plus tardigrade que nageoire dorsale

il y avait tellement de visages dans la gare qu’en regardant la tache de café sur ma main j’y ai vu encore un visage. 

d’un bout à l’autre du train, les avenirs s’observent mais ne se touchent pas : ces avenirs sont désormais des droites parallèles – nos vies sont désormais des droites parallèles. 

nous vivons désormais à plusieurs centaines de kilomètres de ce qui aurait pu être un jour : notre vie. 

et je marche dans ces rues et je remercie le vent d’avoir placé nos jours sous un autre ciel, au soleil. 

*

Alexis Pauline Gumbs dans Non-noyées. Leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines m’apprend que les dauphins, contrairement aux poissons, n’ont pas une structure osseuse leur permettant d’avoir une nageoire attachée à la colonne vertébrale. 

pourtant, pour répondre à la nécessité d’évoluer dans des courants agités, de générations en générations les dauphins ont développé une nageoire dorsale. 

Non-noyées se compose de 19 méditations inspirées de la vie des mammifères marines. écrites avec un lyrisme qui rapproche le texte plus de la prière que de l’essai scientifique, ces méditations sont autant de leçons de survie dans les eaux troubles et polluées qui sont les nôtres. chaque chapitre se concentre sur un conseil particulier, envisagé comme autant d’invitations à faire siennes les forces des nombreuses mammifères qui nous sont présentées. 

ici, le développement d’une nageoire dorsale chez les dauphins est l’occasion pour l’autrice de s’interroger sur la possibilité pour nous, humains, humaines, de développer des ressources nous permettant de naviguer dans les rafales de boue qui composent souvent notre environnement immédiat. 

je suis partie pour ma semaine de résidence à la Maison de la Poésie de Rennes bouleversée. 

les cauchemars la nuit et le monde le jour, impossible de dire ce qui était le plus dur à ce moment-là.

j’ai lu ce livre là-bas. 

et j’ai réfléchi à cette question : qu’est-ce qui m’aide quand le monde m’écœure et que ses courants me balaient ? 

et je me suis dit : il n’y a rien, rien de particulier. 

aucune habitude ou aucun rituel.

rien que je ne développe particulièrement au fil des jours.

aucune nageoire dorsale.  

quand le monde m’écoeure et que ses courants me balaient, ce dont j’ai besoin c’est de ralentir et surtout d’être seule – comme le besoin viscéral de me laisser couler, puis porter, flotter, avant de pouvoir nager à nouveau. j’ai besoin de me perdre pour retrouver les mien-nes. 

on ne peut pas vraiment appeler ça une nageoire dorsale. 

au mieux, c’est une forme de survie. 

au pire, un mélange de lâcheté et de sabotage. 

*

en allant dans un petit musée consacré aux glaciers, j’ai redécouvert l’existence du tardigrade, ce micro-animal capable de vivre dans des conditions pas vraiment propices à la vie (températures extrêmes (-270, +150), radiations, vide spatial…), notamment grâce à un mécanisme appelé cryptobiose, une forme extrême de dormance.

quand les conditions l’exigent, le tardigrade se replie sur lui-même, forme une sorte de boule (le tun), et attend que ça passe. 

il peut tout subir, il a la patience et la la forme pour. 

le tardigrade non plus n’a pas de nageoire dorsale. 

*

de retour dans une gare, cette fois à Gare de Lyon, je survole l’épuisement grâce à du James Blake que je comme m’injecte – particulièrement « Lost Angel Nights » et « Coming Back » issus de l’album Friends That Break Your Heart

hier je suis allée me coucher alors que la fête continuait. il devait être 4 ou 5 heures. j’ai mis mon casque pour dépasser Cher et les rires ivres de mes ami-es, entrer dans la bulle nécessaire pour transitionner de la fête au sommeil. et je suis retombée sur « Say What You Will » du même album. 

j’ai dû l’écouter 10 fois d’affilée peut-être. 

probablement plus.

I’ve been normal, I’ve been ostrascised
I’ve watched through a window as my young self died 
I’ve been popular with all the popular guys 
I gave them punchlines, they gave me warning sings 
I look okay in the magic hour 
In the right light with the right amount of power 
And I’m okay with the life of a meteor shower  

j’ai passé cette soirée à embrasser les profondeurs des gens avec qui j’échangeais. 

dans Non-Noyée, Alexis Pauline Gumbs décrit un groupe de dauphins dont les membres sont reconnaissables au fait qu’ils-elles partagent les mêmes cicatrices. 

parfois j’ai l’impression que les personnes avec qui je me sens d’emblée à l’aise sont celles dont je descelle les mêmes failles à l’intérieur de l’esprit que celles que je sais être en moi. 

est-ce la même chose pour vous ? 

comme si nous nagions mieux ensemble après nous être montré-es que nous étions pareillement blessé-es, pareillement cassé-es – malades. 

j’ai passé cette soirée à consoler, à rassurer, à partager mon expérience de la tristesse, de la détresse, de la presque-folie, à dire « ne t’inquiète pas ça va passer, ça ne dure pas ». 

j’ai traversé cette soirée comme un jeu vidéo, sauf que cette fois je ne jouais pas.

j’étais un personnage non-joueur, un certain type de PNJ : le vieux sage offrant refuge et conseils avisés aux joueur-euses avant qu’ils-elles reprennent leur quête. 

et je suis allée me coucher une fois qu’il n’y avait plus de joueur-euses ayant besoin de moi. 

le lendemain matin, en montant dans le métro, j’ai fait exactement ce que j’avais fait en montant dans le métro deux jours plus tôt : je me suis mise à pleurer. 

*

depuis que j’ai emménagé dans l’appartement de Tim, je me suis prise d’affection pour de minuscules insectes qui vivent entre les toilettes et la salle de bain. 

ils sont peu nombreux. 

au début, je pensais même qu’il n’y en avait qu’un. 

et puis j’ai découvert un jour que cet insecte avait probablement fait un petit puisqu’un nouvel insecte de la même espèce mais de bien plus petite taille évoluait maintenant dans les toilettes – Marie dit que ces insectes sont des poissons d’argent. 

j’étais heureuse quand j’ai découvert que l’insecte s’était reproduit, stupidement heureuse comme souvent dans ces moments car c’était comme si ces insectes étaient maintenant une famille et que nous évoluons ensemble – Marie dit que les poissons d’argent mangent les peaux mortes. 

hier soir, avant de m’endormir, j’ai pensé que lorsque les nouveaux propriétaires prendraient possession de l’appartement, ils prendraient évidemment soin de se débarrasser de cette famille d’insectes.

personne ne se réjouit de la présence d’un insecte dans son intérieur, quand bien même celui-ci n’excède pas 10 millimètres. 

j’ai pensé à ce que je pouvais faire pour eux avant de me rendre à l’évidence qu’évidemment, il n’y avait rien à faire. 

j’ai ouvert à l’huissière il y a quelques semaines maintenant. 

elle m’a remis une lettre pour Tim en m’expliquant que les propriétaires avaient décidé de vendre et que nous devions quitter les lieux avant le 30 juin. 

dans la dernière note j’écrivais : “la haie garde ses feuilles pour cacher les oiseaux pendant que les permis de construire repoussent toujours plus loin l’illusion d’être ici désiré-es : ils agissent à l’inverse des feuilles de la haie, ils nous découvrent nu-es, dans toute notre précarité.” 

maintenant nous y sommes pour de vrai : nous voilà nu-es, dans toute notre précarité, bientôt expulsé-es au début de l’été. 

les nouveaux propriétaires rénoveront probablement l’appartement. 

ils en feront un Airbnb de choix avec vue sur le Mont-Blanc. 

la nuit pourra coûter plusieurs centaines d’euros même en basse saison. 

comment rivaliser ? 

nous ne sommes qu’une famille d’insectes. 

*

les avalanches arrivent jusqu’en bas et les routes sont fermées. 

la vallée se rétracte sur elle-même. 

je ne suis pas une fille de l’hiver. je n’aime ni le froid, ni le gris. et la neige passée quelques semaines rapidement me lasse. 

mais en plein milieu des vacances de février – qui d’habitude riment avec la foule et donc pour moi avec la fuite – cette tempête donne à l’ici une atmosphère que je n’avais pas encore eu la chance de découvrir. 

et surtout, elle me rappelle ce que j’étais venue chercher quand j’ai voulu vivre à la montagne : elle me dévoile toute son hostilité.  

*

que faire avec la maladie ? 

ces derniers temps, la douleur est telle que j’en suis abrutie.

j’ai lu La Fin du courage de Cynthia Fleury avant de partir à Rennes. 

elle y décrit le courage comme un travail au long cours, indispensable, aussi bien pour nos vies que pour nos sociétés poussées à bout d’elles-mêmes, vidées, bientôt vides. 

et je pense au traitement médiatique de la mort du jeune néo-nazi. 

c’est un cas d’école de la pressurisation maximale qui caractérise l’esprit du temps : nous donner l’impression que les dés sont jetés, où le mensonge devient la vérité et l’agenda n’est plus dissimulé. 

je concluais un post insta à propos d’un poème collé à partir d’un numéro de Valeurs Actuelles par ce constat : « c’est impossible que l’on parle la même langue ». 

quand je regarde les informations, c’est ce que je me répète, particulièrement avec cette histoire : « c’est impossible que l’on parle la même langue ». 

comment trouver la force de contrer la toute-puissance de celleux (surtout ceux?) qui nous dirigent vers le pire des avenirs possibles ? 

comment accepter ce corps malgré la chronicité de ses maux ? et le monde ? comment m’y vivre quand je ne me sens pas capable de vivre ne serait-ce que la vie ? 

je repense à ma nageoire dorsale. 

effectivement, je ne suis pas un poisson : mon corps n’a pas été pensé pour accueillir la moindre nageoire dorsale – mon corps n’a même pas été pensé pour m’accueillir moi. 

est-ce que c’est pour ça que j’essaie de me remettre à prier ? pour me donner de la force ? pour alimenter le mensonge que tout ira mieux ? 

car c’est ce que j’ai répété pendant cette soirée à tous-tes les joueur-euses : “un jour ça ira mieux”. 

je ne sais pas à quel point j’y crois pour moi. 

tout ce que en quoi je crois, c’est la spirale.

peut-être que rien ne va jamais mieux mais qu’au fil du chemin (qui est une spirale), on gagne quelques niveaux qui nous permettent d’avoir des points supplémentaires et de jouer de mieux en mieux. 

même si c’est toujours avec le même personnage de départ. 

c’est-à-dire parfois : un personnage pas ouf. 

au fil du temps, on accumule des baies qu’on utilise parfois pour reprendre quelques PV. 

c’est peut-être simplement ça qu’on fait. 

en ce moment, l’un de mes plaisirs est de jouer à Pokedle et de comparer mon score du jour avec celui de Joachim. 

le Pokémon du jour était Sulfura. 

je l’ai trouvé en 6 essais et Joachim en 4. 

*

en fait, la question autour de laquelle je tourne depuis plusieurs notes est très banalement celle du Mal. 

à Rennes, j’ai lu aussi Spectres de ma vie. Écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus de Mark Fischer. 

l’hantologie est un concept créé par Derrida qui signifie que tout présent porte la trace de ce qui n’est plus ou de ce qui n’est pas encore – parfois les deux à la fois. 

Fischer reprend ce concept pour en faire une caractéristique de la modernité : notre époque est tellement hantée par son passé qu’elle est en train de détruire sa capacité à produire du futur.

depuis le début de ma pratique, le collage est pour moi cette manière de rendre visible ce qui hante nos façons de dire, de penser et d’habiter le monde.

plus que ce qui n’est plus ou pas encore, le collage me permet de montrer ce que je ne veux pas qui soit – mais qui pourtant est. 

je suis hantée par la psychologie positive en plein cœur de mes deuils ou de mes douleurs dans les Branches des autres.

par les archétypes contradictoires de la femme-mère ou de la femme-putain dans Tout à part demain.

et par la montée du fascisme dans un Occident déjà asséché par le néolibéralisme dans Nous vivons quelque part (qui stagne probablement car les spectres du monde vont plus vite que moi…). 

la voici ma trilogie collée dont je parlais ici

que j’aille mal, que j’aime ou que je me débatte dans ce monde, toujours il y a quelque part des voix qui existent quand bien même je ne le voudrais pas. 

alors, pour digérer le fait qu’elles existent, c’est à partir d’elles que j’écris. 

c’est mon retournement de l’hantologie contre elle-même – j’éclaire le fantôme avec ma torche et je dessine à partir de lui une nouvelle lumière. 

c’est ma manière de donner forme à l’espérance à partir de ce qui rêverait de la briser. 

car qu’est-ce que c’est que l’espérance, sinon du présent pourri hanté par un avenir un peu meilleur ? 

l’espérance est un fantôme comme un autre. 

elle aussi, je l’éclaire avec ma torche. 

I can find my way with no superpowers

et peut-être, sans nageoire dorsale.

Laisser un commentaire