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comment supporter un miroir

nous allons nous retrouver dans deux jours et c’est comme si cette seule perspective me permettrait de me lancer dans l’écriture de cette note qui traine pourtant depuis plusieurs semaines dans ma tête. 

nous allons nous retrouver, peut-être pour décider de ne plus nous retrouver après, et étrangement même cette perspective m’apaise. 

nous allons nous retrouver, peut-être pour nous séparer, mais qu’importe, puisque dans l’intervalle, j’aurai ré aperçu ces yeux sans lesquels j’ai du mal à me sentir exister. 

*

j’ai passé presque trois semaines à Paris. 


c’était évidemment pas prévu. moi qui venais tout juste de m’installer en Ardèche, mais toujours le rodéo, et l’animal blessé. 

j’en repars avec beaucoup de gratitude et beaucoup d’amour pour les ami-es que j’y ai retrouvé-es, qui m’ont supportée pleurer pendant des heures avant que leurs conneries et l’ivresse m’aident à m’oublier. 

lundi soir, je prenais un verre avec un ami poète et je me plaignais de la précarité de cette vie d’artiste que je m’imposais, que l’on s’imposait. 

je lui disais : « mais tout ça pour quoi ? n’avoir jamais une thune ? lutter pour obtenir une reconnaissance tellement relative, pour à la fin être lu-e par quoi ? 400 personnes ? ça me paraît parfois si absurde de faire tout ça pour quelque chose de si fragile… ». 

et il m’a dit : « mais on n’a pas le choix ». 

pas le choix de cette vie-là car il n’y en aurait pas d’autres où il serait possible de vivre en se sentant vivant-es. 

et c’est vrai. 

il m’a confié que la dernière fois qu’il avait eu un emploi qui lui assurait une reconnaissance sociale autant que des revenus stables, il était parti parce qu’il y étouffait. 

un bon nombre de mes notes de 2023 évoque un sentiment similaire. j’ai quitté un emploi qui me plaisait mais qui, tout simplement, n’était pas assez. 

en écrivant tout ça, je repense à ces vers de Char, issus d’un poème que j’avais longtemps mis en fond d’écran de mon téléphone, comme pour me forcer à y croire : « nous sommes venus ici car là où nous étions ce n’était plus possible. ». 

ce n’est peut-être pas facile, certes, mais ailleurs, ce n’était plus possible. 

c’est aussi simple que ça. 

pour autant, dire ça, ça ne revient pas à dramatiser cette idée et à la renvoyer à la nécessité vitale qu’en faisait par exemple un Rilke (« demandez-vous si vous mourriez s’il vous était interdit d’écrire »). je pense au contraire qu’assumer ce mode de vie nous renvoie au choix (plus ou moins conscient) qui l’a initié et dont la force s’est peut-être dissoute au fil des difficultés.

ce n’est pas une question de vie ou de mort mais une question de sens et d’identité.

j’ai choisi cette vie parce qu’il n’en était pas une autre où il m’était possible de me sentir vivante de cette façon-là, où il m’était possible de me sentir moi-même de cette façon-là. 

je l’ai choisie parce qu’elle était la seule à m’apparaître sensée. 

tout ça peut changer, évoluer, mais aujourd’hui, c’est dans cette vie que je veux batailler et donc croître. 

je n’ai pas pu m’empêcher, en rentrant chez Nico ce soir-là, de transposer cette idée à ma relation avec A. 

il y a déjà eu des relations plus simples et il y en a probablement mille autres qui n’attendent que d’être vécues et qui pourraient l’être aussi. mais il est certain que j’y étoufferais. 

j’ai choisi cette relation, et ça aussi, les difficultés me l’ont peut-être fait oublier. 

c’est précaire, c’est fragile, c’est compliqué, et ça paraît si souvent absurde, mais c’est cet amour que j’ai choisi, ce chemin où nous sommes si souvent tentés de sauter dans la mer plutôt que de continuer à marcher dans le sable. 

dans un cas comme dans l’autre, j’ai décidé d’habiter quelque part « entre la mort et la beauté » (toujours Char) parce que c’est ici que mon chaos a subitement trouvé un sens. 

et j’ai souvent tendance à l’oublier – en fait, dès que ça devient un peu compliqué. 

alors, se le rappeler aussi souvent que possible : rien ne sera jamais simple, mais c’est moi qui en ai décidé ainsi. 

*

bien sûr, ce serait trop facile de s’arrêter là. 

de faire comme si nos vies n’étaient que la résultante d’une succession de choix individuels, faits en toute liberté. indépendamment des conditions matérielles qui nous permettent d’exister. des possibilités qui nous sont offertes avant même que l’on ait pu apprendre à parler.

comme si nous pouvions échapper aux structures qui nous surplombent et nous écrasent, plus ou moins discrètement, plus ou moins volontairement.

comme si nous pouvions nous regarder avec la sensation d’être en pleine possession de l’image que l’on découvrait dans le miroir. 


comme si un face-à-face entre nous et nous existait. 

alors que tout ça, bien sûr, n’arrive jamais, n’existe nulle part. 

*

par exemple, prenons le cas de mon corps féminin. 

comment le regarder indépendamment du regard que l’on fait peser sur lui depuis que je suis née, ou, plus véritablement, depuis qu’il est né, c’est-à-dire, depuis qu’il s’est “développé”, c’est-à-dire, pour le dire plus vite, depuis qu’il est devenu baisable ? comment le penser indépendamment de ce qu’on attend attend de lui ? par exemple, cette nécessité de l’être, baisable, mais sans jamais l’être trop ?

tout ça est possible, évidement, mais ce n’est pas forcément spontané. en fait, disons qu’en arrière-fond, il y a toujours ces attentes qui ne sont même pas les miennes et que personne n’ose dire à voix haute mais que tout le monde formule, inconsciemment. 

j’ai été façonnée par ce monde que je n’ai pas choisi, par ces attentes que je n’ai pas choisies, par des yeux dont je n’ai même pas choisis qu’ils se posent ou pas sur moi. 

et je serais censée supporter un miroir toute seule. 

bien sûr. 

*

le hasard de l’actualité culturelle a fait se côtoyer dans mes choses vues-lues récemment, le récit-essai Pour Britney de Louise Chennevière avec le film The Substance de Coralie Fargeat. 

chacune à leur façon, elles m’ont permis d’en arriver à cette conclusion du miroir parasité et de la nécessité de nettoyer ce qui l’obstrue pour mieux raviver son vide – et enfin l’accepter. 

dans Pour Britney, Louise Chennevière montre à travers l’analyse des destins croisés de Britney Spears et de Nelly Arcan, la façon dont les corps féminins sont inextricablement liés au regard masculin – « c’est peut-être ça ne plus être une petite fille, savoir qu’il y aura toujours quelqu’un pour vous voir, pour glisser un regard derrière un rideau, pour vous épier, vous surveiller et pour, vous désirer, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas » – sans qu’il soit possible, malgré une conscience de cette emprise, de s’en défaire totalement – « n’avoir pas réussi à se sortir de là, malgré tous les livres lus, malgré tous les diplômes et toutes les réussites, de se penser encore à travers le regard de tous les vieux pervers du monde, mais. C’est parce que ce ne sont pas seulement, les vieux pervers, non, ce serait trop facile, c’est parce que le vieux pervers n’est pas un individu particulier mais, une manière de voir qui circule partout, et même dans le regard des garçons qu’on aime, et alors ça vous brise lentement, pernicieusement ». 

elle retrace la trajectoire de ces femmes portées aux nues puis brûlées vives sur un plateau TV et y mêle des récits amers puisés dans son histoire à elle. elle en appelle à un monde où les corps féminins n’auraient plus peur ni honte et pourraient s’abstraire de ces regards vitreux et libidineux, de cette morale qui oscille sans cesse entre l’exposition des corps et leur condamnation. 

de la même façon, The Substance de Coralie Fargeat dit très bien tout ça. comment un corps féminin se perçoit d’abord à travers les yeux, aussi répugnants soient-ils, « de tous les vieux pervers du monde » – et ce jusqu’à la folie, jusqu’à la monstruosité. 

de comment cette perception entraîne une mise en compétition des corps féminins entre eux et même, au-delà de cette compétition entre des corps distincts, s’insinue aussi à l’intérieur d’un même corps pour lui fait envier ce qu’un jour il a été, ce qu’un jour il aurait pu être.

un corps féminin ne gagne jamais, y compris contre lui-même. 

partout c’est la mort et partout c’est le monstre. 

dans ce monde-là, il n’y aura jamais de possibilité de supporter le moindre miroir. 

*

quand je juge ma vie d’artiste pauvre, j’imagine que je le fais avec des yeux d’actionnaires, un regard CAC40 tentant vainement d’évaluer une vie qui veut être seulement pensée à l’aune du poème. 

c’est ça qu’il faut conjurer. 

si j’oublie si vite mes propres yeux devant un miroir, c’est parce qu’il y en a d’autres qui sont rivés sur moi, et ce depuis toujours, des familiers, des inconnus, toujours si enclins à annihiler tout espoir que je ne sois pas simplement bonne à jeter. 

c’est une si lente conquête. 

pour certain-es tout ça est évident, pour d’autres, c’est déjà acquis, mais pour moi ça fait des années que j’y travaille – conquérir ce droit d’exister telle que j’ai décidé d’exister. 

*

récemment, je me suis sentie très proche d’un personnage. tellement proche qu’à la lecture du livre dans lequel évoluait ce personnage, j’étais mal à l’aise. 

ce personnage, c’était Winnie d’Oh les beaux jours de Beckett, ce personnage féminin que l’on découvre enterrée jusqu’à la taille dans un monticule de terre, et qui s’évertue, durant toute la pièce, à conserver légèreté et optimisme face à cette condition. 

tout au long de la pièce, Winnie se parle à elle-même et surtout elle parle à Willie, son partenaire, qui devient bientôt le garant de son sentiment d’exister, Willie à qui elle dit, lorsqu’elle se sait s’enfoncer en elle-même : « te sentir là à portée de voix et sait-on jamais sur le qui-vive, c’est tout ce que je demande ».

je me suis sentie très proche d’elle, récemment. 

j’étais ce besoin d’être entendue et cette incapacité « d’ajouter un mot sans l’assurance que tu [aies] entendu le dernier ».

j’étais cette recherche désespérée d’une rive qui était des yeux qui n’étaient pas les miens – et qui étaient les tiens. 

j’étais ce mensonge que la terre qui enserrait mon cou était tout à fait normale et que la seule chose dont il fallait me soucier était de savoir si j’étais bien coiffée. 

j’étais ce besoin d’être sauvée, qu’à la différence de Winnie, je me fabriquais.

*

des yeux répugnants des actionnaires aux yeux idéalisés de l’être aimé, la différence n’est pas si grande d’un point de vue existentiel. dans les deux cas, pour moi, c’est le devenir-monstre qui s’ouvre et me fait mourir derrière ma façade de fausseté et ce – et c’est difficile à croire – en dépit de mon rouge à lèvres. 

alors, comme à chaque fois dans ces cas-là, il a fallu quitter la tombe pour retrouver mes yeux. c’était nécessaire pour ne pas finir avec des seins qui me sortent de la tête, avec mes sœurs gisant sur le tapis -j’aurais été ces sœurs. 

et puis, il a fallu écouter ce que disait le miroir quand tout enfin était silencié. 

et alors le miroir a dit : « ça va aller ». 

c’était un mensonge mais c’était nécessaire. 

maintenant me voici, couchée contre toi, finissant cette note, déjà un pas dans le sommeil que je retrouve peu à peu après ces trois semaines d’une longue traversée où j’ai appris à me libérer de mon besoin d’être par toi regardée, évaluée, pesée et sauvée. comme le dit un très beau poème d’Ingeborg Bachman : « Pour que rien ne nous sépare, chacun doit sentir / la séparation ; dans les mêmes airs subir la même incise. / Seules les vertes frontières et les frontières des airs / à chaque pas de vent nocturne cicatrisent. » 

j’ai retrouvé mes yeux et donc mon horizon et j’apprends depuis à supporter un miroir. 

pour ça, je n’ai pas de solution miracle : on a toustes quelqu’un-e à faire taire et quelqu’un-e même quelque fois à quitter. c’est je crois, sur cet unique aspect, un chemin individuel. 

on n’a pas choisi d’être en vie, ni choisi d’avoir cette vie-là, mais on peut au moins faire semblant de choisir certaines choses. 

les mots stupides qu’on écrit tard le soir. 

le corps fragile contre qui on s’endort – tant qu’il veut bien de nous et qu’on veut bien de lui. 

et le regard que l’on porte sur soi – et pour ça choisir tous les jours cet éternel travail qu’il faut nous sans cesse recommencer pour le laver du monde, des hommes et des actionnaires quand on est pauvre et poète dans un corps féminin. 

mais le jeu en vaut la chandelle. 

j’ai pu me regarder sereinement il y a quelques jours et je jure que c’était bien avant de retrouver tes yeux. 

c’était à Paris, je sortais de la douche et le miroir était plein de buée. 

le fleuve pollué


une séquence de télé-réalité fait parler d’elle. 

c’est un extrait de La Villa des cœurs brisés, une émission où les candidat-es sont accompagné-es par une thérapeute, par le biais de coachings en groupe et en privé, pour se reconstruire affectivement. 

dans cet extrait, un participant demande à une participante s’il peut l’embrasser.

celle-ci refuse, dit avoir besoin de temps. 

il répond : « pas de problèmes, c’est ok ». 

on pourrait croire que ça en restera là, mais sur les réseaux sociaux, les gens aboient. 

ça ne va pas en rester là. 

« comment ça c’est ok ? et puis quoi encore ? ». 

« c’est vraiment n’importe quoi cette ère post me too ». 

« jusqu’où ira-t-on dans ce délire avec le consentement ? ».

*

la veille, avec une copine, on parlait de la frustration que l’on avait pu ressentir dans certaines relations avec des partenaires masculins lorsque ceux-ci ne nous précédaient pas dans l’expression du désir d’avoir un rapport sexuel, voire carrément, manifester ouvertement un refus d’en avoir un.

ça faisait chaque fois comme une blessure à l’ego. 


quelque chose qui contredisait l’inconscient de nos sexualités. 

qui contredisait ce sur quoi il repose : le désir de l’homme braqué en permanence sur nos corps de femmes. 

notre statut d’objet, tellement intériorisé, qu’il nous paraît aujourd’hui presque plus normal qu’un mec veuille nous violer plutôt qu’il n’ait pas envie d’avoir une relation sexuelle avec nous. 

c’est là où en fait, entre l’histoire du bad buzz consentement sauce télé-réalité et ce fragment de réflexion entre copines, il n’y a pas vraiment de différences : ces deux exemples résonnent ensemble. 

ils sont simplement deux facettes de la culture du viol. 

*

j’avais commencé à écrire ces notes il y a longtemps. 

cette semaine s’est ouvert le procès de Dominique Pelicot et des 51 hommes accusés d’avoir violé Gisèle Pelicot, sa femme, avec la complicité de celui-ci. 

de mon côté, je reviens d’une semaine, passée avec “ma famille” (les guillemets me paraissent de plus en plus approprié) où j’ai subi à nouveau toute une panoplie de violences psychologiques et verbales, de menaces, d’abus. 

c’était entre inattendu et très prévisible. 

il n’en fallait pas plus : ma confiance s’érode, ma confiance en la vie qui butte sur son absurdité, sa violence, crue, métallique. 

tout si vite bascule. un somnifère bien dissimulé, encore et encore, et l’existence déchirée. 

et tout ça existe. est vrai. 

combien sont-elles en ce moment même à s’endormir malgré elles ? 

*

La Nuit du 12, est un film de Dominik Moll. 

inspiré du meurtre non-résolu de Maud Maréchal, il raconte l’enquête qui suivit le meurtre d’une jeune femme, Clara, brûlée vive un soir d’octobre. 

en plus de l’horreur du crime évoqué, une scène de ce film est venue nourrir tout mon dégoût et ma désespérance. 

la voici : découragé par les balbutiements de l’enquête, disons le, par son échec, l’inspecteur en charge de celle-ci confie son désarroi à propos des hommes – une dizaine – suspectés du meurtre : ce qui le hante, avoue-t-il à la juge qui l’accompagne, c’est que tous sans exception pourraient l’avoir fait, tous pourrait être les coupables. 

c’est une façon pour le film de nous dire : oui, all men.

même si ça rend fou de se le dire, même si ça hante : tous, ont ce potentiel. 

ça vaut dans ce film comme dans la vie. 

*

je réfléchissais, je ne sais plus, si c’était avant ou après que ces choses s’ouvrent, se ré-ouvrent, se dévoilent, à la difficulté de vivre une relation hétérosexuelle dans une société telle que la nôtre – difficulté parce que conscience permanente de reproduire des schémas de domination (Juliet Drouard, etc., etc.). et j’en suis venue à l’analogie suivante : en tant que femme, vivre une relation hétérosexuelle, c’est comme boire l’eau d’un fleuve pollué et ne pouvoir boire que cette eau-là pour pouvoir survivre.

il serait vain de chercher uniquement à assainir l’eau de la rive où nous buvons. 

et vain également de blâmer le seul fleuve pour sa qualité. 

il faut remonter à la source, identifier l’origine des polluants et la structure qui leur permet de se déverser.

et il faut se battre pour transformer sa qualité, pour assainir, pour nettoyer. 

car il en va de notre vie. 

j’en suis de plus en plus persuadée. 

*

voici en guise de fin, un poème composé avec l’ultime découpage qui viendra nourrir mon Livre de l’amour – pour lequel je n’ai toujours pas de titre. 

il s’agit du découpage de certains chapitres de La Salope éthique, qui se définit comme un « guide pratique pour des relations libres sereines ». 

ce poème a été collé avec beaucoup de colère et paradoxalement comme souvent, avec beaucoup d’espoir – ou en fait, plutôt, beaucoup d’amour pour les syllabes et les sœurs qui partagent ce monde sale. 

j’en dirai peut-être plus quand j’aurai retrouvé l’usage de mon esprit. 

*

« votre plaisir rend le monde susceptible 

il veut vous confisquer l’expérience grande
sincère parce que réalité 

*****
moulant jusqu’à votre utérus 
vous interdisant toute place

c’est l’éventail humain 

où avoir des ennemis est généralement plus légal qu’un avortement et où toujours 
quelqu’un finit par dire : 

« et pourquoi vous vous voulez ville 

et pourquoi vous nagez la rue 

en fait simplement pourquoi 
vous promenez-vous sans nous 

peut-être aimeriez-vous vous faire violer 

salopes »

*****
il n’y aura jamais d’endroit où on ne vous dira pas de ne pas faire trop de bruit 

comme des clous à l’intérieur du sexe 
ils vous montreront comment être personne 

placard gentil 

mort que vous vous souhaiterez 
en vous disant :

à qui encore dois-je me mentir 
à qui encore me perdre 

c’est ce qu’ils attendent de vous 

le virus intériorisé que vous êtes légitime 
parce que toujours victime ou proie 

jamais parce que danger pour leur pouvoir non-désiré

non jamais parce que vous avez droit à être autre chose 
qu’un objet biologique logistique historique durable préconçu 

au service 

*****
ils autorisent 
ils refusent 
ils choisissent 

*****
pourtant
hors de ce cadre-là 

il y a la possibilité de vies qui ne nuisent pas 

exprimez-la

choisissez-la

vous la pouvez

ce n’est pas facile c’est vrai 
mais vous la pouvez 

aussi

même si on sera ensemble 

n’oubliez jamais 

l’univers ne vous voit pas –
ni vos parents ni vos enfants ni vos amis 

seul votre sang a l’œil 

possédez-le

il vous servira un jour à signer le testament
de toutes leurs volontés« 

une histoire de chaleur

début

ma tristesse est liée à la chaleur. ou plutôt : à l’absence de chaleur. 

je répète inlassablement les mêmes choses. 

j’en parlais déjà

je tourne toujours autour des mêmes obsessions. 

quand je suis triste, je deviens une enfant qui pleure, et qui, si personne ne s’en enquiert, qui meurt de froid. 

je suis la petite fille aux allumettes. 

personne ne m’en achète, mais en fait surtout : personne ne me regarde.

alors, je meurs de froid. 

en l’occurrence, souvent chez moi, ce « personne » qui me fait mourir de ne pas me regarder, c’est souvent la personne que j’aime. 

dans ces moments, j’attends d’être consolée, d’être réchauffée. et si la chaleur ne m’arrive pas d’ailleurs, alors je meurs. 

ce qui est cocasse, c’est que la vie a mis sur mon chemin quelqu’un qui n’est pas capable de réchauffer quiconque le lui demande. 

la seule expression d’un « j’ai froid » l’empêche de produire et de donner la moindre forme de chaleur. pendant un temps assez bref, quelques jours. et puis, quand le besoin s’est apaisé (ou a fait mine de), alors la production reprend, et avec elle, sa diffusion. et la chaleur à nouveau se répand. 

j’essaie de ne pas être trop dure, mais parfois, je peux pas m’empêcher de me dire qu’à la page « masculinité toxique » d’un manuel sur le genre masculin, il doit y avoir la description précise d’un phénomène de ce type : le froid contre la demande de chaleur. 

dans ces moments, j’essaie, du mieux que je peux, d’être indulgente. indulgente avec le froid – celui que je ressens et celui que je reçois. 

mais quand même parfois, je me demande ce qui conduit les hommes à se comporter de cette façon, cette incapacité à donner à qui en a besoin, à qui le réclame.

*

une autre notion sur laquelle je voulais écrire était ma part sauvage – ma difficulté à me laisser approcher parfois. 

la fête exacerbe tout. et c’est par la fête que je m’en suis aperçue. il y a des moments, des soirs, des fêtes, où les interactions me coûtent. désinhibée par « les alcools » (je reprends l’expression à Pizarnik), je n’hésite pas à repousser l’échange, à fuir la rencontre. oui, il y a des fois où je n’ai juste pas envie de ça. alors je m’éloigne, rejoins la musique ou rejoins le connu, le déjà-plus-sauvage.  

plus généralement, il faut du temps pour m’apprivoiser et avant ça, je peux paraître froide, lointaine. 

par contre, si la magie de la rencontre opère, alors il n’y a plus aucune retenue et c’est la communion. 

comme si la distance initiale était le prix à payer d’une possible fusion à venir. il me faut un peu de temps pour m’assurer que la personne qui entre dans mon territoire est digne de confiance. 

longtemps, j’ai appris à être à moi-même ma propre meute. 

quand les coups viennent de l’intérieur, quand le loin, le temps, et le reste, on apprend à se faire meute à soi-même. 

et si maintenant les choses ont changé, que j’ai su refaire meute avec d’autres que moi, je sens qu’il reste en moi cette méfiance animale. 

en reprenant cette idée à l’aune de mon histoire de chaleur, je me demande si ma sauvagerie peut expliquer le fait que j’attende la chaleur uniquement de la personne dont je me sens la plus proche. 

celle qui m’a domestiquée. 

comme si j’avais élargi ma meute, mais trop peu. 

comme si nous n’y étions que deux. 

alors qu’en fait. 

plus, bien plus. 

et surtout, au-delà de ça, ou plutôt avant ça, moi-même : ma propre meute. 

il faut délocaliser la source de chaleur attendue. élargir sa réceptivité.

tout peut réchauffer. il faut juste s’en rappeler.

*

lors la conférence déambulée que je donnais lors mon festival préféré, j’ai lu des poèmes de Whitman. 

notamment : « à vous ». 

quelques ami-es présent-es à ce moment-la, pas forcément des lecteur-rices de poésie, s’étonnaient de découvrir de la poésie joyeuse, solaire, « positive » ils-elles ont dit, plus habitué-es qu’ils-elles étaient à mes poèmes à moi, beaucoup plus sombres, beaucoup plus tristes. 

j’ai souvent pensé mon écriture comme un exorcisme, comme un rééquilibrage. 

j’écris pour qu’on puisse dire de moi sans me connaître « ça se voit qu’elle a envie de vivre, qu’elle aime la vie ». pour que les gens qui me côtoient, celles et ceux qui ont passé la barrière, qui sont entrés dans la meute, puissent bénéficier du plus lumineux qu’il y a en moi. 

et pour ça : j’ai besoin de mettre l’obscur quelque part, d’en faire quelque chose. 

quand j’en aurai fini avec l’exorcisme (je me suis promis : trois livres pour ça et pas un seul de plus), j’aborderai autrement la poésie.  

peut-être. 

ou je ferai autre chose. 

d’autres spectacles. 

des romans. 

ou de la contrebasse. 

*

par hasard, toujours dans ma préparation de cette conférence, je suis retombée sur cet extrait des Quatre Quatuors de T. S. Eliot : 

« Point d’espoir hormis d’élire
L’un ou l’autre des bûchers
Afin d’être du feu par le feu racheté ». 

comme lui, je ne crois pas qu’il soit possible de vivre sans chaleur, sans brûler. alors, s’il n’y a point d’autre espoir et que « nous ne vivons, ne respirons / que par l’une ou par l’autre flamme consumé » (toujours T. S. Eliot), il va bien falloir l’assainir cette chaleur, celle qu’on demande, celle qu’on reçoit. 

et pour ça, il va peut-être falloir penser le froid pour pouvoir le comprendre et le comprendre pour pouvoir le combattre. 

peut-être que c’est parce qu’on a trop accepté de trembler qu’on en est là. 

*

interlude : quelques notes écrites en octobre 2023 ou survivre au love bombing  

je mange ma faim. m’enivre de sobriété. fait du manque une présence nouvelle, un excès de plus, excès de rien parce qu’en fait c’est toujours jouer avec la même frontière. 

c’est l’heure du chardon-marie. j’apprends à me passer de l’alcool, des substances et de toi. en échange, je garde le moi, le corps et les autres. il faut bien quelque chose pour remplir l’intérieur. quelque chose pour les dents, presque : quelque chose pour toi – ce week-end j’ai compris que les autres t’étaient plus nécessaires qu’à moi. 

c’est comme ça et ce n’est qu’à moitié triste. je me fais à l’idée. comme celle de n’avaler plus que mes rêves ou les autres. 

en ce moment, je m’éveille avant le soleil et je les écoute me dire à l’oreille : « bonjour Camille, il est 7h, c’est l’heure de se lever ».

je les écoute me dire à l’oreille, mais qui ? mes rêves ou les autres ? 

trop tôt pour le savoir. 

*

je fais comme si je ne pensais pas à toi. c’est probablement la chose la plus dure.

je m’enfonce dans les livres. je m’enfonce dans mes textes. je m’enfonce en moi-même. mais en fait surtout : je m’enfonce tout court. 

ça sera comment quand ça sera fini. 

je n’arrive plus à l’envisager avec légèreté. 

c’est bien. 

peut-être. 

ça veut dire que ça devient important. 

peut-être. 

parfois je crie. parfois je pleure. 

souvent. 

dans un vieux poème qui ne t’était pas adressé : 

« aujourd’hui l’insecte a les pattes cassées ». 

aujourd’hui l’insecte a les pattes cassées. 

ça veut dire que ça devient important. 

peut-être. 

parfois tu. 

non. 

toi tu ne cries ni ne pleures. 

toi tu vis. 

sans moi. 

c’est bien. 

peut-être. 

et moi. 

les pattes cassées. 

souvent. 

c’est sûr. 

c’est comme ça. 

toi tu dis. 

*

« Je fais semblant de t’ignorer comme ceux qui font semblant d’ignorer les volcans mais qui ont peur d’être consumés par leur lave. Je t’aime tant que je serais capable de faire semblant de t’ignorer jusqu’à ce que je disparaisse. ». 

*

l’amour est « un besoin de noeuds » écrit Erri de Luca dans Trois chevaux.

et quelques jours après, en lisant une histoire à I. : « Sermoifor est avec sa copine : leur danse est étrange. Ils se font des noeuds. ».

et encore quelques jours après. tout Angélica Liddell dans la gueule. plus tant des noeuds mais beaucoup de cordes. 

les citations de cette note viennent de là. 

*

« Le pacte avec le repos à été annulé et mes liens sont de plus en plus serrés. Ma passion se manifeste par des clous sur tes mains. Je suis comme celui à qui la discipline n’apprend rien. Tu mets le feu partout en moi mais je le comprends pas, tu me consumes mais je ne relève même pas. ». 

*

la passion, sa psychose. à mon tour donc. 

c’est marrant. cette arrivée tardive. je me demande ce que ça dit de moi, de nous. 

mais ça va mieux c’est promis, les jours passent et j’avale ma folie, j’avale les insectes dans ma gorge, les yeux dans mes nuits. 

je me retiens de dire s’il te plaît. de dire quoi que ce soit. presque de cligner des yeux. grands ouverts. et 3h du matin. des blattes plein la bouche. le plafond, ses allures de caveau. 

« Pour que je montre du doigt les étoiles, il faudrait que tu passes la nuit à me sauver la vie. ». 

*

on avait dit pas la folie. 

on avait dit reste sage. 

on avait dit. 

tu avais dit. 

moi j’acquiesçais mais je savais qu’il y avait toujours ce moment tapi dans ma gorge où l’esprit rate la vie. je n’avais pas imaginé que ça aurait cette fois la forme d’un baiser et de l’odeur de mort qui parfois le suit. 

*

« quand j’arrive à la fin de ton absence
je trouve l’obscurité du début de ma vie
et nous nous unissons avant d’être nés
 » 

*

mais heureusement, il y a le repli, il y a l’écriture. beaucoup d’écriture. c’est peut-être d’ailleurs la faute à ça. j’ai perdu mes repères dit Alice. alors ça prend cette forme. la réalité a raté l’esprit. mais j’écris, j’écris, j’écris. alors je m’en fous. c’est comme ça, moi je dis à mon tour. 

c’est le matin. 

je sors prendre l’air.

je zigzague entre les châtaigniers. 

deuxième nuit ici. j’ai presque pas pensé à ma vulnérabilité. à mon corps si faible au bout de ce sentier de forêt. 

hier les souris m’ont sauté dans les bras. toute une famille dans un tiroir. 

je redécouvre le silence, ce silence d’oiseaux, le héron sur le lac le matin, le colloque des corbeaux à la tombée du jour, la solitude de la chouette à celle la nuit. un silence d’oiseaux. 

l’air est pur et mes poumons aussi. 

je colle, j’écris, je lis. 

réfléchis aussi toujours beaucoup trop. 

et si. et si. et si.

mais je m’accroche à l’idée que les souris finiront par manger les blattes. 

manger mon mal avant ma traîtrise. 

*

est-ce que je me venge en t’écrivant un spectacle qui commence par une séparation ? en écrivant un désespoir qui n’est autre que le mien. une psychose. en imaginant te voir dire : « depuis qu’elle est partie je ne parle presque plus ». 

car c’est moi pour le moment qui ne parle presque plus. qui ne parle tellement plus que chaque jour je rapetisse un peu plus. 

petite. 

petite. 

transparente. 

pauvre. 

*

« Aujourd’hui, j’ai assez de peine pour abattre tous les arbres d’une forêt. ». 

*

tu me dis : « mais c’est quoi l’arbre pour toi ? ». 

et moi, laissée stupide par cette question : « je sais pas trop, pourquoi ? ». 

« tu écris quand même un livre qui s’appelle Les Branches des autres ». 

c’est vrai. et à bien y réfléchir, c’est pour ça que ça m’a laissé un peu sans voix. parce qu’un arbre c’est tout ce que je suis pas. c’est pour ça que les autres ont des branches et pas moi. 

*

tuer l’espoir que quelque chose d’autre arrive pour que quelque chose d’autre puisse arriver. 

c’est la seule solution. 

alors je tue, je tue, je tue et j’attends que ça naisse. 

*

« L’interprétation donnée par Kierkegaard du mythe d’Abraham est la suivante : nous devons être prêts à tuer ce que nous aimons le plus pour qu’on nous le rende. ». 

*

j’avais écrit le passage plus haut avant de tomber sur cet analyse du mythe d’Abraham. comme quoi certaines choses sont profondément ancrées. 

*

reprise du début et fin 

être prêt-e à tuer ce qu’on aime le plus pour qu’on nous le rende.

être prêt-e à perdre pour pouvoir gagner.

il y avait déjà en octobre les germes de la solution.

car en fait, c’est pas vraiment une histoire de chaleur, mais plutôt une histoire de pauvreté.

le problème de la petite fille aux allumettes, c’est pas tant que personne ne lui achète ses allumettes. c’est qu’elle se retrouve à devoir en vendre. et dans la rue, et dans le froid.

le problème est antérieur à l’indifférence des passant-es.

il est dans sa condition, dans sa condition misérable d’enfant pauvre.

dans ma condition misérable d’enfant triste.

il vaudrait mieux brûler les passant-es plutôt que de s’exposer à leur indifférence. 

il vaudrait mieux brûler ton froid que d’attendre ta chaleur. 

mieux te brûler toi. 

ou moi.

dans la nouvelle qui donne son titre au recueil Ce que nous avons perdu dans le feu, Mariana Enriquez, raconte l’histoire de femmes décidant de s’immoler pour protester contre les violences faites aux femmes.

il n’y a plus de concession possible.

il faut apprendre à retourner la chaleur contre soi.

changer le froid en flammes.

dans le rodéo, je suis le taureau

comme d’habitude depuis longtemps, la vie va entre très vite et très lentement.

et j’en arrive au point où je rêve d’être vendeuse dans un magasin de stores.

cette phrase a à voir avec le temps. le temps de ma vie et le temps qu’il fait.

il fait chaud et il y a du vent.

c’est ça ma météo depuis que j’ai quitté les montagnes – l’intensité et l’instabilité.

ça a aussi à voir avec l’espace.

avec la Terre de Feu, avec Toulouse, avec Marseille, avec l’Ardèche.

les terres qui brûlent dans ma mémoire, dans mon après.

ma vie est un chaos aéré ou un rodéo comme a dit Maxime qui ne se doutait sûrement pas, à ce moment-là, d’à quel point c’était juste comme expression pour désigner ma vie.

un rodéo.

il y a du mouvement mais aucune direction et aucune avancée. quelques saccades, quelque chose qui ressemble à un show alors qu’il s’agit seulement d’un animal maltraité.

comprenez-moi : dans cette image, je suis l’animal, pas l’humain.

rien de tout ça ne m’amuse vraiment. ou plutôt si. mais en surface seulement.

je subis un spectacle qu’on m’inflige d’ailleurs – mais d’où ? – et dont je ne saisis pas grand-chose, si ce n’est que ma seule issue pour en sortir – mais est-ce vraiment possible ? – est de ne jamais m’arrêter de remuer.

une fois encore, j’ai toutes mes affaires dans ma Clio – je m’anticipe désormais : “toutes mes affaires” veut dire : 3 valises, 2 guitares et une dizaine de livres – et je me jure que j’arrête, que d’ici la fin de l’année j’aurai un endroit où rester. où devenir, pour faire face à la chaleur intérieure, vendeuse dans un magasin de stores.

je me jure d’arrêter mais comme toujours : l’humain ment à l’animal.

il le ramène seulement au pré pour une trêve de courte durée.

*

« quelqu’une s’approche.
elle est belle, puissamment belle.
elle tient dans la main des scarabées.
une fois suffisamment près de moi, elle les enfonce dans ma bouche.
dès qu’elle sort sa main et que ma bouche se referme, les scarabées se mettent à voler.
je cherche des yeux quelqu’une mais elle n’est plus là.
il n’y a plus que moi et les scarabées.
 »

*

plus tôt, mais toujours en juillet.

malgré l’incessant mouvement, mon grand livre de l’amour continue à prendre forme, entre deux fêtes, deux eaux – la mer / l’océan ou bien la rivière.

ce début d’été est doux. ça faisait longtemps.

nous sommes le 14 juillet.

ça fait très exactement 19 ans que mon père est mort et 3 ans et 10 jours que mon grand-père est mort, et honnêtement, la saison des deuils-anniversaires s’est passée sans encombres.

ça aussi, ça faisait longtemps.

pour dire deux-trois mots de mon histoire de livre, après avoir découpé ce vieux manuel d’éducation destiné aux jeunes filles, j’ai trouvé une nouvelle source pour des découpages à venir : un fichier word dans lequel j’avais archivé une partie de mes échanges avec F. à l’époque où nous étions ensemble.

ça fait 80 pages et ça dit perpétuellement : mais pourquoi on n’arrive pas à s’aimer dans la paix ?

je m’amuse à faire analyser nos échanges par ChatGPT, mon désormais fidèle allié et quand je lui demande ce qu’il en pense, il me dit qu’il n’y voit que tentatives honnêtes et sincérité – j’ai l’impression qu’il est de son côté…

je pense intercaler les quelques poèmes que je pourrai tirer de cette nouvelle série (si j’y arrive) au milieu d’autres collages, composés cette fois (tout ça est pour l’heure à l’état de projet, je m’avance un peu) en découpant une autre source : Le Banquet de Platon ou le début du mythe qui nous fait tout accepter, du mensonge à la violence : le mythe de l’âme soeur.

j’ai finalement bifurqué, moi qui voulais parler porno. mais peu importe. on reste dans l’Histoire des idées, on rembobine juste un peu plus loin.

pour mieux retourner au présent.

*

« il refuse de prendre la main qu’elle lui tend et il en perd la main.
quelques minutes plus tard, il lui en pousse une autre.
c’était inévitable : c’est sa main à elle.
 »

*

je lis le journal de Pizarnik et j’y reconnais des sentiments qui ont pu me traverser il y a longtemps – quand j’allais mal, genre vraiment mal.

j’ai envie de reprendre tous mes carnets et de voir où j’en suis aujourd’hui. regarder le chemin parcouru depuis que j’ai commencé à écrire – ce qui signifiait au début : avoir envie d’écrire, d’être une grande écrivaine.

ça doit faire quelque chose comme 10 ans.

le temps a passé mais l’idée de la mort est toujours aussi prégnante ; elle s’accompagne désormais de quelque chose qui n’enlève rien à son tragique : une farouche envie de vivre.

je suis obsédée par la mort parce que je suis obsédée par l’idée d’être en vie et par la peur de perdre cette grâce absurde qu’est l’existence.

alors, quand je lis ce journal, je me sens éloignée de cette façon unilatérale d’aborder la mort-vie.

aussi, toujours en lisant, je remarque toute la distance – au-delà de la distance esthétique et bien sûr qualitative – qui sépare mes journaux – qu’ils soient carnets privés ou notes publiées ici – des siens.

moi, c’est comme si je n’étais capable de raconter que ce que je pouvais problématiser, ce qui me servait à penser, à avancer – quelque chose comme : pour contrecarrer le rodéo ?

chez elle, c’est comme si tout était poétisé, comme si tout était préliminaires vers le poème, sensualité, rêve et obscurité – comme si, en fait : déjà le poème.

chez d’autres – Camille Ruiz ou Simone Sévit par exemple, deux dont l’écriture journalesque me fascine – comme si tout était journalisé, l’impression d’être en face de l’essence du journal, quelque chose de tangible, de ici, de là, de maintenant.

alors que moi, toujours le journal utile, qui se doit de servir l’écriture, la composition, les projets de livres et les projets de vie. la thérapie immédiate et nulle part une place pour le gratuit.

seulement des questions, des problèmes passés ou à venir, et pire que tout : des projets.

une écriture journalesque purement dialectique.

alors je repense à Bataille, à son expérience intérieure, à tout ce dont je n’arrive pas à dire.

et je reprends mes notes prises au moment de cette lecture et je tombe sur cette citation : « La différence entre expérience intérieure et philosophie réside principalement en ce que dans l’expérience, l’énoncé n’est rien, sinon un moyen et même, en tant qu’un moyen, un obstacle ; ce qui compte ce n’est plus l’énoncé du vent, c’est le vent. »

le vent est bien trop présent dans ma vie pour être dans mes journaux.

peut-être que s’il cesse, si les stores, et l’humain pas l’animal, alors, la balance, et donc l’expérience aussi dans les textes ?

ou alors, plutôt, l’expérience et dans les textes, son corollaire : le silence ?

*

« ils ont placé toute la population dans un tunnel et ils l’ont assiégé.
après avoir scellé les deux accès, ils ont dit à la population : « ne sortiront du tunnel que celles et ceux qui n’y sont pas entrés ».
ça fait maintenant plusieurs années et personne n’a pu bouger. 
»

*

j’ai commencé-terminé les poèmes composés à partir de la correspondance avec F.

ils sont 8, ils forment un tout et je ne crois pas en faire d’autres – c’est assez pour cette série.

ils sont méchants et faux sur le plan du réel, mais justes et bons sur le plan du poème.

ils disent la potentialité d’abus que porte toute histoire.

la façon dont l’un peut détruire l’autre, même sans le vouloir. lui faire porter le poids de quelque chose qu’il ignore – souvent rien d’autre que son poids à soi.

ils disent des choses de cette histoire mais ils s’en distancent aussi. la voix qui y parle n’est plus la nôtre, mais elle-même. elle raconte une autre histoire à partir des lettres qui l’ont fait naître.

à mi-chemin entre quelque chose qui a vécu et quelque chose qui aurait pu vivre.

*

« une vieille femme portait dans ses bras toute la souffrance du monde.
alors qu’elle voulait que je prenne sa place, tu t’es interposé et lui as dit qu’elle se trompait.
elle s’est détournée de moi et elle est partie chercher quelqu’un d’autre.
« 

*

passer ma vie à me demander ce que j’en fous, de ma vie.

des dizaines de poissons mangent mes peaux mortes entre deux descentes.

j’alterne entre trouver ça paisible et trouver ça franchement triste.

les cigales chantent. on mange du melon, de la pastèque.

on mange des bières.

assise dans la rivière, je pense à hier et une nouvelle image m’arrive : ma vie, ce n’est pas tant un rodéo qu’un pogo dans une guinguette punk.

tout est très insignifiant. tout est trop insignifiant.

voilà pourquoi ici tout est trop dialectique.

parce que je me tue à conjurer le vent en conjuguant le vent.

ni plus.

ni moins.

mais bon. c’est comme ça.

et ça pourrait être pire : ça pourrait s’arrêter.

générique.

le complexe d’Orphée ou Sex and the City

*

je repense comme souvent à Bachelard et à tous les « complexes » qu’il identifie dans sa philosophie des éléments – le complexe d’Empédocle : vouloir se jeter dans le feu que l’on a soi-même allumé ; le complexe d’Ophélie : vouloir se laisser dériver dans les eaux du ruisseau dans lequel on s’est jeté ; et bien d’autres encore – qui sont autant de façons de nommer nos pulsions, de donner forme à l’inconscient, à travers un souhait particulier : celui de la substance dans laquelle on souhaiterait s’absoudre, se fondre, disparaître. 

quand je vais mal, je me sens proche de l’eau, me laisse porter par un ruisseau, bercer par la mer, dérive, dérive, dérive, avant de remonter sur la berge, mouillée et avec le hoquet – plus ou moins comme dans le complexe d’Ophélie. 

le feu, c’est plutôt quand ça va : j’allume des feux, je danse autour, me brûle un peu puis recommence. 

un des complexes liés au feu que j’aime beaucoup est le complexe de Novalis. il se traduit par le besoin viscéral d’une chaleur partagée, du frottement au feu de l’autre, ou plutôt, au feu par l’autre. c’est quelque chose de l’ordre de la sexualité ou simplement peut-être de l’intimité. le complexe de celui ou celle qui formule ce souhait : j’ai besoin de me fondre en toi, m’y absoudre, disparaître. 

je ne crois pas que je veuille me fondre en l’autre. je crois que j’aime, parfois trop, le feu, c’est vrai. mais je crois que le vrai problème est ailleurs, que mon vrai complexe est autre. 

Bachelard ne l’avait pas identifié. normal, il me connaissait pas. mais moi je l’ai trouvé : c’est le complexe d’Orphée. 

ce week-end, j’ai écrit une phrase en vue d’en faire un poème. elle nommait ce complexe. elle disait : « Orphée malgré moi, je suis de celles qui toujours se retournent ». 

pour la faire simple, dans le mythe, Orphée part dans les Enfers chercher sa fiancée Eurydice, qui vient de mourir. grâce à sa musique, il réussit à convaincre Hadès et Perséphone, les gardiens des Enfers, de ramener Eurydice dans le monde des vivants. la seule condition à laquelle Orphée doit se soumettre est de ne pas se retourner pour regarder Eurydice avant la sortie des Enfers. mais bien sûr, Orphée se retourne pour s’assurer qu’Eurydice le suit vraiment, entraînant par ce regard en arrière, le renvoi cette fois définitif d’Eurydice aux Enfers. 

pour dire la vérité, je me sens très proche de cette histoire dans ma manière d’aimer – certaines fois.

plus que le feu partagé de Novalis, mon feu à moi, c’est le feu des Enfers, le feu dans lequel on jette l’être aimé parce qu’on a voulu voir si c’était vrai qu’il nous suivait, qu’il nous aimait – et qu’on était sa préférée. 

si je veux me fondre, ce n’est pas dans l’autre, ni même dans l’amour, mais dans la conscience toujours actualisée (et donc toujours assassine) que cet amour est en train d’exister. je veux me fondre dans le sentiment perpétuel d’être en train de vivre mon amour et surtout que mon amour est en train de me vivre, autrement dit : que je suis en train d’être aimée – quitte pour ça à tout gâcher. 

voilà donc le complexe d’Orphée : préférer faire bruler l’amour plutôt qu’assumer sa fragilité, son risque. 

*

il y a un an déjà, ici j’écrivais : 

« réécouter dix fois pour m’en persuader : je suis aimée. 
je veux toujours tenir Eurydice par les yeux. serrer l’amour comme Lennie ses souris. ». 

rien n’a vraiment changé depuis. 

j’avais déjà identifié le problème, presque nommé le complexe. 

mais c’est que j’avance à allure d’érosion. 

une roche tombe, puis une autre, et une autre – et un jour la falaise à nu, et nous avec, enfin libres d’être tombé-es dans la mer. 

*

un soir en scrollant sur insta, je découvre l’existence d’une sorte de pieuvre appelée Argonaute qui a deux caractéristiques qui retiennent mon attention : 1/ la capacité de la femelle à sécréter, à partir de ses bras, une coquille dans laquelle elle se niche ; 2/ la capture, par la femelle toujours, de méduses pour se nourrir et surtout se constituer une protection contre les prédateurs.

je découvre ça après avoir écrit mon histoire du complexe d’Orphée. 

et je me dis : bah oui, l’argonaute c’est moi. 

je me suis égarée sur le chemin de l’évolution. cessé d’être méduse pour me changer en pieuvre. fabriqué une coquille à partir de mes bras, attrapé ma méduse et fait d’elle bouclier, nourriture. 

et j’ai confondu le refuge et l’amour. 

ça pourrait presque donner un nouveau complexe, le complexe d’Ovide : la métamorphose de quelque chose de vivant en quelque chose de rigide. 

*
*

*

*

en ce moment je regarde Sex and the City. je me refais toutes les saisons que j’avais plus ou moins suivi quand j’étais ado, à l’époque où ça passait sur M6, le vendredi soir vers minuit. 

je fais ça, surtout, parce que je travaille sur les mythologies de l’amour hétéro. 

je fais ça, aussi, parce qu’en ce moment je découpe et détourne un manuel d’éducation destiné aux jeunes filles datant des années 60. le livre s’appelle Au service de l’amour et j’essaie d’en faire des poèmes, de composer à partir de lui un autre récit de ce que peut faire, vivre, être un corps féminin. c’est pas évident vu le matériau de départ, mais j’essaie. ça prend la forme de poèmes-récit avec au centre une personnage qui décide, à rebours de ce qu’on veut lui vendre, de prendre le chemin des syllabes et des soeurs. 

en fait, j’essaie de suivre toutes les ramifications qui font qu’on en est encore là et je découvre que toutes ces sources disent la même chose : nous sommes conditionnées pour considérer que notre valeur est relative à celle que nous accordera un homme.

qu’il s’agisse de bourgeoises de Manhattan parlant de fellation ou d’une catho des années 60 parlant de chasteté et de maternité, c’est toujours le même mythe de l’amour mâle qui seul pourra justifier et totaliser l’existence femelle. 

*

la psychanalyse nous a fait croire que la réponse à nos angoisses, à nos blocages, à nos répétitions, résidait dans nos histoires individuelles. un temps, j’y ai cru. peut-être aussi que ce n’est pas si faux. et puis moi, j’avais besoin de remonter aux racines du mal(e) familial. c’était nécessaire – remonter à l’origine de la silenciation pour être capable de prendre la parole.

mais aujourd’hui, plus j’avance et plus je me détache de mon histoire personnelle pour colmater mes failles. je cherche ailleurs les réponses, les remèdes et je regarde plus haut : dans cette grande histoire d’une domination aux multiples visages, toujours si apte à se réinventer, c’est-à-dire toujours à s’invisibiliser, vieille de dix mille millions de milliards d’années – et donc bien rodée.

je cherche à regarder en face ma position au sein de cet héritage, ma façon de continuer à l’alimenter et la possibilité de m’en délester. 

je navigue entre mes contradictions, mon amour, mes idées, mes insécurités alimentées par une mythologie bien marketée, et quand je fais le bilan, je me dis que mon histoire de complexe d’Orphée ce n’est pas que ma peur de la perte, causée par mon histoire personnelle ou mes traumas favoris, c’est aussi le même venin inconscient qui sans cesse me murmure que ce n’est que parce qu’un autre me suit que je suis digne de vivre comme de chanter.

*

j’ai écrit dans un poème récemment : 

« je t’ai trouvé avant même de t’avoir quitté et j’ai noué mon avenir à tes cils. 
progressivement, j’ai cru avoir le droit d’y mettre mon drapeau, revendiquer ma légitimité d’exproprier ce qui n’était pas moi. 
progressivement, j’ai cessé de me battre contre le monde, presque suis devenue à son image – fasciste.
 ». 

j’essaie d’être la plus lucide possible sur ma collaboration au projet hétéro-patriarcal. c’est peut-être le premier pas.

les choses communiquent. le monde et ses mythes nous contaminent mais j’essaie d’embrasser la responsabilité, peut-être de faire autrement, ou en tout cas de m’épuiser en cherchant à le faire.

faire en sorte que le regard en arrière ne soit pas destructeur comme il l’est pour Eurydice mais au contraire qu’il soit le point de départ d’une autre vie possible. 

remonter à la racine et planter autre chose qu’une graine.

mais quoi ? je ne sais pas encore.

*

alors, pour l’heure, je relis bell hooks, beaucoup, pour me persuader qu’il y a des façons d’aimer qui soient émancipées et émancipatrices, qui ne participent pas au mythe visant à soumettre l’existence femelle. je relis, je lis et j’écris, pour chercher la même chose au niveau du langage. écrire de façon émancipée et émancipatrice – pour les syllabes et les soeurs – même si j’écris sur mon amour.

et je continue à vivre, car il faut bien, et à aimer, « le deux le plus large possible » comme dit dans un autre poème, car restant persuadée que tout ça donne un goût particulier à la vie et ouvre, ouvre, « sur le plus grand nombre d’humains ».

*

alors voilà. en bonne ancienne historienne, je remonte studieusement le fil de mon histoire contemporaine, jusqu’ici des années 60 jusqu’aux années 2000, avant de bientôt, passer le cap du nouveau millénaire, approchant ainsi un tout autre visage du mythe : la pornographie. 

ça promet. 

*

en attendant, pour patienter d’ici la prochaine auto-analyse qui ne va pas vraiment quelque part, pas vraiment nulle part, pas vraiment autre part, voici un poème, écrit aujourd’hui, en parallèle de cette note.

j’espère qu’il vous plaira.

car tout ça c’est aussi un petit peu pour vous.

*

« j’écris des poèmes dont je ne suis pas la source – la source est ailleurs, arabesque, danse. 
moi j’ai le flanc en éventail, pas l’inverse. 
c’est comme caresser du sel :  c’est un désir salutaire uniquement sous la terre.
c’est comme – mais comme quoi, muse, pourquoi tu ne le dis pas ? 
si même mon écriture n’est pas fiable – qu’est-ce qui peut l’être ? une sœur peut-être ? 
tu pensais qu’il fallait comprendre mais rien de tout ça n’est concret : le mythe est l’ennemi et le poème le mensonge. 
entre les deux, il n’y a qu’un pauvre geste de la main à la tentative d’un coeur – trois fois rien.
 » 

ça va pas mieux

ça fait dix jours que je n’ai pas touché un poème.  

j’essaie mais il n’y a rien qui vient. d’avoir fait cette expo de collages m’a donné envie de remettre les mains dans la colle, avec la certitude mensongère que tout ce que je savais faire résidait là-dedans, que le reste n’était pas aussi bien. je sais que c’est faux, le reste, je l’aime aussi, sans trop savoir ce qu’il est, même si je pense, là maintenant tout de suite, quand je dis le reste, à ces nouveaux poèmes, le journal de la fiancée à la muse, commencés à la Saint-Valentin, pierres d’un futur grand livre sur l’amour hétéro.a – oui oui rien que ça. 

en ce moment je me réveille en pensant au moment où je vais retourner me coucher – je me lève à 11h. 

ma vie ressemble à une aire d’autoroute sur laquelle descendent distrait.es les passager.es d’un flixbus bondé – achetant un redbull, un sandwich, 13€ s’il vous plaît, mon budget journalier. 

je n’ai jamais eu aussi peu les moyens d’aller voir un.e psy. 

est-ce que ça ne serait pas le moment idéal pour reprendre mes notes-thérapie ? 

*

commençons quelque part. 

Ianis m’a dit : « ta vie en ce moment c’est vraiment de la merde, il faut que tu trouves le smecta de ta vie. ». 

voilà. j’aimerais presque m’arrêter là car presque tout est dit mais je vais faire un petit effort pour poursuivre. 

c’est parti. 

*

voici une première histoire. 

elle s’appelle : « un banal jeudi chez Nico à Paris ». 

le matin : je finis Gaïa, sexe et catastrophe de Lynn Margulis (un abrégé de son ouvrage Microcosmos récemment réédité par les éditions Wildproject). passionnante étude sur le monde des bactéries, sur leur grande capacité d’adaptation leur ayant permis de survivre à la Grande Oxydation (le moment où le taux d’oxygène sur Terre est passé de 0,0001 à 21%). ça fait 8 semaines que je suis malade alors les bactéries ces temps-ci c’est un peu mon domaine. imprégnée de ces nouveaux enseignements, je commence un poème : « il n’y a pas de frontières entre mon corps et l’univers. dedans et dehors n’existent que dans l’esprit. / un virus entre et se reproduit avec mon corps – c’est du sexe non-consenti à l’échelle microscopique. / je me demande pour lui quelle biosphère je suis, et pour toi, quelle aussi. attirante ? symbiotique ? étincelle sûrement, sûrement un peu trop vivante pour cette vie. » 

l’après-midi : on me découvre une péricardite et une fuite dans une valve du cœur. je poursuis le poème, les électrodes encore sur la poitrine mais la tête encore dans mon livre :  « à l’échographie je vois mon cœur qui fuit mais heureusement la biologiste dit : nous ne sommes pas des corps, mais des colonies. ». 

le soir : je pleure tout mon corps ligué contre moi, me demande qui m’habite de l’utérus au cœur, des poumons au cerveau, d’où est parti le sort. pour avaler la nouvelle, je poursuis mon poème, stoïcienne malgré moi, et donc un peu amère : « je suis la somme de toutes les parties, maladies, qui m’excèdent et me survivront : si je les presse entre elles c’est mon noyau qui s’hérisse, fier comme une cellule-mère. » 

la nuit : je scrolle sur mon téléphone malgré deux livres ouverts à distance raisonnable de mes mains et quand je finis par dormir, bien sûr je rêve de toi. 

au réveil : je termine le poème, un café sur les cuisses, affalée sur ce vieux canapé : « dans mes rêves tu m’étales sur une plage et j’oublie mes globules pathétiques, et j’oublie la faiblesse eucaryote, et j’oublie, et j’oublie, me réveille engourdie, réalise l’absurde primitif : même une pierre grouille de vie. ». 

*

voici une deuxième histoire. 

elle aurait pu s’appeler : « un dimanche en famille » mais elle s’appellera « la même recette qu’en 2014 ». 

aucun poème n’accompagne cette histoire.   

je suis rentrée dans le sud. je suis sur la terrasse. il fait un temps magnifique, c’est doux. j’oublie presque mon corps. 

je lis La Volonté de changer de bell hooks. elle y parle de ce que perde les hommes à jouer au jeu du patriarcat : entre autres, leur vie affective et une certaine paix intérieure. 

je pense à certains hommes que je connais engloutis par ces logiques, rongés par celles-ci. je me vois essayer de leur expliquer à quel point ils perdent à jouer à ce jeu, presque plus que moi. à quel point c’est triste, à quel point ils pourraient s’en sortir s’ils essayaient. 

et pendant que je pense à ça, la seule image que je vois, la seule qui me vient, c’est une scène de film, la scène finale de Je suis une légende : Will Smith s’évertuant à expliquer au « chef » des mort-vivants qu’il a un remède pouvant les guérir, pendant que celui-ci défonce son crâne sur une vitre blindée, refusant d’écouter. 

je pense à ces hommes et c’est ça que je vois – l’avolonté de changer de ces hommes-là, qui préféreraient se briser le crâne que chercher à guérir. 

*

bell hooks parle dans ce livre des pensées qu’elle avait enfant, quand redoutant une colère, une violence, elle pensait à la mort de son père comme une libération, comme la fin des menaces, comme la fin des violences. 

j’ai souvent imaginé la mort de mon père quand j’étais enfant. pour d’autres raisons,  mais souvent, je l’ai imaginée. 

puis mon père est mort. 

et j’ai souhaité la mort d’autres que lui. 

comme un cycle éternel qui n’appelle en fait qu’une seule chose : la mort de la violence. 

*


j’ai fait un atelier collage avec une classe de lycéens il y a dix jours. c’était le premier. c’était vivifiant. je leur avais donné pour contrainte de découper des paroles de chansons en vue d’en faire un poème. 

pour leur montrer que c’était possible, j’avais moi-même découpé une chanson : “J’oublie tout” de Jul. 

un passage donnait : « j’sais pas pourquoi la vie est si courte / et le bonheur un chien malade // moi j’sors d’une famille de coups / et quand j’repense à eux / j’oublie même ton amour ».  

il y a trop de fronts sur lesquels je dois me battre en ce moment. 

je n’aspire qu’à la paix. m’absorber dans la mer. m’y diluer comme du sucre. 

disparaître. 

comme j’ai toujours été : de l’eau salée entre des choses qui scintillent. 

*

la troisième histoire s’appelle « ma lecture des Détectives sauvages ». 

elle est sous-titrée : un an de clochardise céleste, des voyages aux logements-refuges des ami•es. 

c’est une histoire blanche et privilégiée. et très bien entourée. 

j’ai traîné les Détectives sauvages au Mexique, au Chili. hommage-hasard. je l’ai souvent oublié chez ma mère, oublié chez des potes. presque un an. sans jamais le finir, avant cette semaine.

et ça y est, la dernière page, magnifique. 

ma lecture est à l’image du roman et de l’existence de ses personnages (et de celui que je deviens peu à peu, moi aussi, triste personnage principal de ma vie) : elle est labyrinthique. 

une lecture-vie comme l’errance de celui ou celle qui vit guidé.e par quelque chose qui l’aspire, qui l’oblige à cette fausse précarité, fausse d’avoir été choisie. celui ou celle qui ne croit qu’à soi, à sa capacité à faire quelque chose de son art, quelque chose de soi. 

c’est un peu le poète kundérien de La vie est ailleurs, idéaliste, immature, égoïste, sauf qu’ici, sublimé par le groupe et par l’amitié, sublimé par une volonté d’écrire qui brûle si fort qu’elle se transforme en échec – insatisfaction permanente qui repousse autant qu’elle accomplit la vocation poétique. 

j’ai l’impression d’avoir vécu ces derniers temps un peu comme ça. d’erreurs en tentatives, d’un canap à un autre, à me demander ce qu’il pouvait bien y avoir derrière la fenêtre. 

j’ai beaucoup de gratitude pour cette année, cette errance, ces refuges où j’ai pu installer mon ordi, déployer la paix et assumer l’aspiration – être poète de seulement vouloir l’être et d’être prête à en payer le prix. 

beaucoup de gratitude d’avoir eu cette chance et surtout, surtout, surtout, d’avoir eu autour de moi des ami.es qui m’ont accueillie. 

et c’est là où je vois dans ce livre un reflet de ma vie récente : les Détectives sauvages c’est un roman où on ne découvre les personnages principaux qu’à travers les témoignages des gens qui les ont connus. 

c’est ça la morale de l’histoire : on n’existe que parce que des gens nous font exister. 

dans les faits, matériellement, et dans les discours, aussi. 

rien d’autre. 

l’existence n’est que relation. 

et l’écriture : qu’aspiration. 

*

je reviens à bell hooks.  

quand Pauline me demande si je crois à l’amour je réponds « bien sûr que non ». je n’y crois pas ou plutôt je n’y crois plus. l’amour n’appartient pas au régime de la croyance. il appartient au régime de l’effectif. il est ou il n’est pas, il n’y a pas à y croire. 

on ne croit pas à la pluie. il pleut ou il ne pleut pas. c’est aussi simple que ça. 

quand je croyais à l’amour, je laissais des personnes me menacer, des personnes me frapper, et appeler ça de l’amour, appeler ça la famille. 

j’ai grandi, j’ai compris, je n’ai plus jamais cru à l’amour comme je n’ai jamais cru à la pluie. 

il pleut ou il ne pleut pas. c’est aussi simple que ça. 

*

j’ai commencé cette note en disant qu’il y avait dix jours que je n’avais pas touché un poème. 

le premier poème que j’ai réussi à écrire après avoir dit ça n’était pas celui sur la fuite de mon cœur et les bactéries. 

c’était celui-ci :

« que te dire à part –
dix jours. 
j’avortais l’écriture car je fécondais ta salive, un peu, puis travaillais hors de ta bouche, beaucoup, pour exister, il faut. 
me revoilà. 
exsangue. 
les seins raturés, les nerfs pas mieux, le regard fumant de ventre. 
moi, la très creusée chronique, le courant figé car les veines crachoir, l’utérus marécage. 
c’est pas beau. 
un retour comme un spasme. 
c’est ça. 
s’il sent le corps s’endormir trop vite, le cerveau fait sursauter le corps pour voir s’il vit encore.
ce poème n’a pas d’autre visée. 
» 

je le cite ici car cette première note a la même visée que ce poème et qu’un spasme. 

cette note dit : « journal, es-tu toujours en vie ? ». 

et le journal dit : « oui ». 

j’avais peur d’avoir perdu l’habitude. 

ça fait huit mois que je n’ai fait ça. 

mais ça va. 

je suis contente. j’ai vidé le trop plein, gardé 60€, il est temps de conclure, et pourquoi pas, sur un peu d’optimisme. 

pour ça je dois reprendre cette forme d’adresse que je traine de ce journal-là à mes poèmes-journal et que j’utilise pour te parler à toi, d’un support à un autre, à toi qui ne le sais que trop mais à qui pourtant je dis : 

ma vie en ce moment c’est bien de la merde 

*
c’est beau non ? 

on sent que la poésie chez moi c’est comme l’ironie, c’est une seconde nature. 

*

bisous la famille du net, c’est cool d’être un peu de retour. on se reparle très vite. je vais passer l’été à Marseille, si certain.es sont par là je prendrai plaisir à vous y rencontrer. d’ici là prenez soin de vous et ne laissez jamais des gens malmener le bpm de votre cœur. 

comme des oiseaux

j’écoute de la mauvaise house et j’essaie de digérer cette énième soirée. presque dix heures de bus à tuer, censée bosser (sans y croire bien sûr), censée faire autre chose qu’écouter de la mauvaise house en digérant cette énième soirée. 

hier soir, j’ai parlé à un gars de ma lecture d’Habiter en oiseau de Vinciane Despret. 

j’ai commencé en disant : « Vinciane Despret dit que chez les oiseaux le territoire peut être vu comme un caractère sexuel externalisé, c’est-à-dire comme une extension de leur propre corps. c’est par le territoire que les mâles séduisent les femelles. ». 

et j’ai continué en disant : « vous, les gars d’ici, vous êtes exactement comme des oiseaux. vous chantez, vous sortez vos plumes, vos arcs, vos parades, mais vous comptez surtout sur votre territoire pour nous appâter. ». 

je dis « nous » car il y a certains soirs où je vois s’enchaîner les parades autour de moi. 

je dis « vous » car c’est toujours les mêmes gars avec les mêmes discours en forme de caractère sexuel externalisé. 

je repense à ça pendant que je reçois des extraits de King Kong Theory que m’envoie Pauline. 

tout ça macère et je finis par me dire : un jour il va vraiment falloir que j’arrête de minauder pendant qu’ils paradent. j’en ai assez des oiseaux qui vivent le monde comme un caractère sexuel externalisé. qui vivent le monde comme s’il leur appartenait. j’en ai assez des oiseaux et surtout assez de moi, toujours incapable de dire : « excuse-moi, est-ce que tu peux arrêter stp ? ça serait pas mal si tu la fermais. j’ai assez de mes plumes pour avoir en plus les vôtres dans la bouche. ». 

*

*
*

retour dans la vallée après une semaine à Marseille. 

les arbres sont rouges. je ne sais pas si c’est l’automne qui est arrivé avec les températures du début du mois ou si c’est la récente chaleur qui vient de les brûler.

I guess it’s la magie du dérèglement climatique : automne précoce ou canicule tardive ? who knows ! 

encore deux allers-retours et ça sera les au revoir à la vallée, avant l’automne pour de vrai, puis encore l’été, ça sera partir, partir, partir en parasite sacrée, avant l’automne et après ça encore l’été pour tout recommencer : les pieds, la verticalité et un semblant de nous. 

*

c’est arrivé ce soir. 

22 août. 

quelque chose vient de naître. 

un nouveau souffle qui a dit : tout n’a pas été vain. 

c’est comme moins lire pour mieux se souvenir. 

ça a peut-être été : moins créer pour mieux retrouver. 

sous les décombres, quelque chose. 

ça y est. 

je sens que c’est là. 

quelque chose vient de naître. 

*

*
*

un territoire entraîne des modes d’être. 

Nicolas a déménagé à Paris il y a quelque chose comme un début d’été. donc Nicolas va adopter de nouveaux modes d’être. je suis si heureuse pour Nicolas. même si dit comme ça Paris ça peut sembler des modes d’être possibles pas vraiment alléchants. mais je sais qu’il en fera un territoire à son image et qu’il fera de son image l’image de son image du territoire. 

en arrivant ici, en partant d’ici, autant de modes d’être, essayés, adoptés, essayés, abandonnés. je suis heureuse pour moi aussi. j’ai grandi, j’ai été. 

en pensant à tout ça, comme une révélation : le territoire nous apprend le caractère épigénétique de l’être. 

ça veut dire : le territoire nous apprend que l’être se transforme sans cesse, que l’être n’en finit jamais d’être donc de devenir. 

c’est ce que j’ai expérimenté ici. tant changé, tant été. 

et comme d’habitude, ce vers qui revient : 

« tout centre se forme au contact de l’espace qu’il traverse ». 

on en revient toujours aux mêmes vers qui reviennent toujours. 

celui-là, à en lire Vinciane Despret, j’aimerais le modifier comme ça : 

« tout centre se forme au contact du territoire qui le traverse ». 

ça serait plus juste. 

le territoire n’est pas la même chose que l’espace. 

l’un traverse, l’autre est traversé. 

*

les images sont extraites de Dancing with the birds de Huw Cordey.

*

quand je racontais mon histoire d’oiseau au mec de l’autre soir, lui me parlait d’Althusser et du meurtre de sa femme. 

il insistait sur ses mains sur son cou. 

il disait : « il l’aimait vraiment, lis Les Lettres à Hélène tu verras. ».

il disait ça et moi je me disais : on a quand même un sacré problème dans notre société. un sacré problème et encore beaucoup de travail. 

*

c’est comme le seul nuage du ciel bleu qui me pleut dessus.  

ce n’est pas l’amer, c’est toujours l’acide. 

ce n’est pas un hasard si tu dis : crois-en ma grande expérience.

ce n’est pas un hasard si le lendemain j’ai toujours une farouche envie de crever. 

c’est comme le seul nuage du ciel bleu qui me pleut dessus. 

quand tu dis : crois-en ma grande expérience, moi je me dis : ce n’est pas l’amer, c’est toujours l’acide et je veux bien te croire, tu sembles connaître ton domaine. 

*

*
*

est-ce que.

le passage à l’oral d’un poème est une forme de déterritorialisation. 

est-ce que.

le poème quitte son territoire – l’écrit – pour rejoindre un déterritoire – l’oral. 

mais.

les troubadours, Orphée et encore avant sûrement : la poésie avant même l’écriture. 

de même qu’avant la sédentarisation : le territoire-nomade. 

de même que les oiseaux migrateurs où la migration : essence du territoire. 

c’est pour ça que Vinciane Despret dit : il n’y a pas de territoire mais des actes de territorialisation. 

et qu’elle dit quelque chose de très beau qui vaut pour les oiseaux, pour les humains, pour le poème, pour l’habiter, et forcément pour nous : 

« L’oiseau possède son territoire, parce qu’il est possédé par lui. Il a approprié son existence aux nouvelles dimensions que propose le territoire, il a été pris par la territorialisation. C’est le territoire qui le fait chanter, comme il le fait arpenter, danser, exhiber ses couleurs. En d’autres termes, l’oiseau est devenu territorial, ce qui veut dire que tout son être a été territorialisé. La possession, dans ce cas, désigne tout autant le fait d’être possédé que de posséder. ». 

et je retiens quelque chose de précieux : on ne possède que ce qui nous possède. 

en fait : que la possession elle-même. 

*

*
*

j’ai éprouvé ma liberté jusqu’à qu’elle atteigne mes nerfs. 

j’ai d’abord poussé comme une pierre sous la terre : pas. 

c’est ce que je comprends quand il me dit : « tu as un problème avec le monde réel. ». 

je ne sais pas vraiment quelle heure il est, je n’ai presque pas dormi alors c’est sur que vu comme ça, aujourd’hui, oui j’ai un problème avec le monde réel.   

mais quand même, mes feuilles disent le contraire. 

oui j’ai d’abord poussé comme une pierre sous la terre mais j’ai fini par avoir des feuilles. 

alors, force est d’admettre : la pierre n’est plus sous la terre et la pierre n’est plus moi. 

aujourd’hui, la pierre est dans l’œil de celui qui ne voit pas les feuilles : le sien. 

aujourd’hui, la pierre est dans la main de celui qui refuse de la tendre : la sienne. 

il l’ignore évidemment mais si on regarde des feuilles suffisamment longtemps elles deviennent des ailes. 

c’est comme ça que la pierre peut devenir un oiseau. d’abord elles se fabriquent des feuilles puis de ses feuilles elle en fait des ailes. 

j’ai la nausée et ça me fait franchement chier d’avoir cette conversation alors tout ce que je fais c’est serrer les dents pour me retenir de dire : « t’es vraiment un pauvre type ». 

oui la pierre est devenue un oiseau. un oiseau qui saigne mais un oiseau quand même. 

au fil des années, j’ai compris comment les gens fonctionnaient, pas tous, c’est vrai, mais quand même, beaucoup, les gens veulent à tout prix que l’on reste des pierres. ils ne voient pas nos feuilles et à cause d’eux on en oublie nos ailes. 

des oiseaux qui saignent, mais des oiseaux quand même. 

c’est important de le garder en tête. 

si on vous traite de pierre, regardez fort vos feuilles, vous y verrez vos ailes. 

*

au niveau de l’esprit, l’inverse d’un jugement est un silence. 

au niveau du cœur, c’est une question. 

ce qui donne, au niveau du rêve, le bruissement d’une aile.

*

entendu dans un podcast avec Marielle Macé un extrait d’un texte de Dominique Meens. 

Mes langues ocelles ça s’appelle. 

ça a l’air bien. jamais lu Meens. 

dedans, apparemment, il raconte un épisode qui lui est arrivé. il avait 16 ans, il était à l’armée, en pleine marche forcée et il a entendu une grive. 

la grive a chanté, comme si elle lui parlait et alors il s’est dit : ça peut pas continuer comme ça, la grive me l’a dit, il va falloir partir. 

et il a tout quitté. 

c’est ce que nous apprennent les oiseaux : ça peut pas continuer comme ça. 

*

*
*

bientôt 28 ans. je fête 10 ans de majorité. à me demander qu’est-ce que j’en ai fait je me réponds pas grand chose à part peut-être essayer de laver les traumatismes des 18 ans de minorité qui les ont précédés. rattraper l’enfance volée dans une adolescence qui n’en finit jamais. voilà ce que j’ai fait de mes 10 ans de majorité. pas grand chose à part laver et rattraper. 

alors quand tu me parles de ton monde réel, bordel, j’ai envie de te dire : je ne fais que laver ce que vous avez taché. 

*

c’est l’un de mes derniers jours au travail. j’ai pris mes billets d’avion. je pars le 20 novembre. je sens en moi cette joie d’enfant. je la regarde et la chéris. 

un adhérent en partant du bureau m’a dit : « c’est important d’utiliser sa liberté quand on peut encore le faire. car après on l’oublie et on ne sait plus s’en servir. ». 

il ne savait pas pour les billets, pas pour la poésie. il ne savait pour rien. il a juste dit ça comme ça. mais moi moi je me suis dit : il me dit sans me le dire qu’il a vu les ailes derrière mes feuilles. et il me dit vas-y, vole, je suis d’accord avec toi, ça ne pouvait pas continuer comme ça. 

cet homme était en fait ma grive. 

dans son chant, j’ai entendu cette ritournelle que je connais trop bien : « la seule manière d’accroître son territoire c’est la deterritorialisation. expérimente, n’interprète jamais. défais tes agencements, invente de nouveaux modes d’être. ». 

cet homme était en fait ma grive. 

il a dit quelque chose de très simple et il est parti. 

comme d’habitude j’ai souri mais cette fois ce n’était pas par lâcheté. 

j’étais juste heureuse. 

l’oiseau a reconnu l’oiseau. 

c’est maintenant à mon tour de chanter. 

cry me a river

autoportrait volé, ça faisait longtemps, ça sera le totem de cette note.

*

« la nuit nous offre tout à part demain », dit un vers que j’ai collé hier. 

tout à part demain. 

je peux tout donner sauf du possible. 

c’est ça que ça veut dire. 

je peux m’abandonner à cet instant, je peux donc abandonner le temps, mais je ne peux pas donner demain.

c’est comme ça. 

mon horizon est une espèce protégée et j’aimerais qu’il ne soit jamais une espèce menacée. 

tout à part demain. 

le vers a beau le dire, et moi j’ai beau le dire, et tout autour a beau le dire, l’éphémère s’enfonce quand même dans ma bouche. 

c’est comme ça. 

« la nuit nous offre tout à part demain

comme elle j’habite le monde en vague : 
transitoire et suspendue 
à des rencontres migratoires ». 

*

« C’est toi qui a écrit ça Camille ? » 

*

« Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, en 2022, sur 147 517 espèces étudiées (animales et végétales), 41 459 sont considérées comme menacées (soit 28 %). Parmi les espèces menacées recensées, 9 065 sont en danger critique d’extinction, 16 094 sont en danger et 16 300 sont jugées vulnérables. »

parmi toutes ces espèces, qu’en est-il de mon horizon ? 

un nuage s’effile sur l’aiguille, un nuage s’effile sur ma rétine et s’y imprime en brouillant tout ce qui est autre que ce nuage qui s’effile. 

un nuage s’effile sur l’aiguille et je me dis : merde, ça y est, 16 301 sont jugées vulnérables. 

*

26 juillet. 

il a neigé sur le Buet. 

c’est tellement joli. 

le Buet où je voulais mettre les pieds. 

le Buet où je ne peux mettre que les mains pour dire : « il a neigé sur le Buet ». 

je le vois depuis la vallée. je le vois d’en bas. je le vois de l’envie d’y mettre les pieds.  je le vois seulement des mains pour écrire que je ne peux pas y aller. 

c’est parfois mieux comme ça. 

vouloir y aller mais n’y mettre que les mains, de peur de s’y briser les pieds. 

*

il y a des sentiers, il y a des sentiers même partout, mais j’ai fait de mon horizon une espèce protégée. 

je veux le protéger des autres mais comment le protéger de moi ? 

la question tourne dans ma tête. 

comme une fumée, je la vois flotter puis je la vois se transformer, se fondre dans l’espace jusqu’à qu’elle devienne autre :

je veux le protéger des autres mais faut-il vraiment le protéger de moi ?  

*

au niveau écosystémique, un lac ou un torrent de montagne est beaucoup plus fragile qu’une forêt. 

je me sens chez moi dans la forêt mais je me suis toujours sentie plus proche de l’eau. 

moi. parfois flaque, parfois marée. 

forcément : Bachelard, la théorie des éléments, etc, etc. 

toujours Bachelard d’ailleurs. 

alors je reprends L’Eau et les rêves

« L’eau est vraiment l’élément transitoire. L’être voué à l’eau est un être en vertige. ». 

la forêt m’inspire une force que je n’ai pas. 

si j’étais une forêt, ce serait le moment précis où je ne saurais plus comment pousser. 

si j’étais une forêt, je serais la taïga qui s’auto-brûle pour se régénérer. 

mais même ça, en ce moment, je ne sais plus. 

je ne sais plus pousser, je ne sais plus bruler. 

je coule, je ne fais que couler. 

« L’eau est le tombeau du feu et des hommes ».

je m’enfonce dans mon tombeau. 

noté en marge : « l’éthique de l’eau consiste à savoir mourir, à se laisser porter par le courant ». 

accepter que j’ai perdu contre moi-même. 

je me sens polluée, je suis une marée noire et je pense à ce vers collé l’année dernière : 

« moi qui avais les couleurs d’un oiseau
j’ai vécu comme un ruisseau brisé ». 

c’est ce qu’il se passe cet été. 

moi qui avais les couleurs d’un oiseau, je vis comme un ruisseau brisé.

reconstituer le ruisseau en s’y laissant mourir.

accepter de couler en beauté plutôt que de flotter sans grâce.  

Corinne Morel Darleux, etc, etc.  

*

c’est comme si j’avais écrit suffisamment de poèmes pour éclairer ma vie jusqu’ici. 

il y a toujours des vers qui parlent pour moi quand je n’ai plus accès à la parole. 

je perds la vue presque tous les jours et je ne fais pas grand chose d’autre que pleurer. 

pleurer et boire. 

un été aquatique. virée dans lea tombe-eau. 

si on ne l’a pas vécu, on ne peut pas imaginer l’angoisse que c’est de perdre la vue comme ça. 

comme ça, on marche dans les bois, comme ça, avant la conférence, comme ça, sur l’autoroute. 

la perte de la vue, l’asphyxie complète des neurones, le grand rien entre les deux et la douleur hurlante qui vient après. et les jours d’après, encore asphyxiée, abrutie par un mal dont je me sens souvent la responsable. 

alors la culpabilité, puis toujours au fond l’angoisse : de crises en crises, je deviens suspicieuse de ma propre vue. suspicieuse de ma propre vue et de la lumière en elle. 

laquelle des deux est celle qui me fait perdre l’horizon ? la vue ou la lumière ? 

en ce moment j’anime un festival qui s’appelle Rester Vivant. 

je perds la vue presque tous les jours.

mes cernes ont des cernes. 

mes entorses ont des tendinites. 

et mes désirs ont un goût amer. 

Rester Vivant. 

la vie n’a jamais été aussi ironique et je n’ai jamais aussi bien senti la différence entre être et rester vivant. 

*

j’apprends beaucoup de choses sur les parasites, ou plutôt sur le parasitisme. 

le bostryche tue les épicéas. mais le bois mort des épicéas permet la régénération de la forêt.

la renouée du Japon tue les plantes autour d’elle. mais ses racines permettent la régénération des sols.

le parasite est la racine de la régénération.

je suis mon propre parasite, il n’y a aucun doute là-dessus. 

après avoir couler, il faudra tout brûler. 

que le feu lave l’eau, lave moi, lave tout.  

quitte à tuer les épicéas et les plantes autour.

*

une phrase du spectacle, écrite il y a un mois et demi au moment de sa préparation  : « il faut partir d’ici ou comme le sable dans tes yeux tu finiras par bruler aussi ».

je n’insiste pas une fois de plus sur la prémonition, l’éclairage des vers et tout et tout.

mais quand même. 

cette histoire de sable qui brûle les yeux à l’heure de la vue qui s’en va si souvent. quand même. 

*

« consommer c’est décidé. »

j’ai consommé mon corps jusqu’à l’excès. 

consomme mon corps des corps des corps étrangers. mangé mon foie mon horizon mes rêves. 

je n’ai rien décidé.

reprendre mon corps. 

« la solution est locale. »

reprendre l’espace. 

reprendre et soigner. 

arrêter de consommer les choses qui me consument. 

les choses qui en fait me consomment. 

*

« où sont les cordes qui tirent la pierre vers le bas ? »

je lis L’univers erratique de Yona Friedman.

je lis ou plutôt je parcours. 

soirée vol plané. 

je découvre l’adjectif erratique. 

qui n’est pas fixe, errant, instable.  

Yona Friedman dit que l’univers est erratique. 

que la seule loi qu’il suit c’est de n’avoir aucune loi. 

il ne parle pas de chaos mais « d’un « ordre compliqué » où chaque cellule – granule ou être humain – vit avec les autres sans être maître et sans être esclave, et où autodétermination et interdépendance, solidarité et unicité de l’individu, s’harmonisent dialectiquement ». 

je repense à un bout de poème collé en janvier.

« l’aérien sera-t-il doué pour les bas de la nuit ?

les limites de chez moi étaient une comédie

le domestique vient d’un vol de vide

je désire le vendre pour naître enfin
dans une solitude sans anesthésie

depuis nous j’éclaircis

je suis en relation avec l’univers 

ma saison est nouvelle : 
elle n’a plus besoin du rebord d’un notre

en son sein soudain le haut peut devenir
l’une des possibilités de ma peau multiple »

je repense à ce poème et je me dis, oui, en fait, c’est ça être en relation avec l’univers. 

c’est chercher (car c’est un équilibre, donc c’est un travail) cette forme de vie où chaque cellule vit sans être maitre, sans être esclave. 

c’est chercher cette vie libre, harmonieuse. 

harmonieuse parce que compliquée. 

libre parce que compliquée. 

l’univers est erratique donc imprévisible donc créateur.

l’instabilité est créatrice. 

mais elle suppose de savoir naviguer sur un ordre compliqué. 

elle suppose de faire de sa vie un ordre compliqué. 

car ce n’est que de lui qu’émergera quelque chose qui ressemble à la liberté.

*

« L’œil lui-même, la vision pure, se fatigue des solides. Il veut rêver la déformation. Si la vue accepte vraiment la liberté du rêve, tout s’écoule dans une intuition vivante. ». 

j’ai noté cette phrase. je crois que c’était de Bachelard. 

là aussi, c’est pareil, se fatiguer des solides, ça veut dire se fatiguer des choses figées. ça veut dire devoir naviguer avec la vue déformée. ça veut dire que j’ai quelques points d’avance vu que je sais même conduire avec un début de perte de vue. ça veut dire qu’il faut accepter de la déformation. ça veut dire qu’il faut accepter de s’écouler autrement. 

*

la permaculture tient compte des espèces-amies : certaines plantes poussent mieux si elles poussent à côté de certaines autres. les carottes et les poireaux par exemple. 

ça aussi, ça vient du festival. 

mais je le retrouve aussi dans un bout du Coeur sur la table. 

ça dit : comme pour les plantes, il y a peut-être certaines relations qui aident d’autres relations. 

car ça dit aussi : « chaque relation est une créature vivante ». 

alors moi, en pensant à tout ça je me dis : et si mon horizon était enrichi par les nuages, plutôt que menacé par eux ? 

lui qui a peur de mes ailes, que ce passerait-il si l’horizon apprenait à voler ? 

des vers me reviennent en nuées. 

comme : 

« à côté de toi 
le soleil a l’air d’un pauvre 
pourtant 
des pensées d’ailes 
me traversent parfois 

retiens-moi de vouloir 
un autre animal ».

ou encore : 

« mon âme profonde est mariée à ce vol 
autour de ta terre 

mais ces pieds 
ne sont pas les miens 

si j’étais un oiseau 
que dirais-tu 
de mon costume de plumes ? 

et des nuages 
de la tempête à venir ? ». 

ou enfin : 

« si belle dans sa robe de vent
je prends sa danse dans les mains 
rêve d’être d’air aussi
mais le haut n’y est pas 

elle aime tellement partir qu’elle en serait 
cigogne d’octobre » 

d’une histoire à une autre, c’est toujours la même histoire. 

toujours moi qui appelle les oiseaux. 

toujours moi qui réclame des ailes. 

il y a des oiseaux dans beaucoup de mes poèmes. je m’en rends compte seulement maintenant. 

cigogne, moineau, mésange bleue, rouge-gorge, pinson, cygne, buse, hibou, oiseaux, oiseaux, oiseaux, oiseaux. et tellement d’ailes. 

eux aussi, comme moi, comme nous, resteront gravés au fond de l’eau. 

c’est le dernier poème qui parle d’oiseaux qui le dit.

*

c’est important de lire, mais plus important peut-être d’avoir lu. 

c’est ce que j’ai découvert ici. en n’ayant plus le temps de lire autant. en lisant peu, en lisant mieux ? je suis contente d’avoir lu. d’avoir pris deux ou trois années à avaler des livres comme j’avale aujourd’hui des choses moins brillantes. 

je regarde ma bibliothèque. un peu hagarde. comme toujours l’esprit dans l’air. comme toujours à la recherche d’une réponse, d’une phrase qui parle pour moi car j’ai perdu l’accès à la parole. 

je disais dans la note précédente que j’écrivais pour faire de mon incapacité à dire une affirmation. j’écris pour ça, mais je lis aussi pour ça. pour que quelqu’un dise pour moi quand je ne peux plus dire. 

alors une fois de plus je regarde ma bibliothèque à la recherche des mots des autres pour trouver la phrase qui pourra me sortir définitivement de l’eau. 

je sens que l’eau s’éclaircit. qu’elle n’est plus le tombeau où je vivais il y a quelques semaines.

je sens que l’eau s’éclaircit et en regardant ma bibliothèque c’est Édouard Glissant qui me vient dans les mains. 

Poétique de la relation

et ce court passage : « Pour nous, pour nous sans exception, et quand même nous maintiendrions l’écart, le gouffre est aussi projection, et perspective d’inconnu. Par-delà son abîme, nous jouons sur l’inconnu. Nous prenons parti pour ce jeu du monde, pour les Indes renouvelées vers lesquelles nous hélons, pour cette Relation de tempêtes et de calmes profonds où honorer nos barques. ». 

« cette Relation de tempêtes et de calmes profonds où honorer nos barques. » 

honorer nos barques. honorer mes barques.

voilà un cap intéressant à avoir pour les prochaines semaines. 

« tout gouffre est aussi projection ».

c’est vrai.

je joue sur l’inconnu.

je danse sur l’ordre compliqué de l’univers. 

et j’apprends à être ni maitre, ni esclave. 

décidée à mener cette vie harmonieuse parce que chaotique, libre parce que créatrice.

l’horizon ne doit pas craindre les nuages comme ma vue ne pas craindre la lumière comme la lumière ne pas craindre l’horizon.

etc, etc.

titre

certains jours je suis coincée dans un album de Fennesz. 

littéralement.

*

je n’ai pas envie d’être ici. il y a du bruit, il y a des gens, il y a le monde qui tourne quand je voudrais qu’il s’arrête avec moi. 

toujours : regardons plus loin, allons.

et moi toujours : pourquoi pas. 

et moi toujours, polie, docile. 

la seule chose que je puisse faire ici, à défaut de pouvoir arrêter le bruit, les gens et le monde qui tourne, c’est d’arrêter mon monde à moi. 

alors voilà, dans une énième défaite, j’allume une fois de plus l’arrêt de mon monde et m’offre la seule chose dont je suis capable en ce moment : un mensonge qui a l’apparence de l’oubli. 

j’ai écrit dans mon journal : « je dois mourir à la fleur pour renaître à la griffe« . 

c’était vrai et juste. 

pourtant mes chevilles refusent de coopérer. 

j’aurais dû dire non je n’ai pas envie d’être ici. mais comment savoir où placer la frontière entre je et tu, entre un désir et un caprice. 

en écrivant ça, je repense forcément à ce vers : « nos désirs ne sont que la moitié de nos caprices ». 

elle aussi je la trouve vraie et juste dans ce qu’elle disait de ce que je sentais au moment où elle est venue.

la poésie est à elle-même sa vérité et l’écriture me sauve toujours du vide. 

toutes les deux disent ce que je n’arrive pas sans elles à affirmer. et le plus drôle : c’est qu’elles le disent sans jamais vraiment dire. 

nos désirs ne sont que la moitié de nos caprices. 

que faire avec ça ? 

est-ce que ça m’aide à savoir quand je désire ou quand je caprice, à savoir quand j’ai le droit ou quand j’ai le toi ? 

non. mais ça m’aide à me sentir moins silencieuse dans mon incapacité à savoir. 

en ce moment, je lis Things I Don’t Want to Know de Déborah Levy et je ratifie beaucoup sa vision de l’écriture comme un palliatif à l’incapacité de dire les choses plus fort. 

écrire parce que non, je n’arrive pas à parler plus fort. 

écrire pour me sentir moins silencieuse. 

écrire pour faire de mon incapacité à m’affirmer une affirmation. 

c’est vrai je suis un peu déçue que tu ne sois pas avec moi. 

mais j’imagine que c’est ce qu’il fallait pour que j’en arrive la. 

le retour à la griffe. 

*

le malaise de ce soir à ce sens : pas à ma place. c’est aussi simple que ça. et les malaises veulent toujours dire ça : pas à ma place. 

alors : fabriquer sa place. 

alors : comment fabriquer sa place ? 

*

derrière la lune il y a le miroir où je regarde mon non-visage, où je regarde toutes les vies que je n’ai pas car j’ai non-choisi d’avoir celle là, celle où je ne suis que cette image qui s’épuise de s’épuiser. 

comme chaque année, comme une envie de me réveiller comme un tournesol coupé à la fin de l’été, un tournesol mort d’avoir été trop fatigué, laissé là au soleil, laissé là, laissé las, laissez la, moi. 

comme chaque année, l’envie faible mais l’envie tout de même, de simplement survivre à l’été. 

*

je me sens tellement fatiguée que j’ai l’impression que mes yeux vont me tomber sur les pieds sans que je puisse discerner entre les deux, les yeux et les pieds, qui sera le coupable, qui sera la victime, les yeux ou les pieds. 

marionnettiste cruelle, je les abuse tous, les regarde tomber, souffrir, gonfler, et je continue inlassablement à tirer les ficelles de ce que je ne comprends pas, de ce qu’en fait je ne sais même pas – les ficelles d’un moi qui essaie comme il peut d’être moi malgré moi. 

*

dans la vallée il fait plus de 30 degrés et pourtant sur les storys de mes amis d’ici : toujours de la neige. 

j’avais tellement de choses à prouver cet été mais je suis coincée ici avec mes pieds blessés et la nécessité de me replonger dans ce que j’étais avant d’être ici et dans ce que je serai encore une fois que j’en serai partie – ce que j’étais avant, ce que je serai après, mais quoi en réalité ? est-ce que je le sais au moins ? 

voilà mon bug de l’été : je n’ai plus la possibilité de prouver autre chose que ma capacité à devenir ce que je suis déjà. 

plus de neige pour les pieds. 

que des ailes dans les mains. 

ça veut dire : plus d’autre choix que de devenir Camille Sova. 

*

constat : touche à tout donc bonne à rien donc bonne à vivre. 

comme d’habitude : difficile de savoir si c’est une bonne nouvelle pas ou pas. 

*

mon corps me fabrique de l’adversité quand j’en manque. comme si l’absence de lutte était pour lui (était pour moi?) absence de vie. 

je lutte pour que le vide ne soit plus. ou plutôt mon corps lutte pour moi. il me fabrique des ennemis en forme de câlins d’organes. 

en plus de mes chevilles, maintenant le pancréas, maintenant l’utérus, maintenant des bouts de mon corps qui disent : savais-tu que le microbiote était composé de dix mille milliards de bactéries ? et tu te penses vide, et tu te penses seule ? lol. 

merci mon corps pour la leçon. 

promis je vais l’apprendre et il n’y aura plus besoin de fabriquer quoi que ce soit. ni câlins, ni bouts de corps, ni rien. 

voici la leçon : 

un ennemi c’est la mort du vide. 

et donc : un ennemi c’est un peu un ami. 

merci mon corps pour la leçon. 

*

il est 1h du matin. je suis couchée, essaie de dormir, plane un peu trop pour trouver le sommeil rapidement. l’orage tourne, l’orage approche, le tonnerre se fait voisin et soudain la corde de ma guitare se casse toute seule. je l’entends se tendre et faire vibrer son dernier son. 

je suis dans mon lit et par terre la corde de ma guitare se casse toute seule. 

je me lève, je l’attrape et je vois : c’est la corde de ré. la note de la joie. la note de la gaieté. 

comme elle se casse toute seule, j’essaie de me persuader que je ne crois pas aux fantômes mais je sais bien au fond de moi que je n’ai qu’une seule envie : aller prendre la main du fantôme qui l’a cassée, lui dire ça va aller, toi aussi tu as droit à ta joie, tu as droit à ta gaieté. promis quand j’en mettrai une neuve, je t’écrirai une chanson pour ta triste gaieté. tu verras, elle sera belle comme toi. 

j’ai envie d’aller lui prendre la main mais je suis forcée de reconnaître que cette nuit aussi prend la forme – comme tout ce que je touche, suis et respire ces temps-ci – de mon incapacité à toucher, être et respirer. 

*

l’année dernière. j’ai passé une année à me demander pourquoi je vivais et à chercher, à travers cette question, un sens à l’existence. 

pour faire simple, j’en suis venue à la conclusion suivante : pour rien. 

mais c’est une bonne nouvelle.

j’ai décidé qu’à partir de septembre, quand tout ici sera fini, il faudra que je me demande pourquoi j’écris, pourquoi je crée. 

si cette question trouve la même réponse que la première – pour rien – alors peut-être qu’il faudra arrêter. 

la création peut-elle souffrir la même vanité que l’existence ? pas sure. 

ne plus se demander que ça pendant trois mois : pourquoi j’écris, pourquoi j’écris, pourquoi j’écris – en espérant qu’à force de le répéter cela finira par ressembler à la fin à : pourquoi je crie, pourquoi je crie, pourquoi je crie. 

*

c’est l’histoire d’un groupe. 

avant il y avait une chanteuse. la chanteuse avait beaucoup d’émotions en elle.

puis la chanteuse est partie.

maintenant il y a deux chanteuses. 

techniquement, les deux chanteuses, même individuellement, sont meilleures que la première chanteuse. 

pourtant, il n’y a plus d’émotion. 

car la première chanteuse est partie et qu’elle a pris avec elle toute l’émotion du groupe. 

j’ai regardé le concert et je me suis dit ça : en musique comme en poésie comme en tout en fait c’est jamais la technique qui compte mais toujours l’émotion. 

ce que tu transmets aux autres mais qui n’est propre qu’à toi. 

ce grain dans ta voix qui dit je suis comme ça. je suis ça. cette part d’émotions. je ne suis que ça dans ce que je vous donne. cette part d’émotions. la mienne. 

c’est la seule chose qui existe en art. qui existe peut-être tout court d’ailleurs. 

ce que seul toi peut faire passer. 

ta part d’émotions. 

et ça m’a aidé à comprendre : ce que j’écris ici ne sert qu’à moi. je le publie pour m’en vider. si quelqu’un le lit, c’est finalement assez drôle. car ça n’est là que pour me permettre d’avancer. cheminer en art comme en vie. 

par contre, les poèmes doivent être là pour les autres. ou plutôt : avec les autres. ils doivent réussir à faire passer une émotion. ou plutôt : une part d’émotions. quelque chose qui n’est propre qu’à moi et qui, parce qu’il n’est qu’à moi, touche quelqu’un d’autre que moi. 

quelque chose qui ferait que même si quelqu’un écrivait exactement les mêmes mots que moi ne pourrait pas dire ce que je dis moi. ou plutôt : ne pourrait pas faire ce que je fais moi. 

qui même s’il était meilleur que moi, ne ferait pas ce que je fais. pour la simple et bonne raison qu’il ne sera jamais moi. moi et ma part d’émotions.

créer pour toucher, et par toucher, exister, et par exister, faire en sorte que personne d’autre que moi ne puisse exister comme moi. 

créer pour trouver sa part. créer pour donner sa part. 

c’est chouette.

j’ai l’impression d’avoir déjà un peu avancé sur ma question. pourquoi je crée.crie : pour exister comme personne d’autre que moi. pour exister comme moi seule existe.

la seule technique qui vaille est celle qui consiste à traiter l’émotion pour la transmettre. 

tout le monde a des émotions mais tout le monde ne sait pas les transmettre. 

l’art c’est juste ça. apprendre à transmettre une émotion. 

s’individualiser. 

trouver sa part d’émotions. 

et ainsi : s’exteriosier. 

et dans les va-et-vient de l’un à l’autre : exister. 

*

pendant la nuit : une intoxication alimentaire.

au réveil à côté du canapé-lit : un crapaud. 

est-ce que les choses tissent entre elles des liens que l’on ignore ? comme un peu des liens magiques ? 

j’ai vomi un crapaud cette nuit : how’s life lately.

*

je ne me sens à la hauteur de rien. 

ce n’est pas que ma nuit avec le fantôme qui a pris la forme de mon incapacité à être. c’est tout ce premier mois d’été. une trentaine de jours passés à me détester et à mettre mes seules forces dans des tentatives de fuite et d’oubli. 

la perspective d’une contrainte, même minime, m’étouffe. la perspective d’une chose à faire, et pire, d’une chose à être, me paralyse. 

je ne sais pas comment je fais pour autant duper le monde. 

on me répète sans cesse que j’inspire la joie mais la chose dont je me suis sentie le plus proche ces dernières semaines c’est cette vieille corde de ré cassée. 

fatiguée d’avoir joué la joie, de l’avoir feinte. 

fatiguée d’avoir joué. 

je repense à une phrase de Pessoa. probablement l’une de celles qui ouvrent Le Livre de l’intranquilité. qui dit comme : « je me sens dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir« . elle tourne dans ma tête avec mes angoisses. le présent d’agonie.

tout m’apparaît comme un mensonge que je formule pour qu’on me laisse tranquille. 

un mois où je n’ai jamais eu d’avenir. 

un mois à fuir, un mois à oublier. 

mais fuir et oublier quoi, à part moi-même ?

précisément ce que je ne peux ni fuir ni oublier.

moi-même. 

ennemie de moi. 

donc un peu amie. 

c’est ce qu’en dirait mon corps. 

peut-être. 

moi-même. 

adversaire donc alliée contre le vide. 

mais quand même. 

je commence vraiment à être fatiguée. 

fatiguée de jouer la joie, fatiguée de la feindre. 

fatiguée de jouer. 

si proche de cette corde cassée par un fantôme un soir d’orage.

*

l’angoisse est une affaire d’impatience. 

commencer la prochaine note par ça si c’est toujours présent. 

comprendre sa logique. 

comprendre pour en sortir. 

ou peut-être d’abord en sortir pour comprendre. 

l’angoisse est une affaire d’impatience. 

je pensais que ça ne pourrait pas être pire. mais si. les sillons continuent de se creuser. continuent leur course. continuent leur jeu, celui de ma torture, grignotage qui commence par les yeux. 

c’est un encombrement progressif. 

invasion sournoise. 

dépossession. 

c’est peut-être une affaire d’impatience mais c’est aussi une affaire de bruits. 

une affaire de voix. 

je dis dans le spectacle : « ma tête a franchi des plafonds de voix et les limites se sont déguisées en pierres ». 

je ne pensais pas que tout ça pourrait revenir. 

mais c’est l’éternel retour de l’esprit contre lui-même. 

l’éternelle lutte pour la survie. 

du corps comme de l’esprit. 

moi-même contre moi-même. 

mais avec de mon côté cette fois, des âmes si précieuses pour m’aider.

je repars de chez Pauline. la crise est passée et je n’ai plus qu’un mot dans la tête : merci.

merci les amis, merci la poésie et merci toi aussi qui subit mes rafales de boue. 

merci. 

l’angoisse est une affaire d’impatience. 

réussir à me dire à chaque fois : on verra bien, on verra bien, on verra bien. 

et à force de le dire, me dire peut-être : on verra bien, on verra bien, ça veut dire à la fin on verra bien le bien. 

« éternellement se rebâtit la même maison de l’être ». 

ça veut bien dire ce que ça dit : ça veut dire se rebâtit le bien aussi. 

en moins : un mois et deux chevilles

*

ça fait un mois que j’accumule des notes et des idées pour divaguer sur l’intelligence artificielle, sur la possibilité que notre vie serait une simulation, sur toute cette flopée d’idées qui va du Boson de Higgs au Paradoxe de Fermi. 

ça fait un mois et rien ne vient. 

je dis ça fait un mois mais ça a dû faire trois heures en tout dans tout le mois. 

soyons honnête. en matière d’écriture en ce moment, il ne sort rien de moi à part des poèmes qui disent beaucoup parce qu’ils ne veulent rien dire. 

des poèmes qui disent par exemple : « nos désirs ne sont que la moitié de nos caprices ». 

je dis des poèmes mais en fait c’est deux poèmes en tout dans tout le mois. 

ça fait un mois que comme d’habitude le temps passe en une semaine. un mois que j’ai l’impression de perdre pied même si je marche sur les mains. 

ceci n’est pas qu’une métaphore : je me suis foulée les deux chevilles ou plutôt mes deux chevilles se sont foulées, fatiguées par ce rythme faussement rempli, faussement léger, ce rythme à contre temps, que j’essaie de leur imposer. 

ça fait un mois que j’ai envie de poster cette note. que j’ai même essayé de la faire écrire par ChatGPT. histoire de voir ce que ça donnerait. un mois que ça ne donne rien. rien de plus que tout ce qui se passe en ce moment : un fluide qui m’échappe des mains, s’étend sur mes pieds et me retient au lit. 

pourtant, si je continue à être honnête, il y a eu, au-delà de la beauté et des humains, choses non négligeable qui peuvent parfois justifier à elles seules le fait d’aller bien, il y a eu d’autres choses réjouissantes ces dernières semaines. 

notamment la finalisation de l’écriture du spectacle que je vais jouer cet été et ma reprise de l’espagnol, par la traduction de poèmes de Pizarnik et la composition de deux ou trois chansons naïves, pour continuer à progresser, se dire qu’il y aura un après, que cet après aura la forme d’un voyage, que ce voyage sera un avant, et que de cet avant à un autre après, il y aura l’écriture, qu’elle soit spectacle, livre ou musique, qu’il y aura donc la poésie, et que donc il y aura moi, Camille Sova, celle qui n’a pas les pieds cassés, car elle n’a que ses ailes.

voilà. comme toujours, sans que je n’y puisse rien, il y a eu et il y aura encore, de l’espoir, à ne pas savoir quoi en faire.  

et oui, aussi, la beauté et des humains, la beauté des humains, et des nuits, des âmes qui m’entourent, me veillent, me font. des temps si précieux que même au fond du fond de toute mon apathie je sais que je ne pourrai jamais rien faire d’autre que d’aimer la vie, même si c’est juste de toute ma haine de moi-même parfois, de ne pas savoir l’aimer assez. 

trop aimer la vie. quitte à me fouler les pieds, le moi, le sel. trop aimer la vie. quitte à me haïr moi-même. 

*

il y a bientôt deux ans, j’ai traversé une période de plusieurs mois où j’étais ravagée (j’ai du mal à trouver un terme plus adéquat) par l’angoisse. un peu l’angoisse en majuscule. qui allait de la sensation de ma propre conscience à celle de l’infini entourant la Terre. un truc un peu méta à la Rick et Morty, mais sans le côté marrant. de l’angoisse pure qui n’avait pas de fond et surtout pas de fin. la chute dans le vide. sans mains. 

je me souviens du jour où ça a commencé. 

je repensais à ces sensations que j’avais parfois enfant. quand j’ai pris conscience de ma propre conscience. que j’ai découvert que je pensais à l’intérieur de moi et que j’étais la seule à faire cela en moi. je suis moi et pas autre chose. et je suis seule à être moi. découverte de l’ipséité et du solipsisme en même temps, dans une sensation très immédiate, brutale. c’était entre grisant et douloureux. c’était le vertige pur. déjà à cet âge-là j’avais compris que si je regardais trop longtemps cette sensation, je perdais pied et j’avais peur. ça tremblait en moi. alors j’ai vite laissé ça de côté. puis j’ai grandi et joué avec mon cerveau d’autres façons, mis tout ça sous des liquides, des fumées, des produits. plus pensé à ça plus de dix secondes d’affilé. comme un pacte passé avec moi-même.

puis c’est revenu. sans prévenir. et ça a pris la forme des trous noirs. de l’hypothèse de la simulation. d’angoisses morbides car existentielles. comment savoir. comment savoir que c’est réel. et que quand je dis c’est réel je veux dire moi. comment savoir que je suis réelle. comment savoir que c’est pas un jeu. comment avaler le délire de vivre sur une planète qui flotte dans un truc noir et infini. qui flotte dans du vide. c’est quoi ce délire sans déconner. ça a quel sens d’être conscient de ça. pourquoi on nous fait ça. etc. etc. 

les poèmes que je collais à cette époque reflète bien ce trouble. 

par exemple dans un bout d’un poème appelé « ultravide » ça dit :

« au milieu tout est plein d’huile 

dans la chambre le navire s’annule
la voile est un oiseau privé d’oxygène
 

elle ne pouvait pas extraire l’air sans contamination
quelque soit sa température l’idée est plus dense
 ».

c’était long. je tombais, ça ne s’arrêtait jamais. 

c’est pour ça mes délires sur Solénoïde. tout ça est arrivé en même temps. 

ça a duré des mois. je suis tombée jusqu’à toucher le fond du vide. où j’ai vécu un peu avant de comprendre que je n’avais pas d’autres choix que d’y faire ma maison. 

alors je m’y suis installée. et c’est passé. 

comme tout. toujours. 

dans une note publiée ici qui s’appelle « s’évader du plan d’évasion » je parle un peu de cette période et de l’alternative que j’avais trouvé à l’angoisse : la chair. oublier par le corps que l’esprit parle trop fort. et à force de l’oublier, le faire taire. 

je ne crois pas avoir trop changé de stratégie depuis. 

mais si quand même. un peu.

à force d’oublier et de faire taire, un jour j’ai dit : qu’importe. les raisons, le vide, le sens, la direction. qu’importe.  

la vie est. je suis. ça est. et ça suffit. j’ai comme haussé les épaules face au vide. comme dit qu’importe dans un trou noir. et les questions ont arrêté de m’harceler. 

*

il y a quelques semaines, j’ai regardé une vidéo qui s’appelait : « L’ICEBERG de l’HORREUR EXISTENTIELLE : 42 Théories Dingues et Flippantes sur la Réalité ». 

typiquement le genre de vidéos qui m’aurait effrayé avant. 

j’y retrouvais tous un tas de théories sur l’espace, le temps et la réalité, qui maintenant me fascinent, m’enivrent de la bonne façon. 

je passe sur ces théories car j’ai plus le cerveau disponible pour écrire sur tout ça.

simplement, ce qui continue à résonner aujourd’hui est la présence dans cette vidéo, au sein des théories les plus effrayantes selon l’auteur, de l’Éternel Retour.

l’Éternel Retour vient de la philosophie indienne. d’après elle, la vie est soumise à un cycle infini : tant que l’être n’atteint pas le salut, la réincarnation succède à sa mort. dans tout ça, l’Éternel Retour, c’est un peu le bâton pour avancer. le bâton qui dit : il faut quitter le samsara, la roue où tout revient, tel est le but de l’existence. quitter la roue où tout revient. où tout n’est que souffrance. et pour ça : vivre une vie spirituelle, suivre l’enseignement, chercher le salut, autrement dit : chercher la fin de l’Éternel Retour.

chez les stoïciens, l’Éternel Retour est pensé comme le moyen de résignation ultime face à l’existence. je ne peux tellement rien changer à l’ordre du monde que cet ordre revient éternellement, pareil à lui-même, éternellement de retour, éternellement hors de ma portée. tout est nécessité, je n’ai rien à faire qu’accepter.

chez Nietzsche enfin, l’Éternel Retour est plutôt un exercice de pensée qui vise à investir la vie pleinement. un peu comme un impératif catégorique. vis chaque instant comme s’il devait éternellement se reproduire. la vie est absurde, raison de plus pour lui sourire, pour l’éteindre, pour la vivre. c’est une acceptation active de l’absurdité. une acceptation qui dit : il faut chercher la fin de la fin de l’Éternel Retour. s’évader du plan d’évasion.

j’avais formulé à la fin de toute la période mentionnée plus haut mon impératif à moi. je n’y voyais encore pas le lien avec l’Éternel Retour, mais en fait si. c’est plus ou moins la même chose. 

ça ressemblait à ça : vis de telle sorte que si un giga trou noir avale toute ta galaxie maintenant tu ne sois pas trop déçue à l’idée de mourir. 

et ça a marché.

transformer le vide en plein. transformer l’absurde en raison d’exister. 

moyen trouvé pour ça : vivre des instants « où il ferait bon mourir » (Calaferte). 

transformer le temps en une succession d’instants.

et le trou noir devient puit de lumière.

*

comme toujours, c’est très différent de lire ces idées chez d’autres et de les vivre en soi. en soi ça prend des mois à transformer. il faut se battre. lutter contre l’ange.

une fois que c’est là, j’ai l’impression que c’est incorporé, fondu dans l’esprit, que ça tient, que c’est solide. 

alors peut-être, oui. 

c’est comme ça qu’on finit par s’abîmer le corps. comme ça qu’on finit par vivre tellement vite qu’on se retrouve parfois allongée sur le sol à regarder le plafond en essayant de synthétiser tout ce qu’il s’est passé en quatre semaines. 672 heures avalées en une bouchée. mais si un giga trou noir avale ma galaxie maintenant, etc, etc.

*

alors en moins : un mois et deux chevilles. 

mais en plus : la conscience d’avoir vécu avec les trous noirs. d’avoir vécu avec et surtout d’avoir vécu comme. 

désormais, j’avale moi-même ma galaxie.

*

Pauline dit : ici c’est la tox-detox. 

c’est vrai.

j’alterne les soirs de rhum avec des jours de thym, de pissenlit, de romarin. avec des jours où tout est bon pour me faire croire que non mon corps ne subit pas ce rythme. que non mon intérieur ne vieillit pas plus vite que moi. que non tout ça ne compte pas. 

aujourd’hui je mélange les trois. 

ce sera thym, pissenlit et romarin. 

c’est dire ce que l’intérieur a avalé plus tôt. 

un jour mes organes feront ce que les orques font aujourd’hui contre les bateaux. 

ils se ligueront contre moi. me renverseront. une nouvelle fois. 

tox-detox : éternel retour du corps contre lui-même. 

*

je me suis rendue compte ce soir qu’il peut désormais se passer parfois plusieurs semaines sans que je pense à lui une seule fois. 

du style trois ou quatre semaines peut-être. ce qui veut dire a l’allure du temps : deux jours. mais quand même. 

ça m’a rendu un peu triste. 

j’ai regardé notre dernier échange. il datait, à quelques minutes près, de deux mois exactement. 

j’avais commencé comme ça : « Toi Geoffroy de Lagasnerie t’en penses quoi ? ». 

un échange. et depuis, rien. 

le temps passe sur la présence. défait l’existence d’une vie qui vécut dans la mienne, au point qu’à la fin il ne reste plus que quelques sédiments de celle-ci qui vécut pourtant dans la mienne. 

plus que quelques sédiments.

réminiscences, constellations involontaires. 

sable que je fabrique et voudrais retenir un peu. 

mais il n’y a plus d’instants. donc le temps l’emporte. donc le temps emporte. il efface, annihile. il broie. 

des semaines passent sans que je pense à lui et je comprends : s’il n’y a plus d’instants, il n’y a que le temps. 

s’il n’y a que le temps, il n’y a rien que l’on puisse faire contre un trou noir. 

ne reste à la fin que du sable dans une main ouverte dans un courant d’air.

*

« Le centre est partout » dit Nietzsche. 

et je pense à ce que je disais dans « ciao bye bye ». mon histoire de multicentrer l’existence. et de l’amour et l’amitié. me dit qu’on tombe d’accord. 

et je me dis : cool. qu’on tombe d’accord. 

*

le chèvrefeuille fane aussi vite que mes silences, mon inertie et la pression du vide. 

je suis absolument incapable de savoir si c’est une bonne nouvelle ou pas. 

ni pour le chèvrefeuille ni pour moi. 

c’est juste là et comme le reste ça dit : « tout part, tout revient ; éternellement se rebâtit la même maison de l’être ». 

j’espère que cette période bizarre prendra fin bientôt. j’espère que publier cette note sera un moyen d’ouvrir quelque chose d’autre. au moins une nouvelle note. 

j’espère reprendre un peu ma vie en main. 

je ne veux pas me faire voler l’été par la pire version de moi. 

même si cela supposerait de savoir qui elle est. la pire version de moi. 

celle qui a peur des trous noirs ou celle qui se comporte comme eux, qui avale de la lumière à pleine bouche, qui aspire tout ce qu’elle peut, vents, humains et flux ? 

qu’importe, dis-je à la face du vide.

tox. 

detox. 

éternellement se rebâtit la même maison de l’être. 

je suis un trou noir assoiffé de lumière. 

éternellement.