go Johnny, go, go

aujourd’hui, je m’adonne à une autre forme d’errance. 

l’année dernière je parcourais les routes, aujourd’hui : les fins sentiers des cimes. 

le résultat est plus ou moins le même : j’épuise mon corps par l’espace pour repousser l’angoisse. 

ça fait plusieurs semaines que je navigue au milieu de passions tristes, pulsions – vide. 

je m’invente des départs que je ne prendrai pas, de temps en temps j’encaisse des coups que je ne comprends pas, et au milieu bien sûr grandit le monstre. 

sa main est lourde sur mon épaule – il a depuis longtemps vomi mes ailes. 

sa main est lourde et pourtant je la serre contre moi : qui d’autre que lui pour rester dans ces moments ? 

*

ces derniers temps, l’idée de poster sur Instagram me fait l’effet de ces capsules qu’on envoie dans l’espace dans l’espoir que des extraterrestres les réceptionnent et s’en emparent, d’une façon ou d’une autre. 

en cherchant sur internet des informations sur tout ce qu’on a pu envoyer dans l’espace dans cette optique, je découvre le Voyager Golden Records : 

Le disque d’or de Voyager (ou Voyager Golden Record) est un disque intitulé The Sounds of Earth (« Les sons de la Terre ») et embarqué dans les deux sondes spatiales Voyager, lancées en 1977, servant de « bouteille à la mer interstellaire » destinée à d’éventuels êtres extraterrestres.

D’un diamètre de 30 centimètres, il comprend de nombreuses informations sur la Terre et ses habitants, sous forme d’images et de sons, dressant un portrait de la diversité de la vie et de la culture terrestre : photographies de la terre, d’humains, de la nature, enregistrements sonores de bruits du vent, du tonnerre, d’animaux, de cris de nourrisson et de musique classique et populaire, de Mozart à Chuck Berry en passant par de la musique traditionnelle de différentes régions du monde.” 

en ce moment, je ressens le même genre de vide autour des mots que je publie, autour des mots que je dis. 

je ressens l’absurde du bruit du tonnerre lancé en orbite autour de la Terre. 

mon existence, comme une capsule à quelques vingt milliards de kilomètres de la Terre, pendant qu’autour d’une étoile Chuck Berry chante : go, Johnny, go, go. 

*

dans mon nouveau recueil, j’aimerais parler des pentes où j’habite et de ce qu’on y fait – principalement : monter et descendre. 

j’aimerais rendre hommage à ces vies qui ici, et bien sûr ailleurs, s’inventent, autres. 

il y a mille façons de cracher sur le moule. 

je veux parler de la mienne, je veux parler de la nôtre. 

un corps qui s’ouvre, qui sort du cintre, qui entre en lui, quand les yeux se ferment ou que le souffle se condense dans un geste, que la nuit oublie et que le jour devient pure présence à l’air. 

je veux parler des miennes, je veux parler des nôtres. 

car à l’intérieur d’une même vie, il y a aussi mille façons de cracher sur le moule. 

je suis dans le train pour Paris, du Squarepusher plein les oreilles à en faire exploser leurs 3€ supplémentaires pour une place avec prise. 

les paysages que l’on traverse sont laids. des champs entrecoupés de minuscules haies qui ne laissent pas assez de place à l’oiseau pour nicher, des zones industrielles qui semblent sortir de terre, il bruine, il est 16h et le jour tombe et il y a une si grande colère en ce moment en moi que je ne sais pas quoi en faire. 

hier avant de partir, je collais à partir d’un énième numéro de Capital, un poème qui finissait en ces termes : 

« qu’importe que même l’eau tangue 
de nouvelles pousses
attendent dans le naufrage 

et nous allons vers notre chance 
un pied cardiaque et l’autre émeute
 » 

à y repenser, je sais en fait ce que j’en fais – comme d’habitude, des poèmes. 

*

je pense à l’action de glisser. 

j’ai glissé sur du verglas. 

j’ai glissé sur le parquet. 

sans tomber la deuxième fois, en tombant la première. 

et je pense à la fêlure. 

la fêlure de Fitzgerald. 

c’est une nouvelle de l’auteur. 

The Crack-Up en anglais. 

j’en ai oublié l’histoire mais je me rappelle de l’analyse de la fêlure devenue concept chez Deleuze et Guattari. 

je retiens beaucoup mieux les idées que les histoires. 

et les images ? 

les images me traversent, je ne les retiens pas non plus. 

je suis un être d’idées, de concepts poreux qui infusent en moi et en s’infusant se transforment. 

chez Fitzgerald, la fêlure c’est ce moment où l’on réalise que l’on a été brisé, lentement et si discrètement que l’on n’a rien vu venir. 

c’est le moment où l’on prend conscience de l’effondrement qui opérait en nous pendant que l’on regardait ailleurs, ou plutôt : que l’on regardait nulle part. 

on s’oubliait dans la vanité et soudain : l’éclat de notre propre misère – il est trop tard. 

chez Deleuze et Guattari, il s’agit d’un type de ligne : “la ligne de segmentation souple ou de fêlure moléculaire”. 

plus simplement, elle est cet écart à partir duquel un nouveau devenir est possible. 

elle ouvre une nouvelle ligne de fuite.  

merveilleux. 

elle est purement motrice. 

la crevasse s’ouvre sous nos pieds et nous avons désormais la possibilité de cheminer à l’intérieur du glacier. 

est-ce que nos os sont brisés ? que le froid brûlent nos doigts ? 

non, tout va bien, car nous sommes un corps sans organes !

menteurs. 

le verglas et le parquet, la crevasse et la plaque.

moi j’ai des bleus et des ligaments qui ne veulent pas guérir.

force est de constater que j’ai des organes et que j’ai pire qu’un corps : j’ai un corps en mauvaise santé. 

la fêlure n’est pas toujours “segmentation souple”. 

parfois, elle est sans retour. 

une faille s’est ouverte sous nos pieds et quand on en prend conscience, c’est trop tard : tous les devenirs sont annihilés, la plaque nous emporte. 

pourquoi je pense à ça ? 

simplement parce que l’on s’est disputé ? 

*

la haie garde ses feuilles pour cacher les oiseaux pendant que les permis de construire repoussent toujours plus loin l’illusion d’être ici désiré : ils agissent à l’inverse des feuilles de la haie, ils nous découvrent nu-es, dans toute notre précarité. 

je retourne dans les bois. 

la neige a fondu, le foehn souffle et les pierres me saluent. 

il n’y a que les bois qui m’apaisent. 

y garder le cœur, m’y perdre. 

sans danger. 

retrouver cette solitude pleine, entourée. 

sentir tous les éléments se faire frères, sœurs, ailes et épaules. 

abandonner entre les souches ce qui doit revenir à la terre – une rancœur, un remord. 

pardonner. 

y garder le coeur. 

*

et puis soudainement, la neige, la neige, la neige. 

la neige change la couleur de l’appartement. 

elle n’était pas tombée depuis un mois. le blanc s’infiltre et explose à l’intérieur. 

ce blanc neige, ce n’est pas une couleur : c’est une forme d’espace, de l’espace supplémentaire, de l’espace pur – quelque chose d’étrange à décrire. 

dehors sur la route, à cause des traces des voitures, la neige ressemble à des écailles et j’imagine un animal vivant sous nos pas. 

nous marchons et Tim dit : “j’ai toujours aimé la neige. la neige est anarchiste, elle ralentit le monde et l’économie. elle sabote en silence.”. 

et je pense à l’animal sous nos pas. 

le lézard marqué par les SUV. 

j’aimerais le prendre dans mes bras. 

*

ce matin, dans le cadre de mon travail, j’assiste aux premières heures d’une formation de secours en avalanche. 

j’écoute attentivement les instructions pour pouvoir savoir comment pelleter la neige efficacement si mes ami(e) sont pris(e)s dans l’avalanche et je me force à respirer, très fort, très fort. 

je crois que ce n’est pas pour moi. 

comment font les autres ? 

je pense à Rilke (je viens de finir la monographie qu’en propose Jaccottet) qui tout sa vie à redouter une mort anonyme causée par une maladie d’abord silencieuse transformée bientôt en agonie, toute sa vie à avoir peur de celle-ci pour finir par la vivre, cette mort redoutée, mais pour quoi, parce que les anges sont aussi terribles que les villes ? 

les angoisses ont regagné mes soirs. 

ce n’est plus le monstre dont je parlais au début – presque deux mois se sont écoulés depuis le début de ces notes. 

c’est autre chose. 

j’affronte mon esprit qui me répète tous les soirs, infatigable comme les cauchemars qui suivent ces jours : c’est si fragile, c’est si fragile, c’est si fragile. 

qui décide ? 

et comment ne plus être cette plainte que ronge la peur ?

*

noté sur les réseaux : je ne sais plus si ce monde me désole ou si seulement il me dégoute. 

Trump ricane. il dit “ce pétrole il est pour nous, c’est pour le bien de tout le monde” alors qu’en vrai c’est pour le bien de rien, et surtout pas de tout le monde. 

6 jours plus tard, un homme dit “salope” avant d’abattre Renee Nicole Good. 

entre mes peurs et le monde une même leçon qui s’impose malgré moi : tout ce sur quoi repose la vie (y compris celle-ci) peut disparaître en une seconde. 

je repense à cette capsule qui traverse l’espace, ce Voyager Golden Records qui chante son tonnerre, et elle me fait penser à nous. nous qui hurlons dans le vide ce qui compte pour nous, et en dépit du silence des étoiles, qui continuons, ensemble, encore.

*

Frédéric Neyrat dans Traumachine. Intelligence artificielle et techno-fascisme dit que la force du technofascisme c’est d’annihiler l’avenir, de donner l’illusion d’avoir supprimer son imprévisibilité – sa liberté, la nôtre.  

tout est sous contrôle, est-ce que tu veux que je te fasse un schéma pour mieux comprendre comment Sam Altam considère ton existence ? il ne la considère pas. 

il n’y a plus d’avenir, que la gestion d’un flux, savamment dirigé entre deux bornes étroites et tout paraît condamné, verrouillé, sans espoir. 

là aussi, entre mes angoisses et le monde, la même direction : le seul avenir possible est le pire – il n’y a pas d‘avenir. 

alors, contre mes angoisses et le monde, probablement la même arme fragile à leur opposer : la force d’imaginer une trace à l’image de tout l’amour dont nous sommes capables malgré le monde et malgré nous. 

all I want in life is a little bit of love to take the pain away, getting strong today a giant step each day.

le dégout finit par passer et un sourire, un flocon, et un jour en emporte un autre, et on se surprend à la relecture à se demander “pourquoi j’allais aussi mal déjà ?” et tout paraît loin. 

on a oublié. 

ironiquement oublié d’aller mal. 

car a little bit of love permet toujours de take the pain away. 

qu’on le veuille ou non.

c’est comme ça.

générique.

mourir en vie, ne pas mourir

c’est un petit bar qui n’a pas d’intérieur mais qu’une terrasse ; il est à l’extrémité d’un parking, à côté du chemin de fer qui monte au Montenvers. la vue sur les aiguilles et le massif est dégagée, magnifique. et le soleil, même s’il disparaît derrière les sommets vers 17h, y frappe plus longtemps qu’ailleurs. 

avec la bande, tous les dimanches on s’y retrouve. il fait souvent moins de zéro mais on l’oublie en quelques verres. on est ensemble, on danse sur des vinyles de dub et de reggae, on est censé faire que passer mais on finit généralement par rentrer chez nous un peu plus tard que prévu, souvent transi-es, souvent bourré-es, mais toujours heureux-euses de s’être retrouvé-es dans cet endroit un peu spécial. 

dimanche dernier c’était particulier. 

la soirée habituelle s’est transformée en hommage pour une personnalité de la vallée, ami de certain-es de la bande, emportée dans une avalanche. 

entre les rires et les bières, on parlait de ça, de ces morts sans fin, ces vies-amies désormais liées à la montagne à jamais, de la nécessité de vivre avec cette idée sans qu’elle nous ronge (même si moi je ne sais pas comment ils-elles font), et je me disais que cette soirée était à l’image d’un aspect assez particulier de la vallée : cette cohabitation perpétuelle de la vie et de la mort, et ce qui en découle, c’est-à-dire, cette façon de célébrer l’une dans l’autre au cours d’une fête intense, où les esprits s’élèvent autant qu’ils s’enfoncent et où les regards rivés vers les cimes disent autant « pourquoi » que « merci ».

c’est une manière communautaire de vivre la mort, qui tranche avec la façon dont elle se vit ailleurs, dont je l’ai vécue moi, avant. 

et une manière festive aussi. 

la fête pallie la perte et le vide qui la suit. 

un temps. 

dans ces moments, chacun-e se dilue dans le groupe et le groupe se dilue dans la fête ; les langues s’entrouvrent et il est possible d’entendre chez certain-es la question que personne n’ose assumer quand le soleil brille encore : « mais est-ce que tout ça a un sens ? ». 

*

au début, il y avait quelque chose de compensatoire dans ma façon de vouloir à tout prix rapprocher l’esprit de la poésie de celui de la montagne. 

enfin, plutôt : je me disais que cette volonté visait à justifier ma présence entre ces cimes, à dire : « ok je suis pas comme vous, mais si un peu quand même, moi aussi il y a une flamme qui brûle en moi et qui m’amène à regarder la mort dans les yeux. ». 

en réalité, avec du recul, je ne pense pas que cette intuition soit si éloignée de la vérité.

je crois qu’il y a entre la vocation poétique et l’appel de la montagne des choses qui sont très proches, qui sont par exemple cette façon sérieuse d’envisager l’exercice de sa liberté pour en faire quelque chose qui pour beaucoup paraît insensé, ou encore, peut-être, cette volonté ascensionniste qui reste pourtant en prises avec le sol qui l’a fondé, et qui, par cet ancrage, loin d’être close sur elle-même, éclabousse le monde, le contamine, le transforme de l’amener à ses limites, à ses frontières, à son absurde – cette même trace en forme de ligne de fuite. 

des gens font des choses qui paraissent tellement futiles que le monde en recule et que le monde en change. 

c’est ça la poésie, peut-être aussi ça la montagne. je sais pas. je suis pas sûre. il faut que j’en parle plus, il faut que j’en fasse plus. 

j’aimerais relire mes carnets qui datent de l’époque où je suis arrivée (février 2022) pour voir ce que j’en disais à l’époque, mais ils sont encore en Ardèche. 

en matière de notes, tout ce qu’il me reste de cette époque est ce que j’avais publié ici (c’est d’ailleurs à cette période que j’ai commencé à publier mes notes en ligne, comme si j’avais besoin au moment de ce que je vivais comme un déracinement (mais l’avais déjà été, enracinée ?) de m’ancrer quelque part, fusse dans un journal en ligne). 

il y a par exemple ce passage qui date de février 2023, un an donc après mon arrivée : 

« je me souviens qu’en arrivant ici, j’ai lu quelques-uns des classiques de la littérature de montagne. 

en découvrant ces récits, j’étais frappée d’y retrouver certaines des idées caractéristiques d’un type de littérature que je connaissais bien : les journaux d’écrivain(e)s.

j’y retrouvais, entre autres, l’idée d’une vocation devant laquelle la vie devait s’écraser (ici au sens littéral). d’une existence consacrée à regarder la mort dans les yeux. d’une pratique faussement insignifiante autour de laquelle axer son temps. 

Les Conquérants de l’inutile

c’est le titre d’un de ces livres mais ça pourrait être celui d’un manifeste d’avant-garde. ». 

en relisant ce passage, je me dis que d’une part, oui cette intuition n’était pas seulement compensatoire, elle parait juste, et qu’aussi, il y a peut-être en elle l’une des pistes à suivre pour aborder cette nouvelle recherche. 

la conquête de l’inutile. 

et ce qu’elle fait au monde.

que ce soit en poésie, en montagne, ou en n’importe quoi. 

tout ce qui permet de s’extraire de l’humain préfabriqué, adaptable et performant qu’on nous vend et qu’on nous veut. 

l’inutile.

*

dans Philosophie et poésie, María Zambrano distingue poésie et pensée en ce que la première, entre autres, serait une expérience de la chair.

selon elle, qui fait de la poésie pénètre sa condition de mortel-le non pour la dépasser (ceci est la tâche de la philosophie), mais pour la dire et donc pour la faire être. elle ne cherche à annihiler, ni la finitude ni même ce qui pourrait la précipiter : elle est aux services de l’ivresse, du délire, des passions et des contradictions. 

le-la poète est au milieu des choses, au coeur. c’est par l’intérieur qu’il-elle fusionne avec ce qui l’entoure : ce n’est pas l’Un qu’il-elle recherche (ça c’est la tâche de la philosophie) mais c’est le Tout, une expérience en forme de retrouvaille, de réconciliation. rien qu’on ne puisse posséder ni tenir dans ses mains. quelque chose comme s’abandonner dans l’horizon. 

« le poète est un enfant perdu parmi les choses ». il-elle « nage dans l’abondance, dans l’excès. (…) Perdu dans la richesse, aveugle dans la lumière. Pêcheur dans la grâce, vivant selon la chair et selon la charité. ».

il-elle ne cherche pas un chemin pour lui-elle seul-e mais pour tous-tes et chacun-e. son seul travail consiste à ouvrir des voies. 

rien d’autre. 

œuvrer pour ouvrir. 

il-elle est seul-e mais ce à quoi il-elle se dédie ne fait sens que parce que d’autres pourront l’y suivre et l’y rejoindre, et que dans cette communauté nouvellement créée, les choses qui auront été par la parole désignées, pourront être sauvées, au moins de l’oubli. 

la poésie est « le vertige de l’amour » quand la philosophie est « la vertige de la liberté ».

*

depuis mon retour imprévu dans la vallée, le 10 janvier, je ne l’avais pas quittée. ça faisait plus de 18 mois que je n’avais pas passé six semaines au même endroit. 

c’était reposant, je crois. et j’ai hâte d’y retourner, déjà. 

en attendant, me voici là, dans le plat pays où j’ai vécu pendant cette adolescence qui n’en finissait jamais, de mes 11 à 18 ans. 

en parcourant ces paysages infernaux de plaine péri-urbaine, où des champs sans vie sont grignotés par des lotissements sans âme, je comprends pourquoi j’ai passé toutes ces années ici à fuir l’ici, d’abord en fumant de l’herbe dès que j’ai eu pour ça un âge décent (14 ans ?), ensuite en m’enfermant dans mes études, et plus généralement dans ma tête, dans ce qui allait devenir plus tard, mon écriture, car il n’y avait rien en ces lieux qui évoquait la possibilité d’un ailleurs, d’autre chose que ce laid moyen, tristement banal, faussement rural, ce mélange de béton, de plastique et de glyphosate. 

heureusement, rapidement il y a eu Toulouse et ses rues qui m’emplissent toute entière aujourd’hui encore et ses ponts comme bâtis en ligne droite vers le ciel, Toulouse la belle, si belle que j’y revivrai un jour, c’est sûr, mais qui ne pouvait pas à elle toute seule rattraper le reste. 

j’ai grandi dans une région enlaidie par l’humain et l’idéal polluant et surgelé qu’on l’a forcé à accepter. et en cette fin d’hiver, les seules choses agréables à regarder, ce sont le ciel, le mimosa et le sourire de ma mère. je m’accroche à ces images pour ne pas trop questionner le fait d’être venue passer une semaine ici, alors que comme d’habitude j’ai peur d’y perdre toutes mes plumes. 

à priori, ça devrait vite passer. 

*

dans un article publié par Les Temps qui Restent, Judith Butler définit la « pleurabilité du vivant ».

la pleurabilité (grievability), c’est « le sentiment vivant de la possibilité de la perte », c’est-à-dire, la façon dont la perte de notre vie ou de celle d’autrui affecte notre sentiment d’être en vie.

critère déterminant pour penser la valeur de la vie, il devient possible 
à partir de ce concept de distinguer les vies qui sont jugées dignes d’être pleurées de celles qui ne le sont pas, et de montrer ainsi, l’inégalité face à ce qu’elle nomme « l’éligibilité au deuil » (il n’y a qu’à penser à la façon dont la plupart des médias français, depuis octobre 2023, traite les victimes palestiniennes pour voir ce que c’est cette histoire d’éligibilité au deuil). 

partant de là, penser la pleurabilité du vivant, c’est se poser la question du deuil climatique, de rendre pleurable tout ce qui meurt parce que l’humain en a décidé ainsi. il s’agit de pleurer la vie mais plus que ça, les conditions de la vie, et ainsi, de rendre pleurable l’avenir lui-même, transformé à jamais, disparu avant d’être né à cause de choix qui l’ont dépassé. 

et c’est là, que du concept, on passe à une forme d’éthique : penser la pleurabilité, notamment du vivant, c’est placer le soin, ou au moins la considération pour ce qui est, au cœur de notre expérience du monde, car à la fin « il ne s’agit pas seulement d’apprendre à pleurer un nouveau type de perte, mais d’arrêter de perdre et, dans ou à partir de cette rupture, de se demander quelles pourraient être les implications dans le champ politique de commencer par reconnaître les exigences d’une vie interdépendante. ».

je laisse infuser. je sens qu’il y a là une piste, même si pour le moment, je ne sais pas encore la suivre.

*

il est tard et mes larmes de rire ricochent dans les rues pendant que nous serrons des mains invisibles. les liens qui nous relient au centre de la nuit palpitent et pulsent : nous sommes de vertes étoiles savourant la paix de ceux qui ont cessé de chercher autre chose que l’oubli et l’instant, et que la vie nous tourne autour encore un peu. quand nous nous dansons, à l’intérieur des yeux, nous sommes heureux, nous sommes ensemble, au centre. 

ça faisait plus d’un an qu’on n’y avait pas erré comme ça la nuit, à se reconnaître dans des dorures patientes, à se dire que Toulouse était belle, si belle, et aussi « merci d’exister », l’air de rien le lendemain matin, parce que nous avons l’amitié pudique même si le sol partagé et le cœur plein. 

merci d’exister. 

ma semaine dans le sud finit sur cette soirée : elle est effectivement vite passée. 

*

je voulais intituler cette note « mourir en vie » en repensant à cette phrase de Lispector que j’adore et qui je crois vient d’Água Viva : « je veux mourir en vie ».

je trouvais qu’elle résumait bien cette proximité entre poésie et montagne – poésie étant ici presque plus un état qu’une pratique, quelque chose comme « la poésie vécue » dont parle Alain Jouffroy dans son Manifeste ; cette façon de vivre au contact des choses, dans une étreinte avec la vie qui ne refuse rien de ce qui est, de ce qui a été, et surtout de tout ce qui pourrait. 

et puis les jours passaient et ce lien ne me convainquait pas. je n’arrivais pas à conclure parce que quelque chose me manquait.

une idée claire et donc entraînante et donc créatrice. 

j’ai pensé, un temps, à l’idée de relief, qui aurait pu servir à embrasser cette même importance dans la pratique de la poésie et de la montagne de sortir du plat, du préfabriqué, de mettre de l’intensité là où on attend du normé. quelque chose comme ça. mais ça m’a paru rapidement, justement assez plat et peut-être aussi, un peu trop individualiste. je ne sais pas. mais quelque chose me gênait. 

il a fallu attendre aujourd’hui et la proximité de deux situations bien différentes mais qui m’ont permis de trouver mon idée, et à travers elle, les chemins qu’elle ouvrait. 

voici la première. 

j’allais au travail et j’ai croisé un ami qui vit dans le quartier. 

il m’a dit qu’il partait dans la journée en montagne pour tenter une ascension le lendemain. 

à voir son air concentré et à entendre son projet, j’ai bien vite compris à quel point l’ascension prévue était engagée et risquée. surtout, qu’il y partait seul.

honnêtement, je serrais les dents. je savais que mon inquiétude l’agacerait. pire, qu’elle pourrait ajouter de la peur à sa tension, et donc, du risque au risque. et je savais aussi, que sa décision était prise. ou alors, c’est seulement ce que je me raconte maintenant, en écrivant ces phrases, pendant qu’il dort ou essaie de dormir, quelque part là-haut, en pensant à demain. 

quoi qu’il en soit, je n’ai rien dit. rien de plus que « fais attention », et aussi sûrement « profite bien », et chacun est reparti dans sa direction.

la journée est passée et il a fallu attendre la deuxième situation pour que je revive intérieurement cette scène et que je la relie à mes considérations. 

cette situation, je veux le garder pour moi. mais comme c’est elle qui m’a dicté le lien entre l’esprit de la poésie et celui de la montagne (ou peut-être, plus justement maintenant que les choses se dessinent, l’esprit de la vallée) je vais quand même essayer d’en parler. 

plutôt qu’une scène, qu’un moment, imaginons un visage. un visage qu’on regarde et dont on veut garder les traits pour les faire naître en soi, tout absorber d’une bouche qui s’ouvre sur un monde, du pli du sommeil. 

c’est un visage qu’on regarde et qu’on essaie vainement d’enregistrer, encore et encore, tous les traits, et la bouche, et le pli du sommeil, tous les grains, les rides, comment les dents se dévoilent à travers le sourire, car sans savoir pourquoi, en arrière-fond, on entend cette voix, cette voix de cœur brisé ou cette voix de sommet ou de 14 juillet, cette voix qui répète : « tu sais, c’est peut-être la dernière fois que tu vois ce visage ». 

c’est là que j’ai compris. 

*

María Zambrano dit de la poésie, qu’à la différence de la philosophie qui cherche à dépasser l’étonnement face au réel qui la fonde, elle, elle s’y installe. elle serait ainsi une façon de regarder les choses comme si c’était la première fois.

je pense au contraire que la poésie vient plutôt de la capacité à regarder les choses comme si c’était la dernière fois. 

ou en tout cas, avec comme horizon, non les « racines rêvées des origines » dont parle Zambrano, mais plutôt avec « le sentiment vivant de la possibilité de la perte » dont parle Butler. 

et c’est là où la conquête de l’inutile à laquelle la poésie participe ne l’est bien sûr pas, inutile. 

et là où elle fait reculer le monde. 


ce n’est pas parce qu’elle est une histoire de relief. 

ou d’intensité. 

c’est parce qu’elle est, comme le dit Zambrano, une histoire d’amour. 

et comme le dit Butler, qui certes ne parle pas d’elle ici, une histoire de soin. 

la poésie est cette façon de capturer des choses que l’on sait menacées, que ce soit par le temps (parce que tout toujours change) ou par le monde (parce que tout toujours brûle) et, dans ce geste, d’être par elles capturé, c’est-à-dire transformé, et, par cette interaction, de forcer le monde à considérer autrement les choses et la vie et l’être.

c’est un effort animé par le désir utopique d’arrêter de perdre et d’arrêter de pleurer.

*

je regarde un ami s’éloigner, comme si c’était la dernière fois. 

je regarde un sourire, une promesse, comme si c’était la dernière fois. 

je regarde les glaciers, une grenouille, ma propre joie, comme si c’était la dernière fois. 

des gens font des choses qui paraissent tellement futiles que le monde en recule et que le monde en change. 


ça vaut pour les poètes, pour les alpinistes et pour bien d’autres encore, évidemment.

je parle de ce que je connais, c’est pour ça d’ailleurs qu’il m’était difficile de conclure sur l’esprit de la montagne, parce que je ne la connais que d’en bas, de la vallée, de cet endroit intermédiaire où nos ami-es nous forcent à vivre la vie toujours avec dans le coeur « le sentiment vivant de la possibilité de la perte ».

pourquoi ils-elles font ça ? 

pourquoi moi j’écris des poèmes ? 

peut-être parce que l’on souffre et que c’est notre façon de pleurer.

ou alors simplement parce que l’on est en vie et que c’est notre façon de le dire. 

et que si la mort décide de s’amener, on aimerait pouvoir la repousser par un trop plein de vie. 

*

le titre de cette note sera finalement : « mourir en vie, ne pas mourir », car l’équation est là : l’intensité n’est pas la fin, c’est le début.

juste avant de conclure, je repense à cet autre passage d’Água Viva que j’aimerais mettre en épigraphe de mon nouveau recueil, pour l’heure imaginaire, et qui dit bien tout ça, ce « mourir en vie, ne pas mourir » :

« Je ne vais mourir, entends-tu, Dieu ? Je n’en ai pas le courage, entends-tu ? Ne me tue pas, entends-tu ? Parce que c’est une infamie de naître pour mourir on ne sait ni quand ni où. Je vais être très joyeuse, entends-tu ? En guise de réponse, en guise d’insulte. Nous ne sommes pas coupables. Et j’ai besoin de comprendre tant que je suis vivante, entends-tu ? Parce qu’après ça sera trop tard. ». 

pour aujourd’hui, c’est trop tard aussi. il est vingt heures et c’est samedi soir. 

la seule chose à faire pour le moment, c’est de mettre le morceau qui vient suffisamment fort pour oublier que le sommeil me manque et que la fête m’attend. 

c’est l’heure d’oublier, se souvenir. 

*

entre la forêt et le monde qui brule : un fil

je tends un fil au bord de la rivière.

le fil est à l’image de celui qui me relie à la terre : il l’effleure à peine. 

de quoi ai-je vraiment envie ? construire ou partir ? 

d’une semaine à une autre une phrase en contredit une autre et ainsi de semaine en semaine et à toute vitesse.

ça a toujours été ainsi : j’ai toujours habité les contraires. 

je regarde le fil et j’y mets tout mon équilibre.

rien n’a jamais été si fragile. 

*

je m’enfonce dans les bois.

le sapin a dit : tu as marché sur mes pieds.

j’ai dit : je me suis excusée. 

il a dit : est-ce que tu penses que ça change quelque chose ? 

j’ai dit : mais qu’est-ce que je peux faire de plus ?

il a dit : rien, à part ne pas l’avoir fait.

bien sûr, je n’ai rien répondu. j’ai continué à m’enfoncer toujours plus dans les bois. 

à la tombée de la nuit, j’ai croisé Lucien. 

j’ai tu l’histoire du sapin mais il a su l’histoire du quotidien – tendre et tendre ce fil, sans fin et pour rien. 

il a marché un peu avec moi et il a dit : « tu sais, c’est toujours les mêmes colliers de nouilles que l’on offre en vain ». 

j’ai pensé : il me l’avait pourtant déjà dit : « c’est ce qu’il y aurait de mieux : qu’il n’y ait là que des paroles ouvertes, perpétuellement ouvertes, et des annonces faites pour le vide, lui qui n’entend rien, et qu’il faut pourtant traverser jusqu’à faire l’écoute – c’est pourquoi il faudra écrire avec quelque chose de la nuit, d’une persévérance de nuit. ». 

écrire pour le vide avec quelque chose de la nuit. 

j’ai voulu lui dire : la forêt d’une certaine façon est ma nuit. 

il a sorti le papillon de verre de son œil et il a dit : « l’enfance renouvelée ». 

et j’ai pensé : ça aussi il l’avait déjà dit : « Je te donne mon enfance de nuit. Mon animal de nuit. » 

puis il est parti. 

j’étais seule avec les hêtres. 

j’ai dit s’il vous plaît mais rien n’y faisait : ils ont dit non. 

j’ai lâché l’affaire.

je suis retournée auprès du ruisseau où j’ai attendu que mon monde ne soit plus uniquement composé d’impressions qui ne touchent pas le sol.

comme rien ne changeait, j’ai fini par quitter le ruisseau pour trouver les oiseaux.

puis comme rien ne changeait, j’ai quitté les oiseaux pour ma propre voix. 

entre le ruisseau, les oiseaux et ma voix : la même possibilité d’un hélicoptère. 

*

tu es cercle et moi triangle. 

les angles me brisent quand tes choses circulent. 

*

« je voudrais être sous ta peau. » 

l’araignée boit dans ma paume, juste derrière la brûlure. 

sur les sentiers nocturnes en ce moment je croise des chiens. quand ils se croisent entre eux ils aboient très fort.

sur les sentiers nocturnes en ce moment je croise des spectres qui me suivent au réveil.  

comprenez : la nuit est partie à la chasse, les cauchemars envahissent les jours.

entre l’araignée, toi et moi : la volonté d’une alliance. 

moi aussi je voudrais être sous ma peau, juste derrière la brûlure.

*

le livre de Lucien s’appelle Contre-nuit

*

Facebook m’informe d’un souvenir. 

22 mars 2020. 

la publication sur mon mur d’un extrait de Mille Plateaux de Deleuze et Guattari : 

« Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer, non pas d’un amour universel abstrait, mais celui que je vais choisir, et qui va me choisir, en aveugle, mon double, qui n’a pas plus de moi que moi. On s’et sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. On n’est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide. Déterritorialisation absolue. On est devenu comme tout le monde, mais à la manière dont personne ne peut devenir comme tout le monde. On a peint le monde sur soi, et pas soi sur le monde. » 

c’était il y a trois ans. 

je me revois lire ça sur le fauteuil près de la fenêtre. j’habitais à Toulouse.

je revois les mouettes la nuit. les courants d’air dans les si grandes fenêtres.

je revois toutes les lignes qui se sont ouvertes depuis. 

lignes de fuite non où fuir mais où faire fuir le monde. 

par exemple : le feu est une ligne de fuite. 

on ne peut pas fuir avec lui mais on peut y fait fuir le monde. 

*

*

j’avais oublié cette histoire de milieu chez eux aussi.

et ça m’arrange pas dans mes histoires de construction. 

j’aime la ligne de hanche et le faites des cartes. 

cartographie de moi-même à l’instant t : flottement nocturne entre bois et rocher. 

entre deux arbres un fil, entre deux pierres un fil, entre deux hanches qui s’aiment toujours un fil.

*

je veux bien être entre les choses. je le fais d’ailleurs assez spontanément. je me glisse doucement, ne fais pas de vagues. on m’en oublierait peut-être si mon rire ne résonnait pas si fort. 

je veux bien être entre les choses mais comment être parmi elles ? 

comment trouver ma ligne de chance. 

ne pas oublier : trouver une ligne. pas la sienne. 

ma ligne n’a pas à être. trouver une ligne où s’effacer pour pouvoir être. 

oublier la racine et la branche. oublier le : « où allez-vous ? d’où partez-vous ? où voulez-vous en venir ? ».

ni partir, ni construire. 

pousser ? 

mieux : grouiller. 

1

« L’arbre impose le verbe être, mais le rhizome a pour tissu la conjonction « et… et… et… ». Il y a dans cette conjonction assez de force pour secouer et déraciner le verbe être. » 

arrêter de croire en l’unité. merci Facebook pour la piqure de rappel. cultiver le et de sociable et solitaire. le et de libertaire et romantique. le et de toutes les choses qui composent le fleuve de l’homme-fleuve.  

cultiver ? 

mieux : laisser faire tous les et

2

« La distinction n’est pas du tout celle de l’extérieur et de l’intérieur, toujours relatifs et changeants, intervertibles, mais celle des types de multiplicités qui coexistent, se pénètrent et changent de place – des machines, rouages, moteurs et éléments qui interviennent à tel moment pour former un agencement producteur d’énoncé : je t’aime (ou autre chose). »

là aussi je me suis trompée. le dedans et le dehors : on s’en fout. ce qui compte c’est ce qui bouge et vit à l’instant précis où je bouge et vis de telle façon. 

toujours écouter l’énoncé particulier que produisent les rouages qui s’activent en moi. 

je suis touchée par eux comme par la pluie : je n’y ai accès que par la peau. 

3

 « Non pas arriver au point où l’on ne dit plus je, mais au point où ça n’a plus aucune importance de dire ou de ne pas dire je. »

4

« Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir. » 

mais c’est précisément ce que je fais ici. je cartographie les territoires que je traverserai peut-être ou peut-être pas. ça non plus ça doit n’avoir aucune importance. 

je ne suis ni au début d’un projet, ni à sa fin. je suis ici au milieu. espace de pure liberté. merveille où tout est rivière-mouvement.  

*

5h du matin. je me réjouis d’aller voir le lever du soleil et me rappelle qu’il pleut. 

réussir à nouveau à dormir. 

je mens quand je dis : « s’endormir n’effraie pas la lumière »

j’ai sonorisé un nouveau poème. 

je mets l’audio ici en attendant de l’habiller d’une vidéo-webcam-maquillage. 

*

le monde brûle et je me sens toujours plus proche du feu que du monde. 

le monde brûle et le fil qui me refile à la terre l’effleure à peine et pourtant et pourtant je souris si grand devant ce feu qui ressemble si fort à notre espérance. 

dans un poème éphémère j’avais dit : « le combat sera mélancolique mais plein d’un chaos sublime ». 

dans un poème éphémère j’avais dit et je n’en attendais pas tant. 

du chaos, du feu et du nôtre. 

c’est beau une forêt la nuit. 

c’est beau un monde qui brule. 

et c’est beau le fil d’espérance qui les relie ensemble –

et c’est beau le fil d’espérance qui nous relie ensemble .