go Johnny, go, go

aujourd’hui, je m’adonne à une autre forme d’errance. 

l’année dernière je parcourais les routes, aujourd’hui : les fins sentiers des cimes. 

le résultat est plus ou moins le même : j’épuise mon corps par l’espace pour repousser l’angoisse. 

ça fait plusieurs semaines que je navigue au milieu de passions tristes, pulsions – vide. 

je m’invente des départs que je ne prendrai pas, de temps en temps j’encaisse des coups que je ne comprends pas, et au milieu bien sûr grandit le monstre. 

sa main est lourde sur mon épaule – il a depuis longtemps vomi mes ailes. 

sa main est lourde et pourtant je la serre contre moi : qui d’autre que lui pour rester dans ces moments ? 

*

ces derniers temps, l’idée de poster sur Instagram me fait l’effet de ces capsules qu’on envoie dans l’espace dans l’espoir que des extraterrestres les réceptionnent et s’en emparent, d’une façon ou d’une autre. 

en cherchant sur internet des informations sur tout ce qu’on a pu envoyer dans l’espace dans cette optique, je découvre le Voyager Golden Records : 

Le disque d’or de Voyager (ou Voyager Golden Record) est un disque intitulé The Sounds of Earth (« Les sons de la Terre ») et embarqué dans les deux sondes spatiales Voyager, lancées en 1977, servant de « bouteille à la mer interstellaire » destinée à d’éventuels êtres extraterrestres.

D’un diamètre de 30 centimètres, il comprend de nombreuses informations sur la Terre et ses habitants, sous forme d’images et de sons, dressant un portrait de la diversité de la vie et de la culture terrestre : photographies de la terre, d’humains, de la nature, enregistrements sonores de bruits du vent, du tonnerre, d’animaux, de cris de nourrisson et de musique classique et populaire, de Mozart à Chuck Berry en passant par de la musique traditionnelle de différentes régions du monde.” 

en ce moment, je ressens le même genre de vide autour des mots que je publie, autour des mots que je dis. 

je ressens l’absurde du bruit du tonnerre lancé en orbite autour de la Terre. 

mon existence, comme une capsule à quelques vingt milliards de kilomètres de la Terre, pendant qu’autour d’une étoile Chuck Berry chante : go, Johnny, go, go. 

*

dans mon nouveau recueil, j’aimerais parler des pentes où j’habite et de ce qu’on y fait – principalement : monter et descendre. 

j’aimerais rendre hommage à ces vies qui ici, et bien sûr ailleurs, s’inventent, autres. 

il y a mille façons de cracher sur le moule. 

je veux parler de la mienne, je veux parler de la nôtre. 

un corps qui s’ouvre, qui sort du cintre, qui entre en lui, quand les yeux se ferment ou que le souffle se condense dans un geste, que la nuit oublie et que le jour devient pure présence à l’air. 

je veux parler des miennes, je veux parler des nôtres. 

car à l’intérieur d’une même vie, il y a aussi mille façons de cracher sur le moule. 

je suis dans le train pour Paris, du Squarepusher plein les oreilles à en faire exploser leurs 3€ supplémentaires pour une place avec prise. 

les paysages que l’on traverse sont laids. des champs entrecoupés de minuscules haies qui ne laissent pas assez de place à l’oiseau pour nicher, des zones industrielles qui semblent sortir de terre, il bruine, il est 16h et le jour tombe et il y a une si grande colère en ce moment en moi que je ne sais pas quoi en faire. 

hier avant de partir, je collais à partir d’un énième numéro de Capital, un poème qui finissait en ces termes : 

« qu’importe que même l’eau tangue 
de nouvelles pousses
attendent dans le naufrage 

et nous allons vers notre chance 
un pied cardiaque et l’autre émeute
 » 

à y repenser, je sais en fait ce que j’en fais – comme d’habitude, des poèmes. 

*

je pense à l’action de glisser. 

j’ai glissé sur du verglas. 

j’ai glissé sur le parquet. 

sans tomber la deuxième fois, en tombant la première. 

et je pense à la fêlure. 

la fêlure de Fitzgerald. 

c’est une nouvelle de l’auteur. 

The Crack-Up en anglais. 

j’en ai oublié l’histoire mais je me rappelle de l’analyse de la fêlure devenue concept chez Deleuze et Guattari. 

je retiens beaucoup mieux les idées que les histoires. 

et les images ? 

les images me traversent, je ne les retiens pas non plus. 

je suis un être d’idées, de concepts poreux qui infusent en moi et en s’infusant se transforment. 

chez Fitzgerald, la fêlure c’est ce moment où l’on réalise que l’on a été brisé, lentement et si discrètement que l’on n’a rien vu venir. 

c’est le moment où l’on prend conscience de l’effondrement qui opérait en nous pendant que l’on regardait ailleurs, ou plutôt : que l’on regardait nulle part. 

on s’oubliait dans la vanité et soudain : l’éclat de notre propre misère – il est trop tard. 

chez Deleuze et Guattari, il s’agit d’un type de ligne : “la ligne de segmentation souple ou de fêlure moléculaire”. 

plus simplement, elle est cet écart à partir duquel un nouveau devenir est possible. 

elle ouvre une nouvelle ligne de fuite.  

merveilleux. 

elle est purement motrice. 

la crevasse s’ouvre sous nos pieds et nous avons désormais la possibilité de cheminer à l’intérieur du glacier. 

est-ce que nos os sont brisés ? que le froid brûlent nos doigts ? 

non, tout va bien, car nous sommes un corps sans organes !

menteurs. 

le verglas et le parquet, la crevasse et la plaque.

moi j’ai des bleus et des ligaments qui ne veulent pas guérir.

force est de constater que j’ai des organes et que j’ai pire qu’un corps : j’ai un corps en mauvaise santé. 

la fêlure n’est pas toujours “segmentation souple”. 

parfois, elle est sans retour. 

une faille s’est ouverte sous nos pieds et quand on en prend conscience, c’est trop tard : tous les devenirs sont annihilés, la plaque nous emporte. 

pourquoi je pense à ça ? 

simplement parce que l’on s’est disputé ? 

*

la haie garde ses feuilles pour cacher les oiseaux pendant que les permis de construire repoussent toujours plus loin l’illusion d’être ici désiré : ils agissent à l’inverse des feuilles de la haie, ils nous découvrent nu-es, dans toute notre précarité. 

je retourne dans les bois. 

la neige a fondu, le foehn souffle et les pierres me saluent. 

il n’y a que les bois qui m’apaisent. 

y garder le cœur, m’y perdre. 

sans danger. 

retrouver cette solitude pleine, entourée. 

sentir tous les éléments se faire frères, sœurs, ailes et épaules. 

abandonner entre les souches ce qui doit revenir à la terre – une rancœur, un remord. 

pardonner. 

y garder le coeur. 

*

et puis soudainement, la neige, la neige, la neige. 

la neige change la couleur de l’appartement. 

elle n’était pas tombée depuis un mois. le blanc s’infiltre et explose à l’intérieur. 

ce blanc neige, ce n’est pas une couleur : c’est une forme d’espace, de l’espace supplémentaire, de l’espace pur – quelque chose d’étrange à décrire. 

dehors sur la route, à cause des traces des voitures, la neige ressemble à des écailles et j’imagine un animal vivant sous nos pas. 

nous marchons et Tim dit : “j’ai toujours aimé la neige. la neige est anarchiste, elle ralentit le monde et l’économie. elle sabote en silence.”. 

et je pense à l’animal sous nos pas. 

le lézard marqué par les SUV. 

j’aimerais le prendre dans mes bras. 

*

ce matin, dans le cadre de mon travail, j’assiste aux premières heures d’une formation de secours en avalanche. 

j’écoute attentivement les instructions pour pouvoir savoir comment pelleter la neige efficacement si mes ami(e) sont pris(e)s dans l’avalanche et je me force à respirer, très fort, très fort. 

je crois que ce n’est pas pour moi. 

comment font les autres ? 

je pense à Rilke (je viens de finir la monographie qu’en propose Jaccottet) qui tout sa vie à redouter une mort anonyme causée par une maladie d’abord silencieuse transformée bientôt en agonie, toute sa vie à avoir peur de celle-ci pour finir par la vivre, cette mort redoutée, mais pour quoi, parce que les anges sont aussi terribles que les villes ? 

les angoisses ont regagné mes soirs. 

ce n’est plus le monstre dont je parlais au début – presque deux mois se sont écoulés depuis le début de ces notes. 

c’est autre chose. 

j’affronte mon esprit qui me répète tous les soirs, infatigable comme les cauchemars qui suivent ces jours : c’est si fragile, c’est si fragile, c’est si fragile. 

qui décide ? 

et comment ne plus être cette plainte que ronge la peur ?

*

noté sur les réseaux : je ne sais plus si ce monde me désole ou si seulement il me dégoute. 

Trump ricane. il dit “ce pétrole il est pour nous, c’est pour le bien de tout le monde” alors qu’en vrai c’est pour le bien de rien, et surtout pas de tout le monde. 

6 jours plus tard, un homme dit “salope” avant d’abattre Renee Nicole Good. 

entre mes peurs et le monde une même leçon qui s’impose malgré moi : tout ce sur quoi repose la vie (y compris celle-ci) peut disparaître en une seconde. 

je repense à cette capsule qui traverse l’espace, ce Voyager Golden Records qui chante son tonnerre, et elle me fait penser à nous. nous qui hurlons dans le vide ce qui compte pour nous, et en dépit du silence des étoiles, qui continuons, ensemble, encore.

*

Frédéric Neyrat dans Traumachine. Intelligence artificielle et techno-fascisme dit que la force du technofascisme c’est d’annihiler l’avenir, de donner l’illusion d’avoir supprimer son imprévisibilité – sa liberté, la nôtre.  

tout est sous contrôle, est-ce que tu veux que je te fasse un schéma pour mieux comprendre comment Sam Altam considère ton existence ? il ne la considère pas. 

il n’y a plus d’avenir, que la gestion d’un flux, savamment dirigé entre deux bornes étroites et tout paraît condamné, verrouillé, sans espoir. 

là aussi, entre mes angoisses et le monde, la même direction : le seul avenir possible est le pire – il n’y a pas d‘avenir. 

alors, contre mes angoisses et le monde, probablement la même arme fragile à leur opposer : la force d’imaginer une trace à l’image de tout l’amour dont nous sommes capables malgré le monde et malgré nous. 

all I want in life is a little bit of love to take the pain away, getting strong today a giant step each day.

le dégout finit par passer et un sourire, un flocon, et un jour en emporte un autre, et on se surprend à la relecture à se demander “pourquoi j’allais aussi mal déjà ?” et tout paraît loin. 

on a oublié. 

ironiquement oublié d’aller mal. 

car a little bit of love permet toujours de take the pain away. 

qu’on le veuille ou non.

c’est comme ça.

générique.

neige petit-déjeuner, juste derrière la langue

parce que la mort est partout elle est ici nulle part. 

on en parle tout le temps pour n’en parler jamais. 

la parole vide l’essence de la chose. 

j’aimerais ne plus parler de notre amour de peur de l’épuiser par ma bouche. 

je te raconte un rêve et le vois se former dans l’espace autour. 

la parole forme et épuise : c’est un jeu dangereux. 

à l’écoute de ce rêve, je te vois faussement t’inquiéter. 

la prochaine fois c’est promis je te parlerai des milliards de grains du désert. ce sera comme si nous y étions déjà. 

*

je rencontre des gens qui font du parapente. 

ma première question : « c’est comment à l’intérieur d’un nuage ? ».

l’un dit : « ça dépend des fois. parfois sombre. parfois arc-en-ciel autour de notre ombre. ». 

silence.

puis murmure d’un « dingo » qui veut dire : je n’en espérais pas tant. 

*

tu te rendors sur les miettes de notre tentative de réveil. 

je fais semblant de travailler pendant que tourne dans ma tête cette idée : les caresses naissent à l’intérieur de la bouche, juste derrière la langue. 

dedans, c’est une lumière petit-déjeuner, dehors, une neige d’avril. 

les flocons, ce sommeil, l’odeur du café, tout répète : la douceur est un nom partagé, la douceur est un nom partagé. 

je te regarde dormir et j’écris en silence ce qui tombe dehors : je t’aime, je t’aime, je t’aime. 

*

aimer – soi, l’autre – est une lutte qui ressemble à une paix. 

derrière l’apparence d’une grâce il y a un combat permanent contre l’inertie – aimer est actif – et contre la violence – aimer est passif.

l’exprimer repose sur le même paradoxe. 

un je t’aime est une guerre qui ressemble à une paix.

*

j’ai envie d’écrire une chanson. 

ces notes n’arrangent pas mon incapacité à rester concentrée plus de dix minutes. 

je pars marcher. 

il n’y a que dans la forêt que j’arrive à écrire. 

*

retour de la forêt : j’ai écrit une chanson qui veut dire : il va falloir vite et encore déménager. 

ça fait chier, cette fois, je croyais à l’ici. 

*

aujourd’hui le fil était trempé et la neige autour. 

mais quand même : c’est avec le souffle qu’on avance et avec le regard que l’on tourne – m’a dit le fil aujourd’hui. 

*

tu as aimé le post où il était question d’une note où tu apparaissais.

(parenthèse : de toi en toi tout le monde s’y perd. qui est le tu cette fois ? ce tu le saura et l’autre bien sûr aussi – fin de la parenthèse). 

je n’en attendais pas tant. un like après tout, c’est beaucoup pour notre génération. 

j’en profite car ça veut dire que peut-être que tu liras ça : 

un soir d’insomnie je m’amusais avec l’écriture automatique comme on faisait avant.

j’avais repris le long message automatique je t’avais envoyé une fois. tu sais, celui qui disait mieux que moi ce que j’aurais pu te dire à ce moment-là. il disait par exemple : 

« il faut qu’on s’appelle comme si on était encore dans le présent ». 

encore dans le présent.

mais on y est plus. 

alors j’ai continué à jouer avec mon clavier. 

ça a fait : « tu me manques comme les chats et mon amour. je suis où ton corps n’es plus qu’un petit moment du temps – c’est-à-dire dans les bras des hannetons. ».

et :

« quand est-ce qu’on pourra te prendre le coeur qu’on se passe de temps en temps ? demain ou quand j’aurai fini mon jour de toi ? ». 

c’est joli n’est-ce pas ? j’ai un peu triché parfois. mais c’est joli je crois et c’est un peu vrai. 

*

tu dis : « je t’aimerais sauf si tu deviens folle » et je pense : « tu t’aimeras jusqu’à que je devienne folle ». 

la perspective de la folie ne m’effraie plus vraiment. 

je ne déréalise plus, je suis trop occupée. 

pour toi, je tacherai de rester quoi je suis : une folle à la folie contenue, à la folie maîtrisée, autrement dit : une folle à moitié. 

*

nouvelle et troisième sonorisation à propos de ma défaite du silence.

*

je feins une sieste. 

les oiseaux et la pluie sur le toit. le bordel partout. le corps douloureux mais fier. 

j’écoute l’avenir me dire : je te vois venir, je t’attends. 

la confiance dans les paumes et les paumes dans tes doigts. 

j’ai fui au pays des rivières car tu n’étais plus là pour regarder tomber avec moi la neige petit-déjeuner dans la lumière d’avril. 

comme là-bas, comme ici, comme partout, tout me parait toujours beau à crever. 

la nuit j’ai peur de te perdre de vue et dans mes journées j’avance une paume après l’autre. 

putain : la vie est une chose qui est belle à crever. 

retenez. apprenez. répétez.

belle à crever.

ça a commencé par un petit-déjeuner sous la neige, ça finit par un après-midi orageux, presque d’été. 

même ici, ou en fait, surtout ici, la douceur m’apparaît une fois de plus comme un nom partagé. 

la pluie couvre rapidement les oiseaux et je me dis : c’est comme avec toi l’avenir le passé. 

la vie se couvre elle-même et ainsi elle se fait. 

17h. 

je me regarde bientôt dormir et une fois encore j’écris en silence ce qui tombe dehors : je t’aime, je t’aime, je t’aime. 

ton visage finit par couvrir ce que j’écris et je dis à voix haute : merci à la pluie. 

*

il dit : heureusement que le silence de la neige ou le bruit de la pluie sont dans tes oreilles autant de plaisir que les oiseaux ou les grenouilles.

et ajoute : tu veux de l’eau ?

c’est un beau voyage. 

c’est un beau voyage en ta compagnie. 

tu dis sans le dire : merci à l’éclair. 

je comprends, je souris. 

c’est assez pour aujourd’hui.