journal de recherche-création

Notes de lecture

L’Écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith
Une voix et rien d’autre de Mladen Dolar

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14-09-2026

Une fois encore, mon écriture est « un peuple en crise » (Paz) et je ne suis plus sûre de vouloir voir publié, Tout à part demain, mon deuxième recueil. À part les collages réalisés à partir des lettres d’un ancien amoureux et ceux composés à partir d’échanges trouvés sur des forums, il y a quelque chose dans ce livre qui me gêne, et qui, je crois, tient à un changement dans mon rapport au collage.

Je trouve que la plupart des poèmes n’apportent rien à la langue, à la voix, au geste – dans cet ordre, ou l’inverse. Je les trouve naïfs. Ce n’est pas que ma faute. Les matériaux à partir desquels ils ont été composés ne m’offraient pas beaucoup de marge. Ou alors, plutôt je n’ai pas su quoi en faire d’autre que de les retourner contre eux-mêmes. Leur faire dire l’inverse de ce que les textes portaient. À partir d’un manuel sur l’épouse-mère rêvée des Trente Glorieuses, j’ai écrit la femme libérée et ses sœurs, ses syllabes. Et ? Quoi ?

Rien. Enfin, non, pas rien. La performance qui est née de ce travail, elle, est très bien. Nous l’avons performé avec Flora dans un festival au printemps. Et c’était très bien. Mais rien, à l’échelle du poème.

Il faudrait peut-être essayer de les réécrire, ces poèmes. Ou alors accepter qu’ils n’existeront qu’à l’état de performance.

On est tellement habitué-es à voir des auteur-ices publier un recueil par an, que de prendre ce temps de recul et d’accepter que chaque poème écrit ne mérite pas toujours sa page, me paraît étrange. Capricieux.

Mais je crois que je l’accepte peu à peu. Pour le moment, je ne veux pas que le recueil paraisse. Composer ces poèmes m’a beaucoup apporté. Libéré. Pour le moment, c’est assez.

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Quelques heures plus tard, je suis tombée sur l’article : « Poésie numérique et politiques d’événement » de Claudia Kozak dans lequel elle distingue hasard et événement : si le hasard est lié au fortuit, l’événement ouvre quant à lui au nouveau, à quelque chose d’autre. Tout simplement : il ouvre.

Il faudra que j’y revienne mais étrangement, cette lecture – très en diagonal – éclaire ma critique des poèmes de Tout à part demain. Je n’ai pas l’impression d’avoir réussi à « produire de l’événement » avec eux car je n’ai pas réussi – je le crois ce soir où je suis particulièrement fatiguée, un peu découragée et immensément stressée à la pensée de l’oral et de la nécessité d’être capable de tenir dans les mains et de pouvoir résumer en deux phrases le sujet et les résultats d’une thèse pas encore commencée mais aussi (ça c’est mon esprit stressé qui l’ajoute pour le plaisir) tous les poèmes j’ai écrits jusqu’ici et tout ceux que j’écrirai d’ici ma mort – à désencoder les matériaux à partir desquels j’ai écrit ces poèmes. J’ai pu, au mieux, comme je l’écrivais plus tôt, les retourner contre eux. Produire quelque chose que le programme de ces textes n’avait pas prévu. Mais c’est insuffisant. À mes yeux, il n’y a pas eu événement.

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25-08-2026 

« Nous habitons constamment l’univers des voix, nous sommes continuellement bombardés par les boix, nous devons tracer notre chemin quotidien à travers une jungle de voix, et nous devons utiliser toutes sortes de machettes et de boussoles pour ne pas nous perdre. Il y a les voix des autres personnes, les voix de la musique, les voix des médias, notre propre voix entremêlée à l’ensemble. » (p.19)

Mladen Dolar, dans Une voix et rien d’autre, montre comment « l’objet voix », loin d’être un simple véhicule du langage et du sens, est un objet toujours à l’intersection – entre le langage et le corps, entre soi et l’autre, entre le bruit et le sens.La voix échappe sans cesse à la double capture qui menacerait de la réduire. Elle est interstice, ce qui ne se laisse jamais réduire ou absorber.

Si pour Dolar, elle est toujours ce qui reste, de mon côté, j’aimerais montrer qu’elle est plutôt, en ce qui concerne le cut-up en tout cas, ce qui apparaît. La voix du cut-up est l’effet d’un geste, le produit d’un montage – elle est processuelle, fabriquée. Pour “rester”, il faut d’abord qu’elle ait émergée – et ce, souvent, de ce qui même voulait la taire. La voix, telle que je l’entends, telle que je veux parvenir à la définir, est le début, l’ouverture du cadre.

D’ailleurs – en s’appuyant sur les analyses d’Agamben à propos de la distinction aristotélicienne entre phônê et logos – Dolar aussi semble aller dans le sens d’une voix qui certes, reste, mais aussi, ouvre, œuvre : « la voix n’est pas le vestige d’un état préculturel précédant, ou d’une fusion primordiale et heureuse quand nous n’étions pas infectés par le langage et ses calamités ; elle est le produit du logos lui-même, le soutenant et le perturbant en même temps. » (p.133). 

Est-ce que je vais réussir à montrer ça ? 

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28-08-2026

Dans L’Écriture sans écriture, Kenneth Goldsmith reprend la formule de Douglas Huebler – « le monde est rempli d’objets » – pour l’appliquer aux textes : le monde, notamment grâce à internet, est rempli de textes. Qui voudrait écrire, n’aurait qu’à apprendre à gérer, trier, s’approprier ces textes pullulants, ces mots qui n’attendent, à le lire, qu’à sortir du grand rien dans lesquels ils se meuvent, patients. 

« Les mots d’aujourd’hui sont des bulles, des manettes, des récipients vides, flottant dans l’invisibilité du réseau, ce grand niveleur du langage que nous siphonnons goulûment et indistinctement, nourrissant nos disques durs uniquement pour les remplacer par d’autres plus gros et moins chers. » (p.231)

Je crois que je suis mal à l’aise avec l’idée du mot « récipient vide », autant que par la possibilité réappropriation de n’importe quel texte par n’importe qui – je pense ici justement au scandale dont a fait les frais Goldsmith – ou n’importe comment – ici je pense à celui de Vanessa Place twittant sans TW, sans contexte, les passages racistes d’Autant en emporte le vent.

Je crois, au contraire, à l’idée d’un geste situé : choisir sciemment de démonter mot à mot un discours pour s’y glisser, soi, moi Camille Sova, pour voir comment se passe l’interaction avec les langues des spectres, ce qu’il en reste en moi, ce qu’il leur reste de moi. 

Oui, comme Barthes, je veux que le lecteur ait tout pouvoir sur mon texte. Je veux qu’à son tour il s’installe entre “mes” mots et qu’il se demande ce qui reste de leur passage en lui, ce qui reste de sa lecture sur eux. Mais je ne pense pas que cela suppose de faire comme si mon geste était ganté, neutre. Comme si aucun désir, aucune révolte. Aucune chair, ni mienne, ni du monde.

Car c’est ça, aussi, qui m’a gêné. Cette posture bourgeoise, c’est-à-dire hors chair (car ici : sur chair). « L’essor des politiques de l’identité » est balayé en trois phrases par un « je ne pense pas qu’il y ait un “moi” stable ou essentiel » (qui le pense?), qui vient justifier une approche désincarnée de l’art où mots et idées circulent indépendamment des bouches et des contextes qui les véhiculent. Et même : ils circulent indépendamment d’eux-mêmes, car ce qui compte ce n’est plus l’oeuvre elle-même mais « comment réfléchir à son propos ». L’oeuvre devient un moyen, soumis à la pensée. 

C’est ça enfin le dernier point qui m’a gêné : l’évacuation de l’expérience esthétique dans l’appréciation d’une œuvre d’art. Je veux lire un poème pour lire un poème, c’est-à-dire pour l’expérience – l’événement, dirait Pierre Vinclair – qu’est la lecture d’un poème. Je veux lire un poème pour sentir quelque chose que seul me donne un poème. Et je veux en composer pour à peu près la même raison – sentir et faire sentir. « Les meilleurs auteurs du futur seront peut-être ceux qui auront écrit les meilleurs programmes pour manipuler, analyser et distribuer les protocoles à base de langage. » (p.18) : cette phrase par exemple me déprime. 

C’est sûr que les IA n’auront jamais de problème de salive. J’entends ce qu’il peut y avoir de fascinant dans « The Xenotext Emperiment » où Christian Bök prévoit d’inoculer un poème dans une bactérie qui permettra au poème de survivre même après l’éventuelle extinction des humain·es et de la majorité du vivant. C’est beau dans ce que l’idée dit des possibles du poème, de sa nature extra-humaine, mais je ne sais pas, pourquoi n’écrivons-nous pas d’abord des poèmes pour nos chiens en langue chien [Arlt – Le village], pour les bébés en babil qu’ils comprendraient, je ne sais pas ? La partie est déjà finie ? Tant qu’il y aura des humain·es, des vivant·es et des mort·es, des mort·es surtout, je ne sais pas, n’a-t-on rien à leur dire de mieux que ce que peut générer un programme informatique ? 

Avant de finir, je cherche, quand même, ce que j’ai pu aimer – il doit bien y avoir quelque chose à sauver – comme par exemple :

– retrouver les situationnistes et le détournement : « En se séparant du langage, nous prenons conscience de sa surimposition autant que de sa prévalence et de son ubiquité, alors que nous y sommes aveugles dans la vie quotidienne. Nous découvrons combien, dans la ville, le langage est soumis aussi bien que les rues à la grille d’une architecture : il suffit de déplacer les mots sur un fond blanc pour que les fantômes de cette architecture se fassent visibles, et laissent paraître la manière dont ils structurent les mots. » (p.51) ; 

– Simon Morris ayant recopié l’intégralité du manuscrit original de Sur la route de Kerouac ;

– et puis ce passage et l’espoir – ou c’est moi qui l’y voit – d’autre chose que la simple « politique de confusion systématique » (p.233) vantée jusqu’alors : « [il n’y a] aucune séquence trop absurde, triviale, insensée, insultante que nous ne pouvons désespérément enregistrer, recharger de sens, détourner de signification, et pour laquelle reconstituer une intention de lecture à travers les mots les plus atomisés. Le modernisme a établi que nous ne pouvons pas nous empêcher de donner sens à ce qui en est le plus totalement dépourvu. Le seul discours qui ait une légitimité est celui de la perte ; nous étions habitués à rénover ce qui était épuisé, maintenant nous nous essayons à ressusciter ce qui a disparu. » (p.234)

Il y a des yeux ouverts, des yeux fermés, des yeux que l’on a fermé car d’autres arrachés.

Je ne sais pas, tant qu’il y a des yeux, que les yeux disent.

20-08-2026

Définir la voix, définir le possible.

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19-08-2026

Quelques idées avant le sommeil, et après, avant le début du travail, quelques cailloux qui auraient pu être cairn s’ils avaient été assemblés, mais pour le moment, plus proches de morceaux de nuit, dispersés au réveil.

– La frontière franco-italienne, particulièrement dans les alentours de Briançon, permettrait d’approcher la schizophrénie du territoire alpin, entre sur-tourisme et routes de l’exil. Le choix de la région pour la tenue d’épreuves sportives dans le cadre des JO 2030 va aussi entraîner des conséquences pour les habitant·es mais aussi pour l’environnement.

– Le drone pourrait pourrait permettre de lier ces aspects du territoire alpin : le tourisme d’une part et la militarisation de la frontière franco-italienne d’autre part ; des vidéos promotionnelles et publicités de marques de drone pourraient être interrompu par l’arrêté préfectoral de 2023 sur l’usage militaire de drone à des fins de surveillance à la frontière. Il ouvrirait ainsi la porte à une exposition des usages militaires et létaux du drone (« je ne pense pas en victoire ou en défaite, je pense en domination« , Alex Karp, patron de Palantir).

D’autres idées en vrac :

– Sur les liens entre territoire, délires capitalistes et transhumanisme : reprendre le Manifeste Techno-optimiste de Marc Andreessen.

– Sur l’atomisation des liens, la multiplication des discours haineux en ligne, la montée du fascisme : rapport d’observatoire de la haine en ligne.

– Sur le concept d’appartenance : relire le recueil de bell books (qui s’appelle d’ailleurs L’Appartenance ?). Lire The Great Good Place de Ray Oldenburg pour son concept de « troisième lieu » : espace où l’on se retrouve sans hiérarchie ni transaction imposée, permettant l’émergence d’une communauté par le simple habitude de s’y rendre et d’y croiser les mêmes personnes.

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18-08-2026

La thèse n’a pas commencé, je ne sais même pas si je vais être admissible, mais ce qui est sûr, c’est que prise ou pas, je vais me plonger, dès l’automne, dans la composition de mon troisième recueil et qu’accompagner ce processus d’un journal de recherche, peut-être, m’aidera à approcher ce qui m’apparaît pour le moment comme une terre trop dure pour qu’y puisse germer la moindre graine. L’été a été caniculaire, il faut arroser, nous avons trop attendu la pluie.

Pour les deux précédents recueils, le matériau pour l’un et le “thème” pour l’autre, se sont rapidement imposés d’eux-mêmes, ce qui a facilité le travail, ou moins, le début du travail. Pour celui-ci en revanche, j’ai l’impression que je manque de quelque chose de tangible, que lorsque j’avance sur une piste, celle-ci me semble très vite, convenue.

J’ai repris un collage que j’avais fait en recopiant une cinquantaine d’entrées issues du topic “J’EMMERDE (défouloir des misanthropes)” publié sur le forum Doctissimo. J’ai eu l’idée de le placer au début du recueil. Commencer par cet assemblage mi-maussade, mi-haineux, était une manière de laisser entendre, d’entrée, ces voix sans écho, solitude atomisée. C’était une manière, aussi, de faire un pont avec la partie « Comment vous sentez vous là tout de suite » composée depuis le même forum, et publiée quant à elle dans Les Branches des autres.

Il faut revenir à la cellule qui appelle, qui appelle car elle veut pour elle une voix, qui veut pour elle un monde, son monde, des mots autour et « elle ne sera plus jamais seule » (dans un poème de Tout à part demain). Dans l’espace du poème les plaintes solitaires deviennent chorales, une communauté se forme, malgré elle – fragile appartenance.

Dans l’introduction à L’Argument du rêve, Muriel Pic écrit : « Le poème est un moment critique : il donne forme à une inquiétude« .