

j’ai lu ce livre là-bas. 

et j’ai réfléchi à cette question : qu’est-ce qui m’aide quand le monde m’écœure et que ses courants me balaient ? 

et je me suis dit : il n’y a rien, rien de particulier. 

aucune habitude ou aucun rituel.

rien que je ne développe particulièrement au fil des jours.

aucune nageoire dorsale.  

quand le monde m’écoeure et que ses courants me balaient, ce dont j’ai besoin c’est de ralentir et surtout d’être seule – comme le besoin viscéral de me laisser couler, puis porter, flotter, avant de pouvoir nager à nouveau.

j’ai besoin de me perdre pour retrouver les mien-nes. 

on ne peut pas vraiment appeler ça une nageoire dorsale. 

au mieux, c’est une forme de survie. 

au pire, un mélange de lâcheté et de sabotage. 

*

en allant dans un petit musée consacré aux glaciers, j’ai redécouvert l’existence du tardigrade, ce micro-animal capable de vivre dans des conditions pas vraiment propices à la vie (températures extrêmes (-270, +150), radiations, vide spatial…), notamment grâce à un mécanisme appelé cryptobiose, une forme extrême de dormance.

quand les conditions l’exigent, le tardigrade se replie sur lui-même, forme une sorte de boule (le tun), et attend que ça passe. 

il peut tout subir, il a la patience et la la forme pour. 

le tardigrade non plus n’a pas de nageoire dorsale. 

*

de retour dans une gare, cette fois à Gare de Lyon, je survole l’épuisement grâce à du James Blake que je comme m’injecte – particulièrement « Lost Angel Nights » et « Coming Back » issus de l’album Friends That Break Your Heart

hier je suis allée me coucher alors que la fête continuait. il devait être 4 ou 5 heures. j’ai mis mon casque pour dépasser Cher et les rires ivres de mes ami-es, entrer dans la bulle nécessaire pour transitionner de la fête au sommeil. et je suis retombée sur « Say What You Will » du même album. 

j’ai dû l’écouter 10 fois d’affilée peut-être. 

probablement plus.

I’ve been normal, I’ve been ostrascised
I’ve watched through a window as my young self died 
I’ve been popular with all the popular guys 
I gave them punchlines, they gave me warning sings 
I look okay in the magic hour 
In the right light with the right amount of power 
And I’m okay with the life of a meteor shower  

j’ai passé cette soirée à embrasser les profondeurs des gens avec qui j’échangeais. 

dans Non-Noyée, Alexis Pauline Gumbs décrit un groupe de dauphins dont les membres sont reconnaissables au fait qu’ils-elles partagent les mêmes cicatrices. 

parfois j’ai l’impression que les personnes avec qui je me sens d’emblée à l’aise sont celles dont je descelle les mêmes failles à l’intérieur de l’esprit que celles que je sais être en moi. 

est-ce la même chose pour vous ? 

comme si nous nagions mieux ensemble après nous être montré-es que nous étions pareillement blessé-es, pareillement cassé-es – malades. 

j’ai passé cette soirée à consoler, à rassurer, à partager mon expérience de la tristesse, de la détresse, de la presque-folie, à dire « ne t’inquiète pas ça va passer, ça ne dure pas ». 

j’ai traversé cette soirée comme un jeu vidéo, sauf que cette fois je ne jouais pas.

j’étais un personnage non-joueur, un certain type de PNJ : le vieux sage offrant refuge et conseils avisés aux joueur-euses avant qu’ils-elles reprennent leur quête. 

et je suis allée me coucher une fois qu’il n’y avait plus de joueur-euses ayant besoin de moi. 

le lendemain matin, en montant dans le métro, j’ai fait exactement ce que j’avais fait en montant dans le métro deux jours plus tôt : je me suis mise à pleurer. 

*

depuis que j’ai emménagé dans l’appartement de Tim, je me suis prise d’affection pour de minuscules insectes qui vivent entre les toilettes et la salle de bain. 

ils sont peu nombreux. 

au début, je pensais même qu’il n’y en avait qu’un. 

et puis j’ai découvert un jour que cet insecte avait probablement fait un petit puisqu’un nouvel insecte de la même espèce mais de bien plus petite taille évoluait maintenant dans les toilettes – Marie dit que ces insectes sont des poissons d’argent. 

j’étais heureuse quand j’ai découvert que l’insecte s’était reproduit, stupidement heureuse comme souvent dans ces moments car c’était comme si ces insectes étaient maintenant une famille et que nous évoluons ensemble – Marie dit que les poissons d’argent mangent les peaux mortes. 

hier soir, avant de m’endormir, j’ai pensé que lorsque les nouveaux propriétaires prendraient possession de l’appartement, ils prendraient évidemment soin de se débarrasser de cette famille d’insectes.

personne ne se réjouit de la présence d’un insecte dans son intérieur, quand bien même celui-ci n’excède pas 10 millimètres. 

j’ai pensé à ce que je pouvais faire pour eux avant de me rendre à l’évidence qu’évidemment, il n’y avait rien à faire. 

j’ai ouvert à l’huissière il y a quelques semaines maintenant. 

elle m’a remis une lettre pour Tim en m’expliquant que les propriétaires avaient décidé de vendre et que nous devions quitter les lieux avant le 30 juin. 

dans la dernière note j’écrivais : “la haie garde ses feuilles pour cacher les oiseaux pendant que les permis de construire repoussent toujours plus loin l’illusion d’être ici désiré-es : ils agissent à l’inverse des feuilles de la haie, ils nous découvrent nu-es, dans toute notre précarité.” 

maintenant nous y sommes pour de vrai : nous voilà nu-es, dans toute notre précarité, bientôt expulsé-es au début de l’été. 

les nouveaux propriétaires rénoveront probablement l’appartement. 

ils en feront un Airbnb de choix avec vue sur le Mont-Blanc. 

la nuit pourra coûter plusieurs centaines d’euros même en basse saison. 

comment rivaliser ? 

nous ne sommes qu’une famille d’insectes. 

*

les avalanches arrivent jusqu’en bas et les routes sont fermées. 

la vallée se rétracte sur elle-même. 

je ne suis pas une fille de l’hiver. je n’aime ni le froid, ni le gris. et la neige passée quelques semaines rapidement me lasse. 

mais en plein milieu des vacances de février – qui d’habitude riment avec la foule et donc pour moi avec la fuite – cette tempête donne à l’ici une atmosphère que je n’avais pas encore eu la chance de découvrir. 

et surtout, elle me rappelle ce que j’étais venue chercher quand j’ai voulu vivre à la montagne : elle me dévoile toute son hostilité.  

*

que faire avec la maladie ? 

ces derniers temps, la douleur est telle que j’en suis abrutie.

j’ai lu La Fin du courage de Cynthia Fleury avant de partir à Rennes. 

elle y décrit le courage comme un travail au long cours, indispensable, aussi bien pour nos vies que pour nos sociétés poussées à bout d’elles-mêmes, vidées, bientôt vides. 

et je pense au traitement médiatique de la mort du jeune néo-nazi. 

c’est un cas d’école de la pressurisation maximale qui caractérise l’esprit du temps : nous donner l’impression que les dés sont jetés, où le mensonge devient la vérité et l’agenda n’est plus dissimulé. 

je concluais un post insta à propos d’un poème collé à partir d’un numéro de Valeurs Actuelles par ce constat : « c’est impossible que l’on parle la même langue ». 

quand je regarde les informations, c’est ce que je me répète, particulièrement avec cette histoire : « c’est impossible que l’on parle la même langue ». 

comment trouver la force de contrer la toute-puissance de celleux (surtout ceux?) qui nous dirigent vers le pire des avenirs possibles ? 

comment accepter ce corps malgré la chronicité de ses maux ? et le monde ? comment m’y vivre quand je ne me sens pas capable de vivre ne serait-ce que la vie ? 

je repense à ma nageoire dorsale. 

effectivement, je ne suis pas un poisson : mon corps n’a pas été pensé pour accueillir la moindre nageoire dorsale – mon corps n’a même pas été pensé pour m’accueillir moi. 

est-ce que c’est pour ça que j’essaie de prier à nouveau ? pour me donner de la force ? ou pour alimenter le mensonge que tout ira mieux ? 

c’est en tout cas ce que j’ai répété pendant cette soirée à tous-tes les joueur-euses : “un jour ça ira mieux”. 

je ne sais pas à quel point j’y crois pour moi. 

je crois que tout ce que en quoi je crois, c’est la spirale.

peut-être que rien ne va jamais mieux mais qu’au fil du chemin (qui est une spirale), on gagne quelques niveaux qui nous permettent d’avoir des points supplémentaires et de jouer de mieux en mieux. 

même si c’est toujours avec le même personnage de départ. 

c’est-à-dire parfois : un personnage pas ouf. 

au fil du temps, on accumule des baies qu’on utilise parfois pour reprendre quelques PV. 

c’est peut-être simplement ça qu’on fait. 

en ce moment, l’un de mes plaisirs est de jouer à Pokedle et de comparer mon score du jour avec celui de Joachim. 

le Pokémon du jour était Sulfura. 

je l’ai trouvé en 6 essais et Joachim en 4. 

*

en fait, la question autour de laquelle je tourne depuis plusieurs notes est très banalement celle du Mal. 

à Rennes, j’ai lu aussi Spectres de ma vie. Écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus de Mark Fischer. 

l’hantologie est un concept créé par Derrida qui signifie que tout présent porte la trace de ce qui n’est plus ou de ce qui n’est pas encore – parfois les deux à la fois. 

Fischer reprend ce concept pour en faire une caractéristique de la modernité : notre époque est tellement hantée par son passé qu’elle est en train de détruire sa capacité à produire du futur.

depuis le début de ma pratique, le collage est pour moi cette manière de rendre visible ce qui hante nos façons de dire, de penser et d’habiter le monde.

plus que ce qui n’est plus ou pas encore, le collage me permet de montrer ce que je ne veux pas qui soit – mais qui pourtant est. 

je suis hantée par la psychologie positive en plein cœur de mes deuils ou de mes douleurs dans les Branches des autres.

par les archétypes contradictoires de la femme-mère ou de la femme-putain dans Tout à part demain.

et par la montée du fascisme dans un Occident déjà asséché par le néolibéralisme dans Nous vivons quelque part (qui stagne probablement car les spectres du monde vont plus vite que moi…). 

la voici ma trilogie collée dont je parlais ici

que j’aille mal, que j’aime ou que je me débatte dans ce monde, toujours il y a quelque part des voix qui existent quand bien même je ne le voudrais pas. 

alors, pour digérer le fait qu’elles existent, c’est à partir d’elles que j’écris. 

c’est mon retournement de l’hantologie contre elle-même – j’éclaire le fantôme avec ma torche et je dessine à partir de lui une nouvelle lumière. 

c’est ma manière de donner forme à l’espérance à partir de ce qui rêverait de la briser. 

car qu’est-ce que c’est que l’espérance, sinon du présent pourri hanté par un avenir un peu meilleur ? 

l’espérance est un fantôme comme un autre. 

elle aussi, je l’éclaire avec ma torche. 

*

I can find my way with no superpowers

et peut-être, sans nageoire dorsale.

go Johnny, go, go

aujourd’hui, je m’adonne à une autre forme d’errance. 

l’année dernière je parcourais les routes, aujourd’hui : les fins sentiers des cimes. 

le résultat est plus ou moins le même : j’épuise mon corps par l’espace pour repousser l’angoisse. 

ça fait plusieurs semaines que je navigue au milieu de passions tristes, pulsions – vide. 

je m’invente des départs que je ne prendrai pas, de temps en temps j’encaisse des coups que je ne comprends pas, et au milieu bien sûr grandit le monstre. 

sa main est lourde sur mon épaule – il a depuis longtemps vomi mes ailes. 

sa main est lourde et pourtant je la serre contre moi : qui d’autre que lui pour rester dans ces moments ? 

*

ces derniers temps, l’idée de poster sur Instagram me fait l’effet de ces capsules qu’on envoie dans l’espace dans l’espoir que des extraterrestres les réceptionnent et s’en emparent, d’une façon ou d’une autre. 

en cherchant sur internet des informations sur tout ce qu’on a pu envoyer dans l’espace dans cette optique, je découvre le Voyager Golden Records : 

Le disque d’or de Voyager (ou Voyager Golden Record) est un disque intitulé The Sounds of Earth (« Les sons de la Terre ») et embarqué dans les deux sondes spatiales Voyager, lancées en 1977, servant de « bouteille à la mer interstellaire » destinée à d’éventuels êtres extraterrestres.

D’un diamètre de 30 centimètres, il comprend de nombreuses informations sur la Terre et ses habitants, sous forme d’images et de sons, dressant un portrait de la diversité de la vie et de la culture terrestre : photographies de la terre, d’humains, de la nature, enregistrements sonores de bruits du vent, du tonnerre, d’animaux, de cris de nourrisson et de musique classique et populaire, de Mozart à Chuck Berry en passant par de la musique traditionnelle de différentes régions du monde.” 

en ce moment, je ressens le même genre de vide autour des mots que je publie, autour des mots que je dis. 

je ressens l’absurde du bruit du tonnerre lancé en orbite autour de la Terre. 

mon existence, comme une capsule à quelques vingt milliards de kilomètres de la Terre, pendant qu’autour d’une étoile Chuck Berry chante : go, Johnny, go, go. 

*

dans mon nouveau recueil, j’aimerais parler des pentes où j’habite et de ce qu’on y fait – principalement : monter et descendre. 

j’aimerais rendre hommage à ces vies qui ici, et bien sûr ailleurs, s’inventent, autres. 

il y a mille façons de cracher sur le moule. 

je veux parler de la mienne, je veux parler de la nôtre. 

un corps qui s’ouvre, qui sort du cintre, qui entre en lui, quand les yeux se ferment ou que le souffle se condense dans un geste, que la nuit oublie et que le jour devient pure présence à l’air. 

je veux parler des miennes, je veux parler des nôtres. 

car à l’intérieur d’une même vie, il y a aussi mille façons de cracher sur le moule. 

je suis dans le train pour Paris, du Squarepusher plein les oreilles à en faire exploser leurs 3€ supplémentaires pour une place avec prise. 

les paysages que l’on traverse sont laids. des champs entrecoupés de minuscules haies qui ne laissent pas assez de place à l’oiseau pour nicher, des zones industrielles qui semblent sortir de terre, il bruine, il est 16h et le jour tombe et il y a une si grande colère en ce moment en moi que je ne sais pas quoi en faire. 

hier avant de partir, je collais à partir d’un énième numéro de Capital, un poème qui finissait en ces termes : 

« qu’importe que même l’eau tangue 
de nouvelles pousses
attendent dans le naufrage 

et nous allons vers notre chance 
un pied cardiaque et l’autre émeute
 » 

à y repenser, je sais en fait ce que j’en fais – comme d’habitude, des poèmes. 

*

je pense à l’action de glisser. 

j’ai glissé sur du verglas. 

j’ai glissé sur le parquet. 

sans tomber la deuxième fois, en tombant la première. 

et je pense à la fêlure. 

la fêlure de Fitzgerald. 

c’est une nouvelle de l’auteur. 

The Crack-Up en anglais. 

j’en ai oublié l’histoire mais je me rappelle de l’analyse de la fêlure devenue concept chez Deleuze et Guattari. 

je retiens beaucoup mieux les idées que les histoires. 

et les images ? 

les images me traversent, je ne les retiens pas non plus. 

je suis un être d’idées, de concepts poreux qui infusent en moi et en s’infusant se transforment. 

chez Fitzgerald, la fêlure c’est ce moment où l’on réalise que l’on a été brisé, lentement et si discrètement que l’on n’a rien vu venir. 

c’est le moment où l’on prend conscience de l’effondrement qui opérait en nous pendant que l’on regardait ailleurs, ou plutôt : que l’on regardait nulle part. 

on s’oubliait dans la vanité et soudain : l’éclat de notre propre misère – il est trop tard. 

chez Deleuze et Guattari, il s’agit d’un type de ligne : “la ligne de segmentation souple ou de fêlure moléculaire”. 

plus simplement, elle est cet écart à partir duquel un nouveau devenir est possible. 

elle ouvre une nouvelle ligne de fuite.  

merveilleux. 

elle est purement motrice. 

la crevasse s’ouvre sous nos pieds et nous avons désormais la possibilité de cheminer à l’intérieur du glacier. 

est-ce que nos os sont brisés ? que le froid brûlent nos doigts ? 

non, tout va bien, car nous sommes un corps sans organes !

menteurs. 

le verglas et le parquet, la crevasse et la plaque.

moi j’ai des bleus et des ligaments qui ne veulent pas guérir.

force est de constater que j’ai des organes et que j’ai pire qu’un corps : j’ai un corps en mauvaise santé. 

la fêlure n’est pas toujours “segmentation souple”. 

parfois, elle est sans retour. 

une faille s’est ouverte sous nos pieds et quand on en prend conscience, c’est trop tard : tous les devenirs sont annihilés, la plaque nous emporte. 

pourquoi je pense à ça ? 

simplement parce que l’on s’est disputé ? 

*

la haie garde ses feuilles pour cacher les oiseaux pendant que les permis de construire repoussent toujours plus loin l’illusion d’être ici désiré : ils agissent à l’inverse des feuilles de la haie, ils nous découvrent nu-es, dans toute notre précarité. 

je retourne dans les bois. 

la neige a fondu, le foehn souffle et les pierres me saluent. 

il n’y a que les bois qui m’apaisent. 

y garder le cœur, m’y perdre. 

sans danger. 

retrouver cette solitude pleine, entourée. 

sentir tous les éléments se faire frères, sœurs, ailes et épaules. 

abandonner entre les souches ce qui doit revenir à la terre – une rancœur, un remord. 

pardonner. 

y garder le coeur. 

*

et puis soudainement, la neige, la neige, la neige. 

la neige change la couleur de l’appartement. 

elle n’était pas tombée depuis un mois. le blanc s’infiltre et explose à l’intérieur. 

ce blanc neige, ce n’est pas une couleur : c’est une forme d’espace, de l’espace supplémentaire, de l’espace pur – quelque chose d’étrange à décrire. 

dehors sur la route, à cause des traces des voitures, la neige ressemble à des écailles et j’imagine un animal vivant sous nos pas. 

nous marchons et Tim dit : “j’ai toujours aimé la neige. la neige est anarchiste, elle ralentit le monde et l’économie. elle sabote en silence.”. 

et je pense à l’animal sous nos pas. 

le lézard marqué par les SUV. 

j’aimerais le prendre dans mes bras. 

*

ce matin, dans le cadre de mon travail, j’assiste aux premières heures d’une formation de secours en avalanche. 

j’écoute attentivement les instructions pour pouvoir savoir comment pelleter la neige efficacement si mes ami(e) sont pris(e)s dans l’avalanche et je me force à respirer, très fort, très fort. 

je crois que ce n’est pas pour moi. 

comment font les autres ? 

je pense à Rilke (je viens de finir la monographie qu’en propose Jaccottet) qui tout sa vie à redouter une mort anonyme causée par une maladie d’abord silencieuse transformée bientôt en agonie, toute sa vie à avoir peur de celle-ci pour finir par la vivre, cette mort redoutée, mais pour quoi, parce que les anges sont aussi terribles que les villes ? 

les angoisses ont regagné mes soirs. 

ce n’est plus le monstre dont je parlais au début – presque deux mois se sont écoulés depuis le début de ces notes. 

c’est autre chose. 

j’affronte mon esprit qui me répète tous les soirs, infatigable comme les cauchemars qui suivent ces jours : c’est si fragile, c’est si fragile, c’est si fragile. 

qui décide ? 

et comment ne plus être cette plainte que ronge la peur ?

*

noté sur les réseaux : je ne sais plus si ce monde me désole ou si seulement il me dégoute. 

Trump ricane. il dit “ce pétrole il est pour nous, c’est pour le bien de tout le monde” alors qu’en vrai c’est pour le bien de rien, et surtout pas de tout le monde. 

6 jours plus tard, un homme dit “salope” avant d’abattre Renee Nicole Good. 

entre mes peurs et le monde une même leçon qui s’impose malgré moi : tout ce sur quoi repose la vie (y compris celle-ci) peut disparaître en une seconde. 

je repense à cette capsule qui traverse l’espace, ce Voyager Golden Records qui chante son tonnerre, et elle me fait penser à nous. nous qui hurlons dans le vide ce qui compte pour nous, et en dépit du silence des étoiles, qui continuons, ensemble, encore.

*

Frédéric Neyrat dans Traumachine. Intelligence artificielle et techno-fascisme dit que la force du technofascisme c’est d’annihiler l’avenir, de donner l’illusion d’avoir supprimer son imprévisibilité – sa liberté, la nôtre.  

tout est sous contrôle, est-ce que tu veux que je te fasse un schéma pour mieux comprendre comment Sam Altam considère ton existence ? il ne la considère pas. 

il n’y a plus d’avenir, que la gestion d’un flux, savamment dirigé entre deux bornes étroites et tout paraît condamné, verrouillé, sans espoir. 

là aussi, entre mes angoisses et le monde, la même direction : le seul avenir possible est le pire – il n’y a pas d‘avenir. 

alors, contre mes angoisses et le monde, probablement la même arme fragile à leur opposer : la force d’imaginer une trace à l’image de tout l’amour dont nous sommes capables malgré le monde et malgré nous. 

all I want in life is a little bit of love to take the pain away, getting strong today a giant step each day.

le dégout finit par passer et un sourire, un flocon, et un jour en emporte un autre, et on se surprend à la relecture à se demander “pourquoi j’allais aussi mal déjà ?” et tout paraît loin. 

on a oublié. 

ironiquement oublié d’aller mal. 

car a little bit of love permet toujours de take the pain away. 

qu’on le veuille ou non.

c’est comme ça.

générique.

un grand besoin de lumière


de mon attention pour les lignes : une acuité nouvelle, un sens des trajectoires. 

en donnant à lire l’enfer de la colonisation belge au Congo, Ténèbre de Paul Kawczak déploie la trajectoire destructrice que s’est tracée toute seule l’humanité depuis qu’elle a humé et aimé l’odeur du sang ; qu’elle s’est plue à mutiler les chairs et les territoires. 

la trajectoire que l’on découvre entre ces pages est brûlante et finie brulée d’elle-même, éteinte par le même brasier qui l’avait à elle-même éveillé. 

elle détruit tout, jusqu’à la possibilité d’autre chose, d’une révolte, d’une justice. 

cette trajectoire, c’est la nôtre. 

notre monde lasse, galeux, pour qui, à en croire le chemin que suivent les personnages de Ténèbre, il n’y aura aucune issue. 

l’Europe est perdue.

s’est perdue elle-même. 

conscients qu’une vie digne leur sera à jamais impossible, tous les personnages recherchent une “façon de mourir” qui donne sens à l’horeur, à l’absurde. 

en vain. 

jusqu’à cette mort singulière leur est refusée. 

ne reste, que cette lente agonie.  

nous habitons là, sur les vestiges de ce que l’Europe volé et violé – loin, ailleurs et pourtant juste derrière l’épiderme, sur une ligne tracée par un bourreau sous la peau, discrètement imbriquée dans l’horreur, nous habitons là. 

*

ça, c’est pour le cadre global. 

l’architecture mondiale. 

et puis, après, il y a le hasard qui joue aux dés et nous place chacun-e dans un cadre particulier. 

l’architecture personnelle. 

une famille, un corps, un esprit. 

un espace où grandir et mourir. 

certain-es auront de la chance, d’autres pas. 

pour certain-es, la vie reviendra à arracher.

il n’y aura pas d’échappée possible. 

pas de légèreté. 

car tout d’emblée nécessitera la lourdeur des muscles contractés. 

l’affût de la proie. 

et même en sécurité, devoir toujours se débarrasser de ce sentiment d’être traqué-e. 

par qui ? 

il faut s’en débarrasser. 

peu importe. 

arrête de chercher. 

tout va bien. 

tout ce qui reste est seulement dans ta tête. 

j’avais écrit dans une note il y a deux ans : nous sommes des oiseaux qui saignent mais des oiseaux quand même. 

c’est ça : nous volons, mais différemment. 

où le sang nous pèse. 

nous perd. 

il faut s’en débarrasser. 

mais de quoi ? 

de la plaie. 

impossible. 

s’évertuer toutes ses ailes pour voler pareil aux autres, pareil au même, mais en l’étant toujours autre, et jamais même. 

Neige Sinno écrit dans Triste tigre à propos de la résilience que l’idée de ressortir grandi-e d’un traumatisme est le plus grand des mensonges. 

la vérité ? 

c’est de passer sa vie entière à se battre pour arriver au même endroit où sont arrivés les autres sans avoir rien à faire. 

quand la vie revient à arracher.

s’évertuer toutes ses ailes juste pour avoir l’air normal-e au supermarché. 

*

c’est une période où je lis beaucoup. 

des romans, des récits, ça change. 

par exemple, Écarlate de Christine Pawlowska. 

ça aussi, ça change. 

qu’est-ce que j’en tire ? 

pas grand chose à part un sentiment de distance avec la narratrice. 

je n’ai plus vingt ans, c’est criant. 

cette sensation de marcher sur ce pont où l’on ne peut plus seulement insulter celles et ceux qui dorment mais où l’on souhaite nous aussi dormir parce qu’il nous faut, en dépit du feu et de la nuit, nous lever le matin. 

ouvrir un œil et un autre, et partir travailler. 

apprendre à trouver ça banal. 

avoir épuisé tous les subterfuges du monde pour y échapper.  

avancer sur ce pont, sans la moindre envie d’en mourir pour autant.

grandir.  

l’accepter. 

penser que de l’autre côté du pont il n’y aura rien que je ne saurai faire feu et nuit et gestes larges. 

mais quand même me demander : est-ce que je me raconte des histoires ? ou alors est-ce tout simplement je mûris ? ou alors que je m’embourgeoise ? mais que si je m’endors la tête dans les toilettes, ça annule cette nouvelle sagesse ? peut-être que ça égalise ? 

en fait je suis exactement en plein milieu du pont. 

j’y reste encore un peu.  

*

j’aimerais me dire comme le dit Simon Johannin dans son dernier recueil que si je “demande à la brûlure / la brûlure m’aidera” mais je ne sais plus vraiment si je crois à ce genre d’équation ou plutôt : si j’ai envie d’y croire. 

la brûlure, comme son nom l’indique, brûle. 

elle brûle l’épiderme de celui ou celle qui la subit, d’abord, et ensuite, et surtout, l’innocence qui la précédait. 

par là, je veux dire qu’à partir du moment où la brûlure a été, elle ne peut plus ne jamais avoir été. 

elle est toujours possible encore. 

si je demande à la brûlure et que la brûlure est honnête, elle me dira qu’elle pourra à nouveau brûler. 

ce n’est pas que j’ai envie de croire ou pas que la brûlure pourra m’aider. 

la question est autre. 

elle concerne ce sur quoi j’ai envie de me focaliser : la certitude que je me tiens suffisamment éloignée des flammes ou la confiance en la capacité de ma peau à cicatriser ? 

*

Ursula Le Guïn dit que notre monde a rendu l’avenir inhabitable et que c’est pour cette raison qu’il nous faut nous concentrer sur le présent. 

la brûlure a rendu inenvisageable un avenir où elle pourrait ne pas être. 

je crois que je suis lasse de lui demander une aide qu’elle ne cesse d’immoler en même temps qu’elle m’immole moi. 

je crois que j’ai envie de demander de l’aide à autre chose. 

de croire en autre chose qu’en la capacité de ma peau à cicatriser. 

j’ai besoin d’une autre boussole. 

d’un autre mensonge – la peau cicatrisée n’est jamais la même que celle qu’elle vient recouvrir. 

l’un de mes récents collages commence par ces vers :

« à la fin
il y a la fin d’une promesse

non
ça ne se calmera pas » .

ce qui blesse ne s’arrêtera pas de blesser. 

et ce qui blesse ne me sauvera pas, ne m’aidera pas. 

en revanche, ce qui peut m’aider, et c’est ce même poème qui me l’a dit, c’est “ce refuge” qui “se recompose / d’un démembrement à l’autre”. 

ce n’est pas la blessure qui m’aidera. 

c’est “le terme de leur loi”. 

le collage finit presque sur ça. 

sur une autre promesse. 

j’éprouve ce besoin de refuge qui me fait me tourner vers la lumière. 

je sais que je n’ai pas le droit de me détourner de l’obscurité. 

je sais qu’il faut continuer à la regarder autant qu’à la dire. 

mais comprenez-moi : je n’ai pas de racine et je ne mange ma terre que les soirs d’orage. 

quand on a poussé comme ça, je crois qu’il arrive un moment où tout ce que l’on cherche c’est un peu de sol. 

j’ai tellement fui de me sentir ainsi hantée. 

mes tiges sont résilientes, elles ont appris à pousser la nuit. 

peut-être désormais doivent-elles apprendre à grandir au soleil. 

*

j’ai écrit ça, il y a plusieurs semaines. 

et j’ai repris ce journal à lecture de Haute-Folie d’Antoine Wauters. 

j’y ai trouvé presque mot pour mot ces mêmes réflexions. 

est-ce que toute la rentrée littéraire a été écrite pour moi ? 

oui, répondent les livres vers lesquels je me dirige. 

Haute-Folie raconte la vie de Josef qui subit sans le savoir une histoire familiale qui l’a précédé.

« Josef, c’est un fantôme que hantent d’autres fantômes. Quelqu’un qui ne peut s’établir nulle part, même pas là où il est bien. Toute sa vie il va fuir, partir, marcher. On ne guérit pas de certains manques. On part parce que la brûlure est trop vive. On se met en marche parce qu’on espère rejoindre ce qui est impossible à rejoindre. ». 

*

j’aimerais suivre le fil de ces notes mais le temps va extrêmement vite. 

pour les bonnes raisons, mais quand même, ça m’use. 

et le journal m’apparaît comme cet espace où le moi peut souffler parce qu’il peut s’expanser. 

une profonde expiration. 

c’est ce qu’est ce sont ces notes quand je prends le temps de m’y adonner. 

*

j’ai binge-watché Los Años Nuevos de Rodrigo Sorogoyen en deux jours. 

je ne sais pas ce qui a été déplacé si fort en moi, mais quelque chose s’est passé. 

je ne sais pas encore quoi. 

je suis peut-être juste fatiguée. 

c’est peut-être simplement ça. 

ou c’est le personnage d’Ana, auquel je me suis un peu trop identifiée. 

la peur de me voir retomber dans l’inconséquence et dans l’inconstance. 

que la brûlure soit trop vive. 

de me remettre en marche. 

*

j’ai lu anxieusement Haute-Folie. 

j’avais si peur quand je lisais : « Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu’il est devant, qu’il nous mène et nous guide. C’est un cercle. Une boucle. J’ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n’avaient pas été des choix, mais des nécessités. ». 

ce roman est un livre sur les fantômes. 

un peu comme mes Branches des autres, qui leur sont d’ailleurs dédiées, aux fantômes.

il dit comment nous avançons dans nos vies sans réaliser à quel point parfois ce n’est pas nous qui avançons mais c’est eux. 

eux venus tracer, à travers nos vies, leur fil d’errance que nous suivons aveugles, sans comprendre pourquoi nous nous égarons en ces lieux, seul-e, tristement seul-e, sans savoir pourquoi. 

comment défaire ce fil ? 

comment arrêter les cauchemars ? 

Haute-Folie nous dit : se souvenir, écrire. 

et Le Démon de la Colline aux Loups – magistral roman de Dimitri Rouchon-Borie, lu juste avant – nous dit : écrire et peut-être apprendre à se tourner vers autre chose que soi : 

« J’ai lu aussi cette phrase où elle [je crois qu’il se réfère sans la nommer à Catherine de Sienne] dit que l’âme s’égare parce qu’elle est obsédée par ses douleurs alors elle pense qu’elle est la solution enfin le remède alors qu’en fait quand l’âme essaie de se soigner toute seule elle fait pire et encore pire merde alors. Je crois que ce qu’il faut c’est tout abandonner à Dieu et avoir faim de lui mais je n’ai jamais appris cet appétit ni aucun autre ». 

*

en ce moment plus que jamais, j’ai l’impression d’être en sursis. 

je crois que c’est ça connaître la brûlure.

c’est savoir à quel point tout peut si vite partir en fumée. 

cette sensation, froide, métallique, que si je suis satisfaite (mais de quoi?), la vie le verra et la vie y verra : une provocation. 

un jour j’ai rencontré quelqu’un qui éprouvait ça aussi.

souvent il disait.

et le il disait très naturellement : « quand j’apprends une bonne nouvelle, j’ai le sentiment qu’il va m’arriver quelque chose d’horrible ». 

c’est exactement ça. 

dès qu’il se passe une chose nouvelle et joyeuse, une nouvelle rencontre, un nouvel amour, une réussite, même infime, un projet de voyage, trois fois rien, c’est simple, j’ai tout de suite peur qu’une catastrophe se produise – le plus souvent : que quelqu’un meure.

c’est ridicule, absurde, mais systématique. 

c’est comme une balance qui devrait nécessairement pencher du mauvais côté. 

comme si le cœur était trop lourd et la plume trop légère pour qu’Anubis laisse passer. 

alors courir, errer, ne jamais s’arrêter pour que la vie ne voit jamais la dette que je lui dois – ma dette de joie. 

*

j’ai rêvé que * faisait la course avec un cygne. 

à mon réveil, j’étais angoissée. 

pour changer. 

je pensais : chant du cygne ; je pensais : mauvais signe. 

je n’arrête pas de penser à ce rêve, à l’image de la course, aux ailes du cygne grandes ouvertes frôlant l’eau. 

à * nageant à côté. 

c’était sur le lac d’Annecy – où d’ailleurs tous les cygnes sont en train de mourir mais ce n’est pas un rêve, c’est la réalité. 

le cygne n’était pas menaçant. 

mais il voulait gagner. 

c’était beau, sportif comme moment. 

peut-être qu’à force d’y penser, j’ai réécrit le rêve. 

pour l’amener dans la bonne direction. 

pour que le cygne perde. 

et que le sens du rêve soit porteur d’espoir. 

comme si ça changerait quelque chose. 

alors qu’en vrai : quand la vie décide d’être une conne, elle se fout de nos rêves et de leurs interprétations.

la vie ne Google pas “rêve cygne symbolique” pour se donner du courage. 

elle ne relit pas plusieurs fois « en Chine, le cygne est vu comme un symbole d’harmonie et de longévité » pour se rassurer.

la vie elle s’en fout. 

que nous soyons des cygnes ou des humains faisons la course contre eux. 

que tous les cygnes du lac meurent parce qu’ils mangent du pain. 

que l’on tue les cygnes ou que l’on rêve d’eux. 

la vie elle s’en fout.

*

et pourtant, je suis revenue. 

et j’ai pris le risque de m’ancrer.

de dire, je suis heureuse ici. 

de dire, je suis heureuse. 

combien de temps avant que la balance ne perce l’esprit ? 

qu’un fantôme prenne le dessus et dise : quand on aime il faut partir, partons. 

pour le moment, je résiste.

je prends la mesure de la terre autour de mes récentes racines. 

elle est meuble, je m’y allonge.

et Yaryna Chornohuz écrit :

« si nous restons en vie,
j’essaierai pour la première fois
de planter une tige dans un champ
épargné par les mines
« .

sol majeur

je me suis dit : si je me baigne dans la rivière ça ira mieux. et je me suis baignée. 

j’ai senti le froid resserrer mes muscles comme la vie autour de moi. j’ai senti le temps m’oublier et moi oublier le monde. 

ça allait mieux. 

alors j’ai décidé d’aller marcher. 

ça, c’est la bonne nouvelle : j’ai suffisamment récupéré ma cheville foulée pour pouvoir retourner sur les sentiers. 

*

quand on vit ici, les sentiers et les sommets ne sont pas un décor. c’est une extension de nos corps, parfois de la pensée, parfois même plus encore : une extension de l’être, de la valeur qu’on y accorde. 

ils sont chargés de souvenirs, chargés d’émotions. 

et aussi : chargés de nous porter.  

ici la vallée a été volée. 

et comme la vallée a été volée, les gens se sont mis à habiter les sentes, les couloirs et les fissures. 

c’est pour ça que c’est aussi difficile quand on ne peut plus y aller. 

ce n’est pas qu’un caprice. 

je le comprends aujourd’hui. 

avant je disais : vous êtes capricieux-euses. 

maintenant, deux étés avec le pied bandé, à traîner dans des rues qui ne veulent pas de moi, à traîner dans mes murs, perdue dans la fenêtre, et maintenant je comprends. 

les gens se sont mis à habiter uniquement les sentes, les couloirs et les fissures parce qu’il s’agissait des seuls espaces où il était possible de se sentir accueilli-es. 

sensé-es. 

*

quand un espace est volé, c’est l’intégrité des gens qui y vivaient dont on s’empare au passage.

parfois, voler l’intégrité d’une population est le but et le vol du territoire est le moyen. 

parfois c’est l’inverse. 

parfois les deux fins se mêlent. 

ici, je pense que l’espace constituait la fin, et que la dépossession de l’être fut un effet collatéral. 

les gens ont été condamnés à monter, marcher, grimper, même la nuit, monter, monter, d’une ligne à une autre, monter pour descendre plus vite et ainsi oublier. 

ce n’est pas leur faute. 

ce n’est pas un caprice.

la vallée a été volée. 

*

c’est difficile d’écrire ces mots à l’heure des colonisations auxquelles nous assistons. à l’heure génocidaire. 

la dépossession dont je parle a l’allure de nos drames occidentaux : elle a l’allure d’une publicité bientôt projetée sur un glacier. l’allure d’un slogan ou d’un sponsor. elle a l’allure d’un chalet tout neuf ou bien d’un SUV.

c’est un drame délocalisé. 

son sang n’est pas visible. il coule à des milliers de kilomètres de nos routes. 

il ment en souriant. 

il nous ressemble. 

*

sur le chemin des Peclerey, un papillon mort et le constat de l’obsession retrouvée de mes pensées : tout meurt déjà. 

cette fois, je ne l’ai pas vu venir. 

un soir je disais à Tim, je n’arrive pas bien à respirer.

et puis un soir et puis un autre. 

et le retour : tous les gens que j’aime vont mourir. peut-être même l’un d’eux meurt-il au moment où je formule cette idée. 

et de soir en soir, de moins en moins de place pour respirer. 

et là en regardant ce papillon, cette envie qui me surprend : je voudrais m’arrêter chez une mère. une mère n’importe laquelle, pas forcément la mienne. qu’une mère passe sa main dans mes cheveux en me disant : « tout va bien aller, ne t’en fais pas ». 

le Zarathoustra de Nietzsche nous dit que toutes les choses veulent être nos médecins. 

alors je me demande si toutes les choses peuvent être nos mères. 

et la montagne répond oui. 

Laura Vazquez a raison quand elle titre la dernière partie de ses Forces « la terre est bonne ». 

oui la terre est bonne. surtout après avoir marché au sommet d’une montagne, ou n’importe où dans une riche forêt. on peut s’enterrer là, laisser la terre sur nos phrases, goûter à une paix dont on ignorait même qu’elle existait. 

c’est vrai. 

il y a la terre et il a le sol. 

la possibilité d’y renaître chaque fois que nécessaire. 

et il y a ce poème de Lorand Gaspar : 

« Je voudrais t’insuffler la fraîcheur capillaire par capillaire 
que t’enfantent le glissement de l’air et le resserrement
des papilles ****** te faire des mots verts
au matin des mots
que tu aies envie de toucher de broyer t’écrire avec les ongles dans l’âge paresseux des roches 
dans les yeux – 
te convaincre de la terre.
 »

te convaincre de la terre. 

il s’appelle « Lumière de loin ». 

il dit un peu ce que j’essaie de faire avec mon nouveau recueil. 

j’ai composé récemment 6 poèmes d’une section qui s’appellera « anti-sol ». et 6 autres d’une section qui s’appellera peut-être « la communauté verticale ». 

je ne sais pas quelle forme aura tout ça. comment ils résonneront les uns avec les autres. 

mais des mois après avoir formulé l’envie d’écrire sur l’espace et sur le territoire, c’est réjouissant de pouvoir palper ces nouveaux collages. de suivre mes vers m’ouvrir des voies. 

*

aussi, j’ai lu Ci-gît l’amer de Cynthia Fleury. 

elle aussi elle parle de s’absorber. 

de ce que ça fait de se dissoudre, de la bonne façon, c’est-à-dire consciemment. 

de se laisser aller à l’impersonnel, c’est-à-dire à l’univers qui n’est pas moi mais qui infuse dans ce qui fut moi. 

guérir. 

pour toujours convalescents, mais quand même. 

retourner où ci-gît, l’amer, c’est-à-dire la douleur stérile, et « enterrer pour faire fructifier, trouver la juste mesure du refoulement, laisser de côté sans abandonner, avancer sans nier, s’ancrer en somme sans être prisonnier de l’appartenance ». 

s’ancrer sans être prisonnier de l’appartenance. 

*

j’ai longtemps convoité le loin, le rien. 

tout plus que là, le temps – la fin. 

un vers des Branches des autres m’est revenu ce soir : « l’habitude même d’une minute me paralyse »

il a tourné dans ma tête, l’air de me dire : « oui tu recommences, c’est pas nouveau tes histoires de paralysie ».

je me suis tellement reconnue dans L’Arrachée belle de Lou Darsan. de l’asphalte salvatrice jusqu’aux chemins plein d’herbes hautes. 

sentir son corps, son pouls une première fois à l’intérieur d’une montagne.

nue.

lentement renaître. 

j’en parlais dans une note précédente. 

ce goût pour la renaissance qui confine à l’obsession.

cette phrase d’Olivia Rosenthal. 

« il est beaucoup plus facile de recommencer que de continuer. ». 

je me sens rongée par la peur que le fait d’être proche crée à terme le fait d’être loin de la chose aimée. 

un endroit, une personne. 

j’aimerais me tromper une fois.

rester ici, rester avec. 

dans tout à part demain j’avais trouvé une piste. 

j’écrivais :  

« ainsi nous sommes arrivés

il va falloir maintenant

ne pas mourir c’est-à-dire
s’abandonner c’est-à-dire

émanciper le soleil de la durée
rendre l’aile à la chair

en fait retrouver le milieu d’avant la moitié »

j’avais trouvé une piste et j’étais prête à habiter.

mais la vie a dit non. 

la vie a dit : pas ici, pas avec. 

et la vie a dit : va. 

et je suis allée. 

je suis retournée dans le seul endroit où j’ai eu l’impression d’habiter alors qu’il est précisément ce territoire volé où mon corps parfois dans les rues me donne l’impression de dissoner. 

le seul ou endroit où j’ai eu l’impression d’habiter. 

où j’ai l’impression d’habiter.

je chéris ce sentiment. 

je suis arrivée. 

il va falloir maintenant ne pas mourir c’est-à-dire s’abandonner c’est-à-dire émanciper le soleil de la durée rendre l’aile à la chair, retrouver le milieu d’avant la moitié.

la vie a toujours su ne pas mourir bien mieux que moi. 

il n’y a qu’à la laisser faire.

looper sa vie : éloge de la spirale

tout passe, tout change, c’est vrai. 

mais ce qui l’est aussi, c’est que tout revient, toujours. 

différemment certes, mais quand même, les choses reviennent. 

cette certitude m’est arrivée comme ça arrive souvent avec les certitudes, c’est-à-dire, avec une brutalité rassurante. 

tout se produit à l’intérieur d’une même spirale : nous commençons en son centre et plus nous avançons, plus le rayon s’évase, s’évaste.  

c’est en tout cas comme ça que je vois ma vie aujourd’hui : des choses se répètent mais cette répétition n’entrave en rien l’élargissement de mon horizon et de mon être dedans, tout simplement parce que ces choses s’incarnent dans un espace-temps toujours nouveau. 

alors, il faudrait corriger : les choses ne se répètent pas vraiment. 

on pourrait plutôt dire qu’elles varient. 

l’éternel retour n’existe pas.

ou en tout cas, à échelle humaine, il n’est pas tangible. 

en revanche, l’éternelle variation, elle, si. 

elle a la forme d’une spirale au sein de laquelle, malgré l’agrandissement de notre aire, nous retrouvons parfois les mêmes points, véhiculés par les mêmes droites. 

l’avantage, c’est que les quelques centimètres que nous avons acquis à tourner en rond, nous permettent, parfois, d’aborder ces droites et ces points autrement.   

*

il y a deux mois, j’ai animé une conférence sur la poésie soufie de Rûmi.

dans la spiritualité soufie, le motif de la spirale est omniprésent. 

il y a bien sûr la danse des derviches tourneurs qui font de leurs corps des spirales vivantes, mais aussi, plus généralement, l’idée selon laquelle l’âme doit retourner, au fil d’une progressive purification, vers le centre divin dont elle émane. 

dans la pensée soufie, Dieu est le centre de la spirale, l’origine de son mouvement expansif, et l’âme humaine, elle, doit opérer le mouvement inverse, un mouvement contractif, pour se rapprocher progressivement du cœur de la spirale. 

dans les deux cas, la spirale est création, vie, chemin. elle pulse et nous pulsons en son sein. 

*

cela fait aujourd’hui 20 ans que mon père a eu son accident. ce qui veut dire que dans 6 jours, nous fêterons les 20 ans de sa mort. 

je viens de finir le visionnage d’un documentaire sur une fille d’ici que je connais, et dont j’ai découvert, à travers ce film, qu’elle a perdu sa mère et son frère, tous les deux morts en Himalaya, à quelques 25 années d’intervalle. 

bien sûr, mes morts n’ont rien à voir avec l’Himalaya. 

mais en visionnant ce film, tout en ayant parfaitement conscience de la différence de nos expériences de deuil respectives (est-ce que deux expériences de deuil peuvent être autre chose que différentes ?), je me suis sentie très proche d’elle.

comme si nos spirales, par ces pertes, s’étaient touchées. 

je me souviens, à l’école, j’avais une amie qui avait elle aussi une famille très dysfonctionnelle. on se retrouvait à la récré et on parlait de nos « problèmes de famille ». c’est comme ça qu’on appelait nos vies infernales. ces discussions nous donnait, je crois, le sentiment d’une expérience partagée qui allait bien au-delà des singularités de nos situations et qui nous permettaient de nous sentir moins seules à vivre nos lignes tordues.

là aussi, les spirales se touchaient. 

quand deux spirales se touchent dans ces circonstances, ça peut donner quelque chose ça : 

comme on le voit ici, la spirale s’emmêle à une autre et les chemins s’imbriquent.

parfois, en revanche, ça se passe plus sobrement comme ça : 

les spirales se touchent, se reconnaissent, mais continuent selon un axe qui leur est propre et qui n’implique plus l’autre spirale, une fois celle-ci touchée. 

évidemment, on ne sait pas à l’avance quelle imbrication va générer le croisement d’une autre spirale. 

aussi, ce n’est pas qu’une histoire de morts et de drames. on peut rencontrer une spirale à d’autres occasions. des occasions joyeuses par exemple. 

il arrive aussi parfois que deux spirales se croisent à des moments distincts de leurs parcours et qu’elles se mettent à tourner ensemble. dès leur rencontre, les spirales s’emmêlent et se suivent parce que leurs axes étaient comme frères, faits pour s’entendre.

alors ça donne ça :  

pour comprendre toutes les relations qui nous composent, il faudrait dessiner autant de spirales que de gens que nous avons croisé dans nos vies et voir comment ces rencontres ont modifié le parcours de nos spirales.

parce que oui, même si je les ai représentées plutôt proportionnelles, les spirales (les miennes, pas les mathématiques) ne le sont pas. leur rayon peut subitement s’agrandir ou se resserrer. 

comme elles, notre évolution n’est jamais proportionnelle.

elle fait un peu ça : 

*

en faisant ces schémas et en pensant ma vie spiralique croisant d’autres vies spiraliques, je sens forcément l’influence d’Une brève histoire des lignes de Tim Ingold que j’ai lu récemment. 

Ingold propose dans cet ouvrage une anthropologie des lignes : en brassant aussi bien l’histoire de la lecture que l’étude du paysage, en passant par les tissages amérindiens ou les partitions de Janáček, il entend montrer que « toute chose est un parlement de lignes », c’est-à-dire le résultat d’un maillage, un mélange d’un ensemble de lignes aux origines et aux horizons différents. 

il nous dit : autrefois, les lignes étaient libres. elles allaient au rythme d’une promenade. légères, parfois imprévisibles. malheureusement pour nous, la modernité s’est caractérisée par la linéarisation des lignes : de lignes actives et libres, nous sommes passés à des lignes pressées et droites. 

la ligne a cessé de se promener pour aller seulement d’un point à un autre – comme nous. 

elle s’est détachée du mouvement qui l’a vu naître autant que nous nous sommes détachés de l’espace qui pourtant nous entoure : peu à peu, nous avons cessé de participer au monde.

au mieux, nous le traversons. au pire, nous l’occupons. 

mais dans les deux cas : nous avons perdu le lien intime avec nos milieux. nous nous sommes cloisonnés.

les lignes se sont tendues, les frontières dressées. 

et entre deux droites, il n’est plus resté que des centres, vides. 

résultat, à l’heure de notre post-modernité, nous n’allons plus d’un point à un autre, mais d’une rupture à une autre. en pensant connecter les espaces, nous les avons vidé de leur substance complexe et multiple.

et la ligne, à force de tension, s’est rompue.  

dans Les Potentiels du temps, Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantua Quirós, cherchent à « reconstruire des futurs, dans une époque hantée par des idéologies de fin du monde ». 

pour cela, ils s’entourent d’un concept : la pensée potentielle. 

la pensée potentielle c’est la réponse à nos présents tristes, étroits, « la forme qu’a prise en nous l’impatience de la métamorphose ». 

elle veut évaster le réel, l’ouvrir à ce qui pourrait. 

c’est un principe d’expansion. 

un souffle qui émane non pas de Dieu mais de la ruine du temps.

face à l’échec de nos grands récits, du grand soir qui ne vient pas et d’une happy end révolutionnaire rachetée par Netflix, elle est une invitation à cesser d’attendre, à « se réjouir de ce qui est sans but défini », à se rendre disponible à « tout ce qui est à naître, tout ce qui veut advenir ». 

elle n’est pas trajectoire, mais disponibilité.

avec elle, la seule chose à achever, c’est l’achèvement lui-même. 

elle reconstruit la ligne en détruisant son terme.

*

une note datant de l’automne 2022 me revient à l’esprit. 

elle avait pour titre : « s’évader du plan d’évasion ».  

j’y parlais de mon obsession pour Solénoïde (et amusée, je pense aujourd’hui au fait qu’un solénoïde désigne une bobine de fil électrique, en forme de spirale…) et de nos obsessions communes, au narrateur et à moi, relatives à la « conspiration de la réalité », au sens de l’existence. 

sept mois après ma lecture, je comprenais enfin, qu’à propos de toutes ces questions : 

« il n’y a pas de réponse. il n’y en aura jamais. ni même que d’évasion. la seule issue est de s’évader de la volonté de s’évader. s’évader du plan d’évasion. »

on pourrait croire qu’aujourd’hui j’en arrive au même point. 

c’est presque vrai. 

tout ça se passe au sein de la même spirale. 

mais le point d’où je regarde aujourd’hui le plan d’évasion est plus éloigné. 

depuis, mon rayon s’est évasté. 

au plan d’évasion, j’ajoute désormais l’achèvement.

je ne veux plus m’évader, je ne veux plus achever.

j’apprends de mieux en mieux à tourner.

*

dans sa Brève histoire des lignes, Ingold évoque différents types de lignes. 

je retiens les deux principales : le fil et la trace. 

il y a fil quand il y a création d’une matière dans l’espace. 

il y a trace quand il y a inscription d’une marque sur une surface.  

ces deux types de lignes se croisent, et surtout, peuvent s’interchanger, se devenir.

par exemple, un sentier soudain interrompu par un précipice, va nécessiter le recours à un pont ou à une corde pour pouvoir être poursuivi : la trace a besoin d’être changée en fil pour pouvoir continuer à être. 

je retiens : pour surmonter certaines aspérités, il faut être capable de créer sa propre ligne, c’est-à-dire son fil.

la fin de la trace n’existe que si tous les recours de lignes ont été envisagés – cela est impossible. 

*

je viens de me blesser. 

une nouvelle fois. 

ça annonce un nouvel été avec une cheville qui me regarde et me dit : « ça va être compliqué ». 

je repense à l’été 2023. 

les deux chevilles foulées et l’été à pleurer et à enchaîner les tristes fêtes.

et une note aussi qui en parlait, réminiscence que j’observe d’un nouveau point de ma spirale.

elle s’appelait : « en moins : un mois et deux chevilles ». 

j’y parlais de l’Eternel Retour, de ma double entorse, de l’horizontalité liquide dans laquelle elle m’avait plongée. 

c’était pas joyeux. 

je me console aujourd’hui, forte de ma nouvelle philosophie spiralique : l’avantage de vivre les choses deux fois c’est qu’on peut les vivre autrement la deuxième fois. 

au début de cette note, à propos de la répétition des droites et des points au sein de la spirale, j’écrivais : 

« les quelques centimètres que nous avons acquis à tourner en rond, nous permettent, parfois, d’aborder ces droites et ces points autrement. ». 

pour vous qui lisez, ces mots sont très récents. mais pour moi, ça fait deux semaines que j’ai écrit ces mots. 

et aujourd’hui, avec mon pied bleu et mes souvenirs de l’été liquéfié de 2023, ils prennent une autre tournure. 

ils me rappellent qu’il est impossible d’épuiser tous les recours de lignes et qu’il est possible cette fois, parce que j’ai suffisamment tourné en rond, perdu et appris, de me créer un fil, solide et léger, pour retrouver rapidement ma trace. 

c’est peut-être aussi un peu Ingold qui me le dit. 

mes figures imaginaires se liguent pour me dire ce dont j’ai du mal à me persuader : « mais si, ça va aller ». 

*

dernièrement j’ai lu deux recueils dont la composition reposaient sur un principe spiralique, c’est-à-dire, sur une progression faite d’échos et de répétitions. 

à part ce point, ces deux recueils n’ont pas grand chose à voir. 

il s’agit de L’apocalyse arabe d’Etel Adnan et de Tout disparaîtra de Christophe Manon. 

*

inspiré par les sièges et les massacres menés par les phalangistes sur les Palestiniens des camps de la Quarantaine et de Tell Zaatar, et plus généralement par le début de la guerre civile libanaise, L’Apocalypse arabe dit la catastrophe en même temps qu’elle lui donne forme. 

le chaos y est total, s’infiltre dans la page et s’incarne en des formes qui suspendent le cri – pour mieux crier encore. 

sur une cinquantaine de pages, le soleil, affublé de tous les qualificatifs, incarne la force destructrice du monde et de ses hommes. 

le soleil broie, dévore, viole. 

c’est un soleil de guerre, un soleil génocidaire. 

*
seule sa fin, quand « il aura parcouru son chemin multimillénaire », qu’il « éteindra les dieux les anges et les hommes » et alors « s’éteindra à son tour au milieu de ses filles », permet d’envisager la sortie de sa boucle meurtrière. 

comme si la spirale, de s’être tant roulée sur elle-même, parvenait enfin à générer une nouvelle direction à son cours : « la NUIT ».

cette nuit qui ouvre sur « le savoir l’amour et la paix », derniers mots du recueil, inespérés après tout ce qui les ont précédés. 

sous forme de schéma, ça pourrait donner ça : 

*

Tout disparaîtra de Christophe Manon, tourne quant à lui autour de la stupeur d’être au monde alors que le simple fait d’être est tellement précaire, tellement fragile. 

il dit l’amour à partir d’un regard funèbre : il voit le corps aimé à partir de sa fin, de sa disparition déjà dessinée. 

nous y vivons dans un rêve qui se passe dans la brume, où le souvenir s’habille d’oubli. nous avons beau tout faire pour protéger ses contours, un jour, sans que l’on sache pourquoi : il ne reste plus rien. 

il y avait des promesses, caresser l’espoir que les choses puissent durer, mais très vite, il y a eu la conscience, et le recueil, par son titre s’achève : « tout disparaîtra ».

sous forme de schéma, ça ferait quelque chose comme ça : 

*

même s’ils n’ont rien en commun, ces deux recueils nous dessinent peut-être les deux voies qui s’offrent à nous une fois que la spirale s’arrête : d’un côté autre chose, d’un côté rien. 

pour découvrir lequel a raison, il faudra que la spirale s’arrête. 

et pour ça, je ne suis pas pressée. 

je dois encore tourner.

je veux encore tourner.

j’apprends à tourner.

j’arrive à regarder le trou. 

j’en ai presque plus peur. 

j’ai mis de l’eau autour.  

quand ça s’agite, ça forme un petit vortex.

mes pensées s’y amassent. 

je les regarde faire. je les regarde fondre. 

les pensées disparaissent.

avant, je tombais avec elles. 

je préférais tomber qu’observer sans rien faire quelque chose disparaître.  

avant, j’avais peur du trou. 

parfois, je me sens vide depuis que j’existe.

ça m’arrive toujours. 

mais au moins, je n’ai plus peur du trou. 

autour, j’ai dessiné une spirale. 

mes pensées s’y amassent. 

je les regarde faire. je les regarde fondre. 

les pensées disparaissent.

par-delà

le plus dur c’est le premier pas. ou tout ce qui y ressemble. même à flanc de falaise. en fait : surtout à flanc de falaise. appuyer fermement sur la pointe de son pied et croire que le reste du corps suivra. s’élancer vers le haut, toujours sur un souffle expiré.

alors, j’expire et j’essaie de me dire qu’amorcer cette note peut ressembler à ce geste qui repose pour beaucoup sur le fait d’y croire et surtout d’expirer.

*

je relis rapidement ma note du mois passé. elle me semble étrangement à des années lumières d’aujourd’hui.

quelque chose pourtant, au loin, ou plutôt, du loin, résonne : l’idée selon laquelle la destination est un mouvement et non un lieu.

*

c’est en lisant Communion de bell hooks, que j’ai réussi à enfin me mettre à écrire cette note.

si j’ai tardé, c’est aussi parce qu’il y a plusieurs choses que j’ai envie d’aborder mais que je n’ai ni le temps ni l’énergie, en ce moment, de m’y consacrer.


alors, une nouvelle fois j’expire et j’essaie de me dire que la seule chose qui importe c’est d’y croire et que si j’échoue en chemin, eh bien quoi ?

rien.

rien qu’une petite chute.

*

bref, toute cette histoire de destination-mouvement dont je parlais la dernière fois, fait écho aujourd’hui avec ce que dit bell hooks de l’amour dans Communion : l’amour y est dépeint comme un point de départ, et non comme une ligne d’arrivée. il est vu comme ce qui permet d’amorcer la conquête de sa liberté, bien plus que comme un état d’achèvement, incarné par exemple dans une relation amoureuse.

pour le dire plus simplement, avec cette vision, trouver l’amour ce n’est jamais trouver quelqu’un-e à aimer / qui nous aime, mais toujours commencer à se regarder soi, avec amour.

*

dans un passage où bell hooks évoque les contradictions qu’elle éprouvait étudiante entre ses velléités d’indépendance et la recherche inconsciente d’un conformisme relationnel, elle écrit :

« j’avais le courage de me débattre, mais pas de me détacher ».

autrement dit : de questionner ses relations à l’aune de ses valeurs mais pas d‘arrêter de s’y soumettre.

*

j’aimerais me dire qu’aujourd’hui moi aussi j’ai le courage de me détacher et plus seulement de me débattre.

mais de quoi au juste ?

de quoi suis-je vraiment capable de me détacher ?

*

récemment, j’ai aussi relu Les Argonautes de Maggie Nelson.

et là aussi, une phrase : « Je sens que je peux tout te donner sans me perdre moi-même ».

et toujours le même espoir : c’est là où j’en suis aujourd’hui.

même si, toujours en creux, la même question : est-ce vraiment le cas ?

*

j’ai aussi lu récemment Un carré de poussière, le nouveau recueil d’Olivia Tapiero. mais c’est vers Rien du tout que je suis retournée chercher un semblant de réponse.

j’ai beaucoup aimé Un carré de poussière mais Rien du tout m’apparaissait plus adapté pour m’aider à méditer sur la dépendance, et sur ce qui me semble l’initier, en tout cas chez moi : ce trou à l’intérieur qui ne pense qu’à avaler ce qui l’entoure, de façon compulsive, chercher à se remplir pour oublier la béance originelle.

c’est pour ça Rien du tout. car je m’en souviens comme d’un recueil placé sous le signe de la cavité, du trou noir, de l’oursin et du manque.


ainsi son ouverture : « L’orifice premier s’ouvre au monde : œil, fleur, cri. L’anémone de mer, la valve du cœur. Une faille de lumière dans le vide galactique. ».

je relis les poèmes dont j’avais corné les pages jusqu’à tomber sur un extrait de celui-ci, en me demandant comment j’ai pu le laisser là, au milieu des pages cornées, l’air de rien, alors qu’il contient tout ce que j’ai l’impression d’avoir cherché à dire, de notes en notes, depuis des mois.

le voici.

prenez le temps de le lire.

« La séparation des corps est une blessure première qui est une condition de survie. Je reviens à toi, presse ma paume contre la tienne, comme pour confirmer une distance infranchissable. J’ôte les couches, parviens à la brisure qui nous traverse, celle qui marque la terre que je quitte, les manques à partir desquels j’apprends à aimer. Nous sommes des vies empruntées à des torrents qui nous débordent et si je m’approche de toi, c’est pour rejouer cette séparation qui est la preuve de toute vie. Je cherche le moment sacré où l’être déchire la membrane qui le protégeait du monde, celui où les cellules s’arrachent les unes aux autres. Quitte à devenir ta maladie auto-immunitaire, ton parasite en symbiose : un ravage sur mesure, plus dangereux encore qu’un corps étranger. J’arrive à ma monstruosité. Je n’attends plus que tu me reconnaisses. ».

“je n’attends plus que tu me reconnaisses”.

non, cette fois c’est sûr, ce n’est pas là où j’en suis.

et pourtant, il y a là comme un chemin.

accepter la frontière entre moi et le monde, entre moi et l’autre. et pourtant sans cesse vouloir la franchir, l’annihiler.

se reconnaître dans ce geste.

ne plus attendre que tu me reconnaisses.

*

dans Les Argonautes, Maggie Nelson dialogue avec différents travaux.

par exemple avec On Kindness d’Adam Philips et de Barbara Taylor, dont un extrait retient mon attention.

il dit :

« Un soi sans attachements compatissants relève de la fiction ou de la démence. [Pourtant] la dépendance est méprisée, même dans les relations intimes, comme si elle était incompatible avec l’autonomie, alors qu’elle est la seule chose qui la rend possible. ».

*

il est difficile de se reconnaître dans un geste qui nous excède. qui contredit les limites de notre autonomie.

Maggie Nelson dans un autre passage fait référence aux travaux de Kaja Silverman relatifs à la stratégie déployée par l’enfant lorsqu’il découvre la relativité de la protection de sa mère :

« Selon Kaja Silverman, dès que l’enfant reconnaît que la mère ne peut pas le protéger de tout le mal, que son lait – littéralement ou métaphoriquement – ne règle pas tous les problèmes, il recourt à un dieu paternel. Comme la mère humaine se révèle être une entité séparée, finie, elle le déçoit profondément. Dans sa colère face à la finitude maternelle, l’enfant se tourne vers un patriarche tout-puissant – Dieu – qui, par définition, ne laisse jamais tomber personne. ».

à ce propos, Kaja Silverman écrit :

« La tâche incroyablement difficile impartie à la première personne à prendre soin de l’enfant par la culture, mais aussi simplement par le fait d’Être, est de le guider vers la relationalité en lui répétant encore et encore, d’une multitude de façons, ce que la mort en viendrait autrement à lui apprendre: ‘C’est là que tu finis et que les autres commencent.’ Malheureusement, cette leçon ‘prend’ rarement et coûte généralement beaucoup à la mère qui la donne. La plupart des enfants répondent à la satisfaction partielle de leurs demandes par une colère extrême, une colère qui s’enracine dans la croyance que la mère retient quelque chose qu’il serait en son pouvoir de prodiguer. ».

je repense à mes recherches des deux dernières années et aux poèmes qui en résultent et qui composent tout à part demain, ce qui m’est apparu comme mon recueil « de l’amour ».

et d’un côté comme de l’autre, sans qu’ils parlent directement de ça, ces deux passages me renvoient à la façon dont le mythe hétéro-patriarcal a fait de la figure de l’amoureux ce Dieu tout-puissant censé tout nous donner et surtout, de tout nous sauver.

c’est à lui que revient la mission de pallier “la blessure première”, le manque originel qui est en fait, je le découvre aujourd’hui, une colère déguisée, dirigée contre la mère, cette mère humaine, trop humaine, la première à nous avoir fait éprouver « la séparation des corps ».

*

car oui : « tout commence par la perte des eaux », nous dit Ananda Devi dès le premier vers de Danser sur tes braises, un recueil dédié à sa mère.

elle y parle du travail étrange d’être mère et d’être fille dans un monde – la suite c’est moi qui l’y vois – fait par les pères pour les fils.

la frustration originelle est ici inversée : elle devient celle de la mère qui voit lentement l’enfant s’éloigner, condamné à oublier ces premières années où la mère était tout, ou en tout cas : assez.

tout commence par la perte des eaux, et à partir de là, « chaque instant est un adieu » car « dès la naissance, la vie est une exploration de la perte ».

il n’y a rien à faire contre ça.

rappelez-vous, c’était déjà dans le poème d’Olivia : « Nous sommes des vies empruntées à des torrents qui nous débordent et si je m’approche de toi, c’est pour rejouer cette séparation qui est la preuve de toute vie. ».

*

mais plus j’approche de cette idée, plus je me dis que c’est là qu’il faut faire attention : car de quelle perte parle-t-on, de quelle séparation ?

en tant que femmes, nous avons tellement appris à perdre que nous avons oublié que si la perte était constitutive de l’existence, il y avait aussi des modes d’être qui l’encourageait, qui nous l’y associaient.

il y a la perte et il y a l’impossibilité de gagner.

ces deux choses sont différentes.

toujours dans Danser sur tes braises, Ananda Devi écrit : « vous avez toutes compris que, parfois, les femmes remplissent tous leurs devoirs, sauf ceux qu’elles se doivent à elles-mêmes. ».

*

les devoirs envers soi, c’est-à-dire, d’abord, le devoir de s’aimer, de prendre soin de soi avant de demander tout ça à l’autre, cet autre qui n’est ni Dieu, ni mère, mais si souvent simplement enfant gâté.

bell hooks écrit :

« Le patriarcat fait de l’amour de soi une affaire risquée pour les femmes. Nous gagnons davantage à agir comme de pauvres petites choses dépendantes et en manque d’affection. Une femme qui n’apprend pas en premier lieu à satisfaire son besoin psychologique d’acceptation agira toujours selon ce que lui dicte le manque. Cet état psychologique la rendra vulnérable et la mènera à des relations malsaines. Ce n’est pas sans risque, mais si nous nous aimons, notre sentiment de plénitude et notre assurance grandissante nous permettent de tenir le cap quand nous sommes rejetées ou punies pour avoir refusé de nous conformer aux règles du jeu sexistes.
Les thérapies et les livres de développement personnel ont tendance à nous faire croire que les actes d’amour-propre rendront nos vies meilleures et plus heureuses. II est donc particulièrement déroutant pour nous de nous retrouver face à l’hostilité des autres quand nous choisissons d’apprendre à nous aimer.
».

*

Un carré de poussière d’Olivia Tapiero s’en prend à certaines des origines du mal(e). de cette pensée froide et rationnelle à l’origine de ce « système où une phrase prononcée par un homme quelconque vaudrait toujours plus qu’une chair vivante ».

tout cela n’arrive pas sans rien, ni de nulle part.

il y a des forces qui jouent contre nous et que nous pensons nôtres, et ainsi, que nous faisons nous.

« Accoutumés que nous sommes à notre disparition, nous rejouons les lieux qui nous annihilent, nous retrouvons toujours les mêmes silhouettes sur les murs. ».

*

dans l’un des poèmes de ses Vingt et poèmes d’amour, le septième plus exactement, Adrienne Rich, écrit :

« Et comment ai-je utilisé les rivières, comment ai-je utilisé les guerres
pour éviter d’écrire sur la pire chose au monde –
non pas les crimes des autres, ni même notre propre mort,
mais notre incapacité à vouloir notre liberté avec suffisamment de passion
pour que les ormes contaminés, les rivières malades, les massacres semblent
de simples emblèmes de cette profanation de nous-mêmes ?
».

c’est une autre façon de le dire.

*

cette note s’est détachée de ce qui est censé m’occuper pour mon troisième recueil (le territoire ? les façons d’habiter ? l’exploitation ? la destination ?) mais il faut croire qu’il y a des sujets auquel on revient sans arrêt.

c’est pas grave.

Maggie Nelson conclue les Argonautes ainsi :

« Mais peu importe ce que je suis, ou ce que je suis devenue depuis, je sais maintenant que l’insaisissabilité n’est pas tout. Je sais maintenant que l’art savant de la dérobade a ses propres limites, ses façons d’inhiber certaines formes de plaisir ou de bonheur. Le plaisir de maintenir. Le plaisir de l’insistance, de la persistance. Le plaisir de l’obligation, le plaisir de la dépendance.
Les plaisirs de la dévotion ordinaire. Le plaisir de reconnaître que l’on doit peut-être retraverser les mêmes révélations, prendre les mêmes notes dans la marge, retourner aux mêmes thèmes dans son travail, réapprendre les mêmes vérités émotionnelles, écrire le même livre encore et encore, pas parce qu’on est stupide ou obstinée ou incapable de changement, mais parce que de tels retours composent une vie.
»

*

un poème que j’ai collé avec un numéro du magazine Capital finit sur ces vers :

« je n’ai rien à transmettre
à peine le désir d’espérer encore
une sœur minimale

une présence au-delà de la perte ».

c’était bien sûr avant d’écrire sur tout ça mais comme souvent mes vers m’ont anticipée.

c’est rassurant.

la divination est toujours d’actualité.

et le premier poème de ce troisième recueil a été collé.

il dit l’aliénation et la désolation.

comme un crachat qui me réconcilie avec le sol.

croire au processus.

si on avance pour de vrai, on va vers l’avant dans les deux sens du terme.

pour le dire plus simplement : on s’étend, on se propage.

bien sûr, en mauvaise herbe seulement.

on pullule, sans jamais savoir dans quel sens, ni pour quelle raison.

*

je voulais initialement écrire sur la dépendance parce que ces derniers temps, voilà, beaucoup. mais très vite, je suis retrouvée à écrire sur la mère et à écrire sur l’amour. c’est peut-être une question d’habitude.

je vis cette note comme un échec sans trop savoir pourquoi. comme si je m’attendais à des réponses, ou pire : à une solution. comme si j’avais des choses à dire que je n’avais pas dit. ou en fait, simplement, comme si j’étais face au piège de ces confessions toujours horriblement dialectiques que je déploie ici.

pendant que dans ma vie, toutes les choses reprennent toujours les mêmes places, dans mes notes, je crois que je cherche le moyen de créer un mouvement, quelque chose, n’importe quoi, qui me permette pour une fois d’inventer de nouvelles « silhouettes sur les murs » et par-là de me créer, autre.

comme si j’avais toujours besoin de me quitter.

la dialectique est menteuse, et pourtant, elle suinte de chacun des tiroirs de mon esprit.

c’est peut-être par là qu’il faut commencer.

arrêter de vouloir toujours aller par-delà.

apprendre à demeurer.

même dans ce qui est sale.

« écrire le même livre encore et encore ».

destination finale

cette note aura la forme d’une insomnie. 

une insomnie qui a duré un mois. 

*

il est 2 heures du matin. 

la douleur me réveille et peu à peu s’emmêle avec la conversation que j’ai eue avant de m’endormir. 

ça disait : 

« mais qu’est-ce qu’on recherche à travers ça ? 
_ la fin de l’histoire, finir par arriver au port. on ne peut pas faire que voyager. ». 

je sais. c’est pour ça que j’ai décidé d’habiter à nouveau quelque part. 

de là à penser que quelque part peut être port, c’est encore difficile. 

je ne sais même pas si le lieu existe. 

quand je demande à Chat GPT, il ne comprend pas la question. 

moi-même je ne la comprends pas. 

il est maintenant 3 heures et la douleur explose et je vois bien que le problème c’est la possibilité de la destination : je n’y crois pas. 

est-ce qu’on arrive quelque part ? 

ou est-ce que toujours seulement on passe, on flotte ? 

*

la nuit continue à s’étendre et je convoque dans mon esprit les pensées amies, celles qui m’ont aidée, plus jeune, à domestiquer l’angoisse, à l’amaigrir. 

ainsi celle de Jankélévitch. 

il y a chez lui quelque chose qui me touche, comme la sagesse d’un vieil homme. peut-être parce que c’est comme ça qu’il s’impose dans mon esprit. en vieil homme. c’est probablement à cause des photos que je connais de lui. en tout cas, quoi qu’il en soit, il y a chez lui cette tempérance qui, parce qu’elle est aux antipodes de mon mode d’être, me fait du bien, me montre une autre voie. 

dans L’Aventure, l’ennui et le sérieux, il étudie ces trois modalités d’être au temps, ces trois façons de s’y projeter, sans jamais n’en privilégier aucune : toutes ont leur importance, toutes sont essentielles – la vie ne peut pas qu’être aventure, pas qu’être ennui, pas qu’être sérieux, il faut des trois pour être. 

ce qui importe, c’est la dialectique entre chacune. 

finalement comme d’habitude, c’est l’équilibre. 

et peut-être désormais dans le vocabulaire que je cherche à saisir, c’est la destination.  

que l’aventure soit une île où en secret aimer Circé et que le sérieux nous fasse reprendre la mer. 

qu’il y ait toujours cette certitude profondément ancré en nous qu’il existe un endroit où nous pouvons être chez nous et que cet endroit est parfois une ville, parfois une forêt, parfois une maison, parfois une personne – ou parfois plusieurs. 

que même si l’on nous propose l’immortalité et que Calypso est d’une beauté divine, il faut quand même aller, prendre le risque de vexer les dieux, pour retourner dans un lieu où l’on a peut-être été oublié et où l’on va probablement rapidement s’ennuyer.  

mais où il faut aller. 

« parce qu’on ne peut pas faire que voyager. »  

*

bien sûr, je divague. 

je ne suis pas Ulysse et je n’ai même pas d’Ithaque. 

quand j’étais enfant, j’ai beaucoup déménagé. c’est une habitude que j’ai repris dès que j’ai eu mes premiers appartements. 

j’ai loué en dix ans plus de dix appartements et j’ai vécu dans au moins autant d’habitats aux contrats moins formels, dans les périodes intermédiaires, entre deux vraies locations. 

ça fait beaucoup. 

et pourtant, au milieu de tout ces mouvements erratiques – ils l’étaient la plupart du temps – il y a un endroit qui m’est apparu comme un chez-moi possible, au coeur même de mon effondrement :  c’est ici, dans cette vallée qui ressemble si souvent à un parc d’attractions, où j’avais vécu seulement deux ans avant d’y retourner. 

j’y suis arrivée comme j’y étais venue la première fois : en « fleur fanée » (l’expression est d’un ami chez qui j’ai vécu il y a trois mois) et me voici aujourd’hui, reprise dans le tourbillon des manèges de l’ici, de la nuit, du dehors – en somme : de l’aventure.

j’ai écrit sur instagram récemment : « je vais mieux, j’ai des cernes à nouveau. ». ça résume bien l’équation du moment, entre l’intensité avec laquelle les jours et les nuits s’enchainent et la sensation de ma joie retrouvée. 

ce n’est plus comme autrefois. 

pour le moment, dans mes cernes, il y a ma joie et ces nuits à pleurer de rire ou à aimer la terre entière et ces matins qui suivent, à rester au lit, jusqu’à s’en faire exploser le coeur ; il y a le stress des lectures publiques et de mon rêve qui se réalise ; et aussi bien sûr, il y a le plaisir insoupçonné que je prends à avoir un emploi qui me plait. 

comme si tout cicatrisait. comme si toute la place était pour moi. comme si « rien » ce n’était plus ma vie mais c’était simplement « rien » et que ma vie était ma vie. 

oui j’ai refleuri. 

ça a été beaucoup plus facile que prévu : j’avais les dieux de mon côté et le vent dans le dos. 

il y a des jours où j’éprouve une joie que j’ai l’impression de n’avoir jamais ressenti. une paix qui m’ancre très profondément, mais sans savoir dans quoi. 

c’est peut-être une forme de sérieux, peut-être. je sens que certaines conditions présentes m’enracinent dans ma propre existence, me permettent d’accéder à un sentiment jusqu’alors inconnu. peut-être quelque chose de l’ordre de la reconnaissance, peut-être. 

par exemple, l’autre soir je lisais des extraits des Branches des autres, lors du lancement de la collection dans laquelle le recueil a été publié, à la librairie L’Atelier, à Paris. il y avait bien sûr Nico dans le public, à qui j’envoyais, il y a quatre ans maintenant, les poèmes au rythme où je les écrivais. et, pendant que je lisais, un très court instant, comme une fraction de seconde, je me suis revue sur l’un des bureaux où j’ai écrit le poème que je lisais et j’ai eu l’exacte sensation du chemin parcouru – de la nécessité de m’exorciser, que je ressentais au moment où j’ai commencé ce livre, jusqu’à l’écoute attentive d’un public parisien. 

la sensation du chemin parcouru. 

évidemment, en sortant, j’exultais. j’exultais parce que j’hallucinais. j’hallucinais que ça m’arrive. que ça m’arrive à moi. 

qu’une dépression se soit faite livre. et que ce livre devienne moments. et ces moments, fierté. et cette fierté, joie. et cette joie, confiance – soit l’état contraire à celui qui l’a rendu possible.  

en fait, si les sensations que j’éprouve me paraissent inédites, c’est parce qu’elles sont pour la première fois le fruit d’un accomplissement, de quelque chose qui s’est longtemps nourri d’ombre, longtemps et intensément, pour finalement se muer en lumière. c’est cette phrase de Bachelard dans la Psychanalyse du feu : « alors le feu qui nous brulait, soudain nous éclaire. ». 

un poème après l’autre, j’ai cru à ce livre et ce livre, quatre ans plus tard, a fini par naître. 

tout ça est bien sûr extrêmement relatif et n’a de sens qu’à l’échelle de ma vie, mais pour moi, c’est un petit événement : pour la première fois, j’ai cru à la destination, et j’ai continué à garder mon cap, malgré les pauses insulaires, les sirènes et les noyades, j’ai cru à la destination, peut-être sans me l’avouer, mais force est d’admettre, que ça à fonctionner – même si encore une fois, tout ça n’a de sens, qu’à l’échelle de ma vie. 

*

aussi, bien sûr, je n’ai le sentiment d’être arrivée nulle part. 

l’accomplissement dont je parle ici est plutôt la conscience que quelque chose s’est mis à bouger, s’est enclenché, m’a entraîné, de façon toujours hasardeuse et précaire, et que je me suis accrochée à la seule volonté d’aller. 

et c’est peut-être ça qui me permet de me réconcilier finalement, maintenant que j’y réfléchis parce que je ne dors pas, avec l’idée de destination : en fait, elle n’est pas un lieu, elle est un mouvement. 

en ce sens, je veux bien y croire. 

*

et c’est comme ça que je me suis mise à penser à l’utopie. 

notamment telle que la pense Walter Benjamin. 

j’en profite d’ailleurs pour faire une parenthèse : récemment est sorti destins critiques de Walter Benjamin, un livre collectif porté par le collectif volodia et édité par les éditions abrüpt. j’ai eu la chance d’y proposer un poème réalisé à partir du collage de l’introduction de Paris, capitale du XIXème siècle. c’est un livre qui comprend des propositions critiques, poétiques et artistiques de grande qualité, qui permettent d’aborder l’oeuvre de Benjamin sous l’angle de la contre-féérie. il est disponible à la commande ou en ligne gratuitement. 

Benjamin donc. 

qui fait de l’utopie non un objectif figé – où la destination serait un lieu – mais une force susceptible de suspendre le cours de l’Histoire pour le reconfigurer – la destination comme un mouvement, ici révolutionnaire. 

l’utopie est chez lui la possibilité d’un autre avenir que celui qui s’amène malgré nous, qui s’amène contre nous. 

ce n’est pas simplement un espace-temps auquel on accède, c’est tout ce qui le rend possible – presque, la possibilité elle-même. 

*

quand on était en voyage avec A., j’avais eu l’idée d’un spectacle, à mi-chemin du cirque et du théâtre, que je voulais écrire pour lui. 

ce spectacle était une critique d’un certain entre-soi que j’identifiais dans les territoires d’Ardèche où nous vivions alors et qui, en dépit de toutes ses bonnes volontés écologiques et sociales, n’en restait pas moins bien souvent apolitique, profondément contre-révolutionnaire malgré lui.  

ce spectacle devait mettre en scène un personnage idéaliste et naïf, à mi-chemin du Baron Perché de Calvino et du Quichotte de Cervantès, nous présentant le lieu de vie dans lequel il venait de s’installer, véritable havre de paix bien éloigné des préoccupations et des tourments du bas-monde grâce à une installation ingénieuse permettant aux habitant-es de vivre sur des fils en hauteur, en parfaite autonomie et sans aucun lien avec « le bas ». 

l’idée était que l’ébranlement progressif de la structure (mais je ne suis ni ingénieure, ni technicienne, ni circassienne, donc faute d’avoir le temps et les moyens pour réfléchir à celle-ci, j’ai délaissé ce projet), permette de questionner les limites de l’utopie telle qu’envisagée par le personnage de la pièce et de poser la question de sa porosité : même loin et même haut, est-il vraiment possible de faire fi du monde et d’échapper à son effondrement ? 

*

décidément, cette insomnie m’entraîne sur des sentiers éloignés, comme ici, au fin fond de la forêt d’araucarias dans laquelle est né ce spectacle avorté. 

mais tout ça fait sens : dans ce spectacle, c’était la clôture de l’utopie que je cherchais à malmener. son caractère figé, statique. 

en d’autres termes, c’était l’idée de destination comme lieu, plutôt que comme mouvement. 

nous y voilà. 

plus d’un an après. 

*

je perds mon fil mais tout ça est plutôt bon signe. 

je le rappelle : nous sommes ici au milieu d’une insomnie. 

les idées comme les lieux se télescopent. 

les temporalités aussi. 

Benjamin dit de l’utopie qu’elle n’est pas qu’un mouvement tendu vers l’avenir, mais aussi une façon de se ré-emparer du passé, de lui donner sens. en cela : elle est une forme de justice qui rend possible la réconciliation – car la seconde ne peut advenir sans la première. 

peut-être que c’est pour ça que me revient cette forêt. 

parce ce que je vis aujourd’hui donne un sens différent à ce qui a été. 

j’apprends à me réconcilier, je fais la paix. 

ce n’est plus renaître que je fais, c’est apprendre à avancer. 

*

dans « Une femme sur le fil, Olivia Rosenthal écrit : « Il est beaucoup plus facile de recommencer que de continuer ». 

c’est horriblement vrai. c’est pour ça que j’ai passé ma vingtaine à mourir pour pouvoir renaître. parce que m’était insupportable la perspective de simplement continuer, de me perpétuer. 

« Tomber, sur cette terre, signifie / se remettre à se lever. / C’est l’habitude », écritLeandro Calle dans Pays. 

et c’est peut-être aussi pour ça que j’éprouve la paix actuelle : pour la première fois peut-être, je n’ai plus envie de mourir à moi-même, j’ai le sentiment d’avoir atteint une forme d’ancrage qui me rend apte à me laisser pousser. 

je ne veux plus tomber ni me remettre à me lever : je veux m’accrocher, persévérer. 

*

et pourtant. 

pourtant bien sûr ce n’est pas si simple. 

je ressens certains jours le revers de cette paix qui est la peur, diffuse et lancinante, qui prend parfois toute la place. 

la peur que ça dérape. et que les masques tombent. 

que le temps me retrouve. 

il y a dans toute nouveauté, cet oubli que toujours je recherche, dans l’ivresse par exemple, cet allégement du poids de l’être. 

celui que m’a offert mon retour ici. et la parution du livre. et un nouvel amour. 

mais je sens que de plus en plus, je me rappelle. 

je me rappelle de mon nom et des failles de ses voyelles, et progressivement, je me persuade de mon monstre et me l’invente dans mes moindres gestes. 

les plaies ont beau cicatrisé, le problème, c’est qu’en-dessous d’elles, je découvre quelque chose que j’avais oublié : ma propre peau. 

et à nouveau, elle me fait peur.  

*

m’est revenue, en écrivant ces phrases, un vers de Pizarnik : 

« Étrange de me déshabituer / de l’heure où je suis née. ».

en reprenant le poème en entier, j’ai réalisé que j’avais oublié le vers qui le suivait : 

« Étrange de ne plus jouer / mon rôle de nouvelle venue. » 

ça fait bien longtemps qu’il n’est plus l’heure des présentations. 

ni avec le monde, ni avec moi-même. 

on se connaît tous très très bien. 

et pourtant, je ne comprends que trop cette étrangeté dont elle parle ici. 

peut-être d’ailleurs, que plus que la peur, c’est simplement cela que je ressens maintenant : l’étrangeté de ne plus jouer mon rôle de nouvelle venue, autrement dit de continuer plutôt que de recommencer. 

*

j’avais annoncé que cette note serait une insomnie. 

il est normal que sa forme soit circulaire. qu’elle tourne autour d’elle-même. 

c’est d’ailleurs ce qui m’a plu dans Une femme sur un fil

cet aveu selon laquelle l’écriture aurait la forme d’une spirale descendante : 

« Quelque chose de masqué doit à tout prix être découvert et à mesure que j’en approche cette chose-là s’éloigne. ». 

dans l’écriture comme dans la vie, souvent tourne en rond et pourtant on avance. les mots s’enchaînent comme les ans et on a beau se répéter encore et encore, parfois quelque chose se passe. 

la différence, peut-être, est que dans l’écriture plus qu’ailleurs dans la vie, on peut assumer de ne pas tant chercher des solutions que creuser nos problèmes.  

c’est ce que je fais ici. 

je tourne en rond, j’attends l’étincelle en creusant mes problèmes. 

aussi, si j’ai aimé Une femme sur le fil, c’est parce que moi aussi, je pratique le fil. pas dans sa version circassienne mais dans sa version sportive. un peu moins poétique que le vrai (?) funamislime, je fais de la slackline pour lentement m’initier à la highline. 

ça consiste aussi à marcher sur un fil (mais plus épais et plus souple que le fil de fer du cirque), suspendu à 30, 50, 100, 1000 mètres de hauteur, mais avec une longe nous rattrapant en cas de chute. 

c’est une pratique qui m’inspire beaucoup. 

dans mon carnet, j’écrivais à propos d’elle il y a quelques semaines : 

« soudain quelque chose se débloque ; d’avoir répété le même mouvement désespéré, encore et encore, et c’est l’éclat. le geste se fait avec un naturel insultant toutes les tentatives qui l’ont précédé et le corps alors en mouvement avance vers quelque chose de nouveau : au sein du vaste champ des possibles, un espace inconnu s’est ouvert, changeant à jamais la face du passé. ». 

*

tout ce qui m’arrive aujourd’hui donne sens a ce qui a déjà été bien plus qu’à ce qui va ou peut se passer. 

je ne me sens être arrivée nulle part en particulier et pourtant je me sens bien dans cet endroit intermédiaire entre nulle part et quelque part. 

je suis nulle part en particulier, mais je suis quelque part. 

 pas quelque part en particulier.

simplement quelque part. 

je me sens toujours aussi loin du lieu où semblent être arrivé-es mes ami-es capables de souscrire à des prêts, de faire des enfants, de répondre à ce qu’on attend de trentenaires diplômé-es, actif-ves, issu-es de classe moyenne. en somme : de s’installer, d’un point de vue économique et social. 

je ne crois toujours pas à cette destination pour moi et j’ai peur de n’y croire jamais. 

je n’ai jamais eu d’Ithaque. le problème vient peut-être de là. je n’ai jamais cru au port car je n’y ai jamais été. je suis née au milieu des vagues : celles des huit mers qui entourent les huit montagnes – la montagne centrale n’a pour moi jamais même existé. 

*

dans un vers de La Forêt barbelée, Gabrielle Filteau-Chiba écrit : « incapable de recoudre mes continents / j’épouse l’étoile ». 

c’est à peu près la où j’en suis. 

ça fait peut-être un mois que j’essaie de dormir. 

il serait temps de m’arrêter d’écrire et de commencer à répéter, pour me forcer à y croire : « j’épouse l’étoile » en y ajoutant : « l’écart et la suite », pour être réaliste mais quand même sereine. 

j’épouse l’étoile, l’écart et la suite. 

pour le reste, je m’abandonne aux dieux. 

je m’abandonne aux eaux. 

mourir en vie, ne pas mourir

c’est un petit bar qui n’a pas d’intérieur mais qu’une terrasse ; il est à l’extrémité d’un parking, à côté du chemin de fer qui monte au Montenvers. la vue sur les aiguilles et le massif est dégagée, magnifique. et le soleil, même s’il disparaît derrière les sommets vers 17h, y frappe plus longtemps qu’ailleurs. 

avec la bande, tous les dimanches on s’y retrouve. il fait souvent moins de zéro mais on l’oublie en quelques verres. on est ensemble, on danse sur des vinyles de dub et de reggae, on est censé faire que passer mais on finit généralement par rentrer chez nous un peu plus tard que prévu, souvent transi-es, souvent bourré-es, mais toujours heureux-euses de s’être retrouvé-es dans cet endroit un peu spécial. 

dimanche dernier c’était particulier. 

la soirée habituelle s’est transformée en hommage pour une personnalité de la vallée, ami de certain-es de la bande, emportée dans une avalanche. 

entre les rires et les bières, on parlait de ça, de ces morts sans fin, ces vies-amies désormais liées à la montagne à jamais, de la nécessité de vivre avec cette idée sans qu’elle nous ronge (même si moi je ne sais pas comment ils-elles font), et je me disais que cette soirée était à l’image d’un aspect assez particulier de la vallée : cette cohabitation perpétuelle de la vie et de la mort, et ce qui en découle, c’est-à-dire, cette façon de célébrer l’une dans l’autre au cours d’une fête intense, où les esprits s’élèvent autant qu’ils s’enfoncent et où les regards rivés vers les cimes disent autant « pourquoi » que « merci ».

c’est une manière communautaire de vivre la mort, qui tranche avec la façon dont elle se vit ailleurs, dont je l’ai vécue moi, avant. 

et une manière festive aussi. 

la fête pallie la perte et le vide qui la suit. 

un temps. 

dans ces moments, chacun-e se dilue dans le groupe et le groupe se dilue dans la fête ; les langues s’entrouvrent et il est possible d’entendre chez certain-es la question que personne n’ose assumer quand le soleil brille encore : « mais est-ce que tout ça a un sens ? ». 

*

au début, il y avait quelque chose de compensatoire dans ma façon de vouloir à tout prix rapprocher l’esprit de la poésie de celui de la montagne. 

enfin, plutôt : je me disais que cette volonté visait à justifier ma présence entre ces cimes, à dire : « ok je suis pas comme vous, mais si un peu quand même, moi aussi il y a une flamme qui brûle en moi et qui m’amène à regarder la mort dans les yeux. ». 

en réalité, avec du recul, je ne pense pas que cette intuition soit si éloignée de la vérité.

je crois qu’il y a entre la vocation poétique et l’appel de la montagne des choses qui sont très proches, qui sont par exemple cette façon sérieuse d’envisager l’exercice de sa liberté pour en faire quelque chose qui pour beaucoup paraît insensé, ou encore, peut-être, cette volonté ascensionniste qui reste pourtant en prises avec le sol qui l’a fondé, et qui, par cet ancrage, loin d’être close sur elle-même, éclabousse le monde, le contamine, le transforme de l’amener à ses limites, à ses frontières, à son absurde – cette même trace en forme de ligne de fuite. 

des gens font des choses qui paraissent tellement futiles que le monde en recule et que le monde en change. 

c’est ça la poésie, peut-être aussi ça la montagne. je sais pas. je suis pas sûre. il faut que j’en parle plus, il faut que j’en fasse plus. 

j’aimerais relire mes carnets qui datent de l’époque où je suis arrivée (février 2022) pour voir ce que j’en disais à l’époque, mais ils sont encore en Ardèche. 

en matière de notes, tout ce qu’il me reste de cette époque est ce que j’avais publié ici (c’est d’ailleurs à cette période que j’ai commencé à publier mes notes en ligne, comme si j’avais besoin au moment de ce que je vivais comme un déracinement (mais l’avais déjà été, enracinée ?) de m’ancrer quelque part, fusse dans un journal en ligne). 

il y a par exemple ce passage qui date de février 2023, un an donc après mon arrivée : 

« je me souviens qu’en arrivant ici, j’ai lu quelques-uns des classiques de la littérature de montagne. 

en découvrant ces récits, j’étais frappée d’y retrouver certaines des idées caractéristiques d’un type de littérature que je connaissais bien : les journaux d’écrivain(e)s.

j’y retrouvais, entre autres, l’idée d’une vocation devant laquelle la vie devait s’écraser (ici au sens littéral). d’une existence consacrée à regarder la mort dans les yeux. d’une pratique faussement insignifiante autour de laquelle axer son temps. 

Les Conquérants de l’inutile

c’est le titre d’un de ces livres mais ça pourrait être celui d’un manifeste d’avant-garde. ». 

en relisant ce passage, je me dis que d’une part, oui cette intuition n’était pas seulement compensatoire, elle parait juste, et qu’aussi, il y a peut-être en elle l’une des pistes à suivre pour aborder cette nouvelle recherche. 

la conquête de l’inutile. 

et ce qu’elle fait au monde.

que ce soit en poésie, en montagne, ou en n’importe quoi. 

tout ce qui permet de s’extraire de l’humain préfabriqué, adaptable et performant qu’on nous vend et qu’on nous veut. 

l’inutile.

*

dans Philosophie et poésie, María Zambrano distingue poésie et pensée en ce que la première, entre autres, serait une expérience de la chair.

selon elle, qui fait de la poésie pénètre sa condition de mortel-le non pour la dépasser (ceci est la tâche de la philosophie), mais pour la dire et donc pour la faire être. elle ne cherche à annihiler, ni la finitude ni même ce qui pourrait la précipiter : elle est aux services de l’ivresse, du délire, des passions et des contradictions. 

le-la poète est au milieu des choses, au coeur. c’est par l’intérieur qu’il-elle fusionne avec ce qui l’entoure : ce n’est pas l’Un qu’il-elle recherche (ça c’est la tâche de la philosophie) mais c’est le Tout, une expérience en forme de retrouvaille, de réconciliation. rien qu’on ne puisse posséder ni tenir dans ses mains. quelque chose comme s’abandonner dans l’horizon. 

« le poète est un enfant perdu parmi les choses ». il-elle « nage dans l’abondance, dans l’excès. (…) Perdu dans la richesse, aveugle dans la lumière. Pêcheur dans la grâce, vivant selon la chair et selon la charité. ».

il-elle ne cherche pas un chemin pour lui-elle seul-e mais pour tous-tes et chacun-e. son seul travail consiste à ouvrir des voies. 

rien d’autre. 

œuvrer pour ouvrir. 

il-elle est seul-e mais ce à quoi il-elle se dédie ne fait sens que parce que d’autres pourront l’y suivre et l’y rejoindre, et que dans cette communauté nouvellement créée, les choses qui auront été par la parole désignées, pourront être sauvées, au moins de l’oubli. 

la poésie est « le vertige de l’amour » quand la philosophie est « la vertige de la liberté ».

*

depuis mon retour imprévu dans la vallée, le 10 janvier, je ne l’avais pas quittée. ça faisait plus de 18 mois que je n’avais pas passé six semaines au même endroit. 

c’était reposant, je crois. et j’ai hâte d’y retourner, déjà. 

en attendant, me voici là, dans le plat pays où j’ai vécu pendant cette adolescence qui n’en finissait jamais, de mes 11 à 18 ans. 

en parcourant ces paysages infernaux de plaine péri-urbaine, où des champs sans vie sont grignotés par des lotissements sans âme, je comprends pourquoi j’ai passé toutes ces années ici à fuir l’ici, d’abord en fumant de l’herbe dès que j’ai eu pour ça un âge décent (14 ans ?), ensuite en m’enfermant dans mes études, et plus généralement dans ma tête, dans ce qui allait devenir plus tard, mon écriture, car il n’y avait rien en ces lieux qui évoquait la possibilité d’un ailleurs, d’autre chose que ce laid moyen, tristement banal, faussement rural, ce mélange de béton, de plastique et de glyphosate. 

heureusement, rapidement il y a eu Toulouse et ses rues qui m’emplissent toute entière aujourd’hui encore et ses ponts comme bâtis en ligne droite vers le ciel, Toulouse la belle, si belle que j’y revivrai un jour, c’est sûr, mais qui ne pouvait pas à elle toute seule rattraper le reste. 

j’ai grandi dans une région enlaidie par l’humain et l’idéal polluant et surgelé qu’on l’a forcé à accepter. et en cette fin d’hiver, les seules choses agréables à regarder, ce sont le ciel, le mimosa et le sourire de ma mère. je m’accroche à ces images pour ne pas trop questionner le fait d’être venue passer une semaine ici, alors que comme d’habitude j’ai peur d’y perdre toutes mes plumes. 

à priori, ça devrait vite passer. 

*

dans un article publié par Les Temps qui Restent, Judith Butler définit la « pleurabilité du vivant ».

la pleurabilité (grievability), c’est « le sentiment vivant de la possibilité de la perte », c’est-à-dire, la façon dont la perte de notre vie ou de celle d’autrui affecte notre sentiment d’être en vie.

critère déterminant pour penser la valeur de la vie, il devient possible 
à partir de ce concept de distinguer les vies qui sont jugées dignes d’être pleurées de celles qui ne le sont pas, et de montrer ainsi, l’inégalité face à ce qu’elle nomme « l’éligibilité au deuil » (il n’y a qu’à penser à la façon dont la plupart des médias français, depuis octobre 2023, traite les victimes palestiniennes pour voir ce que c’est cette histoire d’éligibilité au deuil). 

partant de là, penser la pleurabilité du vivant, c’est se poser la question du deuil climatique, de rendre pleurable tout ce qui meurt parce que l’humain en a décidé ainsi. il s’agit de pleurer la vie mais plus que ça, les conditions de la vie, et ainsi, de rendre pleurable l’avenir lui-même, transformé à jamais, disparu avant d’être né à cause de choix qui l’ont dépassé. 

et c’est là, que du concept, on passe à une forme d’éthique : penser la pleurabilité, notamment du vivant, c’est placer le soin, ou au moins la considération pour ce qui est, au cœur de notre expérience du monde, car à la fin « il ne s’agit pas seulement d’apprendre à pleurer un nouveau type de perte, mais d’arrêter de perdre et, dans ou à partir de cette rupture, de se demander quelles pourraient être les implications dans le champ politique de commencer par reconnaître les exigences d’une vie interdépendante. ».

je laisse infuser. je sens qu’il y a là une piste, même si pour le moment, je ne sais pas encore la suivre.

*

il est tard et mes larmes de rire ricochent dans les rues pendant que nous serrons des mains invisibles. les liens qui nous relient au centre de la nuit palpitent et pulsent : nous sommes de vertes étoiles savourant la paix de ceux qui ont cessé de chercher autre chose que l’oubli et l’instant, et que la vie nous tourne autour encore un peu. quand nous nous dansons, à l’intérieur des yeux, nous sommes heureux, nous sommes ensemble, au centre. 

ça faisait plus d’un an qu’on n’y avait pas erré comme ça la nuit, à se reconnaître dans des dorures patientes, à se dire que Toulouse était belle, si belle, et aussi « merci d’exister », l’air de rien le lendemain matin, parce que nous avons l’amitié pudique même si le sol partagé et le cœur plein. 

merci d’exister. 

ma semaine dans le sud finit sur cette soirée : elle est effectivement vite passée. 

*

je voulais intituler cette note « mourir en vie » en repensant à cette phrase de Lispector que j’adore et qui je crois vient d’Água Viva : « je veux mourir en vie ».

je trouvais qu’elle résumait bien cette proximité entre poésie et montagne – poésie étant ici presque plus un état qu’une pratique, quelque chose comme « la poésie vécue » dont parle Alain Jouffroy dans son Manifeste ; cette façon de vivre au contact des choses, dans une étreinte avec la vie qui ne refuse rien de ce qui est, de ce qui a été, et surtout de tout ce qui pourrait. 

et puis les jours passaient et ce lien ne me convainquait pas. je n’arrivais pas à conclure parce que quelque chose me manquait.

une idée claire et donc entraînante et donc créatrice. 

j’ai pensé, un temps, à l’idée de relief, qui aurait pu servir à embrasser cette même importance dans la pratique de la poésie et de la montagne de sortir du plat, du préfabriqué, de mettre de l’intensité là où on attend du normé. quelque chose comme ça. mais ça m’a paru rapidement, justement assez plat et peut-être aussi, un peu trop individualiste. je ne sais pas. mais quelque chose me gênait. 

il a fallu attendre aujourd’hui et la proximité de deux situations bien différentes mais qui m’ont permis de trouver mon idée, et à travers elle, les chemins qu’elle ouvrait. 

voici la première. 

j’allais au travail et j’ai croisé un ami qui vit dans le quartier. 

il m’a dit qu’il partait dans la journée en montagne pour tenter une ascension le lendemain. 

à voir son air concentré et à entendre son projet, j’ai bien vite compris à quel point l’ascension prévue était engagée et risquée. surtout, qu’il y partait seul.

honnêtement, je serrais les dents. je savais que mon inquiétude l’agacerait. pire, qu’elle pourrait ajouter de la peur à sa tension, et donc, du risque au risque. et je savais aussi, que sa décision était prise. ou alors, c’est seulement ce que je me raconte maintenant, en écrivant ces phrases, pendant qu’il dort ou essaie de dormir, quelque part là-haut, en pensant à demain. 

quoi qu’il en soit, je n’ai rien dit. rien de plus que « fais attention », et aussi sûrement « profite bien », et chacun est reparti dans sa direction.

la journée est passée et il a fallu attendre la deuxième situation pour que je revive intérieurement cette scène et que je la relie à mes considérations. 

cette situation, je veux le garder pour moi. mais comme c’est elle qui m’a dicté le lien entre l’esprit de la poésie et celui de la montagne (ou peut-être, plus justement maintenant que les choses se dessinent, l’esprit de la vallée) je vais quand même essayer d’en parler. 

plutôt qu’une scène, qu’un moment, imaginons un visage. un visage qu’on regarde et dont on veut garder les traits pour les faire naître en soi, tout absorber d’une bouche qui s’ouvre sur un monde, du pli du sommeil. 

c’est un visage qu’on regarde et qu’on essaie vainement d’enregistrer, encore et encore, tous les traits, et la bouche, et le pli du sommeil, tous les grains, les rides, comment les dents se dévoilent à travers le sourire, car sans savoir pourquoi, en arrière-fond, on entend cette voix, cette voix de cœur brisé ou cette voix de sommet ou de 14 juillet, cette voix qui répète : « tu sais, c’est peut-être la dernière fois que tu vois ce visage ». 

c’est là que j’ai compris. 

*

María Zambrano dit de la poésie, qu’à la différence de la philosophie qui cherche à dépasser l’étonnement face au réel qui la fonde, elle, elle s’y installe. elle serait ainsi une façon de regarder les choses comme si c’était la première fois.

je pense au contraire que la poésie vient plutôt de la capacité à regarder les choses comme si c’était la dernière fois. 

ou en tout cas, avec comme horizon, non les « racines rêvées des origines » dont parle Zambrano, mais plutôt avec « le sentiment vivant de la possibilité de la perte » dont parle Butler. 

et c’est là où la conquête de l’inutile à laquelle la poésie participe ne l’est bien sûr pas, inutile. 

et là où elle fait reculer le monde. 


ce n’est pas parce qu’elle est une histoire de relief. 

ou d’intensité. 

c’est parce qu’elle est, comme le dit Zambrano, une histoire d’amour. 

et comme le dit Butler, qui certes ne parle pas d’elle ici, une histoire de soin. 

la poésie est cette façon de capturer des choses que l’on sait menacées, que ce soit par le temps (parce que tout toujours change) ou par le monde (parce que tout toujours brûle) et, dans ce geste, d’être par elles capturé, c’est-à-dire transformé, et, par cette interaction, de forcer le monde à considérer autrement les choses et la vie et l’être.

c’est un effort animé par le désir utopique d’arrêter de perdre et d’arrêter de pleurer.

*

je regarde un ami s’éloigner, comme si c’était la dernière fois. 

je regarde un sourire, une promesse, comme si c’était la dernière fois. 

je regarde les glaciers, une grenouille, ma propre joie, comme si c’était la dernière fois. 

des gens font des choses qui paraissent tellement futiles que le monde en recule et que le monde en change. 


ça vaut pour les poètes, pour les alpinistes et pour bien d’autres encore, évidemment.

je parle de ce que je connais, c’est pour ça d’ailleurs qu’il m’était difficile de conclure sur l’esprit de la montagne, parce que je ne la connais que d’en bas, de la vallée, de cet endroit intermédiaire où nos ami-es nous forcent à vivre la vie toujours avec dans le coeur « le sentiment vivant de la possibilité de la perte ».

pourquoi ils-elles font ça ? 

pourquoi moi j’écris des poèmes ? 

peut-être parce que l’on souffre et que c’est notre façon de pleurer.

ou alors simplement parce que l’on est en vie et que c’est notre façon de le dire. 

et que si la mort décide de s’amener, on aimerait pouvoir la repousser par un trop plein de vie. 

*

le titre de cette note sera finalement : « mourir en vie, ne pas mourir », car l’équation est là : l’intensité n’est pas la fin, c’est le début.

juste avant de conclure, je repense à cet autre passage d’Água Viva que j’aimerais mettre en épigraphe de mon nouveau recueil, pour l’heure imaginaire, et qui dit bien tout ça, ce « mourir en vie, ne pas mourir » :

« Je ne vais mourir, entends-tu, Dieu ? Je n’en ai pas le courage, entends-tu ? Ne me tue pas, entends-tu ? Parce que c’est une infamie de naître pour mourir on ne sait ni quand ni où. Je vais être très joyeuse, entends-tu ? En guise de réponse, en guise d’insulte. Nous ne sommes pas coupables. Et j’ai besoin de comprendre tant que je suis vivante, entends-tu ? Parce qu’après ça sera trop tard. ». 

pour aujourd’hui, c’est trop tard aussi. il est vingt heures et c’est samedi soir. 

la seule chose à faire pour le moment, c’est de mettre le morceau qui vient suffisamment fort pour oublier que le sommeil me manque et que la fête m’attend. 

c’est l’heure d’oublier, se souvenir. 

*

la trilogie du moi ou décollage : état des lieux 

l’autre fois, j’annonçais la fin des notes adressées. 

la fin du livre de l’amour. 

et la fin d’une histoire. 

il est donc désormais l’heure, très logiquement, du début d’autres choses. 

voici l’une d’elles : le début d’un nouveau projet d’écriture. 

*

ça fait plusieurs mois que j’y pense. ça a commencé dès que j’ai envisagé la fin du livre de l’amour. disons entre la fin de l’été et le début de l’automne. 

c’était là, à l’état de germe, quelque part dans mon esprit. 

alors, quand sont arrivés ces fins en chaîne, j’étais apaisée d’avoir avec moi l’assurance d’un nouveau projet, dont j’avais réussi à entrevoir, même si très vaguement, les grandes lignes abstraites. 

aussi, et peut-être surtout, ce recueil à venir m’apparaissait comme le troisième opus d’une sorte de trilogie collée que j’ai en tête depuis plusieurs années sans vraiment l’avoir encore clairement identifié, mais qui est là, elle aussi, et qui existe en moi, qui attend son tour. 

je repense en écrivant ça, à cette idée de Gide selon laquelle on peut porter des années un livre en soi, sans l’écrire, juste comme ça, comme un fœtus infini, avant qu’un accouchement étrange nous en délivre.


enfin bref. 

ce que je peux dire pour le moment à propos de cette trilogie collée, c’est que je la conçois paradoxalement, elle qui ne sera tissée que de recueils composés par cut-up, comme un dé-collage, c’est-à-dire comme un moyen de me délester de certains poids, de certaines façons de concevoir des réalités qui me sont propres. 

il s’agit pour moi d’aller du collage au dé-collage, de me quitter moi en y ayant plonger le plus profondément possible, le tout à partir des mots des autres qui matérialisent tous ces agents d’énonciation qui parlent à ma place, à la nôtre.

dit comme ça, ça pourrait sembler intelligent ou simplement réfléchi, mais en fait, ça n’a presque rien à voir avec l’écriture, avec la pensée, ou avec qui que ce soit d’autre que moi. je fais ça avant tout pour m’émanciper moi, de choses qui me pèsent à moi – même s’il est possible que j’arrive parfois à aller au-delà, de moi, et peut-être par là à transmettre à d’autres cette envie d’émancipation… mais encore une fois, je m’égare. 

*

avec le premier recueil, en découpant des revues de développement personnel, j’essayais de comprendre autant que de dépasser ma situation d’orpheline (j’ai appris que cela pouvait se dire même s’il nous restait un parent), longtemps fantomatique, ayant vécu un peu trop de deuils et de violences avant sa vingtaine. c’était aussi l’occasion d’interroger mon corps malade et fragile, et ma santé mentale pas forcément meilleure. 

je m’interrogeais sur l’impossibilité de parler de sujets graves et/ou douloureux, avec une philo-psychologie où tout doit toujours finir par « être ok ». 

je parlais au début beaucoup de moi et puis j’en suis venue à considérer le monde et la Terre, la Terre et celleux qui la peuplent, en observant toutes ces constellations de sols seuls et salis, réunis dans une même souffrance qui peine même parfois à se formaliser. 

c’était le premier rayon de la trilogie : comprendre qui je suis, à partir d’où je viens. 

*

parenthèse, le fruit de ce travail s’appelle Les Branches des autres et sortira le 25 mars aux éditions MF. il est déjà précommandable, à droite et à gauche

*

avec le second recueil, c’était au tour des relations amoureuses d’être passées au crible de mon interrogation poétologique. j’en ai assez parlé dernièrement donc je n’y reviens pas trop longtemps, mais l’idée était de comprendre qui je suis, à partir de qui j’aime, ou peut-être plutôt : à partir de qui on me fait aimer. 

j’interrogeais les schémas qui pré-déterminent nos relations amoureuses, particulièrement hétéros, dans la société patriarcale dans laquelle on est bien forcé de se mouvoir et donc d’aimer. 

ça allait de la mère-sainte à la pornographie, en passant par le mythe de l’amour-passion ou celui de l’âme sœur, en essayant chaque fois de voir comment cette mythologie amoureuse avait pu influencer mes histoires à moi.

je précise quand même que tout ça toujours se passe surtout dans ma tête, dans la phase préparatoire et quand je suis sur ma table de travail : si on ne le sait pas, ces grandes questions peuvent tout à fait apparaître comme étant secondaires – et d’ailleurs elles le sont. elles se diluent dans le processus créatif, au fil de la composition. ce qui importe est en fait le poème et l’ensemble dans lequel il s’inscrit. rien d’autre. ce qui m’a amené à l’écrire, m’intéresse, moi, mais ce qui compte après cette étape, est ce qu’il pourra faire, lui. 

avec ce nouveau travail, l’idée était donc de chercher, de réfléchir, de comprendre et de me délester, j’espérais, de cette peur panique que j’avais grâce à ce travail identifié, de ne pas être constamment la plus belle, la meilleure, celle que l’on choisit à chaque fois. j’en ai parlé , , et beaucoup .

c’est ça que m’a permis ce recueil : comprendre cette peur et les origines socio-mythologiques qui lui sont attachées. 

et finalement, le fait de m’être faite larguer à la fin de la composition de ce livre m’apparaît comme la meilleure conclusion qui pouvait lui être donnée. 

il n’y avait pas à avoir peur : j’ai sans surprise survécu avec toujours cette même aisance dans la catastrophe. je n’étais plus choisie mais j’étais toujours moi, ce qui en fait, était déjà beaucoup. 

fallait-il passer par l’écriture de ce recueil ou par cette rupture pour le découvrir ? on ne le saura jamais. en attendant, j’aime ce recueil né de cette recherche, et les poèmes qui le composent, qui à leur tour, tracent leur propre voie, posent leurs propres questions. 

*

j’en arrive enfin, après ce long rappel, à la où j’en suis aujourd’hui : les prémices du troisième opus de cette trilogie. 

son sujet est encore flou mais j’ai l’impression que quand j’ai un peu d’espace mental disponible (je retravaille d’une part, et surtout d’autre part, je suis repartie vivre au pays où tout se passe toujours à allure d’avalanche) les choses se mettent en place doucement (disons cette fois : à allure de flocon). 

avec lui, j’aimerais tourner autour du territoire, de l’habiter et de la mort, mais sans savoir encore trop comment articuler ces notions, si ce n’est (mais c’est seulement une intuition nocturne) peut-être à partir de l’idée de direction (même si une sorte de deleuzianisme primaire me fait me dire que c’est un axe de droite, parce que trop peu rhizomatique…).

en tout cas, avec ces nouveaux axes, peut-être que pour reprendre le fil de mon interrogation trilogesque, ça pourrait donner quelque chose comme : qui je suis, à partir d’où je suis / d’où je vais ? 

à voir. 

mais je sens que quelque chose frémit, lentement mais sûrement, comme ça se passe parfois, rarement avec moi c’est vrai, mais voilà : quelque chose est en train de se passer, et c’est réjouissant. 

*

quand je pense à cette trilogie, en tout cas à ces deux premiers recueils, et à ce troisième en germe, je me dis que c’est peut-être une façon pour moi d’interroger ma position, un peu dans la perspective des savoirs situés d’Haraway. 

je veux faire mienne cette objectivité forte qui assume sa partialité et l’ancrage de son regard dans un faisceau de conditions particulières. regarder d’où je parle et d’où j’écris, peut-être dans l’idée de dépasser, ou en tout cas d’être en pleine conscience, des biais qui sont les miens. 

je n’écris pas depuis nulle part. d’ailleurs, j’ai eu beau essayer de m’y perdre depuis 18 mois, nulle part n’existe pas. 

tout est toujours quelque chose quelque part. 

il y a mes pleurs de joie et mes pleurs de peur, des choses qui naissent et des choses qui meurent, et il y a la neige aussi. 

mais tout est toujours quelque chose quelque part. 

*

j’ai voulu avec le premier livre apprendre à grandir, apprendre à croître, ce qui supposait, d’apprendre à fuir (et c’est d’ailleurs l’objet de ma Chambre-forêt, ce petit conte paru à la fin de l’année) ; avec le second j’ai voulu apprendre à aimer, ce qui supposait visiblement d’apprendre à perdre, à laisser ; peut-être qu’aujourd’hui j’aimerais apprendre à habiter, apprendre à rester, arrêter de m’épuiser dans mon errance faite de ces perpétuelles morts et résurrections, quitte à apprendre à mourir pour de vrai – peut-être en apprenant pour la première fois à naître, qui sait.

on verra bien. de toute façon, c’est impossible de savoir de quoi sera tissé ce recueil avant d’avoir trouvé ses fils, ses lignes. 

c’est ce qui va désormais m’occuper. 

je vais devoir apprendre à écrire le territoire, et pour ça apprendre à le voir, et pour ça apprendre à l’écouter. découvrir comment parle une carte et comment la découper pour pouvoir la réinventer. 

c’est un beau programme pour l’année : réfléchir à mon rapport à l’espace et à travers lui à mon rapport temps, car je crois que derrière ces fuites permanentes se joue quelque chose de mon rapport à l’existence et peut-être à la finitude.

nous verrons bien. 

*

cette note annonce la véritable saison 2 de mon journal du web. je l’avais annoncé en avril dernier, mais en fait, toutes les notes qui ont été écrites à ce moment-là étaient dans la continuité des premières : elles étaient adressées, et elles concernaient le livre de l’amour et mes recherches à ce sujet. 

place désormais au journal de l’espace. 

cette note est son introduction. elle était un peu longue, un peu barbante peut-être, mais j’avais besoin de poser quelques jalons, pour moi et pour les étudiant-es qui étudieront mon travail en 2045. 

les prochaines notes seront plus légères. 

j’espère.

tout à part demain : histoire d’une double fin

j’écrivais dans la précédente note : « c’est précaire, c’est fragile, c’est compliqué, et ça paraît si souvent absurde, mais c’est cet amour que j’ai choisi, ce chemin où nous sommes si souvent tentés de sauter dans la mer plutôt que de continuer à marcher dans le sable. ». 

c’était il y a moins d’un mois et depuis tu as décidé d’arrêter de marcher dans le sable et tu n’as pas seulement sauté dans la mer, non, tu m’y as jetée aussi, au milieu des rouleaux, le diaphragme coincé et du sel plein l’espoir. 

c’est fini. 

c’est comme ça. 

j’ai terminé mon grand livre de l’amour et presque le même jour tu as dit : « c’est fini ». 

ça fera une bonne anecdote pour la quatrième de couverture quand il paraîtra d’ici deux ou trois ans, quand j’aurai sûrement vécu d’ici là une ou deux ruptures de plus – et que j’aurai tristement, là encore comme toujours, survécu. 

ça fait deux ans que la plupart des notes de ce blog t’étaient adressées. 

c’est drôle, car je crois que comme le reste, souvent tu ne les lisais pas. mais l’exercice me plaisait. l’adresse est bien souvent prétexte. c’est un moyen de s’abstraire de la solitude nécessaire à l’acte d’écrire. un palliatif au soi : je ne suis plus seule puisque j’écris à l’autre. c’est un mensonge-moteur car comme dit dans un poème du journal de la fiancée à la muse : « tu pensais qu’il fallait comprendre mais rien de tout ça n’est concret : le mythe est l’ennemi et le poème le mensonge. / entre les deux, il n’y a qu’un pauvre geste de la main à la tentative d’un coeur – trois fois rien. ».

un pauvre geste de la main à la tentative d’un coeur. 

c’est ça l’écriture adressée.

trois fois rien. 

*

dans la première des notes où je faisais référence à notre histoire, j’écrivais : « on dit je t’aime quand on s’aime, quand on boit, quand on espère. / on dit je t’aime en espagnol, on dit je t’aime en toutes les langues, on dit je t’aime pour les cailloux qui n’auront jamais des yeux la lueur et du cœur ces mots qu’on se jette comme des déclarations de guerre. ». 

la première déclaration de guerre. les pupilles en forme d’armes, chargées. 

c’était l’hiver comme aujourd’hui et l’ivresse qui ne me faisait pas peur car elle n’avait pas ton sourire. 

toujours dans cette note, plus loin j’écrivais : « “avoir c’est mourir” et c’est le cas pour tout. / tout nous a été prêté et tout nous sera repris. tout y compris nous-mêmes. / peut-être pour mieux recommencer, peut-être pour simplement finir comme une épine sur un rocher. ». 

je suis retournée où tout a commencé, j’y ai replanté mes valises peut-être faute de savoir où aller, peut-être parce qu’il y a ici quelque chose qui à nouveau m’appelle. 

avec toi, il n’y aura pas de recommencement, nous finissons ici, épine sur un rocher et souvenirs eux aussi en formes d’armes, chargées. 

depuis le début, je cultive cette philosophie de la finitude. 

il y a même sur ce blog, une note qui s’appelle « toi » et qui ne parle que de ça, de la fin à venir. 

par exemple, dans celle-ci je disais : « peu importe si la Terre n’est plus quand le soleil en aura fini de briller. / elle aura été et c’est déjà assez. / de même que nos amours. et tous ceux qui ne sont plus. / ce qui serait dommage serait de n’avoir pas été. / car une fois qu’on l’est tout est éternité. / peu importe si tout s’arrête dans une semaine. / ça aura été. / que ce soit pour une seconde ou pour dix vies. cela n’importe pas. / ça aura été et ça nous survivra. / avec ou sans la Terre. / avec ou sans nos mains. / ça sera là où gisent pour l’éternité les choses qui ont été. / les méduses par exemple. ». 

cette lucidité toujours m’a protégée. 

d’avoir connu la mort si jeune et de l’avoir apprivoisée. 

puis de l’avoir vue, plus tard, envahir mon esprit, jusqu’à presque la folie. 

et d’avoir dû une fois encore m’en faire une alliée. 

tout ça m’a forcé à accepter dès le début que chaque début suppose sa fin et qu’il ne faut pas lutter quand celle-ci se présente. 

il faut simplement, aller. 

supporter un temps les rouleaux, bouffer du sable par tous les pores, jusqu’à que quelque chose finisse par passer. 

quelque chose comme l’amertume d’une philosophie toujours plus théorique qu’éprouvée. 

*

je suis vraiment satisfaite de ce nouveau recueil. 

c’est une consolation que je m’offre au moment où j’ai le plus besoin de croire que je vaux quelque chose d’autre que rien. 

il est fait de quatre parties, trois composées selon le même schéma (différentes voix/sources qui se croisent) et une dernière, le journal de la fiancée à la muse, faux journal en forme de poèmes. 

les trois premières parties comportent des poèmes collés à partir de différentes sources : un manuel d’éducation des années 60 destinés aux jeunes filles (première partie), des magazines porno (première partie) ; le Banquet de Platon (deuxième partie), les lettres d’un ancien amoureux (deuxième partie) ; un manuel polyamoureux (troisième partie), le tout toujours traversé par des collages de conversations prises sur des forums, et d’autres poèmes, mi-collés, mi-écrits, qui raconte, à chaque partie, une histoire amoureuse différente, mais qui, en fait, plus j’y pense, est peut-être toujours la même histoire. 

*

j’ai souvent pensé ma poésie comme une forme de divination. comme si parfois, mes vers me précédaient, presque m’anticipaient. comme s’ils me disaient : « voilà, c’est ça qui va t’arriver, es-tu prête ? », alors que moi, non bien sûr, jamais prête à rien, mais toujours obligée de faire semblant de l’être. 

enfin bref. 

avant cette rupture, j’avais choisi de placer le poème suivant en épilogue. 

« la nuit nous offre tout à part demain 

comme elle j’habite le monde en vague – 
transitoire et suspendue 
à des rencontres migratoires 

personne ne me sortira des songes 

j’ai une falaise pas une boussole dans la main 

n’oublie pas 
ce n’est jamais la fin toujours une fin 

ce qu’on a gravé dans l’eau 
reste là au fond de l’eau – 

cette lumière
un chaos cristallin dans le regard 

cailloux 

oiseaux 

impasses »

il dit tout ce que j’ai dit plus haut. ces histoires de finitude et ces histoires d’oiseaux. et moi au centre de ma seule existence, plutôt falaise que boussole, le nez dans la rivière en essayant d’y voir ce qu’on y a gravé : nos corps s’aimant jusqu’au fin fond de l’âme, cultivant par l’oubli l’espoir débile de vieillir ensemble. 

le courant laissera la place à d’autres corps, à d’autres âmes.

il faut juste trainer dans la rivière ici glacée aussi longtemps qu’il le faudra pour pouvoir l’accepter. 

*

je voulais faire le bilan de l’année 2024, mais la nécessité de penser à la suite m’en a jusqu’alors empêché. 

c’est toujours cette nécessité d’improviser alors que je n’ai pas encore saisi quelle était la tonalité. ma vie ressemble à ça. du mauvais free jazz qui n’a jamais su écouter avant de jouer. 

j’avais commencé à prendre des notes sur la notion de chaos car il me semblait que c’était elle qui traversait toutes mes notes de l’année, car toutes évoquaient ma difficulté à pouvoir m’anticiper, ma façon d’être toujours partout et donc nulle part, l’impossibilité de vivre autrement que dans l’instabilité. 

je voulais creuser cette notion. 

j’écrivais dans mon carnet :

« pour Deleuze, le chaos ne vient pas du désordre mais de « la vitesse infinie avec laquelle se dissipe toute forme qui s’y ébauche » ; il n’est pas « néant » mais « virtuel » où tous les possibles surgissent pour mieux disparaître ; c’est la naissance en même temps que l’évanouissement. ». 

ou encore :

« je ne sais pas où est ma vie. cette phrase m’a sauté dessus comme ça arrive parfois. en parcourant Le Chaos et l’harmonie de Trinh Xuan Thuan, j’ai découvert qu’il existait dans la théorie du chaos des “attracteurs étranges”, des points où convergent un système chaotique. on les dit étranges car leurs propriétés sont fractales et leurs dynamiques imprévisibles. si mon chaos se dirige quelque part, je crois que c’est vers sa propre dissolution. mon attracteur étrange est peut-être paradoxalement ma recherche d’unité et de stabilité. c’est pour cela que tout toujours explose. parce que je crois qu’ailleurs sera Un. cette année n’a été que ça : un chaos généré par un besoin d’harmonie où oublier de vivre. ». 

je me suis perdue à vouloir faire naître des réalités qui mourraient dans mes mains dès qu’elles y apparaissaient.

j’ai voulu construire et donc comprendre et donc arrêter le phénomène ou le mouvement pour pouvoir l’étudier. 

et ainsi, je n’ai fait qu’errer. 

du chaos au rien : big 2024 énergie. 

*

nous avons commencé l’année ensemble, malgré le fait que la rupture était actée. 

le 1er janvier, on était tous les deux, il était 8h du matin et tranquillement enlacés on se laissait halluciner, et j’ai dit : « en fait, c’est comme si j’étais nue plusieurs fois ».

cette phrase disait toute la vulnérabilité que je ressentais à l’idée d’être abandonnée, laissée là, défoncée, seule.

depuis, je me suis souvent dit, comme pour préciser cette première idée : « et c’est comme si aussi j’avais perdu ma peau ». 

nue plusieurs fois mais en ayant perdu ma peau. 

c’est ça que m’a fait cette rupture les premiers jours.

*

dans la dernière note, je disais avoir retrouvé mes yeux et mon horizon, malgré ton absence, malgré cette première ébauche de rupture.

c’est maintenant mon corps et ma peau que je dois retrouver et puis réhabiter. 

je sais que je vais y arriver. 

comme mon écriture, tout ça n’était que faussement adressé. 

tout toujours dépasse l’autre, l’excède, mais pour aller où ? 

ce sera peut-être le nouvel objet de recherche de ce journal, désormais sans toi. 

il va simplement falloir trouver une nouvelle voix.

*

tout cette note s’est écrite autant comme un bilan de notre amour que comme un bilan de deux ans de journaux.

dans les deux cas, j’ai l’impression d’avoir tellement grandi, même si à la fin il n’y a que plus ce rien, qui selon toi constitue ma vie.

peu importe.

je crois pouvoir me dire que tout ça a existé avec beaucoup de vérité et je crois que c’est la seule chose qui m’importe : la possibilité de me reconnaître aussi bien dans une histoire, du début à la fin, que dans ce que j’écris, du début à la fin aussi.

alors merci pour tout et désolée pour le reste. 

tout ça était beau parce que tout ça était vrai, et si la beauté est quelque chose qui donne de la joie, peut-être que la vérité est quelque chose qui donne de l’espoir.

générique.