l’avenir tout court

sur instagram, certains comptes demandent en début de vidéo que l’on regarde leur vidéo en accéléré pour que leur vidéo soit visionnée en entier et ainsi être mieux considérés par l’algorithme. 

je m’imagine transposer cette demande pour l’un de mes recueils de poèmes : qu’on le lise en accéléré, pour qu’il soit lu en entier – être ainsi mieux considérée par le marché. 

bienvenue dans aujourd’hui, tout va très vite mais visiblement ce n’est pas encore assez. 

*

parfois les gens que l’on aime prenne une direction telle, qu’il nous est plus possible de reconnaître en eux l’objet d’un amour, même passé. et alors se pose cette question : qu’est-ce que l’on aime encore ? un lien, son souvenir, l’espoir qu’il nous revienne, nous rappelle à lui ? l’amour ici est à entendre dans un sens très large. 

ce sont deux étoiles dont la lumière diminue. elles ne parviennent plus à se reconnaître dans la nuit qui s’est, entre elles, étendue. et le chemin qui les reliait, même, paraît n’avoir jamais était réel, autre chose que nébuleux. 

un poème des Branches des autres : “c’est le papier étoilé le plus triste ayant existé”.  

*

je sens que je ne me donne pas totalement aux gens. j’ai l’impression de dissocier souvent, ou plutôt d’inssocier : je refuge l’association, inconsciemment, malgré moi, je me tiens loin, tapie. toujours cette même histoire de proie. 

j’arriverai à le dessiner peut-être mieux qu’à l’écrire mais je ne sais pas dessiner – pas du tout – alors je ne sais pas pourquoi je pense que je pourrai le dessiner. 

peut-être qu’il faudrait que j’essaie de le coller. lier entre eux des mots qui ne s’étaient pas encore rencontrés, pour qu’ils disent sans que je comprenne comment : moi. 

bientôt, il va falloir apprendre à comprendre comment. 

comprendre les modalités de l’association des mots entre eux. 

et alors, peut-être, de moi vers les autres ? 

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évidemment, en ce moment, le sentiment de ma propre dispersion me saute aux yeux, l’être s’éclate, délité, et il n’y a aucune borne que je parviens à saisir. 

comment pourrait-il en être autrement ? 

les changements des derniers mois, l’été à travailler parfois 70 heures par semaine – dire bonjour, bonjour, bonjour, est-ce que vous avez réservé ? venez je vous ai mis ici, ça vous plait ? oui on a une très belle vue, non on ne dort pas là-haut, on redescend car il faut faire les courses tous les jours, oui il fait très chaud en ce moment, dans la cuisine il fait souvent 40 toute la journée, non l’hiver on n’ouvre pas, il y a un couloir d’avalanche sur le chemin, et puis on doit couper l’eau car sinon les tuyaux gèlent et explosent, mais oui c’est un petit paradis, on est très très contents d’être ici, je peux vous débarrasser ? ça a été ? un dessert ou un café ? – et puis, l’énergie mise à préparer un projet doctoral sans savoir ce qu’il en serait. celle en parallèle, mise à quitter un emploi stable mais moche. se dire qu’il en allait de la vie, de la suite, très proche. je ne retournerai pas dans un bureau, je ne travaillerai plus jamais dans “la com” ni dans la gestion d’un projet dans lequel je ne suis plus capable de me reconnaître absolument, ça n’a jamais été une question d’immaturité, c’est ce qu’on me racontait mais les gens mentent, ne connaissent rien à rien quand il s’agit du souffle.

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je m’égare sur les touches d’un premier synthé et je me demande pourquoi je me condamne chaque fois à disperser mon temps libre en une diversité d’activités où je ne peux être – de fait ? – chaque fois, moyenne, au mieux. 

je regarde les personnes autour de moi qui sont bonnes dans ce qu’elles font : toutes s’y consacrent. 

l’écriture, avant qu’elle s’incarne dans un objet particulier, m’apparaît difficile à entretenir – à part ici, bien sûr, le journal plus facile, mais le reste, quand je n’ai pas le temps – et le temps c’est-à-dire tout le temps – je patine, et je trouve autre chose à cultiver – c’est-à-dire à essayer. comme j’ai eu un peu d’argent à la fin du mois d’août, j’ai fait fleurir ce synthétiseur sur mon bureau. il prend toute la place. je ne sais pas l’utiliser. 

comment m’exercer au poème quand je sens en moi ce vide à l’endroit de l’écriture ? 

j’attends. j’attends que cela revienne. j’attends le temps qui m’offrira la disponibilité pour ouvrir la porte à l’idée et à la sensation. 

je sais que c’est dans ce vide que naît cette envie baveuse d’écrire, cet excès presque fièvre, qui me fait arracher le temps au temps. 

parfois, il suffit de le souhaiter très fort, de pleurnicher un peu. de dire : « j’attends. j’attends que cela revienne. », et dans la nuit, un poème peut venir nous visiter.

ça m’est arrivé cette nuit.

il disait : 

“j’aurais mieux joué si tu n’avais pas mis mes bras derrière ma tête
la nuit je touche des dents une rue une chute de pierres


les oiseaux m’en tombent
”

je ne sais pas qui l’a écrit. 

*

pour faire advenir cette thèse, la matérialiser, j’ai commencé un journal de recherche-création pendant l’été, pour me dire que quoi qu’il advienne, je pourrai toujours garder cet espace pour travailler à affiner ma réflexion sur le collage, cette pratique, ce qu’elle fait et ce qu’elle dit, sur ce troisième recueil que je n’arrive pas à lancer, quand j’ai déjà envie de reprendre l’entièreté du deuxième. 

bref. depuis que j’ai commencé ce nouveau journal se pose la question de quoi y consigner, de quoi garder pour mon non-journal de recherche-création – celui-ci – et quoi jeter après l’avoir brouillonné.

le statut du journal qui était jusque-là journal de vie – mais toujours un pied dans la critique et un semblant de théorie – s’impose à moi. me restera-t-il le courage de m’écrire, si ce nouveau journal et la recherche-création qui l’accompagne grandissent, s’imposent ?

comme d’habitude, la chose – cela vaut toujours pour la moindre expérience venue – n’a pas encore fini de naître, n’est pas encore ici et maintenant, que j’ai déjà peur qu’elle me totalise et donc m’annihile.

face à elle, une autre peur symétrique : comme j’éprouve la volonté de repousser, voire de renoncer, à la publication de Tout à part demain, apparaît la peur d’un autre type d’annihilation : non plus la perte de moi par totalisation de la chose, mais la perte de moi par disparition de la chose – ici le livre, la petite gloire qui l’accompagne.

toutes ces vanités. 

même pas face au ciel, mais simplement face au poème lui-même.

qui est encore capable d’écrire dans le silence ? de laisser s’installer le doute, un peu ronger l’écrit ? 

le monde de la littérature est un star system comme un autre : même dans le petit microcosme de la poésie, il est si facile de se dire que sans une publication tous les deux ans, sans une dizaine d’invitations par an, que reste-t-il de ce statut : poète ? 

personne n’a envie de disparaître. 

*

aujourd’hui, c’est mon anniversaire. 

j’ai 31 ans. 

hier soir, j’ai perdu la vue. les symptômes visuels ont duré plus de deux heures – trois fois plus que d’habitude – j’ai cru faire un AVC, j’ai eu peur. 

mon corps est toujours un véhicule défectueux et je suis obligée de le remercier quand même pour tout ce qu’il me permet : d’une part, car ça pourrait être bien pire, et d’autre part, car malgré ses limites flagrantes, il me permet toujours de les dépasser. 

ma gratitude est l’une des manifestations les plus évidentes du syndrome de Stockholm : l’esprit capturé par le corps pervers, dit : merci, dit : je t’aime.

le soir en ce moment, je me perds dans des périodes lointaines, souvenirs d’enfance d’un déjeuner chez mon grand-père, mes années de fac à Toulouse et ce mois de février où il avait fait si soleil avant que l’on comprenne que c’était ça maintenant l’hiver, ce si soleil, ou encore ce premier et dernier autonome à Paris et ses rêves de carrière, les feuilles qui tombaient, le Centre d’Histoire Sociale dans le Marais, les journées aux archives ou à la BNF, j’embrasse ma vie de tous les côtés, et je m’y sens dedans et en même temps, je la regarde de dehors.

je m’extrais du corps, de l’idée de la mort. 

c’est un jour de pluie, j’ai récupéré mon très très vieux chien que je garde deux semaines pendant que ma mère et mon beau-père loue un petit appartement à côté. 

la journée sera douce, faible. 

je n’en demande pas plus. 

*

pour qu’il s’allonge, il faut pousser légèrement sur l’arrière-train de Django. quand on se promène – rarement plus de 15 minutes d’affilé – il trébuche souvent. 

chaque fois, il fait comme si de rien était. il me regarde, l’air un peu désolé, mais surtout l’air de dire : tout va bien, j’ai fait exprès, la situation est parfaitement contrôlée. 

Django va avoir 14 ans cette année. ça fait presque autant d’années que l’on ne vit plus sous le même toit, alors, chaque fois que ça arrive, c’est un grand événement pour nous deux. 

je me souviens d’un (morceau de ?) poème de Mon animal de Camille Ruiz que je cite de mémoire – pardon Camille si je le malmène : 

“Mon chien a un nom

Ce qui signifie qu’un jour mon chien va mourir”. 

dans Un chien arrive, Camille raconte les bouleversements entraînés par l’arrivée dans sa vie de son chien Ziggy. je l’ai prêtée à deux amies qui venaient d’avoir un chien. j’aimerais le relire à l’aune de mon très vieux chien, que je ne vois pas souvent. le lien est plus distendu que dans celui d’un compagnonnage quotidien, mais dans le voile de ses yeux et ses pas qui trébuchent, il y a ces 14 années à se retrouver, toute la distance qui me sépare de l’époque où nous vivions sous le même toit. 

au début, à chaque fois qu’il trébuchait. je pleurais. 

maintenant, un peu moins. 

je m’habitue. 

en quelques jours, sa grande vieillesse m’est devenue familière. 

malgré nous, on apprivoise toujours nos petits drames. et comme d’habitude pour ce genre d’évidence, il est impossible de savoir si c’est une bonne ou une très mauvaise nouvelle. 

*

sans trop savoir par quel miracle algorithmique, je me suis retrouvée à écouter Nicolas Jaar, Dusty Kid et Paul Kalkbrenner, et j’ai à nouveau 18 ans, j’ai eu le bac, je suis avec mes copines dans mon premier appartement, rue du Printemps, nous y buvons des rhum-ananas avant d’aller au Snapper, au Café Pop ou au Connexion. j’ai 18 ans, je déambule ivre dans les rues de Toulouse. 

ce pont avec cette époque – même si le chien n’y est pour rien dans l’algorithme – c’est Django qui le lance. je me dis, cette époque a son âge. il est arrivé à ce moment-là de ma vie. j’étais plus mince, plus compliquée à vivre, mon avenir et la question de ce que j’allais faire plus tard (mais quand?) me terrorisaient. j’étais tellement angoissée que je ne voyais pas tout ce que la vie était déjà. je fuyais enfin la maison, je n’avais pas encore le corps cassé. avec mes copines, on partait en vacances à Capbreton. le soir, on prenait nos vélos pour aller à Hossegor. il faisait frais. on dansait sur la plage, on allait en boîte. l’été était respirable.

les forêts atlantiques ont brûlé tout l’été. ce n’est plus mon avenir qui m’angoisse, mais l’avenir tout court. et mon chien, mon chien vieux comme cette époque, va bientôt mourir.

à la fin du temps, qu’est-ce qui restera du temps ?

c’est comme si toutes les étoiles, discrètement, faiblissaient. 

* 

une petite pulsation derrière l’œil, souvent. parfois la tempe qui pulse jusqu’à la déchirure. une nuit entière avec la sensation que l’œil pend. 

j’ai troqué une partie de mes douleurs pelviennes contre une augmentation considérable de mes migraines – les comptes ne sont pas bons. 

je pense au motif de la migraine chez des autrices que j’aime – Mariana Enríquez. Han Kang. la migraine comme moteur du fantastique, de l’horreur. 

quand j’ai mal, ou quand la douleur s’estompe, j’y pense. 

je pense aussi à Nietzsche. à sa folie, née de ses migraines. le cheval fouetté devant qui s’effondrer car ce n’est plus possible – d’avoir mal, que quelqu’un fouette un cheval, que personne ne comprenne le rapport entre les deux. 

ces derniers temps j’ai eu envie d’écrire, mais je n’ai pas vraiment eu la force. j’écrivais les phrases dans ma tête, c’est-à-dire que je les répétais après les avoir pensées une première fois. mais j’ai une très mauvaise mémoire. alors les phrases ne sont pas restées. 

je vais essayer d’être plus rigoureuse. d’attraper ces phrases quand elles passent, de les écrire. il faut se faire violence pour faire et se faire. il n’y a pas de mystère. 

*

nous sommes dans un ferry qui se dirige vers la Corse. 

hier, j’ai appris que j’avais obtenu le contrat doctoral pour lequel je travaille depuis avril. 

j’ai encore du mal à réaliser. 

ce que je sais, c’est que la vie va être un tout petit peu plus simple parce que : le soulagement de n’avoir pas à me préoccuper de chercher-trouver un emploi où endormir le goût des choses libres et où surtout : faire semblant, semblant, semblant. et aussi, peut-être, pouvoir rencontrer des gens pour qui les choses libres que j’aime, comme la poésie, sont aussi importantes.

il y aura peut-être un moment où l’air me manquera, où comme toujours je me sentirai à l’étroit, mais pour le moment l’horizon n’a qu’une seule couleur : ce bleu timide où tout est à écrire. 

maintenant, c’est comme quand les vagues se lèvent, ce qui importe c’est simplement de ne pas vomir sur sa page. 

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