la vraie vie

« Toi qui ne te souviens pas
du passage depuis l’autre monde, 
je te dis que je pus de nouveau parler : tout ce qui 
revient de l’oubli revient 
pour trouver une voix : 

du centre de ma vie surgit 
une grande fontaine, ombres 
bleu foncé sur eau marine azurée. » 

*

parfois les notes naissent d’une question. parfois de lectures qui font naître des idées. parfois, plus rarement, d’une image ou d’un souvenir. 

cette note est née de son titre. 

j’ai pensé à l’expression “la vraie vie” et j’ai vu la note se déployer. 

la vraie vie, c’est là où j’ai l’impression d’habiter ces derniers temps : la vie a rarement été aussi remplie et pourtant ce vide, pâle. 

la vraie vie, c’est aussi le titre d’une série documentaire qui m’est revenue : un comédien, contacté par les réalisateurs de la série, intègre un jeu vidéo en ligne de simulation de vie et cherche à rencontrer les autres joueur-euses pour comprendre ce qui les a amené à jouer à un jeu qui ressemble si fort à la vraie vie, dans toute sa banalité, son rien. 

dans le jeu, certain-es choisissent d’être vendeur-euses de téléphone, d’autres chauffeur-euses de bus. et toustes interagissent les un-es avec les autres. 

rapidement, la réponse qui s’esquisse est que dans ce jeu, les gens fuient la vraie vie en jouant à la vraie vie. 

parfois, j’ai l’impression que c’est ce que font certaines personnes : elles fuient la vraie vie en jouant à la vraie vie.

on se raconte toustes cette histoire : ce que je fais est très très important. 

je suis vendeur-euse de téléphone, chauffeur-euse de bus.

c’est l’image même de la vraie vie. 

c’est très très important.

alors qu’en vrai ? 

en vrai, pas tant. 

*

les retrouvailles avec la ville et l’effet du premier arbre de Judée : toujours aussi excessive, je suis pas loin de pleurer de joie. 

j’aimerais relire Agota Kristof pour m’imprégner de quelqu’un-e qui dit la nostalgie mieux que moi mais je suis partie sans prévoir l’intensité de ces retrouvailles avec cette ville de soleil et son orange de soirée. 

à l’intérieur du ventre en ce moment : il y a le sentiment que quelque chose manque. 

ce n’est pas les arbres de Judée, c’est sûr. 

ou alors, pas seulement. 

j’ai suffisamment erré pour savoir que le problème n’est pas que spatial. 

pourtant je le sens, je m’enterre. 

quelque chose me pèse et en me pesant me broie. 

mais quoi ? 

à chaque fois que j’essaie de parler il y a d’énormes fleurs de magnolias qui sortent de ma bouche. leurs pétales sont grasses. elles me dégoutent. 

il y a le sentiment que quelque chose n’est pas à sa place – mais je le répète pour m’en convaincre : le problème n’est pas que spatial. 

*

et puis, soudain : 

d’un coup, tout s’est découvert comme si personne n’avait jamais inventé la neige, ni la mer. 
en fait, comme les cyathes de l’euphorbe – c’est Joseph qui donne leur nom aux fleurs – l’horizon est en ombelle. 
sur le chemin, je raconte que les buses me pansent, que rien ne manque à leur envol. 
le ciel immense pour la première fois depuis des mois, je dis bonheur – je donne leur nom aux dettes. 

*

la boue est partie comme elle était venue : avec perte et fracas. 

c’est le retour des couleurs, la décision de démissionner, la signature d’un bail pour tenir un lieu où donner de moi autrement que dans le silence d’un poème, et aussi, et surtout, l’espérance naïve d’une candidature doctorale – l’horizon en ombelle, ouvert, ce n’était pas que spatial, mais peut-être quand même un peu territorial : être à sa place n’implique pas forcément de se déplacer mais plutôt parfois de changer sa façon d’être dans l’endroit – à l’endroit. 

les projets poussent comme les pissenlits ici : nombreux et lumineux.

si on les respire de trop près, leur odeur est désagréable, mais de loin, ce ne sont que des taches de couleur sur ce qui a été trop longtemps gris, blanc, puis gris à nouveau. 

mettre mon temps dans des choses qui comptent. ne pas se raconter d’histoires sur ce qui m’attend – et ce qui peut-être ne m’attend pas. espérer que l’air y soit simplement plus respirable que celui des derniers temps. 

il faudrait pouvoir mieux expliquer tout ce qu’il s’est passé. la sensation de vivre à l’intérieur d’un enterrement mais sans comprendre qui on pleure car sans savoir qui est mort-e. 

je me répétais : c’est la faute de la vraie vie, c’est la faute de la vraie vie. 

alors qu’en fait, c’est juste toujours la même histoire d’ailes qui ne demandent qu’à battre. 

ces toujours tentatives d’accoster sur de nouveaux chemins. 

une île, une seconde, jusqu’à la prochaine île – tout est une histoire de soif.

sur Instagram, j’ai publié une série de vidéos de branches et de fleurs pour parler du mois d’avril. mais comme chacun-e sait : Instagram ce n’est pas la vraie vie. 

c’était bien plus compliqué que ça – la transition de la boue à la fleur, du gris vers les couleurs.

je ne sais pas d’où j’arrive, mais j’ai cette sensation d’être revenue.

toujours sur Instagram, je suis retombée sur une citation de Julien Coupat que j’avais partagé sous une photo de manif : « quiconque se rapporte à l’horizon de sa propre finitude cesse d’être gouvernable ». 

de mon côté, le diagnostic est clair depuis longtemps : je suis trop obsédée par la mort pour pouvoir faire autrement.  

comme dit à la fin d’un poème collé à partir d’un Capital : « ce n’est pas par choix / j’occupe l’unique ligne qui cicatrise ». 

ce n’est ni bien ni mal. 

c’est. 

je fais ce que je peux. 

après tout, avec Marie nous avions annoncé l’année de l’indulgence. 

*

le dernier rayon du soleil éclaire la buse qui plane en contrebas et à travers elle, la sensation d’être précisément là où je dois être. 

je suis fatiguée, je perds beaucoup la vue, l’épaule, les muscles. je me cogne partout.

ce processus est douloureux.

aucune fleur n’a jamais crevé l’hiver sans effort.

*

« Je ne m’attendais pas à survivre, 
la terre m’ayant supprimé. Je ne m’attendais pas à 
me réveiller à nouveau, sentir 
dans la terre humide mon corps 
capable de réagir à nouveau, se souvenir 
après si longtemps comment éclore à nouveau
dans la lumière froide 
du printemps précoce –

apeuré, oui, mais à nouveau parmi vous 
à pleurer, oui, risquer la joie

dans le vent cru du nouveau monde. »