par-delà

le plus dur c’est le premier pas. ou tout ce qui y ressemble. même à flanc de falaise. en fait : surtout à flanc de falaise. appuyer fermement sur la pointe de son pied et croire que le reste du corps suivra. s’élancer vers le haut, toujours sur un souffle expiré.

alors, j’expire et j’essaie de me dire qu’amorcer cette note peut ressembler à ce geste qui repose pour beaucoup sur le fait d’y croire et surtout d’expirer.

*

je relis rapidement ma note du mois passé. elle me semble étrangement à des années lumières d’aujourd’hui.

quelque chose pourtant, au loin, ou plutôt, du loin, résonne : l’idée selon laquelle la destination est un mouvement et non un lieu.

*

c’est en lisant Communion de bell hooks, que j’ai réussi à enfin me mettre à écrire cette note.

si j’ai tardé, c’est aussi parce qu’il y a plusieurs choses que j’ai envie d’aborder mais que je n’ai ni le temps ni l’énergie, en ce moment, de m’y consacrer.


alors, une nouvelle fois j’expire et j’essaie de me dire que la seule chose qui importe c’est d’y croire et que si j’échoue en chemin, eh bien quoi ?

rien.

rien qu’une petite chute.

*

bref, toute cette histoire de destination-mouvement dont je parlais la dernière fois, fait écho aujourd’hui avec ce que dit bell hooks de l’amour dans Communion : l’amour y est dépeint comme un point de départ, et non comme une ligne d’arrivée. il est vu comme ce qui permet d’amorcer la conquête de sa liberté, bien plus que comme un état d’achèvement, incarné par exemple dans une relation amoureuse.

pour le dire plus simplement, avec cette vision, trouver l’amour ce n’est jamais trouver quelqu’un-e à aimer / qui nous aime, mais toujours commencer à se regarder soi, avec amour.

*

dans un passage où bell hooks évoque les contradictions qu’elle éprouvait étudiante entre ses velléités d’indépendance et la recherche inconsciente d’un conformisme relationnel, elle écrit :

« j’avais le courage de me débattre, mais pas de me détacher ».

autrement dit : de questionner ses relations à l’aune de ses valeurs mais pas d‘arrêter de s’y soumettre.

*

j’aimerais me dire qu’aujourd’hui moi aussi j’ai le courage de me détacher et plus seulement de me débattre.

mais de quoi au juste ?

de quoi suis-je vraiment capable de me détacher ?

*

récemment, j’ai aussi relu Les Argonautes de Maggie Nelson.

et là aussi, une phrase : « Je sens que je peux tout te donner sans me perdre moi-même ».

et toujours le même espoir : c’est là où j’en suis aujourd’hui.

même si, toujours en creux, la même question : est-ce vraiment le cas ?

*

j’ai aussi lu récemment Un carré de poussière, le nouveau recueil d’Olivia Tapiero. mais c’est vers Rien du tout que je suis retournée chercher un semblant de réponse.

j’ai beaucoup aimé Un carré de poussière mais Rien du tout m’apparaissait plus adapté pour m’aider à méditer sur la dépendance, et sur ce qui me semble l’initier, en tout cas chez moi : ce trou à l’intérieur qui ne pense qu’à avaler ce qui l’entoure, de façon compulsive, chercher à se remplir pour oublier la béance originelle.

c’est pour ça Rien du tout. car je m’en souviens comme d’un recueil placé sous le signe de la cavité, du trou noir, de l’oursin et du manque.


ainsi son ouverture : « L’orifice premier s’ouvre au monde : œil, fleur, cri. L’anémone de mer, la valve du cœur. Une faille de lumière dans le vide galactique. ».

je relis les poèmes dont j’avais corné les pages jusqu’à tomber sur un extrait de celui-ci, en me demandant comment j’ai pu le laisser là, au milieu des pages cornées, l’air de rien, alors qu’il contient tout ce que j’ai l’impression d’avoir cherché à dire, de notes en notes, depuis des mois.

le voici.

prenez le temps de le lire.

« La séparation des corps est une blessure première qui est une condition de survie. Je reviens à toi, presse ma paume contre la tienne, comme pour confirmer une distance infranchissable. J’ôte les couches, parviens à la brisure qui nous traverse, celle qui marque la terre que je quitte, les manques à partir desquels j’apprends à aimer. Nous sommes des vies empruntées à des torrents qui nous débordent et si je m’approche de toi, c’est pour rejouer cette séparation qui est la preuve de toute vie. Je cherche le moment sacré où l’être déchire la membrane qui le protégeait du monde, celui où les cellules s’arrachent les unes aux autres. Quitte à devenir ta maladie auto-immunitaire, ton parasite en symbiose : un ravage sur mesure, plus dangereux encore qu’un corps étranger. J’arrive à ma monstruosité. Je n’attends plus que tu me reconnaisses. ».

“je n’attends plus que tu me reconnaisses”.

non, cette fois c’est sûr, ce n’est pas là où j’en suis.

et pourtant, il y a là comme un chemin.

accepter la frontière entre moi et le monde, entre moi et l’autre. et pourtant sans cesse vouloir la franchir, l’annihiler.

se reconnaître dans ce geste.

ne plus attendre que tu me reconnaisses.

*

dans Les Argonautes, Maggie Nelson dialogue avec différents travaux.

par exemple avec On Kindness d’Adam Philips et de Barbara Taylor, dont un extrait retient mon attention.

il dit :

« Un soi sans attachements compatissants relève de la fiction ou de la démence. [Pourtant] la dépendance est méprisée, même dans les relations intimes, comme si elle était incompatible avec l’autonomie, alors qu’elle est la seule chose qui la rend possible. ».

*

il est difficile de se reconnaître dans un geste qui nous excède. qui contredit les limites de notre autonomie.

Maggie Nelson dans un autre passage fait référence aux travaux de Kaja Silverman relatifs à la stratégie déployée par l’enfant lorsqu’il découvre la relativité de la protection de sa mère :

« Selon Kaja Silverman, dès que l’enfant reconnaît que la mère ne peut pas le protéger de tout le mal, que son lait – littéralement ou métaphoriquement – ne règle pas tous les problèmes, il recourt à un dieu paternel. Comme la mère humaine se révèle être une entité séparée, finie, elle le déçoit profondément. Dans sa colère face à la finitude maternelle, l’enfant se tourne vers un patriarche tout-puissant – Dieu – qui, par définition, ne laisse jamais tomber personne. ».

à ce propos, Kaja Silverman écrit :

« La tâche incroyablement difficile impartie à la première personne à prendre soin de l’enfant par la culture, mais aussi simplement par le fait d’Être, est de le guider vers la relationalité en lui répétant encore et encore, d’une multitude de façons, ce que la mort en viendrait autrement à lui apprendre: ‘C’est là que tu finis et que les autres commencent.’ Malheureusement, cette leçon ‘prend’ rarement et coûte généralement beaucoup à la mère qui la donne. La plupart des enfants répondent à la satisfaction partielle de leurs demandes par une colère extrême, une colère qui s’enracine dans la croyance que la mère retient quelque chose qu’il serait en son pouvoir de prodiguer. ».

je repense à mes recherches des deux dernières années et aux poèmes qui en résultent et qui composent tout à part demain, ce qui m’est apparu comme mon recueil « de l’amour ».

et d’un côté comme de l’autre, sans qu’ils parlent directement de ça, ces deux passages me renvoient à la façon dont le mythe hétéro-patriarcal a fait de la figure de l’amoureux ce Dieu tout-puissant censé tout nous donner et surtout, de tout nous sauver.

c’est à lui que revient la mission de pallier “la blessure première”, le manque originel qui est en fait, je le découvre aujourd’hui, une colère déguisée, dirigée contre la mère, cette mère humaine, trop humaine, la première à nous avoir fait éprouver « la séparation des corps ».

*

car oui : « tout commence par la perte des eaux », nous dit Ananda Devi dès le premier vers de Danser sur tes braises, un recueil dédié à sa mère.

elle y parle du travail étrange d’être mère et d’être fille dans un monde – la suite c’est moi qui l’y vois – fait par les pères pour les fils.

la frustration originelle est ici inversée : elle devient celle de la mère qui voit lentement l’enfant s’éloigner, condamné à oublier ces premières années où la mère était tout, ou en tout cas : assez.

tout commence par la perte des eaux, et à partir de là, « chaque instant est un adieu » car « dès la naissance, la vie est une exploration de la perte ».

il n’y a rien à faire contre ça.

rappelez-vous, c’était déjà dans le poème d’Olivia : « Nous sommes des vies empruntées à des torrents qui nous débordent et si je m’approche de toi, c’est pour rejouer cette séparation qui est la preuve de toute vie. ».

*

mais plus j’approche de cette idée, plus je me dis que c’est là qu’il faut faire attention : car de quelle perte parle-t-on, de quelle séparation ?

en tant que femmes, nous avons tellement appris à perdre que nous avons oublié que si la perte était constitutive de l’existence, il y avait aussi des modes d’être qui l’encourageait, qui nous l’y associaient.

il y a la perte et il y a l’impossibilité de gagner.

ces deux choses sont différentes.

toujours dans Danser sur tes braises, Ananda Devi écrit : « vous avez toutes compris que, parfois, les femmes remplissent tous leurs devoirs, sauf ceux qu’elles se doivent à elles-mêmes. ».

*

les devoirs envers soi, c’est-à-dire, d’abord, le devoir de s’aimer, de prendre soin de soi avant de demander tout ça à l’autre, cet autre qui n’est ni Dieu, ni mère, mais si souvent simplement enfant gâté.

bell hooks écrit :

« Le patriarcat fait de l’amour de soi une affaire risquée pour les femmes. Nous gagnons davantage à agir comme de pauvres petites choses dépendantes et en manque d’affection. Une femme qui n’apprend pas en premier lieu à satisfaire son besoin psychologique d’acceptation agira toujours selon ce que lui dicte le manque. Cet état psychologique la rendra vulnérable et la mènera à des relations malsaines. Ce n’est pas sans risque, mais si nous nous aimons, notre sentiment de plénitude et notre assurance grandissante nous permettent de tenir le cap quand nous sommes rejetées ou punies pour avoir refusé de nous conformer aux règles du jeu sexistes.
Les thérapies et les livres de développement personnel ont tendance à nous faire croire que les actes d’amour-propre rendront nos vies meilleures et plus heureuses. II est donc particulièrement déroutant pour nous de nous retrouver face à l’hostilité des autres quand nous choisissons d’apprendre à nous aimer.
».

*

Un carré de poussière d’Olivia Tapiero s’en prend à certaines des origines du mal(e). de cette pensée froide et rationnelle à l’origine de ce « système où une phrase prononcée par un homme quelconque vaudrait toujours plus qu’une chair vivante ».

tout cela n’arrive pas sans rien, ni de nulle part.

il y a des forces qui jouent contre nous et que nous pensons nôtres, et ainsi, que nous faisons nous.

« Accoutumés que nous sommes à notre disparition, nous rejouons les lieux qui nous annihilent, nous retrouvons toujours les mêmes silhouettes sur les murs. ».

*

dans l’un des poèmes de ses Vingt et poèmes d’amour, le septième plus exactement, Adrienne Rich, écrit :

« Et comment ai-je utilisé les rivières, comment ai-je utilisé les guerres
pour éviter d’écrire sur la pire chose au monde –
non pas les crimes des autres, ni même notre propre mort,
mais notre incapacité à vouloir notre liberté avec suffisamment de passion
pour que les ormes contaminés, les rivières malades, les massacres semblent
de simples emblèmes de cette profanation de nous-mêmes ?
».

c’est une autre façon de le dire.

*

cette note s’est détachée de ce qui est censé m’occuper pour mon troisième recueil (le territoire ? les façons d’habiter ? l’exploitation ? la destination ?) mais il faut croire qu’il y a des sujets auquel on revient sans arrêt.

c’est pas grave.

Maggie Nelson conclue les Argonautes ainsi :

« Mais peu importe ce que je suis, ou ce que je suis devenue depuis, je sais maintenant que l’insaisissabilité n’est pas tout. Je sais maintenant que l’art savant de la dérobade a ses propres limites, ses façons d’inhiber certaines formes de plaisir ou de bonheur. Le plaisir de maintenir. Le plaisir de l’insistance, de la persistance. Le plaisir de l’obligation, le plaisir de la dépendance.
Les plaisirs de la dévotion ordinaire. Le plaisir de reconnaître que l’on doit peut-être retraverser les mêmes révélations, prendre les mêmes notes dans la marge, retourner aux mêmes thèmes dans son travail, réapprendre les mêmes vérités émotionnelles, écrire le même livre encore et encore, pas parce qu’on est stupide ou obstinée ou incapable de changement, mais parce que de tels retours composent une vie.
»

*

un poème que j’ai collé avec un numéro du magazine Capital finit sur ces vers :

« je n’ai rien à transmettre
à peine le désir d’espérer encore
une sœur minimale

une présence au-delà de la perte ».

c’était bien sûr avant d’écrire sur tout ça mais comme souvent mes vers m’ont anticipée.

c’est rassurant.

la divination est toujours d’actualité.

et le premier poème de ce troisième recueil a été collé.

il dit l’aliénation et la désolation.

comme un crachat qui me réconcilie avec le sol.

croire au processus.

si on avance pour de vrai, on va vers l’avant dans les deux sens du terme.

pour le dire plus simplement : on s’étend, on se propage.

bien sûr, en mauvaise herbe seulement.

on pullule, sans jamais savoir dans quel sens, ni pour quelle raison.

*

je voulais initialement écrire sur la dépendance parce que ces derniers temps, voilà, beaucoup. mais très vite, je suis retrouvée à écrire sur la mère et à écrire sur l’amour. c’est peut-être une question d’habitude.

je vis cette note comme un échec sans trop savoir pourquoi. comme si je m’attendais à des réponses, ou pire : à une solution. comme si j’avais des choses à dire que je n’avais pas dit. ou en fait, simplement, comme si j’étais face au piège de ces confessions toujours horriblement dialectiques que je déploie ici.

pendant que dans ma vie, toutes les choses reprennent toujours les mêmes places, dans mes notes, je crois que je cherche le moyen de créer un mouvement, quelque chose, n’importe quoi, qui me permette pour une fois d’inventer de nouvelles « silhouettes sur les murs » et par-là de me créer, autre.

comme si j’avais toujours besoin de me quitter.

la dialectique est menteuse, et pourtant, elle suinte de chacun des tiroirs de mon esprit.

c’est peut-être par là qu’il faut commencer.

arrêter de vouloir toujours aller par-delà.

apprendre à demeurer.

même dans ce qui est sale.

« écrire le même livre encore et encore ».

ça va pas mieux

ça fait dix jours que je n’ai pas touché un poème.  

j’essaie mais il n’y a rien qui vient. d’avoir fait cette expo de collages m’a donné envie de remettre les mains dans la colle, avec la certitude mensongère que tout ce que je savais faire résidait là-dedans, que le reste n’était pas aussi bien. je sais que c’est faux, le reste, je l’aime aussi, sans trop savoir ce qu’il est, même si je pense, là maintenant tout de suite, quand je dis le reste, à ces nouveaux poèmes, le journal de la fiancée à la muse, commencés à la Saint-Valentin, pierres d’un futur grand livre sur l’amour hétéro.a – oui oui rien que ça. 

en ce moment je me réveille en pensant au moment où je vais retourner me coucher – je me lève à 11h. 

ma vie ressemble à une aire d’autoroute sur laquelle descendent distrait.es les passager.es d’un flixbus bondé – achetant un redbull, un sandwich, 13€ s’il vous plaît, mon budget journalier. 

je n’ai jamais eu aussi peu les moyens d’aller voir un.e psy. 

est-ce que ça ne serait pas le moment idéal pour reprendre mes notes-thérapie ? 

*

commençons quelque part. 

Ianis m’a dit : « ta vie en ce moment c’est vraiment de la merde, il faut que tu trouves le smecta de ta vie. ». 

voilà. j’aimerais presque m’arrêter là car presque tout est dit mais je vais faire un petit effort pour poursuivre. 

c’est parti. 

*

voici une première histoire. 

elle s’appelle : « un banal jeudi chez Nico à Paris ». 

le matin : je finis Gaïa, sexe et catastrophe de Lynn Margulis (un abrégé de son ouvrage Microcosmos récemment réédité par les éditions Wildproject). passionnante étude sur le monde des bactéries, sur leur grande capacité d’adaptation leur ayant permis de survivre à la Grande Oxydation (le moment où le taux d’oxygène sur Terre est passé de 0,0001 à 21%). ça fait 8 semaines que je suis malade alors les bactéries ces temps-ci c’est un peu mon domaine. imprégnée de ces nouveaux enseignements, je commence un poème : « il n’y a pas de frontières entre mon corps et l’univers. dedans et dehors n’existent que dans l’esprit. / un virus entre et se reproduit avec mon corps – c’est du sexe non-consenti à l’échelle microscopique. / je me demande pour lui quelle biosphère je suis, et pour toi, quelle aussi. attirante ? symbiotique ? étincelle sûrement, sûrement un peu trop vivante pour cette vie. » 

l’après-midi : on me découvre une péricardite et une fuite dans une valve du cœur. je poursuis le poème, les électrodes encore sur la poitrine mais la tête encore dans mon livre :  « à l’échographie je vois mon cœur qui fuit mais heureusement la biologiste dit : nous ne sommes pas des corps, mais des colonies. ». 

le soir : je pleure tout mon corps ligué contre moi, me demande qui m’habite de l’utérus au cœur, des poumons au cerveau, d’où est parti le sort. pour avaler la nouvelle, je poursuis mon poème, stoïcienne malgré moi, et donc un peu amère : « je suis la somme de toutes les parties, maladies, qui m’excèdent et me survivront : si je les presse entre elles c’est mon noyau qui s’hérisse, fier comme une cellule-mère. » 

la nuit : je scrolle sur mon téléphone malgré deux livres ouverts à distance raisonnable de mes mains et quand je finis par dormir, bien sûr je rêve de toi. 

au réveil : je termine le poème, un café sur les cuisses, affalée sur ce vieux canapé : « dans mes rêves tu m’étales sur une plage et j’oublie mes globules pathétiques, et j’oublie la faiblesse eucaryote, et j’oublie, et j’oublie, me réveille engourdie, réalise l’absurde primitif : même une pierre grouille de vie. ». 

*

voici une deuxième histoire. 

elle aurait pu s’appeler : « un dimanche en famille » mais elle s’appellera « la même recette qu’en 2014 ». 

aucun poème n’accompagne cette histoire.   

je suis rentrée dans le sud. je suis sur la terrasse. il fait un temps magnifique, c’est doux. j’oublie presque mon corps. 

je lis La Volonté de changer de bell hooks. elle y parle de ce que perde les hommes à jouer au jeu du patriarcat : entre autres, leur vie affective et une certaine paix intérieure. 

je pense à certains hommes que je connais engloutis par ces logiques, rongés par celles-ci. je me vois essayer de leur expliquer à quel point ils perdent à jouer à ce jeu, presque plus que moi. à quel point c’est triste, à quel point ils pourraient s’en sortir s’ils essayaient. 

et pendant que je pense à ça, la seule image que je vois, la seule qui me vient, c’est une scène de film, la scène finale de Je suis une légende : Will Smith s’évertuant à expliquer au « chef » des mort-vivants qu’il a un remède pouvant les guérir, pendant que celui-ci défonce son crâne sur une vitre blindée, refusant d’écouter. 

je pense à ces hommes et c’est ça que je vois – l’avolonté de changer de ces hommes-là, qui préféreraient se briser le crâne que chercher à guérir. 

*

bell hooks parle dans ce livre des pensées qu’elle avait enfant, quand redoutant une colère, une violence, elle pensait à la mort de son père comme une libération, comme la fin des menaces, comme la fin des violences. 

j’ai souvent imaginé la mort de mon père quand j’étais enfant. pour d’autres raisons,  mais souvent, je l’ai imaginée. 

puis mon père est mort. 

et j’ai souhaité la mort d’autres que lui. 

comme un cycle éternel qui n’appelle en fait qu’une seule chose : la mort de la violence. 

*


j’ai fait un atelier collage avec une classe de lycéens il y a dix jours. c’était le premier. c’était vivifiant. je leur avais donné pour contrainte de découper des paroles de chansons en vue d’en faire un poème. 

pour leur montrer que c’était possible, j’avais moi-même découpé une chanson : “J’oublie tout” de Jul. 

un passage donnait : « j’sais pas pourquoi la vie est si courte / et le bonheur un chien malade // moi j’sors d’une famille de coups / et quand j’repense à eux / j’oublie même ton amour ».  

il y a trop de fronts sur lesquels je dois me battre en ce moment. 

je n’aspire qu’à la paix. m’absorber dans la mer. m’y diluer comme du sucre. 

disparaître. 

comme j’ai toujours été : de l’eau salée entre des choses qui scintillent. 

*

la troisième histoire s’appelle « ma lecture des Détectives sauvages ». 

elle est sous-titrée : un an de clochardise céleste, des voyages aux logements-refuges des ami•es. 

c’est une histoire blanche et privilégiée. et très bien entourée. 

j’ai traîné les Détectives sauvages au Mexique, au Chili. hommage-hasard. je l’ai souvent oublié chez ma mère, oublié chez des potes. presque un an. sans jamais le finir, avant cette semaine.

et ça y est, la dernière page, magnifique. 

ma lecture est à l’image du roman et de l’existence de ses personnages (et de celui que je deviens peu à peu, moi aussi, triste personnage principal de ma vie) : elle est labyrinthique. 

une lecture-vie comme l’errance de celui ou celle qui vit guidé.e par quelque chose qui l’aspire, qui l’oblige à cette fausse précarité, fausse d’avoir été choisie. celui ou celle qui ne croit qu’à soi, à sa capacité à faire quelque chose de son art, quelque chose de soi. 

c’est un peu le poète kundérien de La vie est ailleurs, idéaliste, immature, égoïste, sauf qu’ici, sublimé par le groupe et par l’amitié, sublimé par une volonté d’écrire qui brûle si fort qu’elle se transforme en échec – insatisfaction permanente qui repousse autant qu’elle accomplit la vocation poétique. 

j’ai l’impression d’avoir vécu ces derniers temps un peu comme ça. d’erreurs en tentatives, d’un canap à un autre, à me demander ce qu’il pouvait bien y avoir derrière la fenêtre. 

j’ai beaucoup de gratitude pour cette année, cette errance, ces refuges où j’ai pu installer mon ordi, déployer la paix et assumer l’aspiration – être poète de seulement vouloir l’être et d’être prête à en payer le prix. 

beaucoup de gratitude d’avoir eu cette chance et surtout, surtout, surtout, d’avoir eu autour de moi des ami.es qui m’ont accueillie. 

et c’est là où je vois dans ce livre un reflet de ma vie récente : les Détectives sauvages c’est un roman où on ne découvre les personnages principaux qu’à travers les témoignages des gens qui les ont connus. 

c’est ça la morale de l’histoire : on n’existe que parce que des gens nous font exister. 

dans les faits, matériellement, et dans les discours, aussi. 

rien d’autre. 

l’existence n’est que relation. 

et l’écriture : qu’aspiration. 

*

je reviens à bell hooks.  

quand Pauline me demande si je crois à l’amour je réponds « bien sûr que non ». je n’y crois pas ou plutôt je n’y crois plus. l’amour n’appartient pas au régime de la croyance. il appartient au régime de l’effectif. il est ou il n’est pas, il n’y a pas à y croire. 

on ne croit pas à la pluie. il pleut ou il ne pleut pas. c’est aussi simple que ça. 

quand je croyais à l’amour, je laissais des personnes me menacer, des personnes me frapper, et appeler ça de l’amour, appeler ça la famille. 

j’ai grandi, j’ai compris, je n’ai plus jamais cru à l’amour comme je n’ai jamais cru à la pluie. 

il pleut ou il ne pleut pas. c’est aussi simple que ça. 

*

j’ai commencé cette note en disant qu’il y avait dix jours que je n’avais pas touché un poème. 

le premier poème que j’ai réussi à écrire après avoir dit ça n’était pas celui sur la fuite de mon cœur et les bactéries. 

c’était celui-ci :

« que te dire à part –
dix jours. 
j’avortais l’écriture car je fécondais ta salive, un peu, puis travaillais hors de ta bouche, beaucoup, pour exister, il faut. 
me revoilà. 
exsangue. 
les seins raturés, les nerfs pas mieux, le regard fumant de ventre. 
moi, la très creusée chronique, le courant figé car les veines crachoir, l’utérus marécage. 
c’est pas beau. 
un retour comme un spasme. 
c’est ça. 
s’il sent le corps s’endormir trop vite, le cerveau fait sursauter le corps pour voir s’il vit encore.
ce poème n’a pas d’autre visée. 
» 

je le cite ici car cette première note a la même visée que ce poème et qu’un spasme. 

cette note dit : « journal, es-tu toujours en vie ? ». 

et le journal dit : « oui ». 

j’avais peur d’avoir perdu l’habitude. 

ça fait huit mois que je n’ai fait ça. 

mais ça va. 

je suis contente. j’ai vidé le trop plein, gardé 60€, il est temps de conclure, et pourquoi pas, sur un peu d’optimisme. 

pour ça je dois reprendre cette forme d’adresse que je traine de ce journal-là à mes poèmes-journal et que j’utilise pour te parler à toi, d’un support à un autre, à toi qui ne le sais que trop mais à qui pourtant je dis : 

ma vie en ce moment c’est bien de la merde 

*
c’est beau non ? 

on sent que la poésie chez moi c’est comme l’ironie, c’est une seconde nature. 

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bisous la famille du net, c’est cool d’être un peu de retour. on se reparle très vite. je vais passer l’été à Marseille, si certain.es sont par là je prendrai plaisir à vous y rencontrer. d’ici là prenez soin de vous et ne laissez jamais des gens malmener le bpm de votre cœur. 

aphilosophie de l’amour

j’ai un peu menti l’autre fois en disant que c’était simplement par le corps que le narrateur de Solénoïde oubliait ses questions. ça m’arrangeait de penser ça. mais je n’étais pas dupe. je savais que c’était un peu plus profond. s’il oublie ses questions, c’est aussi et surtout par l’amour. et plus que ça, par ce que l’amour peut créer de plus insensé : un nouvel être humain.

j’ai lu Le phénomène érotique de Jean-Luc Marion cette semaine. j’ai lu en même temps d’autres livres sur l’amour. j’en reparlerai peut-être. 

*

dans un film d’Arnaud Desplechin qui s’appelle Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), Paul, le personnage principal, offre Les Prolégomènes à la charité de Jean-Luc Marion à Esther, son amoureuse depuis dix ans dont il ne cesse de se séparer. Esther elle s’en fout un peu de Jean-Luc Marion. mais c’est comme ça.

les images de cette note viennent du film. parce que dedans on y parle d’amour et de désamour. et qu’il y a ce clin d’oeil à Marion. entre autres.

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parfois je lis les livres avec un peu d’anxiété. comme si leur lecture allait me révéler quelque chose de précieux. de crucial. je tourne les pages en espérant me voir confortée dans mes choix. ou en attendant de me voir indiquer la conduite à tenir sur une situation donnée. 

je lis des livres comme on fait un tirage de tarot. avec superstition. 

c’était le cas de celui-ci. j’attendais qu’on m’explique ce qu’était l’amour. 

c’était stupide d’attendre ça. comme d’habitude. mais on se refait pas.

*

l’enjeu de Marion avec ce livre était de montrer que l’amour précédait l’être. que pour être il faut aimer. et non le contraire. 

j’ai trouvé ça très beau. 

ce renversement de la raison. de la raison raisonnante. de la pensée comme centre de l’être. du je pense donc je suis. j’ai aimé ce je pense donc je suis subitement devenu j’aime donc je suis. c’était beau, séduisant, mais d’un ça m’aidait pas trop, et de deux, j’ai vite été déçue. pour plein de raisons. mais principalement pour les conclusions qu’il tirait de ses questions.

déjà la première. l’idée que pour faire durer un amour entre deux amants, il faut l’avènement d’un tiers qui n’est autre, pour Marion, que « l’enfant ». oui, il ne dit pas « un enfant », mais « l’enfant ». figure anonyme et sans visage. l’enfant-concept. celui que tu aurais voulu mettre dans mon ventre ? 

quand il parle de cette étape il dit même : « le passage à l’enfant » et moi, à chaque fois je pense : « le passage à tabac ». c’est drôle comme expression. on passe à l’enfant comme on passerait à table. comme seule manière de garantir nos fidélités. notre amour. nos visages respectifs. 

mais je caricature. comme souvent. plus que l’enfant, c’est surtout « la possibilité de l’enfant » qui importe. l’idée de se dire : « avec Jean-Paul, on veut un enfant ». car c’est cette possibilité qui permet de donner chair au « serment », autre concept de Marion, qui consiste en ce serment d’éternité que l’on se jure quand on est amoureux, quand on a dans la tête le « jamais d’autre que toi » de Desnos qui résonne. 

mais, l’enfant non plus, comme toutes les autres tentatives de faire durer l’indurable, ne dure pas. alors il faut autre chose. car ce serait échouer que d’admettre l’impermanence ou l’incertitude d’un état. ça voudrait sûrement dire qu’il est pas vrai. pas réel. pas … phénoménal.

alors, cet autre-chose, ce sera pour Marion, ni plus ni moins qu’une fin du monde. ce n’est qu’à partir d’elle qu’il est possible de penser l’amour. évidemment. penser l’amour à partir de la vie, ce serait trop facile, trop prosaïque. pensons-le par la fin, mais pas de lui-même. mais des temps. tout simplement.

là encore, je ne vais pas mentir, c’est joli. de même que l’impératif érotique catégorique qu’il formule à partir de tout ça : « aime maintenant comme si ton prochain acte d’amour accomplissait ta dernière possibilité d’aimer. Ou enfin : aime à l’instant comme si tu n’en avais plus aucun autre pour aimer à jamais.« . il appelle cela : « l’anticipation escathologique ». 
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c’est ça qui m’a gêné et qui me gêne dans une certaine philosophie (surtout celle qui flirte avec la théologie comme ici) : pourquoi faut-il toujours une fin des temps et les anges de l’apocalypse pour savoir se situer par rapport à l’amour ? 

ça rejoint un peu la question de l’enfant : pourquoi ce malaise autour de tout flottement pour que seul un enfant puisse matérialiser l’amour de deux amants ? 

c’est d’ailleurs pour ça, pour tout graver dans le marbre, que l’ouvrage finit avec Dieu lui-même. pour Marion, plus ou moins, je caricature toujours, ce n’est que dans l’expérience de Dieu que je fais l’expérience de l’amour. Dieu est meilleur amant que moi. y a qu’à voir comme il m’aime.

moi je veux bien, pourquoi pas. mais ça règle pas le problème de l’amour humain. et surtout : ça répond pas à mes questions. et ça prouve qu’encore une fois, on a beau commencer en critiquant la métaphysique, on finit toujours par avoir besoin de s’accrocher à quelque chose dont on se persuade qu’il ne meurt pas. jamais. comme Dieu par exemple.

alors oui, j’ai un peu l’impression de régler mes comptes. Marion est peut-être un prétexte. je règle mes comptes parce que j’ai l’impression que les histoires d’amour avec les philosophes finissent mal en général. comme avec Paul Dédalus. dans le film. avec eux, on se retrouve à espérer une fin des temps pour savoir si l’on s’aime vraiment. mais forcément, ça rate. car elle ne vient pas. la fin des temps. et sa seule pensée, même répétée, ne peut pas suffire pour avoir la certitude de vivre l’amour pour de vrai. 

c’est comme ça qu’on finit par se demander, comme nous demande de nous demander Marion : « Comment avons-nous pu nous perdre et nous séparer, alors que nous nous aimions à ce point ? ». 

c’est vrai. comment ? 

elle fait mal cette question, pas vrai ? j’aimerais te la poser. mais tu finirais par dire des mots compliqués. car toi tu ne dirais pas : « moi aussi, tu sais, je t’ai aimée » mais tu dirais : « mon intuition, qui se déployait dans l’immanence de ta personne en situation de réduction érotique radicalisée, s’était arrimée à la signification que lui assignait ton visage ». et je dirais : « tu te fous de ma gueule ? ». 

et on ne parlerait plus la même langue. et dans ma tête, comme un mensonge qui me rirait au nez, comme l’ironie de s’être aimés sans s’être compris jamais, il y aurait comme un relent de fin des temps, l’enfant et Dieu en moins. comme d’avoir tourné autour du pot pendant 300 pages pour finir par dire que l’amour c’est Dieu et puis un point c’est tout. comme ça, plus ou moins.

depuis, heureusement, j’ai lu bell hooks et ses new visions about love. j’y ai compris ce qui m’avait tant gênée chez Marion. comme chez les autres. cette pensée toujours désincarnée. cet amour-sentiment où même la chair se fait morale, Dieu. un amour qui n’est qu’intuition + signification. un amour-vent finalement. 

bell hooks m’a ramené vers ce que je savais, vers ce pourquoi on en est là, vers une réponse au comment : l’amour est une pratique. rien d’autre. l’amour se fait ou il n’est pas. qu’il soit amant, enfant ou Dieu. l’amour est une action chaque jour renouvelée. ça règle presque tout. et ça répond à la question.

j’en reparlerai peut-être. dans l’une des prochaines notes qui sera peut être la suite de celle-ci. car je pense et tourne autour de l’amour. j’y réfléchis. j’essaie de comprendre. d’apprivoiser sa pratique quotidienne. de digérer aussi les anciennes.

c’est important. même Marion le dit : 
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alors voilà, c’est ça. je fais ma contre-enquête et avec ce que je trouve je fais des poèmes. pour ça, peut-être, un jour, je découperai 7 ans de lettres. ça sera mes Birthday letters à moi – la tête dans le four et une célébrité volée en moins.

je cherche et en cherchant je suis comblée car j’ai au moins « l’assurance d’un passé » et celle d’avoir éprouvé le serment, ce désir d’éternité. presque celui d’avoir voulu l’incarner dans « l’enfant ». c’est dire. c’est déjà beaucoup. c’est tellement.

« Puisque nous avons fait l’amour une fois, nous l’avons fait pour toujours et à jamais, parce que ce qui a été fait ne peut pas ne pas l’avoir été ; et cela plus que tout. Amant une fois, je le reste pour toujours, car il ne dépend plus de moi de ne pas avoir aimé – autrui témoignera toujours, même si je le dénie, que je me suis fait son amant.« 

d’ailleurs, et c’est sûrement là que la présence de Marion dans le film de Desplechin n’est pas qu’anecdotique car Comment je me suis disputé finit exactement sur cette idée avec ces mots :

« Depuis sa rupture avec Esther, Paul était hanté par l’idée qu’il ne l’avait jamais connue. Esther avait juste occupé pendant dix ans une place qui lui préexistait et qui lui survivrait. Ce cynisme involontaire lui semblait ruiner dix ans de souvenirs amoureux ; il n’avait donc aimé que lui-même.
“Je t’ai changé”. Avec cette seule phrase, Sylvia avait su lui rendre Esther, rendre Paul au monde.
Bien sûr qu’il pouvait connaître autrui puisque autrui le changeait.
Peu importait son aveuglement. Sylvia qu’il n’avait jamais vu qu’une dizaine de fois lors de rendez vous clandestins, Sylvia que sa discipline adultère le forçait à ignorer les rares fois où il la croisait en compagnie de Nathan, Sylvia avait suffit à le changer. Il se souvenait effectivement quel parfait imbécile il était avant qu’elle ne l’apprivoise. Si un tel miracle avait été possible avec un amour aussi ténu, c’est donc qu’Esther elle avait dû le changer du tout au tout. Aujourd’hui il la quittait mais il laa portait en lui d’une manière indélébile. Il serait toujours désormais Paul qui fut dix ans avec Esther. Le vieux Paul était mort. Il ne vivait donc pas pour rien.
« 

ne pas vivre pour rien. et pour ça : aimer.
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tout est à garder. on ne sait jamais : je pourrai réussir à en découper un centimètre pour en faire un poème.

comme j’ai collé récemment : « merci à l’amour d’avoir été sans nous voir // je peux maintenant rentrer dans mon soir / avec dans mon sein / la vérité d’un promis non-tenu ». 

voilà. merci à l’amour et merci à l’adieu. 

Jean-Luc Marion dit quelque part : « Les amants accomplissent leur serment dans l’adieu ». 

tu vois, c’est merveilleux. on a gagné. on l’a fait. l’accomplissement du serment. c’est déjà ça. peu importe le reste. 

being sad is not a crime

générique. 
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