on se tiendra la main

j’aimerais écrire des choses intelligentes sur les éléments plutôt que des choses moyennes sur des choses intelligentes – c’est-à-dire : sur les idées des autres. 

nous marchions hier dans les Calanques, il y avait un vent fou, un vent tel qu’il me projetait tout droit en Patagonie. j’y revivais ces terres que je revois si souvent, en marchant qui marchent avec moi, la route parcourue, les sacs lourds et la guitare qui pendait par-dessus. je n’avais jamais été à ce point la version la plus clichée et pourtant la plus aboutie de moi-même. 

peut-être est-ce parce que je n’avais jamais vraiment voyagé. qu’à l’époque où certain·es mes ami·es partaient parcourir le monde, je vivais avec mes 500 euros de bourse par mois, que j’avais la tête dans mes livres et mon grand-père à veiller – un premier passeport à 27 ans. que je n’ai jamais franchi les frontières de la France avec ma famille.

ou alors peut-être, est-ce parce qu’il s’est passé quelque chose dans le fait de parcourir cette route. plus ou moins 3 000 kilomètres de stop, de bus, de marche. parler avec les gens en voiture, essayer de comprendre ce qu’ils-elles disaient sur Mileï, et bien sûr ne pas comprendre quand même, essayer une dernière fois, dire merci, bonne journée, bonne soirée, et à l’arrivée – mais laquelle – ce vent, rien que ce vent sur lequel s’allonger. 

presque 90% des habitant·es de cette Terre ne sortiront jamais de leur pays d’origine. je me sais déjà privilégiée d’avoir franchi cette année-là deux fois l’Atlantique. je ne me plains de rien quand je dis qu’avant je n’avais pas vraiment voyagé. j’essaie simplement de comprendre pourquoi le vent toujours me ramène à cet extrême-sud où il souffle encore je ne sais quelle part de moi. 

*

j’ai vu passer sur Instagram, le compte-rendu d’un livre qui défendait l’idée que le temps donné à l’amour c’était du temps volé à l’amitié. 

je n’ai jamais aimé ce genre de binarisme. 

je ne sais pas si c’est ma relation avec Tim qui m’amène à oser l’affirmer si fort, mais il y a aussi dans l’amour une forme très puissante d’amitié. 

je l’expérimente par exemple dans mes relations actuelles avec mes anciens amoureux : il y persiste un lien qui est quoi, sinon de l’amitié ? un amour devenu raisonnable, raisonné, et à force, amitié, qui s’est paradoxalement désintéressé du moi et de ce qu’il avait à gagner dans telle relation donnée – c’est ça pour moi l’amitié. 

c’est ça, et c’est aussi la durée. 

l’amitié relève du temps long. 

elle n’a, je crois, pas peur du temps qu’on lui vole. 

bien sûr, parfois, souvent c’est vrai, moi aussi je râle quand mes ami·es me donnent l’impression de m’avoir oubliée. je chouine un peu si mes vocaux n’ont pas été écoutés en deux ou trois semaines, mais toujours le temps me reprend et la durée m’assure qu’elle est de mon côté, c’est-à-dire toujours du nôtre. 

j’ai l’impression qu’on en demande trop aujourd’hui à l’amitié. on l’entoure d’impératifs, s’offusque de ce qu’elle devrait être et qu’elle n’est pas, pas assez, pas encore, et je crois qu’en agissant ainsi on l’abîme.

il y a dans les discours sur l’amitié aujourd’hui le même romantisme – et donc le même poids, la même lourdeur – que dans les discours sur le couple il y a quelques dizaines années, et sur la famille quelques dizaines d’autres encore. 

c’est dommage. 

est-ce un transfert ? 

le besoin d’avoir quelque chose de stable, figé ? 

je revois Evan que je n’avais pas vu depuis notre voyage au Mexique, c’est-à-dire depuis trois ans. on s’échange des réels sur Instagram presque tous les jours mais à part ça, on se parle très peu.  

on se revoit à la terrasse d’un café du village mi-mignon mi-sinistre, où nous avons grandi. 

comme à chaque fois, cette impression qu’en substance, rien n’a changé. 

oui nous n’avons plus quinze ans. nous avons arrêté de fumer de l’herbe à longueur de journée. nous avons des métiers, des hobbys, des relations amoureuses stables ou chaotiques selon les fois, nous faisons parfois beaucoup de choses et parfois moins. nous pouvons passer des mois sans entendre le son de nos voix – nous vivons en 2026. et au milieu du chaos qu’est notre époque, il y a le bonheur de la traverser ensemble. il y a maintenant plus de quinze ans que nous avions quinze ans et il n’y a rien qui me rende plus heureuse que de me dire que j’aurai vécu plus d’années avec certain·es de mes ami·es que sans. 

*

je crois que je suis définitivement irritée par le ressassement permanent à l’égard des réseaux sociaux. je veux dire : la critique est légitime, mais souvent, elle n’apporte rien : ni à ses usager·es, ni même à un semblant de pensée critique. il me semble qu’elle ne sert qu’à celui ou celle qui la formule à se distinguer, au sens bourduisien du terme : la critique se déploie pour nous dire : regardez-moi, je ne suis pas comme vous, comprenez-moi : je suis bien meilleur·e. 

à peu près tout le monde est conscient qu’Instagram, c’est de la merde. 

c’est un peu comme le tabac. 

je pense qu’il n’y a pas un·e seul·e fumeur·euse qui ignore les effets du tabac sur sa santé. 

je ne fume pas de tabac. j’ai fumé dès mes 14 ans et je fumais beaucoup. j’ai arrêté il y a sept ans ou huit ans. depuis, ça m’arrive de dire à mes proches qu’arrêter n’est pas aussi difficile qu’on le pense et que les bénéfices de l’arrêt (le goût, l’odorat, le cœur) en valent vraiment la peine.

mais est-ce que je les abreuve en permanence de ma supériorité morale de non-fumeuse ? 

non. 

je comprends le plaisir qu’ils-elles peuvent trouver à fumer une cigarette au soleil en buvant leur bière. 

et même si je ne le comprenais pas, je crois que j’essaierais de lutter contre cette partie de moi qui veut leur dire qu’ils-elles se font du mal et que j’ai peur pour elles-eux. et surtout, je crois que j’essaierais de lutter contre cette part de moi, la pire, qui pense, sans vraiment se l’avouer, que je suis meilleure qu’elles-eux parce que moi j’ai pu arrêter. 

à celles et ceux qui critiquent sans arrêt les réseaux sociaux : regardez-moi, je ne suis pas comme vous, comprenez-moi : je suis bien meilleure. 

j’éprouve sur Instagram le même plaisir que je prends à m’écrire ici : je m’y construis à travers l’usage d’une interface numérique, faillible et pleine de vices. je pense mon compte comme j’ai pensé mon premier blog, dès mes 10, et comme je pense aujourd’hui ce site : une vitrine, où certes je m’expose, mais aussi et surtout, où je m’invente et déploie des ailes que sans elle, je n’aurai pas senti. 

bien sûr, ça c’est le versant, moi.

et puis, il y a le versant tout, ou plutôt, le versant rien, c’est-à-dire le scrolling. 

en ce moment, je m’y vautre, une heure, parfois deux, avant de dormir. ces derniers jours, mon fil est composé de vidéos des Sims 2 ou d’Animal Crossing – principalement. un peu de Rayman et de Mario 64 aussi. 

je suis vidée par tous ces projets, le travail actuel et le travail à venir, les espoirs doctoraux et tout le travail nécessaire pour que ces espoirs deviennent forme. le soir, je m’installe dans une bulle où je m’injecte de la dopamine facile, de très mauvaise qualité – je sens que j’en ai besoin. alors, je m’accorde ce plaisir salissant – car évidemment, on n’en sort pas grandi. 

heureusement qu’il y a des gens très intelligents qui ne font jamais ça et qui sauvent le monde quand je me couche en lui – c’est comme le tabac pour mes ami·es : si je pouvais arrêter, si je pouvais faire autrement, si j’avais réussi, je l’aurais déjà fait. 

*

je tombe sur de plus en plus de blogs que je trouve chaque fois trop amers pour moi. 

l’amertume me crispe. 

je la trouve stérile, aussi bien sur le plan clinique que politique – Cî-git l’amer, etc., etc.

je sais qu’on ne choisit pas toujours la disposition qui nous est la plus familière, que l’amertume est souvent une réponse, une parade, un masque, qu’elle est devenue une seconde peau qui a été avant ça une armure.

c’était une question de survie, je sais. 

je sais parce que je l’ai trop subi de ceux qui m’entouraient – et donc déjà trop excusée. 

l’amertume est une violence qui se pense critique – mais qui en fait, est une violence. 

pendant une rencontre en librairie dans le cadre du festival La Poésie est une oreille à Grenoble, Katia Bouchoueva, qui animait la séance, disait qu’elle avait vu dans mes Branches des autres une forme d’indulgence vis-à-vis du monde. 

elle mettait ça sur le compte, peut-être disait-elle, de ma vie qui paraissait proche du dehors, des forêts et des rivières et donc – c’est moi qui l’ajoute – toujours au bord de la réconciliation. 

je ne me sens pas indulgente vis-à-vis du monde. 

pas du tout. 

je me trouve même souvent stupide devant le caractère épidermique et viscérale de mes réactions – je ne peux plus voir le visage de certaines personnalités politiques sans sentir un dégoût qui physiquement me blesse ; plus entendre le son de certaines voix. 

je ne me sens pas indulgente vis-à-vis du monde, pas du tout, mais peut-être, est-ce cette posture anti-amère qu’elle a senti dans mes textes – j’essaie de comprendre.

cette posture de cut-up, qui consiste à regarder le monde, à y mettre les mains, en avoir les mains pleines, du monde, pour le faire lentement dévier, l’amener autre part.

il est facile de dire : forêt ou neige, pour dire : forêt ou neige. 

le cut-up oblige parfois à utiliser ce qui dit : anti-forêt ou anti-neige, pour dire : forêt ou neige. 

par exemple : optimisation, fiscalité, immigration. 

ces mots disent : anti-forêt ou anti-neige.

et pourtant, c’est ça le monde. des mots qui disent tout, sauf forêt. 

dans l’amertume, il y a le sentiment d’être hors. 

nous ne sommes jamais hors. 

nous sommes toujours l’une des facettes du problème, car nous sommes toujours le monde. 

“le corps penché à cause du vent aux alentours en face et contre sans tomber cheveux légers et la question de l’équilibre” (Albane Gellé) 

*

cela fait plusieurs semaines que je peine à apercevoir l’insecte de mes toilettes que j’aime bien. je l’ai vu un soir et il avait l’air de se déplacer au ralenti – ça m’a rendu triste. 

plus tôt dans la journée, Tim avait eu la propriétaire L’de l’appartement au téléphone. elle lui a appris qu’elle avait décidé de vendre car elle avait un cancer très avancé, et qu’elle voulait profiter rapidement de l’appartement d’abord, puis de l’argent de la vente, ensuite. 

depuis, dans mon esprit, un lien s’est tissé entre l’insecte au ralenti et le cancer de la propriétaire. 

*

l’appartement n’a plus aucun sens. tout est partout et tout est vide en même temps. 

nous habitons notre déménagement. 

il y a un an, j’amenais ici mes affaires, faisais de la place pour mes livres sur les étagères, j’apprivoisais la vue sur le glacier, la laissais entrer tout l’été, jusqu’à la sentir proche, presque mienne. dès qu’il y avait de la distance entre la vue et moi, elle me manquait – je vivais avec cette fenêtre dans la tête, tout le temps. 

j’ai passé une année à capter, sans l’avoir cherché ou conscientisé, toutes les variations du glacier, et la lumière du soir, une année à voir la neige fondre et tomber, et les séracs s’ombrent et tomber. 

quand je suis arrivée dans la vallée il y a quatre ans et demi, le glacier n’avait pas encore ce trou béant qu’il arbore aujourd’hui. aujourd’hui il se scinde, il s’ouvre, la fissure droit sur nous, il s’exhibe : c’est à l’intérieur que ça tombe. 

certains jours on pourrait croire une carte postale mais en réalité nous avons face à nous le miroir de notre contamination. 

j’aurais été heureuse derrière cette fenêtre, comme jamais peut-être en paix. 

le glacier va continuer sa chute et son retrait, et moi tout faire pour continuer à préserver cette paix, sa couleur rouge sang. 

il y a des jours où le fait d’être en vie m’apparaît tellement précaire et tellement sublime que c’est comme si j’allais mourir du seul constat de la vie, qu’elle existe, et la mienne dedans, et l’amour, l’amour que contient ma vie, et tout ce qui va mourir un jour, car où ça va après, les glaciers, les souris, cette main chaude que j’attrape la nuit ?

Marie dit : “t’as un problème avec la mort” et je me dis : mais comment pas vous aussi ? 

*

je découvre le plaisir de répéter les mêmes gestes : chaque fois que nous montons à la cabane, je déplace la barrière, la voiture avance et je replace la barrière. 

chaque fois je me dis : “refaire tous les jours les mêmes gestes”. 

je me languis de ce nouveau rythme, comme toujours je me languis de ce nouveau – même s’il s’annonce même. 

demain il y aura tellement de première fois, demain je n’aurai pas beaucoup dormi. 

je me réveille en ce moment avant les oiseaux : je les entends s’animer un à un, d’abord un rouge-gorge et puis les merles, les merles qui prennent toute la place. 

ça fait trois mois que l’on a proposé à Tim de reprendre la gérance de ce chalet-buvette dans la forêt. trois mois que je me suis dit que ça faisait longtemps que je n’avais pas essayé quelque chose de nouveau (ça ne faisait pas longtemps). 

nous avons travaillé dès que nous pouvions pour préparer cet endroit. 

nous avons plantés des fleurs, des pois, des courges, des rosiers offerts par nos mères – et beaucoup d’autres plantes dont je ne connaissais pas le nom. 

il me reste encore quatre jours de bureau et je ne suis pas loin de me jurer qu’à partir d’aujourd’hui si je me retrouve à nouveau sept heures derrière un bureau ce sera pour travailler à défendre ce territoire fragile qu’est la littérature – et rien d’autre, pitié Camille, rien d’autre. 

le reste devra être ailleurs. 

répétition des mêmes gestes, fatigue, incertitude. 

tout plutôt que l’angoisse, d’abord confortable, et puis mortifère, des six derniers mois.

essaie au moins Camille, crois-y, tu le sais, ça commence toujours comme ça.

*

Katia écrit sur Instagram : nous avons perdu le mois de juin. 

et une scientifique sur France Inter dit : nous vivons l’année la plus froide du reste de notre vie. 

nous avons cru le week-end dernier que la source s’était tarie. 

elle l’était presque. 

j’ai liké sur Instagram une vidéo de Cioran parlant du travail. 

en quelques semaines, je suis passée des Sims à Cioran – est-ce la fin de la régression ?

quelques vidéos plus tard, je suis tombée sur une vidéo de Guattari qui m’a fait réalisé que celle-ci, comme la précédente, avait été générée par IA. 

bien sûr, il était trop tard pour retrouver la vidéo, et enlever le like – et donc mon crédit à ce type de vidéos, c’est-à-dire au fait que ma source se tarit. 

à la fin du monde, les images seront toutes fausses et il fera très chaud. 

le glacier sera troué, il vomira toute la journée, et nous on se tiendra la main car on ne saura rien faire d’autre pour dire pardon et merci à la fois : pardon pour les glaciers et merci pour cette main. 

cette unique prière quotidienne – dire pardon et merci à la fois. 

à la fin du monde, on saura rien faire d’autre.

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