des fantômes, Empédocle et le pyrocène 

pour la première fois, j’ai écrit la majorité de cette note sur un carnet. les recopier est une petite épreuve au milieu d’une très grande fatigue, mais je me persuade que je dois plus que jamais garder ce fil avec le journal. 

tout ce qui est raconté dans cette note, et peut-être déjà dans la précédente, peut se résumer par ce vers de Tout se tient de Stéphane Bouquet : « Le temps futur n’est plus le temps d’après-après-demain mais la somme inverse de ce qui est déjà perdu.« 

*

ça aurait pu être un matin pour le sommeil mais un homme et une machine bruyante et l’incapacité de laisser l’herbe pousser et la manie de tout raser – rien ne doit dépasser, rien ne doit être. 

nous avons quitté l’appartement, littéralement chassés par les troupes de résisdent·es Airbnb : en une semaine, au début de l’été, au début de l’hiver, l’immeuble où nous vivions, de fantôme passait à grand hôtel.  

quand une femme m’a demandé où étaient les boites à clés, il y avait dans mon regard toutes mes pulsions inassouvies de sabotage, j’ai bégayé : i don’t know, I live here, ce qui voulait dire : really live here – même si déjà ce jour-là, la réalité était plutôt : really lived here. j’avais dans les bras plusieurs de mes plantes, c’était la veille du déménagement. 

deux jours à entasser les affaires dans la voiture, amère, à ne dire bonjour à personne, fermer la porte devant elles·eux – ça arrive à tout le monde, cette histoire de dégoût. 

*

dans le jardin de la nouvelle maison – nous la louons pour 15 mois, cet endroit ne durera pas mais nous sommes très content·es – comment se plaindre ? 

un post circulait hier avec différentes annonces de location dans la vallée parues sur Le Bon Coin : 31m² : 1350€, 50m² : 2800€, ou alors mon préféré, un peu plus central : 28m² : 1500€. 

comment se plaindre alors que nous avons trouvé cet endroit ? 

nous nous sommes déplacé·es vers la forêt, nous avons quitté le centre, tourné autour du glacier. 

il y a des oiseaux, des insectes, de la place pour mes plantes, un peu moins pour nos livres mais ils attendent quelque part. 

en hiver ici, le soleil ne dépasse pas du tout des sommets. c’est un mois entier sans rayons de soleil. 

cela parait si loin. 

pour le moment le soleil assèche la forêt et fait tomber les pierres. pendant que Yann Barthès dit que nous avons tous·tes chaud pareil, les Corbières s’embrasent, le personnel hospitalier de l’hôpital de Dax est obligé de placer des couvertures de survie sur les fenêtres pour se protéger de la chaleur, pendant qu’il insiste : tous·tes logé·es à la même enseigne. 

*

arracher le calme. 

personne. 

se réapproprier l’espace quelques minutes avant qu’il redevienne aux autres. 

je découvre un autre rythme, j’ai mal aux pieds, mal aux genoux, mal au dos, mal à la tête le soir, je cours partout, je dis bonjour, bienvenue, vous avez réservé ? 

nous accumulons les chances autant que les problèmes – le monte-charge s’est cassé, les fourmis mangent le bois, la porte du four me reste dans les mains, une tempête éclate lors de la fête d’ouverture. 

une cabane est un être vivant, elle nous demande toute notre attention. 

je n’ai pas revu la couleuvre, ni les lézards verts, la buse non plus, il fait trop chaud et je cours trop. 

la cabane a le même âge que moi : elle sait comme les temps ont changé. au fil de la journée, dans la cuisine, la température varie de 27 à 37 degrés. nous sommes pourtant à 1100 mètres d’altitude. 

*

en ce moment, je vis avec le sentiment discret mais diffus de l’imminence de ma mort. et à part le fait que notre existence – son début comme sa poursuite – repose sur une part de chance non-négligeable, il n’y a aucune raison valable à cela. 

je regarde la forêt, les insectes, la rivière, les gens bien sûr, les gens surtout, comme si j’allais bientôt ne plus les voir. 

je ne sais pas si c’est ma façon de vivre cette année la saison de mes deuils anniversaires. 

il y a deux jours, c’était les cinq ans de la mort de mon grand-père. 

cela fait cinq ans que je fais le même rêve, au moins tous les mois : je vois mon grand-père et je réalise qu’en fait il n’est pas mort mais que j’ai juste oublié son existence. cette prise de conscience chaque fois me tue dans le rêve, et autant au réveil, où je peine à quitter la culpabilité provoquée par le rêve. 

un jour j’écrirai un livre sur mes morts. 

il s’appellera : Comment j’ai tué mes mort·es. 

j’analyserai ce rêve à partir d’un concept que j’ai inventé pour l’occasion et qui s’appelle : le complexe de Simba, en référence à ce passage du Roi Lion où Mufasa apparaît dans le ciel pour reprocher à Simba de l’avoir oublié. 

dans Soigner les morts pour guérir les vivants, Magali Molinié interroge les morts qui restent quelque part en travers de nos gorges, même aujourd’hui où l’on est poussé à toute vitesse vers le deuil, c’est-à-dire vers une forme d’oubli, de non-présence. 

elle se demande : que se passe-t-il quand les morts refusent de mourir ? 

avec l’Église catholique d’abord, un penchant hygiéniste ensuite, et la psychanalyse enfin, l’Occident n’a cessé de repousser ses morts ailleurs, dans le ciel d’abord, loin des villes ensuite, et loin des liens après. 

au bout d’un an, une souffrance intense successive à la mort d’un·e proche est considérée comme un deuil pathologique. 

j’imagine qu’avec mes rêves répétitifs concernant mon grand-père mort à 99 ans, j’entre dans cette catégorie. 

la bonne nouvelle, c’est que les rêves s’espacent – peut-être que je me dé-pathologise. 

*

quand mon père est mort, j’avais dix ans. je rentrais de l’école avec ma mère, c’était le jour des grandes vacances, et nous avons trouvé mon père dans le fossé. il était conscient mais venait d’avoir un accident de scooter. il est mort une semaine après. 

pendant les deux semaines entre l’accident et l’enterrement, je n’ai pas versé une seule larme. le jour de sa mort, ma mère m’a laissé chez une amie pour aller régler les affaires administratives qui s’imposent dans ces moments. quand cette amie m’a demandé si ça allait, j’ai répondu : oui oui ça va. 

je ne me suis toujours pas pardonné ce mensonge et ce masque, et ce “oui oui ça va” me poursuit encore aujourd’hui quand je n’arrive pas à dire : non ça ne va pas. 

mon grand-père essayait de me faire parler de mon deuil, de me faire parler de mon père – il m’offrait du Boris Cyrulnik. 

je n’ai jamais réussi. 

ça non plus je ne me le pardonnerai pas. 

ou alors peut-être seulement quand j’aurai pardonné à mon père d’être mort. 

*

peut-être que c’est une histoire de joie. 

j’ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie à l’intérieur d’un chaos de plusieurs étages. je me suis sentie si souvent proche d’un point de non-retour. l’effondrement était partout. 

et aujourd’hui j’ai fabriqué ma lumière, une lumière qui a cette odeur-là, une personne que l’on veille, qui va partir et c’est une autre qui part. 

Olivier Sadoul en présentant mon travail lors du festival Pal’Arbre, l’a défini comme une façon d’être en alerte, à l’affût. 

j’aimerais que cela cesse dans ma vie, reste dans mon travail. 

j’aimerais uniquement être à l’écoute. 

*

« (…)

Attendu que tu sais pas ce qui se pass’ra demain. Car c’est quoi ta vie ? C’est à peine une ᴏᴍʙʀᴇ ᴛʜᴇʀᴍɪǫᴜᴇ, elle apparaît si peu, et disparaît ensuite de l’écran ; 

Attendu que je ne pense pas contrôler ma propre chaleur et que cela peut prendre aussi longtemps que 16 secondes entre le bouton, le missile Hellfire et Un chien., se répondront-ils à eux-mêmes ; 

Attendu qu’Un chien. diront-ils, Alors par conséquent,

Laisse cela compter comme on appelle une chose 

Laisse-le être le visage exquis pour au moins 16 secondes

Laisse-moi te ᴍɪʀᴇʀ.

Laisse-moi te ᴍɪʀᴇʀ dans cette lumière qui a mis des années à nous parvenir. »

Solmaz Sharif, Mire

*

le Glacier de la Griaz est recouvert de pierres. 

j’ai l’impression que cela s’est fait en une journée mais c’est difficile à dire. 

tout va tellement vite, que c’en est absurde. 

peut-être que ça s’est fait en une minute. 

peut-être qu’il a toujours été comme ça et que je le remarque aujourd’hui. 

à la radio, ils ont dit que l’incendie en Gironde progressait de mille hectares en une journée. 

d’après les capteurs qui y sont installés, dans le couloir du Gouter qui surplombe le glacier de la Griaz, il tombe une pierre toutes les trente-sept minutes. 

toutes ces données ne disent rien des drames non-humains qui se jouent dans les forêts, dans les glaciers, et dans tous les endroits naturels moins capteurisés – les tourbières, les friches, les marais, les bocages – mais qui changent eux aussi.

ces données ne sont que des données.  

*

la plage du Porge a toujours été l’une de mes préférées. la dernière fois que j’y suis allée c’était en 2015 ou 2016. 

j’avais décidé de retourner à Toulouse après une année à Paris. j’abandonnais mon cursus en histoire sociale pour me consacrer pleinement à l’étude des lettres car ça y est je le sentais, moi aussi, je pouvais l’assumer : je voulais écrire. 

avant de quitter Paris, j’avais du mal à sortir de mon appartement, voire même de mon lit. j’y fumais cigarette sur cigarette, me couchais à six heures du matin, je trainais beaucoup sur Youtube et j’avais développé une fascination pour la pensée platiste.

le Porge était une parenthèse dans cette période pesante. 

je me souviens de la forêt qu’il fallait traverser, de la plage, immense, la plus grande. 

le sable brûlait nos pieds. 

Félix lisait la Critique de la raison pure, je ramassais des coquillages – on essayait chacun·e de sauver nos peaux. le soir dans la voiture, on écoutait des albums de Daft Punk. je disais : « Veridis Quo devrait être joué dans une église ». 

*

en voulant relire mes carnets de cette époque, je suis allée fouiller dans le carton qui contient tous mes carnets depuis que j’ai commencé à en tenir – à peu près, novembre 2015. 

je suis alors tombée sur l’un des carnets de mon grand-père. 

deux ou trois ans avant sa mort, mon grand-père m’a donné des carnets qu’il avait entrepris à sa retraite pour écrire le récit de sa vie.

la mort brutale de ma grand-mère a fait dévier ce projet, et le récit d’enfance est devenu journal de deuil. 

récemment j’ai vu l’interview d’un artiste disant que le fait du souffrir du deuil [to grief], c’était tout l’amour encore non-exprimé qui ainsi s’exprimait. 

les carnets de mon grand-père incarne cela : la mort qui lui arrache l’amour à qui il a le sentiment de n’avoir encore rien dit, rien dit de tout ce qu’il aurait dû pourtant dire. 

avant sa mort, mon grand-père a dû vivre la mort de ses trois fils, mon père et mes deux oncles, et des maris de ses deux filles. 

je ne crois pas avoir un problème particulier avec la mort. je crois que la mort avait un problème particulier avec mon grand-père et que je ne lui pardonnerai jamais. 

mais je crois aussi, que la mort s’en fout. 

*

je reste dehors jusqu’au rose très pale sur les glaciers, un peu plus mauve sur les sommets, et je regarde les oiseaux se disputer les framboises du framboisier. c’est le plus grand plaisir des derniers jours, un souffle sur l’âme blessée. 

mon grand-père dans ses carnets demandait à ma grand-mère à quoi ressemblait l’après-vie. j’aimerais moins me poser la même question, mais comme celle de l’avant-mort, elle m’obsède. 

la nuit, je rêve des flammes et le matin j’angoisse pour tous les animaux et les insectes qui brûlent quand moi j’ouvre les yeux – en lisant un soir, je tombe sur cette phrase d’Une bête à ton tour d’Anna Haillot : « Des insectes brûlent dans une éruption et je dors, je ne peux rien y faire.« .

après avoir lu les carnets de mon grand-père, j’ai aussi un peu relu les miens, ceux de 2015, 2016, 2017. 

je lis peut-être moins de Pessoa et Kierkegaard, je me complais un peu moins dans la mélancolie quand elle m’arrive, mais la conclusion que je tire du fait d’être en vie est toujours la même : je ne comprends toujours rien à rien et souvent tout me paraît violent et insensé, mais malgré ça, il a en moi toujours ce trop-plein d’amour inexprimé pour cette vie et celles d’après – particulièrement si elles n’existent pas. 

comment dire à une merlette que je l’aime ? et aux chevreuils que je suis désolée pour les flammes humaines, trop humaines ? 

je sens que je porte en ce moment le poids du feu. 

Judith Butler, dans Ce qui fait une vie, analysant Devant la douleur des autres de Susan Sontag et l’impératif qu’il contient – « Laissons les images atroces nous hanter ! » – écrit à ce propos : « Si nous ne sommes pas hantés, il n’y a pas de perte, il n’y a pas de vie qui ait été perdue.” Et grâce à une image, “on peut être hanté d’avance par la souffrance ou par la mort d’autrui« . 

c’est vrai. 

je me sens hantée par les images horribles qui m’arrivent du monde horrible. et je sens qu’en cela, je partage la souffrance de celles et ceux qui sont à l’intérieur de l’image. 

mais je crois aussi que cela a tendance à me paralyser. je me contente d’être hantée, de souffrir dans mon coin. 

*

en lisant Au bonheur des morts de Vinciane Despret, j’étais d’accord avec elle quand elle disait que les fantômes s’opposaient aux mort·es – j’imaginais alors appeler mon grand livre sur mes mort·es : Contre les fantômes.

elle cite quelque part Emilie Cameron qui écrit quelque part : « Le spectral est devenu un trope omniprésent, un trope mortifère qui en vient à effacer les corps et les voix de ceux qui continuent à vivre et à payer les conséquences des injustices passées« . 

il y a ça chez Butler aussi, le fait d’apprendre à pleurer les mort·es [grievability], humain·es, non-humain·es, comme début d’une lutte pour arrêter de les perdre. 

mais je ne sais pas pourquoi, je me sens plus dans le trope mortifère des fantômes que dans l’action naissant de la pleurabilité. 

je tombe sur un article évoquant les travaux d’une anthropologue, Elise Boutié, ayant enquêté sur les répercussions écologiques des incendies, auprès d’une communauté californienne touchée par un méga-feu en 2018. 

le résultat de son étude, comme les images des incendies, me hante, me désespère : non, vivre un incendie et subir ses conséquences psychologiques et matérielles n’entraînera pas de remise en question des modes de vie accentuant ces mêmes incendies. au contraire, il les accentuera. 

*

et puis, dans l’espoir de sublimer tout ça, mais sans y croire, bien sûr, je lis les Fragments de la Poétique du feu de Bachelard, ouvrage posthume.

il y analyse une fois encore – la première fois étant dans la Psychanalyse du feu – le mythe d’Empédocle. 

dans la version rapportée par Diogëne Laerce, Empédocle se serait jeté dans l’Etna pour prouver sa nature divine.

Bachelard parle à propos de son geste d’une “poétique de l’anéantissement”. 

il écrit : « Dans l’acte empédocléen l’homme est aussi grand que le feu. L’homme est le grand acteur d’un cosmodrame vrai« . 

en regardant les images des incendies, cette phrase prend maintenant un autre sens. un cosmodrame vrai, c’est un peu ce dans quoi j’ai l’impression de vivre depuis quelques années que tout semble s’accélérer – tout veut ici surtout dire : l’horrible. 

dans un documentaire sur l’intensification de la saison des feux et plus globalement des incendies, Stephen Pyne, historien du feu, parle à propos de notre époque d’un Pyrocène : à trop abuser des énergies fossiles, nous serions entré·es dans l’ère du feu. au même titre que les glaciations il y a 20 000 ans, c’est aujourd’hui le feu qui pourrait être l’élément-architecte des paysages de la planète. 

dans la Psychanalyse du feu, le complexe d’Empédocle traduit une fascination pour le feu poussée à l’extrême, la volonté de s’unir avec la flamme. 

chez lui, c’est métaphorique. pour nous, ça paraît un peu plus concret, à la différence près, que notre union avec les flammes n’est pas choisie. 

quelques-un·es nous l’imposent. 

ils·elles n’habitent pas sous les toits. 

incapables de s’y jeter car incapables de tout acte vrai, ils·elles nous poussent dans l’Etna. 

quelque part dans Une bête à ton tour, Anna Haillot écrit : « Je tente de savoir à quoi peut ressembler le noyau de la Terre, et un milliardaire tourne en rond à l’intérieur ». 

* 

l’autre jour, un ancien nous disait qu’un feu s’était déclenché ici en 1983. 

la cabane n’existait pas. les flammes ont brûlé toute la face, toute la forêt. depuis la cabane, on aperçoit des feuillus sur toute une zone : ces arbres ont poussé sur les cendres des épicéas qui ont brûlé cette année-là. 

il ajoute qu’en cas de feu ici, il faut attendre sur un pierrier. 

ce qui nous arrive est simple : à la fin, il nous restera que les pierres. 

en ce moment, je filme le moindre insecte, le moindre animal que je croise. 

j’ai l’impression d’être animée par la même énergie qu’à l’époque où j’ai photographié toutes les pièces de la maison de mon grand-père avant qu’il ne la quitte, que je ne revoie jamais cette maison. 

je veux garder des traces des choses que j’aime et dont la vue me fait du bien. 

un jour où la forêt nous semble dangereusement sèche, et peut-être inquiété·es par le récit de cet incendie, Tim arrose préventivement les abords de la cabane. 

j’essaie de faire abstraction de ce qui me hante et de me concentrer sur l’image d’une personne que j’aime prenant soin d’un lieu que j’aime. 

et me revient ce vers : « Laisse cela compter comme on appelle une chose. »

cry me a river

autoportrait volé, ça faisait longtemps, ça sera le totem de cette note.

*

« la nuit nous offre tout à part demain », dit un vers que j’ai collé hier. 

tout à part demain. 

je peux tout donner sauf du possible. 

c’est ça que ça veut dire. 

je peux m’abandonner à cet instant, je peux donc abandonner le temps, mais je ne peux pas donner demain.

c’est comme ça. 

mon horizon est une espèce protégée et j’aimerais qu’il ne soit jamais une espèce menacée. 

tout à part demain. 

le vers a beau le dire, et moi j’ai beau le dire, et tout autour a beau le dire, l’éphémère s’enfonce quand même dans ma bouche. 

c’est comme ça. 

« la nuit nous offre tout à part demain

comme elle j’habite le monde en vague : 
transitoire et suspendue 
à des rencontres migratoires ». 

*

« C’est toi qui a écrit ça Camille ? » 

*

« Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, en 2022, sur 147 517 espèces étudiées (animales et végétales), 41 459 sont considérées comme menacées (soit 28 %). Parmi les espèces menacées recensées, 9 065 sont en danger critique d’extinction, 16 094 sont en danger et 16 300 sont jugées vulnérables. »

parmi toutes ces espèces, qu’en est-il de mon horizon ? 

un nuage s’effile sur l’aiguille, un nuage s’effile sur ma rétine et s’y imprime en brouillant tout ce qui est autre que ce nuage qui s’effile. 

un nuage s’effile sur l’aiguille et je me dis : merde, ça y est, 16 301 sont jugées vulnérables. 

*

26 juillet. 

il a neigé sur le Buet. 

c’est tellement joli. 

le Buet où je voulais mettre les pieds. 

le Buet où je ne peux mettre que les mains pour dire : « il a neigé sur le Buet ». 

je le vois depuis la vallée. je le vois d’en bas. je le vois de l’envie d’y mettre les pieds.  je le vois seulement des mains pour écrire que je ne peux pas y aller. 

c’est parfois mieux comme ça. 

vouloir y aller mais n’y mettre que les mains, de peur de s’y briser les pieds. 

*

il y a des sentiers, il y a des sentiers même partout, mais j’ai fait de mon horizon une espèce protégée. 

je veux le protéger des autres mais comment le protéger de moi ? 

la question tourne dans ma tête. 

comme une fumée, je la vois flotter puis je la vois se transformer, se fondre dans l’espace jusqu’à qu’elle devienne autre :

je veux le protéger des autres mais faut-il vraiment le protéger de moi ?  

*

au niveau écosystémique, un lac ou un torrent de montagne est beaucoup plus fragile qu’une forêt. 

je me sens chez moi dans la forêt mais je me suis toujours sentie plus proche de l’eau. 

moi. parfois flaque, parfois marée. 

forcément : Bachelard, la théorie des éléments, etc, etc. 

toujours Bachelard d’ailleurs. 

alors je reprends L’Eau et les rêves. 

« L’eau est vraiment l’élément transitoire. L’être voué à l’eau est un être en vertige. ». 

la forêt m’inspire une force que je n’ai pas. 

si j’étais une forêt, ce serait le moment précis où je ne saurais plus comment pousser. 

si j’étais une forêt, je serais la taïga qui s’auto-brûle pour se régénérer. 

mais même ça, en ce moment, je ne sais plus. 

je ne sais plus pousser, je ne sais plus bruler. 

je coule, je ne fais que couler. 

« L’eau est le tombeau du feu et des hommes ».

je m’enfonce dans mon tombeau. 

noté en marge : « l’éthique de l’eau consiste à savoir mourir, à se laisser porter par le courant ». 

accepter que j’ai perdu contre moi-même. 

je me sens polluée, je suis une marée noire et je pense à ce vers collé l’année dernière : 

« moi qui avais les couleurs d’un oiseau
j’ai vécu comme un ruisseau brisé ». 

c’est ce qu’il se passe cet été. 

moi qui avais les couleurs d’un oiseau, je vis comme un ruisseau brisé.

reconstituer le ruisseau en s’y laissant mourir.

accepter de couler en beauté plutôt que de flotter sans grâce.  

Corinne Morel Darleux, etc, etc.  

*

c’est comme si j’avais écrit suffisamment de poèmes pour éclairer ma vie jusqu’ici. 

il y a toujours des vers qui parlent pour moi quand je n’ai plus accès à la parole. 

je perds la vue presque tous les jours et je ne fais pas grand chose d’autre que pleurer. 

pleurer et boire. 

un été aquatique. virée dans lea tombe-eau. 

si on ne l’a pas vécu, on ne peut pas imaginer l’angoisse que c’est de perdre la vue comme ça. 

comme ça, on marche dans les bois, comme ça, avant la conférence, comme ça, sur l’autoroute. 

la perte de la vue, l’asphyxie complète des neurones, le grand rien entre les deux et la douleur hurlante qui vient après. et les jours d’après, encore asphyxiée, abrutie par un mal dont je me sens souvent la responsable. 

alors la culpabilité, puis toujours au fond l’angoisse : de crises en crises, je deviens suspicieuse de ma propre vue. suspicieuse de ma propre vue et de la lumière en elle. 

laquelle des deux est celle qui me fait perdre l’horizon ? la vue ou la lumière ? 

en ce moment j’anime un festival qui s’appelle Rester Vivant. 

je perds la vue presque tous les jours.

mes cernes ont des cernes. 

mes entorses ont des tendinites. 

et mes désirs ont un goût amer. 

Rester Vivant. 

la vie n’a jamais été aussi ironique et je n’ai jamais aussi bien senti la différence entre être et rester vivant. 

*

j’apprends beaucoup de choses sur les parasites, ou plutôt sur le parasitisme. 

le bostryche tue les épicéas. mais le bois mort des épicéas permet la régénération de la forêt.

la renouée du Japon tue les plantes autour d’elle. mais ses racines permettent la régénération des sols.

le parasite est la racine de la régénération.

je suis mon propre parasite, il n’y a aucun doute là-dessus. 

après avoir couler, il faudra tout brûler. 

que le feu lave l’eau, lave moi, lave tout.  

quitte à tuer les épicéas et les plantes autour.

*

une phrase du spectacle, écrite il y a un mois et demi au moment de sa préparation  : « il faut partir d’ici ou comme le sable dans tes yeux tu finiras par bruler aussi ».

je n’insiste pas une fois de plus sur la prémonition, l’éclairage des vers et tout et tout.

mais quand même. 

cette histoire de sable qui brûle les yeux à l’heure de la vue qui s’en va si souvent. quand même. 

*

« consommer c’est décidé. »

j’ai consommé mon corps jusqu’à l’excès. 

consomme mon corps des corps des corps étrangers. mangé mon foie mon horizon mes rêves. 

je n’ai rien décidé.

reprendre mon corps. 

« la solution est locale. »

reprendre l’espace. 

reprendre et soigner. 

arrêter de consommer les choses qui me consument. 

les choses qui en fait me consomment. 

*

« où sont les cordes qui tirent la pierre vers le bas ? »

je lis L’univers erratique de Yona Friedman.

je lis ou plutôt je parcours. 

soirée vol plané. 

je découvre l’adjectif erratique. 

qui n’est pas fixe, errant, instable.  

Yona Friedman dit que l’univers est erratique. 

que la seule loi qu’il suit c’est de n’avoir aucune loi. 

il ne parle pas de chaos mais « d’un « ordre compliqué » où chaque cellule – granule ou être humain – vit avec les autres sans être maître et sans être esclave, et où autodétermination et interdépendance, solidarité et unicité de l’individu, s’harmonisent dialectiquement ». 

je repense à un bout de poème collé en janvier.

« l’aérien sera-t-il doué pour les bas de la nuit ?

les limites de chez moi étaient une comédie

le domestique vient d’un vol de vide

je désire le vendre pour naître enfin
dans une solitude sans anesthésie

depuis nous j’éclaircis

je suis en relation avec l’univers 

ma saison est nouvelle : 
elle n’a plus besoin du rebord d’un notre

en son sein soudain le haut peut devenir
l’une des possibilités de ma peau multiple »

je repense à ce poème et je me dis, oui, en fait, c’est ça être en relation avec l’univers. 

c’est chercher (car c’est un équilibre, donc c’est un travail) cette forme de vie où chaque cellule vit sans être maitre, sans être esclave. 

c’est chercher cette vie libre, harmonieuse. 

harmonieuse parce que compliquée. 

libre parce que compliquée. 

l’univers est erratique donc imprévisible donc créateur.

l’instabilité est créatrice. 

mais elle suppose de savoir naviguer sur un ordre compliqué. 

elle suppose de faire de sa vie un ordre compliqué. 

car ce n’est que de lui qu’émergera quelque chose qui ressemble à la liberté.

*

« L’œil lui-même, la vision pure, se fatigue des solides. Il veut rêver la déformation. Si la vue accepte vraiment la liberté du rêve, tout s’écoule dans une intuition vivante. ». 

j’ai noté cette phrase. je crois que c’était de Bachelard. 

là aussi, c’est pareil, se fatiguer des solides, ça veut dire se fatiguer des choses figées. ça veut dire devoir naviguer avec la vue déformée. ça veut dire que j’ai quelques points d’avance vu que je sais même conduire avec un début de perte de vue. ça veut dire qu’il faut accepter de la déformation. ça veut dire qu’il faut accepter de s’écouler autrement. 

*

la permaculture tient compte des espèces-amies : certaines plantes poussent mieux si elles poussent à côté de certaines autres. les carottes et les poireaux par exemple. 

ça aussi, ça vient du festival. 

mais je le retrouve aussi dans un bout du Coeur sur la table. 

ça dit : comme pour les plantes, il y a peut-être certaines relations qui aident d’autres relations. 

car ça dit aussi : « chaque relation est une créature vivante ». 

alors moi, en pensant à tout ça je me dis : et si mon horizon était enrichi par les nuages, plutôt que menacé par eux ? 

lui qui a peur de mes ailes, que ce passerait-il si l’horizon apprenait à voler ? 

des vers me reviennent en nuées. 

comme : 

« à côté de toi 
le soleil a l’air d’un pauvre 
pourtant 
des pensées d’ailes 
me traversent parfois 

retiens-moi de vouloir 
un autre animal ».

ou encore : 

« mon âme profonde est mariée à ce vol 
autour de ta terre 

mais ces pieds 
ne sont pas les miens 

si j’étais un oiseau 
que dirais-tu 
de mon costume de plumes ? 

et des nuages 
de la tempête à venir ? ». 

ou enfin : 

« si belle dans sa robe de vent
je prends sa danse dans les mains 
rêve d’être d’air aussi
mais le haut n’y est pas 

elle aime tellement partir qu’elle en serait 
cigogne d’octobre » 

d’une histoire à une autre, c’est toujours la même histoire. 

toujours moi qui appelle les oiseaux. 

toujours moi qui réclame des ailes. 

il y a des oiseaux dans beaucoup de mes poèmes. je m’en rends compte seulement maintenant. 

cigogne, moineau, mésange bleue, rouge-gorge, pinson, cygne, buse, hibou, oiseaux, oiseaux, oiseaux, oiseaux. et tellement d’ailes. 

eux aussi, comme moi, comme nous, resteront gravés au fond de l’eau. 

c’est le dernier poème qui parle d’oiseaux qui le dit.

*

c’est important de lire, mais plus important peut-être d’avoir lu. 

c’est ce que j’ai découvert ici. en n’ayant plus le temps de lire autant. en lisant peu, en lisant mieux ? je suis contente d’avoir lu. d’avoir pris deux ou trois années à avaler des livres comme j’avale aujourd’hui des choses moins brillantes. 

je regarde ma bibliothèque. un peu hagarde. comme toujours l’esprit dans l’air. comme toujours à la recherche d’une réponse, d’une phrase qui parle pour moi car j’ai perdu l’accès à la parole. 

je disais dans la note précédente que j’écrivais pour faire de mon incapacité à dire une affirmation. j’écris pour ça, mais je lis aussi pour ça. pour que quelqu’un dise pour moi quand je ne peux plus dire. 

alors une fois de plus je regarde ma bibliothèque à la recherche des mots des autres pour trouver la phrase qui pourra me sortir définitivement de l’eau. 

je sens que l’eau s’éclaircit. qu’elle n’est plus le tombeau où je vivais il y a quelques semaines.

je sens que l’eau s’éclaircit et en regardant ma bibliothèque c’est Édouard Glissant qui me vient dans les mains. 

Poétique de la relation. 

et ce court passage : « Pour nous, pour nous sans exception, et quand même nous maintiendrions l’écart, le gouffre est aussi projection, et perspective d’inconnu. Par-delà son abîme, nous jouons sur l’inconnu. Nous prenons parti pour ce jeu du monde, pour les Indes renouvelées vers lesquelles nous hélons, pour cette Relation de tempêtes et de calmes profonds où honorer nos barques. ». 

« cette Relation de tempêtes et de calmes profonds où honorer nos barques. » 

honorer nos barques. honorer mes barques.

voilà un cap intéressant à avoir pour les prochaines semaines. 

« tout gouffre est aussi projection ».

c’est vrai.

je joue sur l’inconnu.

je danse sur l’ordre compliqué de l’univers. 

et j’apprends à être ni maitre, ni esclave. 

décidée à mener cette vie harmonieuse parce que chaotique, libre parce que créatrice.

l’horizon ne doit pas craindre les nuages comme ma vue ne pas craindre la lumière comme la lumière ne pas craindre l’horizon.

etc, etc.

ciao bye bye

je pensais finir cette note dans le jardin mais je vais vraisemblablement la finir dans l’avion.

je préfère prévenir : elle risque d’être longue.

je le redis : tout ça s’appelle thérapie parce que je n’avais plus de quoi m’en payer une.

ça s’appelle thérapie mais ça touche parfois d’autres que moi, ça nous fait échanger, et ça, je trouve ça cool.

en essayant d’organiser ces notes, je me suis dit que mes récentes aventures s’organisaient autour de trois thèmes – la nuit, le partir et l’ami – et qu’il y avait à chaque fois la volonté de formuler à travers eux une éthique de la fin.

pour vous donner un avant-goût de cette éthique de la fin, en prenant pour exemple ma situation actuelle de terrorisée dans un avion, ça donne un peu ce que je me répète en ce moment : « même si je dois finir par m’écraser en plein milieu de l’océan : eh bien quoi ? tout ce qu’il y a eu avant valait le coup de mourir ici et maintenant. même si c’est beaucoup trop tôt évidemment. ça valait le coup d’avoir été. alors on essaie d’avaler l’idée. à défaut d’avoir à portée de main n’importe quel cachet. ».

c’est ça l’éthique de la fin appliquée à l’avion. on verra pour les autres et on verra si ça fonctionne.

*

*

au milieu de ces tentatives, il y aura des citations de Bachelard et des poèmes de René Char, une critique du dernier livre de Laganesrie et, comme ça vient d’être le cas, des extraits de conversations que j’ai eues dernièrement.

ça n’a pas trop de sens.

c’est plutôt bon signe.

ça ressemble à ma vie.

*

*

d’abord la nuit, ce qui veut dire la Fête et donc ici la fin de la Fête.

une particulière.

c’était il y a trois semaines.

le sur-lendemain j’écrivais : le mélange des deux a ouvert des espaces neufs sous ma poitrine – pas forcément des bons.

il y avait beaucoup de pluie et des traits rouges, verts et bleus autour des arbres.

j’ai ri à en pleurer et j’ai pensé : très bien, il faut aller dans le sens où il faut aller, chercher la lumière de la nuit sans cesse et sans répit. s’y dévouer comme si c’était un jeu, c’est-à-dire avec sérieux.

j’ai trop vécu dans la forêt. je veux désormais habiter un néon.

quoi que.

mais quand même.

disons parfois souvent monter monter monter et chuter dans un puits inventé par la bouche et placé entre les seins : gouffre surprise arrivé au matin.

alors patiemment attendre que les niveaux remontent. que la surface refasse surface. attendre. et dans l’intervalle : chanter un peu.

*

*

il y avait un nénuphar au fond du puits.

quand il a vu mon maquillage, il s’est ouvert.

je l’ai pris, il m’a souri.

il y avait un nénuphar au fond du puits et il m’a dit : ça va aller, regarde-moi j’ai fleuri dans ce qui se montrait à toi comme une nuit. il te suffit juste de .

et il n’a pas fini.

je l’ai reposé au fond du puits et j’ai compris : n’attends pas d’un nénuphar au fond d’un puits la réponse à ton destin.

sors d’abord de là et le reste arrivera.

*

*

elle s’en va en portant un miroir sur le dos et il dit : « c’est comme si la fête reculait et que nous on restait là ».

tout en moi chute.

je me cramponne à lui toute la nuit et je murmure : « demain tout sera encore réel ? ».

il répond : « il faut dormir maintenant ».

bien sûr, il ne comprend pas l’urgence de la question. il ne sait pas que la réalité est parfois trop peu tangible sous mes doigts.

qu’importe.

j’éclate une dernière fois de rire et finis probablement par m’endormir.

*

*

j’ai compris ça de la nuit. c’est elle qui me l’a dit : il faut que j’arrête l’après.

c’est pas facile quand on habite l’après parce que ça a toujours été ça pour survivre : habiter l’après parce que le maintenant brûlait et que la maison était cet endroit qui brûlait.

arrêter l’après. redevenir le vent. sentir l’ouverture. s’y engouffrer toute entière.

en fait, paradoxalement arrêter l’après pour mieux s’y engouffrer.

courant d’air erre parmi les airs des uns des unes des rien de bien concret où s’arrêter.

dispersion, dispersion.

arrête l’avenir se moque le présent.

toi d’abord, j’ai envie de lui dire, toi qui n’es qu’en étant avant lui.

*

*

c’est le prix à payer pour regarder l’intérieur de la lumière.

*

*

j’ai écrit ça sans trop savoir pourquoi.

quelques jours plus tard, je comprends : je perds la vue en même temps qu’une bonne centaine de neurones dans un nouvel orage à moteur pour cerveau sur-sous-excité.

*

*

pendant cette semaine qui était en fait un long suicide tuesday, j’ai compris que mon éthique de la nuit devrait être aussi une éthique de la fin : apprendre à accepter que tout finit toujours par finir.

je sais que je tourne sans fin autour de cette idée mais j’ai visiblement encore du mal à l’accepter.

j’ai d’ailleurs repensé à un poème collé cet hiver, au milieu de toutes ces fêtes.

c’était la première fois que je te voyais t’en aller et je collais comme pour me recoller un peu : « avec mes ailes en forme de papilles / je lèche ma lucidité // la fête a une fin et on ne retient pas / un corps par les yeux ».

je me suis répétée ça toute cette semaine.

un corps par les yeux.

un corps par les yeux.

un corps par les yeux.

*

*

pour ne rien arranger, je fais le tri dans mon appartement et me prépare mentalement à vivre mon douzième déménagement en neuf ans. il me reste du temps, quelque chose comme quatre mois, mais c’est déjà présent dans mon esprit et comme à chaque fois, comme pour me rassurer, je me dis : je ne pars pas vraiment, je m’allège simplement.

*

*

j’ai beau déménager quasiment tous les ans, je trimballe toujours autant d’objets inutiles qui sont des choses qui sont mes choses et auxquelles je tiens sans pourtant souvent me souvenir de ce à quoi elles réfèrent.

leur rôle est simple : elles quadrillent un espace pour en faire une maison et me permettent ainsi d’apprivoiser les lieux où je m’installe sans arrêt.

en les voyant, je repense à La Poétique de l’espace de Bachelard que je reprends pour l’occasion.

j’y trouve cette phrase : « Étrange situation, les espaces qu’on aime ne veulent pas toujours être enfermés ! Ils se déploient. On dirait qu’ils se transportent aisément ailleurs, en d’autres temps, dans des plans différents de rêves et de souvenirs. ».

ma maison s’étend et ma maison se déplace avec moi.

ma maison est une, quelqu’elle soit elle reste même.

ma maison n’est ni dans des murs, ni dans des choses. ma maison est dans son perpétuel déploiement. ma maison commence toujours dans sa fin.

René Char écrit : « En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’oeuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps. ».

et je retiens ce que j’ai envie d’y lire : le partir comme la poésie est un apprentissage de la fin.

*

*

j’arrête le futur, ment-elle sans scrupules.

*

*

dans ma lancée, je reprends Char.

peu à peu, je me dis que cette note s’écrit comme s’il s’agissait d’une même longue journée.

oui. je cherche une logique à ces dernières semaines.

en reprenant Char, je retombe sur ce poème.

« Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre coeur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable. 
»

je le lis jusqu’à me dire : moi aussi je veux pour mon amour une nuit possible où vivre mon amour dans la liberté de mon amour.

ce poème et cette idée sont à garder en tête pour ce qui vient.

*

*

si le début de cette note est devenu une même journée, imaginons sa suite comme un après-midi à la rivière.

imaginons qu’au bord de la rivière il y a des lézards qui dansent au son d’une clarinette.

qu’il y a mon amour, un ciel vert de feuilles et des nuages qui embrassent leur commune difformité.

autour, le printemps irrigue l’atmosphère, le printemps rayonne et pendant ce temps résonne dans ma tête la voix d’un intellectuel qui répète d’un air monotone : la conjugalité est un appauvrissement relationnel, la conjugalité est un appauvrissement relationnel.

tandis que dans ma tête, il répète ça d’un air monotone, j’essaie de lui montrer qu’il a peut-être tort : toi qui penses penser, regarde le printemps irriguer l’atmosphère, regarde-nous enlacés à la rivière comme aux sourires du ciel, regarde le fil qu’il y a entre eux et regarde la richesse de tous ces liens qui nous unissent. tu vois bien qu’on peut bien être deux sans pourtant s’appauvrir et que le bien ne sera jamais l’apanage du plein. nous sommes là ensemble comme nous pourrions être avec tous nos autres et tous leurs autres à eux. ensemble parmi les autres des autres, comme nous le sommes si souvent, ensemble à deux et dans le plein – qui je le redis dans l’autre sens : n’est pas l’apanage du bien.

et il dirait.

et ça y est déjà on discute dans ma tête.

fais chier.

cette note s’écrit de plus en plus comme une journée perdue à réfléchir.

*

*

pour dire des choses peut-être plus concrètes, j’ai lu la semaine dernière 3. Une aspiration au dehors de Geoffroy de Laganesrie.

c’était lui l’intellectuel qui parlait dans ma tête à la rivière.

je l’ai d’abord entendu parler de son livre avant de m’y plonger vraiment par la lecture.

au-delà de mon sursaut sur cette histoire de conjugalité (car honnêtement je vois trop bien ce qu’il veut dire sur ce point et je suis même assez d’accord) j’ai tout de suite été séduite.

faire de l’amitié un mode de vie c’est un peu le programme que je m’étais donnée pour cette année en disant que 2023 serait « l’année des frérots ».

alors oui. peut-être que j’écris quand même toujours beaucoup sur l’amour. j’y peux rien si tu es arrivé, toi aussi sorti de l’eau en ce début d’année. mais justement, du fait de cette envie – faire de cette année l’année de l’amitié – et de cette nouvelle réalité – accueillir l’amour qui s’est pointé – j’ai voulu fondre ces deux états en un et j’ai cherché à voir s’il était possible de romantiser mes amitiés et d’amicaliser mon histoire avec toi (dire “mes amours” aujourd’hui serait mentir).

j’écrivais d’ailleurs en février : « nos amitiés ont aussi le droit d’être romantisées. nos amitiés méritent plus de place car elles sont souvent nos plus belles histoires. ».

c’est pour ça, quand j’ai entendu parler de 3 avant de m’y plonger vraiment par la lecture, j’ai commencé par ratifier beaucoup de choses.

j’ai compris d’abord ma première erreur : celle d’avoir voulu romantiser mes amitiés.

ce que Laganesrie dit très très bien, c’est que dans nos discours, l’amitié ne vaut rarement pour elle-même et que souvent elle n’a du sens qu’en tant qu’on la rapproche d’autre chose, comme par exemple de la famille ou de l’amour.

« je l’aime comme une sœur », « c’est l’année des frérots », « c’est un amour platonique ».

ça c’est vrai.

dire que je voulais romantiser mes amitiés, c’était une façon pour moi de dire que je voulais leur donner plus de place. les mettre au centre de quelque chose. en faire un axe autour duquel tourner. quelque chose comme : la révolution de mon soleil cette année se fera autour de mes amis.

toujours en février, je parlais de ce podcast où deux amies disaient s’être mariées pour fêter leur amitié et je demandais à Marie si elle était d’accord de m’épouser.

là encore, il s’agissait de rapprocher l’amitié de ce qu’elle n’est pas. comme pour lui trouver une légitimité qu’elle n’aurait pas à elle toute seule, pour lui donner du poids pour exister. alors qu’en fait, l’amitié a du poids précisément parce qu’elle est légèreté. parce qu’elle est ce flottement, cet accord qui n’a pas eu besoin d’être énoncé.

cette deuxième partie, c’est que je pensais qu’il pensait lui aussi à l’écouter parler.

alors j’ai continué à ratifier.

à ratifier l’idée que l’amitié était d’abord une histoire de dehors, une histoire de rencontres, que l’amitié est ce qui ouvre au monde et à l’altérité quand la famille incarne ce qui enferme (il reprend ici les idées de Reich et d’Horkheimer) et le couple ce qui se sent toujours menacé par le monde et par l’altérité (et il reprend ici Barthes et ses Fragments du discours amoureux).

j’étais d’accord avec tout ça.

et puis ça a un peu changé.

j’ai vite été un peu déçue.

*

*

j’ai été gênée par plein de choses mais pour résumer, il y a trois choses (+1) qui m’ont vraiment posé problème :

1/ l’absence d’une réelle réflexion politique : mettre l’amitié au centre de son existence pourquoi pas, mais pour tendre vers quelles formes de liens et vers quels horizons ? car s’il s’agit uniquement de fêter noël avec ses potes et de leur amener des Doliprane quand ils sont en gueule de bois (voire même, soyons vraiment révolutionnaires : des croissants quand ils n’ont plus d’inspiration), moi je veux bien, mais ça donne pas un projet politique susceptible de renverser le « pratico-inerte » de droite et ça fait même plutôt rentrer des tunes chez Orpea. ce qui n’est pas tellement de gauche. mais c’est peut-être un autre débat. ou pas.

2/ la pauvreté et l’anxiété qui entourent sa conception de l’amitié : pauvre parce qu’il essaie tant bien que mal de revaloriser l’utilitarisme en amitié (pas convaincue) et pauvre surtout parce qu’il reprend Aristote pour nous dire que l’ami est celui qui doit être continuellement présent pour être encore ami. Aristote qui certes n’avait probablement pas Whatsapp. mais qui pouvait quand même se tromper.
même sans entretenir des conversations régulières avec certains de mes amis, nos amitiés se poursuivent d’années en années et ont besoin d’un rien (une visite, un message, un appel, même après des mois de silence et d’absence) pour montrer toute leur vitalité. l’absence n’est pas un frein à l’amitié. seule la passion a besoin de fusion pour subsister. vouloir fusionner avec ses amis, c’est rejouer Les Fragments d’un discours amoureux : c’est perdre. d’autant que si je pense à mon éthique de la fin censée guider cette note pour que tout ça ait un semblant de sens, j’ajouterai que c’est précisément le flou qui entoure une amitié (et qui est entretenu par la possibilité du silence, de l’absence et donc de la dissolution discrète et permanente de l’amitié) qui lui donne aussi toute sa valeur. aller contre ça, c’est aller contre l’amitié elle-même, c’est-à-dire contre sa légèreté et contre son caractère a-dramatique. c’est ne pas lui faire confiance et c’est la faire source d’anxiété : amis, je vous aime sans message de bonne nuit et même sans la synchronisation parfaite de nos agendas. l’inverse me terroriserait. avec qui que ce soit.

3/ l’omission totale des travaux contemporains qui s’attachent à réinventer l’amour et la parentalité indépendamment des logiques de domination. il y a toute une littérature, principalement queer et féministe, qui s’évertue à ça aujourd’hui. les omettre c’est faire taire tout ce qui est en train de bouger sur ce plan-là aussi et donc une fois de plus invisibiliser ces voix (et donc ces voies). car non : évoquer rapidement l’idée de “la femme gelée” d’Ernaux ça ne suffit pas à faire d’un texte un “livre féministe”. les choses ne sont plus aussi figées que lorsque Barthes publie les Fragments en 1977. il y a des gen(te)s qui font en sorte que les choses bougent. et on peut pas faire comme si elles (et ils) n’existaient pas.
juste comme ça, il y a le Manifeste pour une démocratie déviante. Amours queers face au fascisme de Costanza Spina qui sort en juin. et ça a l’air assez chouette.

et le +1 c’est simplement parce que je trouve que « la-vie-à-trois » qu’il décrit ne correspond pas à une aspiration au dehors (ni à un dehors tout court) mais plutôt à quelque chose de figé et de ritualisé. mais c’est un jugement personnel plus qu’une remarque de fond.

*

*

alors oui pour dire que la famille et la conjugalité peuvent prédisposer à des logiques autoritaires et autoritaristes.

oui pour cultiver l’amitié comme un « espace cumulatif et transitif » susceptible de « faire émerger un agencement du monde différent de celui que construisent les frontières professionnelles, générationnelles ou nationales ».

autrement dit : oui pour « sortir du monde pour mieux le recomposer, le plier, le dés-ordonner » et pour ça : oui pour se laisser guider par « une logique de l’extériorité et de la rencontre ».

mais non pour avoir à choisir entre les extériorités et les rencontres et non pour faire de l’amitié un dedans de plus.

je repense à ma dernière note où le hasard d’un souvenir Facebook m’avait ramenée vers un passage de Deleuze et Guattari que j’avais publié et qui m’avait permis de trancher mon faux dilemme entre dedans et dehors par une éthique du et.

c’est peut-être elle qui peut aussi résoudre le faux dilemme ami VS amour/famille.

*

*

je fais une pause.

toute cette note s’écrit en parallèle de plusieurs journées que je revis au fil de ces lignes.

du jardin, à l’avion, à l’hôtel, je suis désormais de retour à la rivière.

au bord de l’eau, après l’étreinte, les arbres ont ravivé leur teint.

c’était comme une caresse sur du vert tandis que le vent chantait : down by the river, down by the river, two lovers, two lovers, try to be the river, try to be the river.

je pensais à cette histoire de conjugalité et ça a fait : même dans notre intérieur, il y aura toujours l’extérieur qu’on sera toujours pour l’autre. sa chaleur, son goût, son humeur. une altérité est toujours irréductible, qu’on la vive une nuit ou mille.

le dehors est partout au-dehors et peut-être même est parfois un dehors même au-dedans.

qui sait si même à l’intérieur de moi, il n’y a pas des dehors que j’ignore ?

*

*

j’en ai marre de discuter.

je continue à divaguer avec nos souvenirs, avec ce que devait être cette journée.

et de la rivière je vais à la clairière.

un temps.

nos eaux se répandent sur le sol et tu dis : « ça y est, je me suis réconcilié avec la forêt ! ».

je ris car je sens déjà que tu rentreras sans les mains et que nos enfants, à défaut de pousser, glissent déjà dans la terre.

ils ne sont pour l’heure que des gouttes mais un jour ils seront des libres.

j’en suis convaincue : il existe des milliers de façons d’inventer des relations sauvages et libres.

nos enfants, qu’ils existent ou pas, le seront – sauvages et libres – comme nous le sommes maintenant. pour l’heure rassure-toi : je n’y pense uniquement que pour écrire mes délires.

on s’apprête à partir, on se prend par la main et une dernière fois nous sommes cette odeur de fougère et ton rire, nous sommes le flou de toute la rivière, nous sommes, et en fait c’est déjà beaucoup de le dire : nous sommes et le dehors avec.

et le dehors avec.

et le dehors avec.

*

*

il y a beaucoup d’oublis dans ce livre.

ça arrive.

mais du coup je me demande : sait-il ce que ça fait d’habiter un instant l’intérieur d’une clairière ?

certains centres méritent que l’on s’y arrête.

certains centres méritent d’être.

multicentrer mon existence. ça serait ça ma réponse à la fausse alternative du dehors-dedans, ami-amour.

je repense encore à ce vers collé il y a longtemps : « tout centre se forme au contact de l’espace qu’il traverse ».

ça veut dire : tout centre se forme (mais aussi se défait) au contact d’un dehors.

mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a qu’un centre et qu’il n’y a qu’un dehors.

multicentrer : ne jamais faire en sorte qu’il n’y ait qu’un centre et donc qu’il n’y ait qu’un dehors.

vouloir qu’il y en ait mille et qu’ils soient mille fois libres.

multicentrer et pour ça, oui, s’inventer sa propre « politique de l’existence ».

ne pas choisir entre la forêt et le néon. entre le poème et le futile. entre le sens et l’existence. et pire que tout : entre l’ami et l’amour.

ne pas oublier l’éthique du et.

amour et ami. amour amicalisé. réconcilié avec la forêt.

*

*

ça y est.

l’avion a remonté le cours de la nuit.

je suis partie à 15h15 et 10h plus tard il est bientôt 18h30.

le soleil se couche et c’est déjà l’heure d’aller boire un verre.

ça y est.

la boucle de cette note est enfin bouclée.

dernière éthique de la fin : un jour arrêter de se perdre à penser.

j’ai perdu bien trop d’heures à écrire et à mettre en ordre ce dédale qui était à l’image de trois semaines chaotiques.

ça valait pas vraiment le coup.

j’aurais pu faire à la place des vocaux à mes amis pour leur raconter ma vie.

tant pis.

c’est comme ça.

comme il dit : la vie d’artiste, encore et toujours.

*