des fantômes, Empédocle et le pyrocène 

pour la première fois, j’ai écrit la majorité de cette note sur un carnet. les recopier est une petite épreuve au milieu d’une très grande fatigue, mais je me persuade que je dois plus que jamais garder ce fil avec le journal. 

tout ce qui est raconté dans cette note, et peut-être déjà dans la précédente, peut se résumer par ce vers de Tout se tient de Stéphane Bouquet : « Le temps futur n’est plus le temps d’après-après-demain mais la somme inverse de ce qui est déjà perdu.« 

*

ça aurait pu être un matin pour le sommeil mais un homme et une machine bruyante et l’incapacité de laisser l’herbe pousser et la manie de tout raser – rien ne doit dépasser, rien ne doit être. 

nous avons quitté l’appartement, littéralement chassés par les troupes de résisdent·es Airbnb : en une semaine, au début de l’été, au début de l’hiver, l’immeuble où nous vivions, de fantôme passait à grand hôtel.  

quand une femme m’a demandé où étaient les boites à clés, il y avait dans mon regard toutes mes pulsions inassouvies de sabotage, j’ai bégayé : i don’t know, I live here, ce qui voulait dire : really live here – même si déjà ce jour-là, la réalité était plutôt : really lived here. j’avais dans les bras plusieurs de mes plantes, c’était la veille du déménagement. 

deux jours à entasser les affaires dans la voiture, amère, à ne dire bonjour à personne, fermer la porte devant elles·eux – ça arrive à tout le monde, cette histoire de dégoût. 

*

dans le jardin de la nouvelle maison – nous la louons pour 15 mois, cet endroit ne durera pas mais nous sommes très content·es – comment se plaindre ? 

un post circulait hier avec différentes annonces de location dans la vallée parues sur Le Bon Coin : 31m² : 1350€, 50m² : 2800€, ou alors mon préféré, un peu plus central : 28m² : 1500€. 

comment se plaindre alors que nous avons trouvé cet endroit ? 

nous nous sommes déplacé·es vers la forêt, nous avons quitté le centre, tourné autour du glacier. 

il y a des oiseaux, des insectes, de la place pour mes plantes, un peu moins pour nos livres mais ils attendent quelque part. 

en hiver ici, le soleil ne dépasse pas du tout des sommets. c’est un mois entier sans rayons de soleil. 

cela parait si loin. 

pour le moment le soleil assèche la forêt et fait tomber les pierres. pendant que Yann Barthès dit que nous avons tous·tes chaud pareil, les Corbières s’embrasent, le personnel hospitalier de l’hôpital de Dax est obligé de placer des couvertures de survie sur les fenêtres pour se protéger de la chaleur, pendant qu’il insiste : tous·tes logé·es à la même enseigne. 

*

arracher le calme. 

personne. 

se réapproprier l’espace quelques minutes avant qu’il redevienne aux autres. 

je découvre un autre rythme, j’ai mal aux pieds, mal aux genoux, mal au dos, mal à la tête le soir, je cours partout, je dis bonjour, bienvenue, vous avez réservé ? 

nous accumulons les chances autant que les problèmes – le monte-charge s’est cassé, les fourmis mangent le bois, la porte du four me reste dans les mains, une tempête éclate lors de la fête d’ouverture. 

une cabane est un être vivant, elle nous demande toute notre attention. 

je n’ai pas revu la couleuvre, ni les lézards verts, la buse non plus, il fait trop chaud et je cours trop. 

la cabane a le même âge que moi : elle sait comme les temps ont changé. au fil de la journée, dans la cuisine, la température varie de 27 à 37 degrés. nous sommes pourtant à 1100 mètres d’altitude. 

*

en ce moment, je vis avec le sentiment discret mais diffus de l’imminence de ma mort. et à part le fait que notre existence – son début comme sa poursuite – repose sur une part de chance non-négligeable, il n’y a aucune raison valable à cela. 

je regarde la forêt, les insectes, la rivière, les gens bien sûr, les gens surtout, comme si j’allais bientôt ne plus les voir. 

je ne sais pas si c’est ma façon de vivre cette année la saison de mes deuils anniversaires. 

il y a deux jours, c’était les cinq ans de la mort de mon grand-père. 

cela fait cinq ans que je fais le même rêve, au moins tous les mois : je vois mon grand-père et je réalise qu’en fait il n’est pas mort mais que j’ai juste oublié son existence. cette prise de conscience chaque fois me tue dans le rêve, et autant au réveil, où je peine à quitter la culpabilité provoquée par le rêve. 

un jour j’écrirai un livre sur mes morts. 

il s’appellera : Comment j’ai tué mes mort·es

j’analyserai ce rêve à partir d’un concept que j’ai inventé pour l’occasion et qui s’appelle : le complexe de Simba, en référence à ce passage du Roi Lion où Mufasa apparaît dans le ciel pour reprocher à Simba de l’avoir oublié. 

dans Soigner les morts pour guérir les vivants, Magali Molinié interroge les morts qui restent quelque part en travers de nos gorges, même aujourd’hui où l’on est poussé à toute vitesse vers le deuil, c’est-à-dire vers une forme d’oubli, de non-présence. 

elle se demande : que se passe-t-il quand les morts refusent de mourir ? 

avec l’Église catholique d’abord, un penchant hygiéniste ensuite, et la psychanalyse enfin, l’Occident n’a cessé de repousser ses morts ailleurs, dans le ciel d’abord, loin des villes ensuite, et loin des liens après. 

au bout d’un an, une souffrance intense successive à la mort d’un·e proche est considérée comme un deuil pathologique. 

j’imagine qu’avec mes rêves répétitifs concernant mon grand-père mort à 99 ans, j’entre dans cette catégorie. 

la bonne nouvelle, c’est que les rêves s’espacent – peut-être que je me dé-pathologise. 

*

quand mon père est mort, j’avais dix ans. je rentrais de l’école avec ma mère, c’était le jour des grandes vacances, et nous avons trouvé mon père dans le fossé. il était conscient mais venait d’avoir un accident de scooter. il est mort une semaine après. 

pendant les deux semaines entre l’accident et l’enterrement, je n’ai pas versé une seule larme. le jour de sa mort, ma mère m’a laissé chez une amie pour aller régler les affaires administratives qui s’imposent dans ces moments. quand cette amie m’a demandé si ça allait, j’ai répondu : oui oui ça va. 

je ne me suis toujours pas pardonné ce mensonge et ce masque, et ce “oui oui ça va” me poursuit encore aujourd’hui quand je n’arrive pas à dire : non ça ne va pas. 

mon grand-père essayait de me faire parler de mon deuil, de me faire parler de mon père – il m’offrait du Boris Cyrulnik. 

je n’ai jamais réussi. 

ça non plus je ne me le pardonnerai pas. 

ou alors peut-être seulement quand j’aurai pardonné à mon père d’être mort. 

*

peut-être que c’est une histoire de joie. 

j’ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie à l’intérieur d’un chaos de plusieurs étages. je me suis sentie si souvent proche d’un point de non-retour. l’effondrement était partout. 

et aujourd’hui j’ai fabriqué ma lumière, une lumière qui a cette odeur-là, une personne que l’on veille, qui va partir et c’est une autre qui part. 

Olivier Sadoul en présentant mon travail lors du festival Pal’Arbre, l’a défini comme une façon d’être en alerte, à l’affût. 

j’aimerais que cela cesse dans ma vie, reste dans mon travail. 

j’aimerais uniquement être à l’écoute. 

*

« (…)

Attendu que tu sais pas ce qui se pass’ra demain. Car c’est quoi ta vie ? C’est à peine une ᴏᴍʙʀᴇ ᴛʜᴇʀᴍɪǫᴜᴇ, elle apparaît si peu, et disparaît ensuite de l’écran ; 

Attendu que je ne pense pas contrôler ma propre chaleur et que cela peut prendre aussi longtemps que 16 secondes entre le bouton, le missile Hellfire et Un chien., se répondront-ils à eux-mêmes ; 

Attendu qu’Un chien. diront-ils, Alors par conséquent,

Laisse cela compter comme on appelle une chose 

Laisse-le être le visage exquis pour au moins 16 secondes

Laisse-moi te ᴍɪʀᴇʀ.

Laisse-moi te ᴍɪʀᴇʀ dans cette lumière qui a mis des années à nous parvenir. »

Solmaz Sharif, Mire

*

le Glacier de la Griaz est recouvert de pierres. 

j’ai l’impression que cela s’est fait en une journée mais c’est difficile à dire. 

tout va tellement vite, que c’en est absurde. 

peut-être que ça s’est fait en une minute. 

peut-être qu’il a toujours été comme ça et que je le remarque aujourd’hui. 

à la radio, ils ont dit que l’incendie en Gironde progressait de mille hectares en une journée. 

d’après les capteurs qui y sont installés, dans le couloir du Gouter qui surplombe le glacier de la Griaz, il tombe une pierre toutes les trente-sept minutes. 

toutes ces données ne disent rien des drames non-humains qui se jouent dans les forêts, dans les glaciers, et dans tous les endroits naturels moins capteurisés – les tourbières, les friches, les marais, les bocages – mais qui changent eux aussi.

ces données ne sont que des données.  

*

la plage du Porge a toujours été l’une de mes préférées. la dernière fois que j’y suis allée c’était en 2015 ou 2016. 

j’avais décidé de retourner à Toulouse après une année à Paris. j’abandonnais mon cursus en histoire sociale pour me consacrer pleinement à l’étude des lettres car ça y est je le sentais, moi aussi, je pouvais l’assumer : je voulais écrire. 

avant de quitter Paris, j’avais du mal à sortir de mon appartement, voire même de mon lit. j’y fumais cigarette sur cigarette, me couchais à six heures du matin, je trainais beaucoup sur Youtube et j’avais développé une fascination pour la pensée platiste.

le Porge était une parenthèse dans cette période pesante. 

je me souviens de la forêt qu’il fallait traverser, de la plage, immense, la plus grande. 

le sable brûlait nos pieds. 

Félix lisait la Critique de la raison pure, je ramassais des coquillages – on essayait chacun·e de sauver nos peaux. le soir dans la voiture, on écoutait des albums de Daft Punk. je disais : « Veridis Quo devrait être joué dans une église ». 

*

en voulant relire mes carnets de cette époque, je suis allée fouiller dans le carton qui contient tous mes carnets depuis que j’ai commencé à en tenir – à peu près, novembre 2015. 

je suis alors tombée sur l’un des carnets de mon grand-père. 

deux ou trois ans avant sa mort, mon grand-père m’a donné des carnets qu’il avait entrepris à sa retraite pour écrire le récit de sa vie.

la mort brutale de ma grand-mère a fait dévier ce projet, et le récit d’enfance est devenu journal de deuil. 

récemment j’ai vu l’interview d’un artiste disant que le fait du souffrir du deuil [to grief], c’était tout l’amour encore non-exprimé qui ainsi s’exprimait. 

les carnets de mon grand-père incarne cela : la mort qui lui arrache l’amour à qui il a le sentiment de n’avoir encore rien dit, rien dit de tout ce qu’il aurait dû pourtant dire. 

avant sa mort, mon grand-père a dû vivre la mort de ses trois fils, mon père et mes deux oncles, et des maris de ses deux filles. 

je ne crois pas avoir un problème particulier avec la mort. je crois que la mort avait un problème particulier avec mon grand-père et que je ne lui pardonnerai jamais. 

mais je crois aussi, que la mort s’en fout. 

*

je reste dehors jusqu’au rose très pale sur les glaciers, un peu plus mauve sur les sommets, et je regarde les oiseaux se disputer les framboises du framboisier. c’est le plus grand plaisir des derniers jours, un souffle sur l’âme blessée. 

mon grand-père dans ses carnets demandait à ma grand-mère à quoi ressemblait l’après-vie. j’aimerais moins me poser la même question, mais comme celle de l’avant-mort, elle m’obsède. 

la nuit, je rêve des flammes et le matin j’angoisse pour tous les animaux et les insectes qui brûlent quand moi j’ouvre les yeux – en lisant un soir, je tombe sur cette phrase d’Une bête à ton tour d’Anna Haillot : « Des insectes brûlent dans une éruption et je dors, je ne peux rien y faire.« .

après avoir lu les carnets de mon grand-père, j’ai aussi un peu relu les miens, ceux de 2015, 2016, 2017. 

je lis peut-être moins de Pessoa et Kierkegaard, je me complais un peu moins dans la mélancolie quand elle m’arrive, mais la conclusion que je tire du fait d’être en vie est toujours la même : je ne comprends toujours rien à rien et souvent tout me paraît violent et insensé, mais malgré ça, il a en moi toujours ce trop-plein d’amour inexprimé pour cette vie et celles d’après – particulièrement si elles n’existent pas. 

comment dire à une merlette que je l’aime ? et aux chevreuils que je suis désolée pour les flammes humaines, trop humaines ? 

je sens que je porte en ce moment le poids du feu. 

Judith Butler, dans Ce qui fait une vie, analysant Devant la douleur des autres de Susan Sontag et l’impératif qu’il contient – « Laissons les images atroces nous hanter ! » – écrit à ce propos : « Si nous ne sommes pas hantés, il n’y a pas de perte, il n’y a pas de vie qui ait été perdue.” Et grâce à une image, “on peut être hanté d’avance par la souffrance ou par la mort d’autrui« . 

c’est vrai. 

je me sens hantée par les images horribles qui m’arrivent du monde horrible. et je sens qu’en cela, je partage la souffrance de celles et ceux qui sont à l’intérieur de l’image. 

mais je crois aussi que cela a tendance à me paralyser. je me contente d’être hantée, de souffrir dans mon coin. 

*

en lisant Au bonheur des morts de Vinciane Despret, j’étais d’accord avec elle quand elle disait que les fantômes s’opposaient aux mort·es – j’imaginais alors appeler mon grand livre sur mes mort·es : Contre les fantômes.

elle cite quelque part Emilie Cameron qui écrit quelque part : « Le spectral est devenu un trope omniprésent, un trope mortifère qui en vient à effacer les corps et les voix de ceux qui continuent à vivre et à payer les conséquences des injustices passées« . 

il y a ça chez Butler aussi, le fait d’apprendre à pleurer les mort·es [grievability], humain·es, non-humain·es, comme début d’une lutte pour arrêter de les perdre. 

mais je ne sais pas pourquoi, je me sens plus dans le trope mortifère des fantômes que dans l’action naissant de la pleurabilité. 

je tombe sur un article évoquant les travaux d’une anthropologue, Elise Boutié, ayant enquêté sur les répercussions écologiques des incendies, auprès d’une communauté californienne touchée par un méga-feu en 2018. 

le résultat de son étude, comme les images des incendies, me hante, me désespère : non, vivre un incendie et subir ses conséquences psychologiques et matérielles n’entraînera pas de remise en question des modes de vie accentuant ces mêmes incendies. au contraire, il les accentuera. 

*

et puis, dans l’espoir de sublimer tout ça, mais sans y croire, bien sûr, je lis les Fragments de la Poétique du feu de Bachelard, ouvrage posthume.

il y analyse une fois encore – la première fois étant dans la Psychanalyse du feu – le mythe d’Empédocle. 

dans la version rapportée par Diogëne Laerce, Empédocle se serait jeté dans l’Etna pour prouver sa nature divine.

Bachelard parle à propos de son geste d’une “poétique de l’anéantissement”. 

il écrit : « Dans l’acte empédocléen l’homme est aussi grand que le feu. L’homme est le grand acteur d’un cosmodrame vrai« . 

en regardant les images des incendies, cette phrase prend maintenant un autre sens. un cosmodrame vrai, c’est un peu ce dans quoi j’ai l’impression de vivre depuis quelques années que tout semble s’accélérer – tout veut ici surtout dire : l’horrible

dans un documentaire sur l’intensification de la saison des feux et plus globalement des incendies, Stephen Pyne, historien du feu, parle à propos de notre époque d’un Pyrocène : à trop abuser des énergies fossiles, nous serions entré·es dans l’ère du feu. au même titre que les glaciations il y a 20 000 ans, c’est aujourd’hui le feu qui pourrait être l’élément-architecte des paysages de la planète. 

dans la Psychanalyse du feu, le complexe d’Empédocle traduit une fascination pour le feu poussée à l’extrême, la volonté de s’unir avec la flamme. 

chez lui, c’est métaphorique. pour nous, ça paraît un peu plus concret, à la différence près, que notre union avec les flammes n’est pas choisie. 

quelques-un·es nous l’imposent. 

ils·elles n’habitent pas sous les toits. 

incapables de s’y jeter car incapables de tout acte vrai, ils·elles nous poussent dans l’Etna. 

quelque part dans Une bête à ton tour, Anna Haillot écrit : « Je tente de savoir à quoi peut ressembler le noyau de la Terre, et un milliardaire tourne en rond à l’intérieur ». 

l’autre jour, un ancien nous disait qu’un feu s’était déclenché ici en 1983. 

la cabane n’existait pas. les flammes ont brûlé toute la face, toute la forêt. depuis la cabane, on aperçoit des feuillus sur toute une zone : ces arbres ont poussé sur les cendres des épicéas qui ont brûlé cette année-là. 

il ajoute qu’en cas de feu ici, il faut attendre sur un pierrier. 

ce qui nous arrive est simple : à la fin, il nous restera que les pierres. 

en ce moment, je filme le moindre insecte, le moindre animal que je croise. 

j’ai l’impression d’être animée par la même énergie qu’à l’époque où j’ai photographié toutes les pièces de la maison de mon grand-père avant qu’il ne la quitte, que je ne revoie jamais cette maison. 

je veux garder des traces des choses que j’aime et dont la vue me fait du bien. 

un jour où la forêt nous semble dangereusement sèche, et peut-être inquiété·es par le récit de cet incendie, Tim arrose préventivement les abords de la cabane. 

j’essaie de faire abstraction de ce qui me hante et de me concentrer sur l’image d’une personne que j’aime prenant soin d’un lieu que j’aime. 

et me revient ce vers : « Laisse cela compter comme on appelle une chose. »

mourir en vie, ne pas mourir

c’est un petit bar qui n’a pas d’intérieur mais qu’une terrasse ; il est à l’extrémité d’un parking, à côté du chemin de fer qui monte au Montenvers. la vue sur les aiguilles et le massif est dégagée, magnifique. et le soleil, même s’il disparaît derrière les sommets vers 17h, y frappe plus longtemps qu’ailleurs. 

avec la bande, tous les dimanches on s’y retrouve. il fait souvent moins de zéro mais on l’oublie en quelques verres. on est ensemble, on danse sur des vinyles de dub et de reggae, on est censé faire que passer mais on finit généralement par rentrer chez nous un peu plus tard que prévu, souvent transi-es, souvent bourré-es, mais toujours heureux-euses de s’être retrouvé-es dans cet endroit un peu spécial. 

dimanche dernier c’était particulier. 

la soirée habituelle s’est transformée en hommage pour une personnalité de la vallée, ami de certain-es de la bande, emportée dans une avalanche. 

entre les rires et les bières, on parlait de ça, de ces morts sans fin, ces vies-amies désormais liées à la montagne à jamais, de la nécessité de vivre avec cette idée sans qu’elle nous ronge (même si moi je ne sais pas comment ils-elles font), et je me disais que cette soirée était à l’image d’un aspect assez particulier de la vallée : cette cohabitation perpétuelle de la vie et de la mort, et ce qui en découle, c’est-à-dire, cette façon de célébrer l’une dans l’autre au cours d’une fête intense, où les esprits s’élèvent autant qu’ils s’enfoncent et où les regards rivés vers les cimes disent autant « pourquoi » que « merci ».

c’est une manière communautaire de vivre la mort, qui tranche avec la façon dont elle se vit ailleurs, dont je l’ai vécue moi, avant. 

et une manière festive aussi. 

la fête pallie la perte et le vide qui la suit. 

un temps. 

dans ces moments, chacun-e se dilue dans le groupe et le groupe se dilue dans la fête ; les langues s’entrouvrent et il est possible d’entendre chez certain-es la question que personne n’ose assumer quand le soleil brille encore : « mais est-ce que tout ça a un sens ? ». 

*

au début, il y avait quelque chose de compensatoire dans ma façon de vouloir à tout prix rapprocher l’esprit de la poésie de celui de la montagne. 

enfin, plutôt : je me disais que cette volonté visait à justifier ma présence entre ces cimes, à dire : « ok je suis pas comme vous, mais si un peu quand même, moi aussi il y a une flamme qui brûle en moi et qui m’amène à regarder la mort dans les yeux. ». 

en réalité, avec du recul, je ne pense pas que cette intuition soit si éloignée de la vérité.

je crois qu’il y a entre la vocation poétique et l’appel de la montagne des choses qui sont très proches, qui sont par exemple cette façon sérieuse d’envisager l’exercice de sa liberté pour en faire quelque chose qui pour beaucoup paraît insensé, ou encore, peut-être, cette volonté ascensionniste qui reste pourtant en prises avec le sol qui l’a fondé, et qui, par cet ancrage, loin d’être close sur elle-même, éclabousse le monde, le contamine, le transforme de l’amener à ses limites, à ses frontières, à son absurde – cette même trace en forme de ligne de fuite. 

des gens font des choses qui paraissent tellement futiles que le monde en recule et que le monde en change. 

c’est ça la poésie, peut-être aussi ça la montagne. je sais pas. je suis pas sûre. il faut que j’en parle plus, il faut que j’en fasse plus. 

j’aimerais relire mes carnets qui datent de l’époque où je suis arrivée (février 2022) pour voir ce que j’en disais à l’époque, mais ils sont encore en Ardèche. 

en matière de notes, tout ce qu’il me reste de cette époque est ce que j’avais publié ici (c’est d’ailleurs à cette période que j’ai commencé à publier mes notes en ligne, comme si j’avais besoin au moment de ce que je vivais comme un déracinement (mais l’avais déjà été, enracinée ?) de m’ancrer quelque part, fusse dans un journal en ligne). 

il y a par exemple ce passage qui date de février 2023, un an donc après mon arrivée : 

« je me souviens qu’en arrivant ici, j’ai lu quelques-uns des classiques de la littérature de montagne. 

en découvrant ces récits, j’étais frappée d’y retrouver certaines des idées caractéristiques d’un type de littérature que je connaissais bien : les journaux d’écrivain(e)s.

j’y retrouvais, entre autres, l’idée d’une vocation devant laquelle la vie devait s’écraser (ici au sens littéral). d’une existence consacrée à regarder la mort dans les yeux. d’une pratique faussement insignifiante autour de laquelle axer son temps. 

Les Conquérants de l’inutile

c’est le titre d’un de ces livres mais ça pourrait être celui d’un manifeste d’avant-garde. ». 

en relisant ce passage, je me dis que d’une part, oui cette intuition n’était pas seulement compensatoire, elle parait juste, et qu’aussi, il y a peut-être en elle l’une des pistes à suivre pour aborder cette nouvelle recherche. 

la conquête de l’inutile. 

et ce qu’elle fait au monde.

que ce soit en poésie, en montagne, ou en n’importe quoi. 

tout ce qui permet de s’extraire de l’humain préfabriqué, adaptable et performant qu’on nous vend et qu’on nous veut. 

l’inutile.

*

dans Philosophie et poésie, María Zambrano distingue poésie et pensée en ce que la première, entre autres, serait une expérience de la chair.

selon elle, qui fait de la poésie pénètre sa condition de mortel-le non pour la dépasser (ceci est la tâche de la philosophie), mais pour la dire et donc pour la faire être. elle ne cherche à annihiler, ni la finitude ni même ce qui pourrait la précipiter : elle est aux services de l’ivresse, du délire, des passions et des contradictions. 

le-la poète est au milieu des choses, au coeur. c’est par l’intérieur qu’il-elle fusionne avec ce qui l’entoure : ce n’est pas l’Un qu’il-elle recherche (ça c’est la tâche de la philosophie) mais c’est le Tout, une expérience en forme de retrouvaille, de réconciliation. rien qu’on ne puisse posséder ni tenir dans ses mains. quelque chose comme s’abandonner dans l’horizon. 

« le poète est un enfant perdu parmi les choses ». il-elle « nage dans l’abondance, dans l’excès. (…) Perdu dans la richesse, aveugle dans la lumière. Pêcheur dans la grâce, vivant selon la chair et selon la charité. ».

il-elle ne cherche pas un chemin pour lui-elle seul-e mais pour tous-tes et chacun-e. son seul travail consiste à ouvrir des voies. 

rien d’autre. 

œuvrer pour ouvrir. 

il-elle est seul-e mais ce à quoi il-elle se dédie ne fait sens que parce que d’autres pourront l’y suivre et l’y rejoindre, et que dans cette communauté nouvellement créée, les choses qui auront été par la parole désignées, pourront être sauvées, au moins de l’oubli. 

la poésie est « le vertige de l’amour » quand la philosophie est « la vertige de la liberté ».

*

depuis mon retour imprévu dans la vallée, le 10 janvier, je ne l’avais pas quittée. ça faisait plus de 18 mois que je n’avais pas passé six semaines au même endroit. 

c’était reposant, je crois. et j’ai hâte d’y retourner, déjà. 

en attendant, me voici là, dans le plat pays où j’ai vécu pendant cette adolescence qui n’en finissait jamais, de mes 11 à 18 ans. 

en parcourant ces paysages infernaux de plaine péri-urbaine, où des champs sans vie sont grignotés par des lotissements sans âme, je comprends pourquoi j’ai passé toutes ces années ici à fuir l’ici, d’abord en fumant de l’herbe dès que j’ai eu pour ça un âge décent (14 ans ?), ensuite en m’enfermant dans mes études, et plus généralement dans ma tête, dans ce qui allait devenir plus tard, mon écriture, car il n’y avait rien en ces lieux qui évoquait la possibilité d’un ailleurs, d’autre chose que ce laid moyen, tristement banal, faussement rural, ce mélange de béton, de plastique et de glyphosate. 

heureusement, rapidement il y a eu Toulouse et ses rues qui m’emplissent toute entière aujourd’hui encore et ses ponts comme bâtis en ligne droite vers le ciel, Toulouse la belle, si belle que j’y revivrai un jour, c’est sûr, mais qui ne pouvait pas à elle toute seule rattraper le reste. 

j’ai grandi dans une région enlaidie par l’humain et l’idéal polluant et surgelé qu’on l’a forcé à accepter. et en cette fin d’hiver, les seules choses agréables à regarder, ce sont le ciel, le mimosa et le sourire de ma mère. je m’accroche à ces images pour ne pas trop questionner le fait d’être venue passer une semaine ici, alors que comme d’habitude j’ai peur d’y perdre toutes mes plumes. 

à priori, ça devrait vite passer. 

*

dans un article publié par Les Temps qui Restent, Judith Butler définit la « pleurabilité du vivant ».

la pleurabilité (grievability), c’est « le sentiment vivant de la possibilité de la perte », c’est-à-dire, la façon dont la perte de notre vie ou de celle d’autrui affecte notre sentiment d’être en vie.

critère déterminant pour penser la valeur de la vie, il devient possible 
à partir de ce concept de distinguer les vies qui sont jugées dignes d’être pleurées de celles qui ne le sont pas, et de montrer ainsi, l’inégalité face à ce qu’elle nomme « l’éligibilité au deuil » (il n’y a qu’à penser à la façon dont la plupart des médias français, depuis octobre 2023, traite les victimes palestiniennes pour voir ce que c’est cette histoire d’éligibilité au deuil). 

partant de là, penser la pleurabilité du vivant, c’est se poser la question du deuil climatique, de rendre pleurable tout ce qui meurt parce que l’humain en a décidé ainsi. il s’agit de pleurer la vie mais plus que ça, les conditions de la vie, et ainsi, de rendre pleurable l’avenir lui-même, transformé à jamais, disparu avant d’être né à cause de choix qui l’ont dépassé. 

et c’est là, que du concept, on passe à une forme d’éthique : penser la pleurabilité, notamment du vivant, c’est placer le soin, ou au moins la considération pour ce qui est, au cœur de notre expérience du monde, car à la fin « il ne s’agit pas seulement d’apprendre à pleurer un nouveau type de perte, mais d’arrêter de perdre et, dans ou à partir de cette rupture, de se demander quelles pourraient être les implications dans le champ politique de commencer par reconnaître les exigences d’une vie interdépendante. ».

je laisse infuser. je sens qu’il y a là une piste, même si pour le moment, je ne sais pas encore la suivre.

*

il est tard et mes larmes de rire ricochent dans les rues pendant que nous serrons des mains invisibles. les liens qui nous relient au centre de la nuit palpitent et pulsent : nous sommes de vertes étoiles savourant la paix de ceux qui ont cessé de chercher autre chose que l’oubli et l’instant, et que la vie nous tourne autour encore un peu. quand nous nous dansons, à l’intérieur des yeux, nous sommes heureux, nous sommes ensemble, au centre. 

ça faisait plus d’un an qu’on n’y avait pas erré comme ça la nuit, à se reconnaître dans des dorures patientes, à se dire que Toulouse était belle, si belle, et aussi « merci d’exister », l’air de rien le lendemain matin, parce que nous avons l’amitié pudique même si le sol partagé et le cœur plein. 

merci d’exister. 

ma semaine dans le sud finit sur cette soirée : elle est effectivement vite passée. 

*

je voulais intituler cette note « mourir en vie » en repensant à cette phrase de Lispector que j’adore et qui je crois vient d’Água Viva : « je veux mourir en vie ».

je trouvais qu’elle résumait bien cette proximité entre poésie et montagne – poésie étant ici presque plus un état qu’une pratique, quelque chose comme « la poésie vécue » dont parle Alain Jouffroy dans son Manifeste ; cette façon de vivre au contact des choses, dans une étreinte avec la vie qui ne refuse rien de ce qui est, de ce qui a été, et surtout de tout ce qui pourrait. 

et puis les jours passaient et ce lien ne me convainquait pas. je n’arrivais pas à conclure parce que quelque chose me manquait.

une idée claire et donc entraînante et donc créatrice. 

j’ai pensé, un temps, à l’idée de relief, qui aurait pu servir à embrasser cette même importance dans la pratique de la poésie et de la montagne de sortir du plat, du préfabriqué, de mettre de l’intensité là où on attend du normé. quelque chose comme ça. mais ça m’a paru rapidement, justement assez plat et peut-être aussi, un peu trop individualiste. je ne sais pas. mais quelque chose me gênait. 

il a fallu attendre aujourd’hui et la proximité de deux situations bien différentes mais qui m’ont permis de trouver mon idée, et à travers elle, les chemins qu’elle ouvrait. 

voici la première. 

j’allais au travail et j’ai croisé un ami qui vit dans le quartier. 

il m’a dit qu’il partait dans la journée en montagne pour tenter une ascension le lendemain. 

à voir son air concentré et à entendre son projet, j’ai bien vite compris à quel point l’ascension prévue était engagée et risquée. surtout, qu’il y partait seul.

honnêtement, je serrais les dents. je savais que mon inquiétude l’agacerait. pire, qu’elle pourrait ajouter de la peur à sa tension, et donc, du risque au risque. et je savais aussi, que sa décision était prise. ou alors, c’est seulement ce que je me raconte maintenant, en écrivant ces phrases, pendant qu’il dort ou essaie de dormir, quelque part là-haut, en pensant à demain. 

quoi qu’il en soit, je n’ai rien dit. rien de plus que « fais attention », et aussi sûrement « profite bien », et chacun est reparti dans sa direction.

la journée est passée et il a fallu attendre la deuxième situation pour que je revive intérieurement cette scène et que je la relie à mes considérations. 

cette situation, je veux le garder pour moi. mais comme c’est elle qui m’a dicté le lien entre l’esprit de la poésie et celui de la montagne (ou peut-être, plus justement maintenant que les choses se dessinent, l’esprit de la vallée) je vais quand même essayer d’en parler. 

plutôt qu’une scène, qu’un moment, imaginons un visage. un visage qu’on regarde et dont on veut garder les traits pour les faire naître en soi, tout absorber d’une bouche qui s’ouvre sur un monde, du pli du sommeil. 

c’est un visage qu’on regarde et qu’on essaie vainement d’enregistrer, encore et encore, tous les traits, et la bouche, et le pli du sommeil, tous les grains, les rides, comment les dents se dévoilent à travers le sourire, car sans savoir pourquoi, en arrière-fond, on entend cette voix, cette voix de cœur brisé ou cette voix de sommet ou de 14 juillet, cette voix qui répète : « tu sais, c’est peut-être la dernière fois que tu vois ce visage ». 

c’est là que j’ai compris. 

*

María Zambrano dit de la poésie, qu’à la différence de la philosophie qui cherche à dépasser l’étonnement face au réel qui la fonde, elle, elle s’y installe. elle serait ainsi une façon de regarder les choses comme si c’était la première fois.

je pense au contraire que la poésie vient plutôt de la capacité à regarder les choses comme si c’était la dernière fois. 

ou en tout cas, avec comme horizon, non les « racines rêvées des origines » dont parle Zambrano, mais plutôt avec « le sentiment vivant de la possibilité de la perte » dont parle Butler. 

et c’est là où la conquête de l’inutile à laquelle la poésie participe ne l’est bien sûr pas, inutile. 

et là où elle fait reculer le monde. 


ce n’est pas parce qu’elle est une histoire de relief. 

ou d’intensité. 

c’est parce qu’elle est, comme le dit Zambrano, une histoire d’amour. 

et comme le dit Butler, qui certes ne parle pas d’elle ici, une histoire de soin. 

la poésie est cette façon de capturer des choses que l’on sait menacées, que ce soit par le temps (parce que tout toujours change) ou par le monde (parce que tout toujours brûle) et, dans ce geste, d’être par elles capturé, c’est-à-dire transformé, et, par cette interaction, de forcer le monde à considérer autrement les choses et la vie et l’être.

c’est un effort animé par le désir utopique d’arrêter de perdre et d’arrêter de pleurer.

*

je regarde un ami s’éloigner, comme si c’était la dernière fois. 

je regarde un sourire, une promesse, comme si c’était la dernière fois. 

je regarde les glaciers, une grenouille, ma propre joie, comme si c’était la dernière fois. 

des gens font des choses qui paraissent tellement futiles que le monde en recule et que le monde en change. 


ça vaut pour les poètes, pour les alpinistes et pour bien d’autres encore, évidemment.

je parle de ce que je connais, c’est pour ça d’ailleurs qu’il m’était difficile de conclure sur l’esprit de la montagne, parce que je ne la connais que d’en bas, de la vallée, de cet endroit intermédiaire où nos ami-es nous forcent à vivre la vie toujours avec dans le coeur « le sentiment vivant de la possibilité de la perte ».

pourquoi ils-elles font ça ? 

pourquoi moi j’écris des poèmes ? 

peut-être parce que l’on souffre et que c’est notre façon de pleurer.

ou alors simplement parce que l’on est en vie et que c’est notre façon de le dire. 

et que si la mort décide de s’amener, on aimerait pouvoir la repousser par un trop plein de vie. 

*

le titre de cette note sera finalement : « mourir en vie, ne pas mourir », car l’équation est là : l’intensité n’est pas la fin, c’est le début.

juste avant de conclure, je repense à cet autre passage d’Água Viva que j’aimerais mettre en épigraphe de mon nouveau recueil, pour l’heure imaginaire, et qui dit bien tout ça, ce « mourir en vie, ne pas mourir » :

« Je ne vais mourir, entends-tu, Dieu ? Je n’en ai pas le courage, entends-tu ? Ne me tue pas, entends-tu ? Parce que c’est une infamie de naître pour mourir on ne sait ni quand ni où. Je vais être très joyeuse, entends-tu ? En guise de réponse, en guise d’insulte. Nous ne sommes pas coupables. Et j’ai besoin de comprendre tant que je suis vivante, entends-tu ? Parce qu’après ça sera trop tard. ». 

pour aujourd’hui, c’est trop tard aussi. il est vingt heures et c’est samedi soir. 

la seule chose à faire pour le moment, c’est de mettre le morceau qui vient suffisamment fort pour oublier que le sommeil me manque et que la fête m’attend. 

c’est l’heure d’oublier, se souvenir. 

*