des fantômes, Empédocle et le pyrocène 

pour la première fois, j’ai écrit la majorité de cette note sur un carnet. les recopier est une petite épreuve au milieu d’une très grande fatigue, mais je me persuade que je dois plus que jamais garder ce fil avec le journal. 

tout ce qui est raconté dans cette note, et peut-être déjà dans la précédente, peut se résumer par ce vers de Tout se tient de Stéphane Bouquet : « Le temps futur n’est plus le temps d’après-après-demain mais la somme inverse de ce qui est déjà perdu.« 

*

ça aurait pu être un matin pour le sommeil mais un homme et une machine bruyante et l’incapacité de laisser l’herbe pousser et la manie de tout raser – rien ne doit dépasser, rien ne doit être. 

nous avons quitté l’appartement, littéralement chassés par les troupes de résisdent·es Airbnb : en une semaine, au début de l’été, au début de l’hiver, l’immeuble où nous vivions, de fantôme passait à grand hôtel.  

quand une femme m’a demandé où étaient les boites à clés, il y avait dans mon regard toutes mes pulsions inassouvies de sabotage, j’ai bégayé : i don’t know, I live here, ce qui voulait dire : really live here – même si déjà ce jour-là, la réalité était plutôt : really lived here. j’avais dans les bras plusieurs de mes plantes, c’était la veille du déménagement. 

deux jours à entasser les affaires dans la voiture, amère, à ne dire bonjour à personne, fermer la porte devant elles·eux – ça arrive à tout le monde, cette histoire de dégoût. 

*

dans le jardin de la nouvelle maison – nous la louons pour 15 mois, cet endroit ne durera pas mais nous sommes très content·es – comment se plaindre ? 

un post circulait hier avec différentes annonces de location dans la vallée parues sur Le Bon Coin : 31m² : 1350€, 50m² : 2800€, ou alors mon préféré, un peu plus central : 28m² : 1500€. 

comment se plaindre alors que nous avons trouvé cet endroit ? 

nous nous sommes déplacé·es vers la forêt, nous avons quitté le centre, tourné autour du glacier. 

il y a des oiseaux, des insectes, de la place pour mes plantes, un peu moins pour nos livres mais ils attendent quelque part. 

en hiver ici, le soleil ne dépasse pas du tout des sommets. c’est un mois entier sans rayons de soleil. 

cela parait si loin. 

pour le moment le soleil assèche la forêt et fait tomber les pierres. pendant que Yann Barthès dit que nous avons tous·tes chaud pareil, les Corbières s’embrasent, le personnel hospitalier de l’hôpital de Dax est obligé de placer des couvertures de survie sur les fenêtres pour se protéger de la chaleur, pendant qu’il insiste : tous·tes logé·es à la même enseigne. 

*

arracher le calme. 

personne. 

se réapproprier l’espace quelques minutes avant qu’il redevienne aux autres. 

je découvre un autre rythme, j’ai mal aux pieds, mal aux genoux, mal au dos, mal à la tête le soir, je cours partout, je dis bonjour, bienvenue, vous avez réservé ? 

nous accumulons les chances autant que les problèmes – le monte-charge s’est cassé, les fourmis mangent le bois, la porte du four me reste dans les mains, une tempête éclate lors de la fête d’ouverture. 

une cabane est un être vivant, elle nous demande toute notre attention. 

je n’ai pas revu la couleuvre, ni les lézards verts, la buse non plus, il fait trop chaud et je cours trop. 

la cabane a le même âge que moi : elle sait comme les temps ont changé. au fil de la journée, dans la cuisine, la température varie de 27 à 37 degrés. nous sommes pourtant à 1100 mètres d’altitude. 

*

en ce moment, je vis avec le sentiment discret mais diffus de l’imminence de ma mort. et à part le fait que notre existence – son début comme sa poursuite – repose sur une part de chance non-négligeable, il n’y a aucune raison valable à cela. 

je regarde la forêt, les insectes, la rivière, les gens bien sûr, les gens surtout, comme si j’allais bientôt ne plus les voir. 

je ne sais pas si c’est ma façon de vivre cette année la saison de mes deuils anniversaires. 

il y a deux jours, c’était les cinq ans de la mort de mon grand-père. 

cela fait cinq ans que je fais le même rêve, au moins tous les mois : je vois mon grand-père et je réalise qu’en fait il n’est pas mort mais que j’ai juste oublié son existence. cette prise de conscience chaque fois me tue dans le rêve, et autant au réveil, où je peine à quitter la culpabilité provoquée par le rêve. 

un jour j’écrirai un livre sur mes morts. 

il s’appellera : Comment j’ai tué mes mort·es

j’analyserai ce rêve à partir d’un concept que j’ai inventé pour l’occasion et qui s’appelle : le complexe de Simba, en référence à ce passage du Roi Lion où Mufasa apparaît dans le ciel pour reprocher à Simba de l’avoir oublié. 

dans Soigner les morts pour guérir les vivants, Magali Molinié interroge les morts qui restent quelque part en travers de nos gorges, même aujourd’hui où l’on est poussé à toute vitesse vers le deuil, c’est-à-dire vers une forme d’oubli, de non-présence. 

elle se demande : que se passe-t-il quand les morts refusent de mourir ? 

avec l’Église catholique d’abord, un penchant hygiéniste ensuite, et la psychanalyse enfin, l’Occident n’a cessé de repousser ses morts ailleurs, dans le ciel d’abord, loin des villes ensuite, et loin des liens après. 

au bout d’un an, une souffrance intense successive à la mort d’un·e proche est considérée comme un deuil pathologique. 

j’imagine qu’avec mes rêves répétitifs concernant mon grand-père mort à 99 ans, j’entre dans cette catégorie. 

la bonne nouvelle, c’est que les rêves s’espacent – peut-être que je me dé-pathologise. 

*

quand mon père est mort, j’avais dix ans. je rentrais de l’école avec ma mère, c’était le jour des grandes vacances, et nous avons trouvé mon père dans le fossé. il était conscient mais venait d’avoir un accident de scooter. il est mort une semaine après. 

pendant les deux semaines entre l’accident et l’enterrement, je n’ai pas versé une seule larme. le jour de sa mort, ma mère m’a laissé chez une amie pour aller régler les affaires administratives qui s’imposent dans ces moments. quand cette amie m’a demandé si ça allait, j’ai répondu : oui oui ça va. 

je ne me suis toujours pas pardonné ce mensonge et ce masque, et ce “oui oui ça va” me poursuit encore aujourd’hui quand je n’arrive pas à dire : non ça ne va pas. 

mon grand-père essayait de me faire parler de mon deuil, de me faire parler de mon père – il m’offrait du Boris Cyrulnik. 

je n’ai jamais réussi. 

ça non plus je ne me le pardonnerai pas. 

ou alors peut-être seulement quand j’aurai pardonné à mon père d’être mort. 

*

peut-être que c’est une histoire de joie. 

j’ai passé les vingt-cinq premières années de ma vie à l’intérieur d’un chaos de plusieurs étages. je me suis sentie si souvent proche d’un point de non-retour. l’effondrement était partout. 

et aujourd’hui j’ai fabriqué ma lumière, une lumière qui a cette odeur-là, une personne que l’on veille, qui va partir et c’est une autre qui part. 

Olivier Sadoul en présentant mon travail lors du festival Pal’Arbre, l’a défini comme une façon d’être en alerte, à l’affût. 

j’aimerais que cela cesse dans ma vie, reste dans mon travail. 

j’aimerais uniquement être à l’écoute. 

*

« (…)

Attendu que tu sais pas ce qui se pass’ra demain. Car c’est quoi ta vie ? C’est à peine une ᴏᴍʙʀᴇ ᴛʜᴇʀᴍɪǫᴜᴇ, elle apparaît si peu, et disparaît ensuite de l’écran ; 

Attendu que je ne pense pas contrôler ma propre chaleur et que cela peut prendre aussi longtemps que 16 secondes entre le bouton, le missile Hellfire et Un chien., se répondront-ils à eux-mêmes ; 

Attendu qu’Un chien. diront-ils, Alors par conséquent,

Laisse cela compter comme on appelle une chose 

Laisse-le être le visage exquis pour au moins 16 secondes

Laisse-moi te ᴍɪʀᴇʀ.

Laisse-moi te ᴍɪʀᴇʀ dans cette lumière qui a mis des années à nous parvenir. »

Solmaz Sharif, Mire

*

le Glacier de la Griaz est recouvert de pierres. 

j’ai l’impression que cela s’est fait en une journée mais c’est difficile à dire. 

tout va tellement vite, que c’en est absurde. 

peut-être que ça s’est fait en une minute. 

peut-être qu’il a toujours été comme ça et que je le remarque aujourd’hui. 

à la radio, ils ont dit que l’incendie en Gironde progressait de mille hectares en une journée. 

d’après les capteurs qui y sont installés, dans le couloir du Gouter qui surplombe le glacier de la Griaz, il tombe une pierre toutes les trente-sept minutes. 

toutes ces données ne disent rien des drames non-humains qui se jouent dans les forêts, dans les glaciers, et dans tous les endroits naturels moins capteurisés – les tourbières, les friches, les marais, les bocages – mais qui changent eux aussi.

ces données ne sont que des données.  

*

la plage du Porge a toujours été l’une de mes préférées. la dernière fois que j’y suis allée c’était en 2015 ou 2016. 

j’avais décidé de retourner à Toulouse après une année à Paris. j’abandonnais mon cursus en histoire sociale pour me consacrer pleinement à l’étude des lettres car ça y est je le sentais, moi aussi, je pouvais l’assumer : je voulais écrire. 

avant de quitter Paris, j’avais du mal à sortir de mon appartement, voire même de mon lit. j’y fumais cigarette sur cigarette, me couchais à six heures du matin, je trainais beaucoup sur Youtube et j’avais développé une fascination pour la pensée platiste.

le Porge était une parenthèse dans cette période pesante. 

je me souviens de la forêt qu’il fallait traverser, de la plage, immense, la plus grande. 

le sable brûlait nos pieds. 

Félix lisait la Critique de la raison pure, je ramassais des coquillages – on essayait chacun·e de sauver nos peaux. le soir dans la voiture, on écoutait des albums de Daft Punk. je disais : « Veridis Quo devrait être joué dans une église ». 

*

en voulant relire mes carnets de cette époque, je suis allée fouiller dans le carton qui contient tous mes carnets depuis que j’ai commencé à en tenir – à peu près, novembre 2015. 

je suis alors tombée sur l’un des carnets de mon grand-père. 

deux ou trois ans avant sa mort, mon grand-père m’a donné des carnets qu’il avait entrepris à sa retraite pour écrire le récit de sa vie.

la mort brutale de ma grand-mère a fait dévier ce projet, et le récit d’enfance est devenu journal de deuil. 

récemment j’ai vu l’interview d’un artiste disant que le fait du souffrir du deuil [to grief], c’était tout l’amour encore non-exprimé qui ainsi s’exprimait. 

les carnets de mon grand-père incarne cela : la mort qui lui arrache l’amour à qui il a le sentiment de n’avoir encore rien dit, rien dit de tout ce qu’il aurait dû pourtant dire. 

avant sa mort, mon grand-père a dû vivre la mort de ses trois fils, mon père et mes deux oncles, et des maris de ses deux filles. 

je ne crois pas avoir un problème particulier avec la mort. je crois que la mort avait un problème particulier avec mon grand-père et que je ne lui pardonnerai jamais. 

mais je crois aussi, que la mort s’en fout. 

*

je reste dehors jusqu’au rose très pale sur les glaciers, un peu plus mauve sur les sommets, et je regarde les oiseaux se disputer les framboises du framboisier. c’est le plus grand plaisir des derniers jours, un souffle sur l’âme blessée. 

mon grand-père dans ses carnets demandait à ma grand-mère à quoi ressemblait l’après-vie. j’aimerais moins me poser la même question, mais comme celle de l’avant-mort, elle m’obsède. 

la nuit, je rêve des flammes et le matin j’angoisse pour tous les animaux et les insectes qui brûlent quand moi j’ouvre les yeux – en lisant un soir, je tombe sur cette phrase d’Une bête à ton tour d’Anna Haillot : « Des insectes brûlent dans une éruption et je dors, je ne peux rien y faire.« .

après avoir lu les carnets de mon grand-père, j’ai aussi un peu relu les miens, ceux de 2015, 2016, 2017. 

je lis peut-être moins de Pessoa et Kierkegaard, je me complais un peu moins dans la mélancolie quand elle m’arrive, mais la conclusion que je tire du fait d’être en vie est toujours la même : je ne comprends toujours rien à rien et souvent tout me paraît violent et insensé, mais malgré ça, il a en moi toujours ce trop-plein d’amour inexprimé pour cette vie et celles d’après – particulièrement si elles n’existent pas. 

comment dire à une merlette que je l’aime ? et aux chevreuils que je suis désolée pour les flammes humaines, trop humaines ? 

je sens que je porte en ce moment le poids du feu. 

Judith Butler, dans Ce qui fait une vie, analysant Devant la douleur des autres de Susan Sontag et l’impératif qu’il contient – « Laissons les images atroces nous hanter ! » – écrit à ce propos : « Si nous ne sommes pas hantés, il n’y a pas de perte, il n’y a pas de vie qui ait été perdue.” Et grâce à une image, “on peut être hanté d’avance par la souffrance ou par la mort d’autrui« . 

c’est vrai. 

je me sens hantée par les images horribles qui m’arrivent du monde horrible. et je sens qu’en cela, je partage la souffrance de celles et ceux qui sont à l’intérieur de l’image. 

mais je crois aussi que cela a tendance à me paralyser. je me contente d’être hantée, de souffrir dans mon coin. 

*

en lisant Au bonheur des morts de Vinciane Despret, j’étais d’accord avec elle quand elle disait que les fantômes s’opposaient aux mort·es – j’imaginais alors appeler mon grand livre sur mes mort·es : Contre les fantômes.

elle cite quelque part Emilie Cameron qui écrit quelque part : « Le spectral est devenu un trope omniprésent, un trope mortifère qui en vient à effacer les corps et les voix de ceux qui continuent à vivre et à payer les conséquences des injustices passées« . 

il y a ça chez Butler aussi, le fait d’apprendre à pleurer les mort·es [grievability], humain·es, non-humain·es, comme début d’une lutte pour arrêter de les perdre. 

mais je ne sais pas pourquoi, je me sens plus dans le trope mortifère des fantômes que dans l’action naissant de la pleurabilité. 

je tombe sur un article évoquant les travaux d’une anthropologue, Elise Boutié, ayant enquêté sur les répercussions écologiques des incendies, auprès d’une communauté californienne touchée par un méga-feu en 2018. 

le résultat de son étude, comme les images des incendies, me hante, me désespère : non, vivre un incendie et subir ses conséquences psychologiques et matérielles n’entraînera pas de remise en question des modes de vie accentuant ces mêmes incendies. au contraire, il les accentuera. 

*

et puis, dans l’espoir de sublimer tout ça, mais sans y croire, bien sûr, je lis les Fragments de la Poétique du feu de Bachelard, ouvrage posthume.

il y analyse une fois encore – la première fois étant dans la Psychanalyse du feu – le mythe d’Empédocle. 

dans la version rapportée par Diogëne Laerce, Empédocle se serait jeté dans l’Etna pour prouver sa nature divine.

Bachelard parle à propos de son geste d’une “poétique de l’anéantissement”. 

il écrit : « Dans l’acte empédocléen l’homme est aussi grand que le feu. L’homme est le grand acteur d’un cosmodrame vrai« . 

en regardant les images des incendies, cette phrase prend maintenant un autre sens. un cosmodrame vrai, c’est un peu ce dans quoi j’ai l’impression de vivre depuis quelques années que tout semble s’accélérer – tout veut ici surtout dire : l’horrible

dans un documentaire sur l’intensification de la saison des feux et plus globalement des incendies, Stephen Pyne, historien du feu, parle à propos de notre époque d’un Pyrocène : à trop abuser des énergies fossiles, nous serions entré·es dans l’ère du feu. au même titre que les glaciations il y a 20 000 ans, c’est aujourd’hui le feu qui pourrait être l’élément-architecte des paysages de la planète. 

dans la Psychanalyse du feu, le complexe d’Empédocle traduit une fascination pour le feu poussée à l’extrême, la volonté de s’unir avec la flamme. 

chez lui, c’est métaphorique. pour nous, ça paraît un peu plus concret, à la différence près, que notre union avec les flammes n’est pas choisie. 

quelques-un·es nous l’imposent. 

ils·elles n’habitent pas sous les toits. 

incapables de s’y jeter car incapables de tout acte vrai, ils·elles nous poussent dans l’Etna. 

quelque part dans Une bête à ton tour, Anna Haillot écrit : « Je tente de savoir à quoi peut ressembler le noyau de la Terre, et un milliardaire tourne en rond à l’intérieur ». 

l’autre jour, un ancien nous disait qu’un feu s’était déclenché ici en 1983. 

la cabane n’existait pas. les flammes ont brûlé toute la face, toute la forêt. depuis la cabane, on aperçoit des feuillus sur toute une zone : ces arbres ont poussé sur les cendres des épicéas qui ont brûlé cette année-là. 

il ajoute qu’en cas de feu ici, il faut attendre sur un pierrier. 

ce qui nous arrive est simple : à la fin, il nous restera que les pierres. 

en ce moment, je filme le moindre insecte, le moindre animal que je croise. 

j’ai l’impression d’être animée par la même énergie qu’à l’époque où j’ai photographié toutes les pièces de la maison de mon grand-père avant qu’il ne la quitte, que je ne revoie jamais cette maison. 

je veux garder des traces des choses que j’aime et dont la vue me fait du bien. 

un jour où la forêt nous semble dangereusement sèche, et peut-être inquiété·es par le récit de cet incendie, Tim arrose préventivement les abords de la cabane. 

j’essaie de faire abstraction de ce qui me hante et de me concentrer sur l’image d’une personne que j’aime prenant soin d’un lieu que j’aime. 

et me revient ce vers : « Laisse cela compter comme on appelle une chose. »

comme des oiseaux

j’écoute de la mauvaise house et j’essaie de digérer cette énième soirée. presque dix heures de bus à tuer, censée bosser (sans y croire bien sûr), censée faire autre chose qu’écouter de la mauvaise house en digérant cette énième soirée. 

hier soir, j’ai parlé à un gars de ma lecture d’Habiter en oiseau de Vinciane Despret. 

j’ai commencé en disant : « Vinciane Despret dit que chez les oiseaux le territoire peut être vu comme un caractère sexuel externalisé, c’est-à-dire comme une extension de leur propre corps. c’est par le territoire que les mâles séduisent les femelles. ». 

et j’ai continué en disant : « vous, les gars d’ici, vous êtes exactement comme des oiseaux. vous chantez, vous sortez vos plumes, vos arcs, vos parades, mais vous comptez surtout sur votre territoire pour nous appâter. ». 

je dis « nous » car il y a certains soirs où je vois s’enchaîner les parades autour de moi. 

je dis « vous » car c’est toujours les mêmes gars avec les mêmes discours en forme de caractère sexuel externalisé. 

je repense à ça pendant que je reçois des extraits de King Kong Theory que m’envoie Pauline. 

tout ça macère et je finis par me dire : un jour il va vraiment falloir que j’arrête de minauder pendant qu’ils paradent. j’en ai assez des oiseaux qui vivent le monde comme un caractère sexuel externalisé. qui vivent le monde comme s’il leur appartenait. j’en ai assez des oiseaux et surtout assez de moi, toujours incapable de dire : « excuse-moi, est-ce que tu peux arrêter stp ? ça serait pas mal si tu la fermais. j’ai assez de mes plumes pour avoir en plus les vôtres dans la bouche. ». 

*

*
*

retour dans la vallée après une semaine à Marseille. 

les arbres sont rouges. je ne sais pas si c’est l’automne qui est arrivé avec les températures du début du mois ou si c’est la récente chaleur qui vient de les brûler.

I guess it’s la magie du dérèglement climatique : automne précoce ou canicule tardive ? who knows ! 

encore deux allers-retours et ça sera les au revoir à la vallée, avant l’automne pour de vrai, puis encore l’été, ça sera partir, partir, partir en parasite sacrée, avant l’automne et après ça encore l’été pour tout recommencer : les pieds, la verticalité et un semblant de nous. 

*

c’est arrivé ce soir. 

22 août. 

quelque chose vient de naître. 

un nouveau souffle qui a dit : tout n’a pas été vain. 

c’est comme moins lire pour mieux se souvenir. 

ça a peut-être été : moins créer pour mieux retrouver. 

sous les décombres, quelque chose. 

ça y est. 

je sens que c’est là. 

quelque chose vient de naître. 

*

*
*

un territoire entraîne des modes d’être. 

Nicolas a déménagé à Paris il y a quelque chose comme un début d’été. donc Nicolas va adopter de nouveaux modes d’être. je suis si heureuse pour Nicolas. même si dit comme ça Paris ça peut sembler des modes d’être possibles pas vraiment alléchants. mais je sais qu’il en fera un territoire à son image et qu’il fera de son image l’image de son image du territoire. 

en arrivant ici, en partant d’ici, autant de modes d’être, essayés, adoptés, essayés, abandonnés. je suis heureuse pour moi aussi. j’ai grandi, j’ai été. 

en pensant à tout ça, comme une révélation : le territoire nous apprend le caractère épigénétique de l’être. 

ça veut dire : le territoire nous apprend que l’être se transforme sans cesse, que l’être n’en finit jamais d’être donc de devenir. 

c’est ce que j’ai expérimenté ici. tant changé, tant été. 

et comme d’habitude, ce vers qui revient : 

« tout centre se forme au contact de l’espace qu’il traverse ». 

on en revient toujours aux mêmes vers qui reviennent toujours. 

celui-là, à en lire Vinciane Despret, j’aimerais le modifier comme ça : 

« tout centre se forme au contact du territoire qui le traverse ». 

ça serait plus juste. 

le territoire n’est pas la même chose que l’espace. 

l’un traverse, l’autre est traversé. 

*

les images sont extraites de Dancing with the birds de Huw Cordey.

*

quand je racontais mon histoire d’oiseau au mec de l’autre soir, lui me parlait d’Althusser et du meurtre de sa femme. 

il insistait sur ses mains sur son cou. 

il disait : « il l’aimait vraiment, lis Les Lettres à Hélène tu verras. ».

il disait ça et moi je me disais : on a quand même un sacré problème dans notre société. un sacré problème et encore beaucoup de travail. 

*

c’est comme le seul nuage du ciel bleu qui me pleut dessus.  

ce n’est pas l’amer, c’est toujours l’acide. 

ce n’est pas un hasard si tu dis : crois-en ma grande expérience.

ce n’est pas un hasard si le lendemain j’ai toujours une farouche envie de crever. 

c’est comme le seul nuage du ciel bleu qui me pleut dessus. 

quand tu dis : crois-en ma grande expérience, moi je me dis : ce n’est pas l’amer, c’est toujours l’acide et je veux bien te croire, tu sembles connaître ton domaine. 

*

*
*

est-ce que.

le passage à l’oral d’un poème est une forme de déterritorialisation. 

est-ce que.

le poème quitte son territoire – l’écrit – pour rejoindre un déterritoire – l’oral. 

mais.

les troubadours, Orphée et encore avant sûrement : la poésie avant même l’écriture. 

de même qu’avant la sédentarisation : le territoire-nomade. 

de même que les oiseaux migrateurs où la migration : essence du territoire. 

c’est pour ça que Vinciane Despret dit : il n’y a pas de territoire mais des actes de territorialisation. 

et qu’elle dit quelque chose de très beau qui vaut pour les oiseaux, pour les humains, pour le poème, pour l’habiter, et forcément pour nous : 

« L’oiseau possède son territoire, parce qu’il est possédé par lui. Il a approprié son existence aux nouvelles dimensions que propose le territoire, il a été pris par la territorialisation. C’est le territoire qui le fait chanter, comme il le fait arpenter, danser, exhiber ses couleurs. En d’autres termes, l’oiseau est devenu territorial, ce qui veut dire que tout son être a été territorialisé. La possession, dans ce cas, désigne tout autant le fait d’être possédé que de posséder. ». 

et je retiens quelque chose de précieux : on ne possède que ce qui nous possède. 

en fait : que la possession elle-même. 

*

*
*

j’ai éprouvé ma liberté jusqu’à qu’elle atteigne mes nerfs. 

j’ai d’abord poussé comme une pierre sous la terre : pas. 

c’est ce que je comprends quand il me dit : « tu as un problème avec le monde réel. ». 

je ne sais pas vraiment quelle heure il est, je n’ai presque pas dormi alors c’est sur que vu comme ça, aujourd’hui, oui j’ai un problème avec le monde réel.   

mais quand même, mes feuilles disent le contraire. 

oui j’ai d’abord poussé comme une pierre sous la terre mais j’ai fini par avoir des feuilles. 

alors, force est d’admettre : la pierre n’est plus sous la terre et la pierre n’est plus moi. 

aujourd’hui, la pierre est dans l’œil de celui qui ne voit pas les feuilles : le sien. 

aujourd’hui, la pierre est dans la main de celui qui refuse de la tendre : la sienne. 

il l’ignore évidemment mais si on regarde des feuilles suffisamment longtemps elles deviennent des ailes. 

c’est comme ça que la pierre peut devenir un oiseau. d’abord elles se fabriquent des feuilles puis de ses feuilles elle en fait des ailes. 

j’ai la nausée et ça me fait franchement chier d’avoir cette conversation alors tout ce que je fais c’est serrer les dents pour me retenir de dire : « t’es vraiment un pauvre type ». 

oui la pierre est devenue un oiseau. un oiseau qui saigne mais un oiseau quand même. 

au fil des années, j’ai compris comment les gens fonctionnaient, pas tous, c’est vrai, mais quand même, beaucoup, les gens veulent à tout prix que l’on reste des pierres. ils ne voient pas nos feuilles et à cause d’eux on en oublie nos ailes. 

des oiseaux qui saignent, mais des oiseaux quand même. 

c’est important de le garder en tête. 

si on vous traite de pierre, regardez fort vos feuilles, vous y verrez vos ailes. 

*

au niveau de l’esprit, l’inverse d’un jugement est un silence. 

au niveau du cœur, c’est une question. 

ce qui donne, au niveau du rêve, le bruissement d’une aile.

*

entendu dans un podcast avec Marielle Macé un extrait d’un texte de Dominique Meens. 

Mes langues ocelles ça s’appelle. 

ça a l’air bien. jamais lu Meens. 

dedans, apparemment, il raconte un épisode qui lui est arrivé. il avait 16 ans, il était à l’armée, en pleine marche forcée et il a entendu une grive. 

la grive a chanté, comme si elle lui parlait et alors il s’est dit : ça peut pas continuer comme ça, la grive me l’a dit, il va falloir partir. 

et il a tout quitté. 

c’est ce que nous apprennent les oiseaux : ça peut pas continuer comme ça. 

*

*
*

bientôt 28 ans. je fête 10 ans de majorité. à me demander qu’est-ce que j’en ai fait je me réponds pas grand chose à part peut-être essayer de laver les traumatismes des 18 ans de minorité qui les ont précédés. rattraper l’enfance volée dans une adolescence qui n’en finit jamais. voilà ce que j’ai fait de mes 10 ans de majorité. pas grand chose à part laver et rattraper. 

alors quand tu me parles de ton monde réel, bordel, j’ai envie de te dire : je ne fais que laver ce que vous avez taché. 

*

c’est l’un de mes derniers jours au travail. j’ai pris mes billets d’avion. je pars le 20 novembre. je sens en moi cette joie d’enfant. je la regarde et la chéris. 

un adhérent en partant du bureau m’a dit : « c’est important d’utiliser sa liberté quand on peut encore le faire. car après on l’oublie et on ne sait plus s’en servir. ». 

il ne savait pas pour les billets, pas pour la poésie. il ne savait pour rien. il a juste dit ça comme ça. mais moi moi je me suis dit : il me dit sans me le dire qu’il a vu les ailes derrière mes feuilles. et il me dit vas-y, vole, je suis d’accord avec toi, ça ne pouvait pas continuer comme ça. 

cet homme était en fait ma grive. 

dans son chant, j’ai entendu cette ritournelle que je connais trop bien : « la seule manière d’accroître son territoire c’est la deterritorialisation. expérimente, n’interprète jamais. défais tes agencements, invente de nouveaux modes d’être. ». 

cet homme était en fait ma grive. 

il a dit quelque chose de très simple et il est parti. 

comme d’habitude j’ai souri mais cette fois ce n’était pas par lâcheté. 

j’étais juste heureuse. 

l’oiseau a reconnu l’oiseau. 

c’est maintenant à mon tour de chanter.