premières neiges premières fuites

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quand je vais mal ou plutôt quand des choses m’arrivent et me bousculent, j’ai besoin d’aller très lentement. mes gestes se densifient. ils sont plus lourds mais surtout plus lents. comme si chaque geste était l’occasion par la lenteur d’aller un peu moins mal en ressentant un peu moins fort. comme si de lenteur en lenteur, je cherchais à disparaître pour ne plus rien sentir. 

aujourd’hui par exemple, j’ai mangé des maquereaux à l’escabèche et une dizaine de chamallows. tout ça est très sérieux : c’est une image de la lenteur.

je suis partie à la mer. c’était doux. quand je suis revenue chez moi, il avait neigé. et je n’avais plus la mer. ni la main. ni rien. il n’y avait plus que la neige. 

je n’ai pas eu le temps de dire au revoir à l’herbe. aux feuilles. aux couleurs. je n’ai pas eu le temps de dire au revoir. 

alors je vais très lentement. je vais un pas après l’autre dans la neige. tout doucement en espérant disparaître. en espérant entrer sous terre comme le vert. 

j’attends que ça passe. que le printemps revienne ou que je revienne à moi, même s’il faut pour ça repartir à la mer. 

j’attends. je vais lentement. 

j’avais prévu de publier quelque chose avant que la neige ne tombe. 

je voulais y infuser le sel, les mouettes, et le bain dans une crique sauvage. mais je n’ai pas eu le temps non plus de dire au revoir à la mer. alors voici quelques notes prises ces derniers jours. avant la mer et la neige. quelques notes que je n’ai plus vraiment envie de mettre en ordre. de réfléchir.

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Ferdinand Alquié dit que si on se noie dans la passion c’est parce qu’on a un problème avec l’éternité. on dirait un peu du freudisme où le père devient l’éternité. c’est toujours la même histoire : on fait ça parce qu’on a un problème.

j’ai pas réglé mes comptes avec l’éternité. c’est vrai. plus vrai qu’avec le père ? pas sûr. 

j’ai rien contre le devenir mais je comprends toujours pas comment on peut accepter l’idée de mourir. du style : « Pourquoi ai-je reçu, comme tous mes semblables, un esprit divin, alors que pour l’accompagner j’ai un corps de sarcopte ? Pourquoi m’est-il donné de penser, si je ne puis penser qu’au fait que je vais périr dans la galerie que j’a creusée sous la peau d’une créature que je ne parviendrai pas à connaître ? Pourquoi puis-je comprendre tout, si c’est pour ne rien pouvoir faire ? » – du style toujours comme dans Solénoïde.

peut-être qu’il faudrait apprendre à se séparer de l’éternité. pour ça, dit Alquié, il faut agir. mais moi j’agis déjà. par exemple, je suis en train d’écrire. c’est presque le début d’un devenir. 

mais oui, malgré ça, j’ai peur de tout ce qui devient. peur de moi-même devenir. c’est pour ça que j’hésite à ghoster la psy. je sens qu’elle me pousse à accepter le temps, à quitter l’illusion de l’éternel, à cesser d’être pour apprendre à devenir : quel ennui.

j’aimerais lui dire, comme dit Ariane Dreyfus quelque part dans L’Inhabitable, lui dire comme à Alquié, et comme à tous les autres, lui dire qu’ « il n’y a que les baisers qui comptent » et que « c’est pour ma mort ce trésor ». lui dire que c’est comme ça, que « l’autre m’empêche de glisser ». et que l’illusion parfois c’est agréable. même si avec elle on ne travaille pas à devenir. même si avec elle on ne fait qu’être. ce qui est mieux que rien.

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je voulais écrire initialement sur l’idée d’invasion que j’ai rencontrée dans les Entretiens sur le cinématographe de Jean Cocteau. C’est Rone, dans L’Embellie sur France Inter, qui m’a fait découvrir ce livre.

d’ailleurs, parenthèse : c’est mon rêve de passer dans cette émission. qu’Eva Bester me demande : « Camille Sova êtes-vous contente d’avoir été mise au monde ? » et que moi, d’ici-là, j’ai un super truc à lui répondre. un truc bien chiadé. qui clouerait le bec à tout le monde. et je serais si fière de ma réponse que j’écrirais plus rien d’autre que cette phrase-là. comme des lignes à l’école primaire. ça serait ma phrase à moi.

bref. 

dans ces Entretiens, Cocteau définit l’invasion comme ça : « que l’âme soit envahie par des termes ou de objets qui, ne présentant pas un aspect ailé, l’obligent à s’enfoncer en elle-même« . c’est-à-dire : ne pas chercher à fuir (par le haut ou par les ailes), mais chercher à laisser entrer.

je voulais écrire sur ça parce que ça résonnait avec le « s’évader du plan d’évasion » d’il y a quelques semaines. parce que Cocteau il dit que l’évasion c’est nul. que c’est facile. faible. et que ça n’apprend rien. c’est vrai : l’invasion c’est plus compliqué. en art comme en amour. c’est moins facile de faire pour faire entrer des choses dans l’autre (tout en laissant des choses entrer en soi) que de faire pour sortir ou faire sortir. c’est moins facile mais c’est plus beau que de voir l’autre seulement comme un moyen pour sortir de soi-même. laisser entrer plutôt que faire sortir. s’évader de la volonté de s’évader : laisser entrer.

ça résonnait aussi avec l’aphilosophie de l’amour de Marion/Desplechin. parce qu’aimer c’est toujours à la fin avoir aimé et donc possiblement avoir changé. avoir subi l’invasion. comme chez bell hooks où on aime lorsqu’on est prêt à se laisser changer par l’intérieur, lorsqu’on laisse l’autre entrer en soi et s’y comporter à son aise ; mettre plus d’air entre les murs ; plus de couleurs derrière les alvéoles et plus de mots sur la chaleur ; lorsqu’on apprend à ouvrir les yeux sous l’eau pour découvrir que sous ce rêve il y a des algues et des poissons qui demandent des caresses ; tant de choses que sans le lac que l’autre est devenu pour nous, nous n’aurions jamais su. 

je voulais écrire sur ça.

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autoportrait volé

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Dans Pourquoi l’amour fait mal, la sociologue Eva Illouz met à jour les soubassements sociaux de nos peines de coeur ; elle explique le développement de nos maux amoureux par les grands mutations de la modernité. comprenez : comment en plus de nous pourrir la vie, le capitalisme néolibéral a tué nos amours. 

quelque part, elle parle de « l’insécurité ontologique » propre à la modernité. plus ou moins : la façon dont plus rien n’a de sens. ou en tout cas : pas assez pour nous sécuriser à l’idée d’exister.

au milieu de nos insécurités, l’amour serait devenu presque malgré lui notre ultime refuge, l’endroit où tout se joue, puisque rien ne se joue plus nulle part. il serait celui à qui on confie la mission de remplacer la communauté, la famille et ni plus ni moins que Dieu. pire encore : il serait devenu « le fondement social du moi », l’espace où se détermine notre estime de nous-mêmes, à partir duquel on s’attribue de la valeur.

alors bien sûr, avec une telle mission, une telle pression, l’amour s’épuise, il est fatigué, il a, il est une migraine civilisationnelle. 

d’autant que cette mission assignée à l’amour à l’ère de Tinder, ça donne le mensonge d’un Walt Disney mais en un peu plus glauque : une recherche du prince charmant qui va de bar en bar en peur de l’engagement (car qui sait si mon moi assoiffé de valeur et de sens ne pourra pas trouver un jour un meilleur autre à aimer qui m’aimera mieux encore que celui que j’ai devant moi ?).

c’est parce que l’amour est devenu le pilier à partir duquel se penser et s’évaluer qu’on résonne en amour comme des banquiers d’affaire : quel sera cet autre susceptible d’avoir le plus de valeur sur le marché de l’amour (donc de ma vie) ? comment être sûr de faire un bon investissement ? de ne pas perdre mon temps comme ils perdent de l’argent ? comment être sûr que dans dix ans le moi d’aujourd’hui voudra toujours de cet autre qui aujourd’hui m’a l’air sympa ? comment moi moi moi ?

et de questions en questions : plus de promesse, plus de passion et surtout plus d’invasion.

*

la sociologie a une vertu bien à elle : elle permet de se décentrer, de voir à quel point ce que l’on prenait pour l’émanation de sa petite personne n’est rien d’autre que l’esprit du temps. d’un temps.

ce n’est pas moi qui suis malade de questions. c’est l’époque. comme dans la chanson : c’est pas ma faute à moi si j’entends tout autour de moi.

pas ma faute si je passe autant de temps à m’interroger sur moi et le sens de ma vie et de mon existence. de mes amours en fuite. comme des pas dans la neige.

l’autocontemplation, l’autoquestionnement et l’attente d’une autorévélation émotionnelle sont les poisons que nous pensons remèdes. que je pense remèdes.

il faut arrêter la contemplation du moi et garder les questions pour les poèmes. 

du style :

« meurt-on réellement seul
comme une étoile distante
à la recherche de chez soi ?
« 

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j’apprends au détour d’une page un nouveau mot : aboulie : diminution pathologique de la volonté. 

elle viendrait de l’infinité de choix dont on dispose aujourd’hui, notamment du fait des conséquences de la révolution technologique. en gros : Tinder. plus ou moins. ou un buffet à volonté.

je me demande : nos amours sont-ils des nems presque périmés ? et je comprends : aujourd’hui, pas le choix d’avoir le choix. 

Alquié est dépassé : c’est pas l’éternité qu’il faut savoir gérer. c’est le choix d’avoir le choix.

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dans le Tarot de Marseille, l’arcane VI, L’Amoureux, symbolise, entre autres choses, le choix.

le Tarot de Marseille date du XIVème siècle. d’avant Tinder donc. et déjà l’amoureux était celui qui représentait l’acte de choisir. il y avait sûrement d’autres choses en jeu dans son choix que l’amour car le monde des amants du XIVème siècle était un monde où le choix amoureux est régi par des normes sociales extrêmement rigides. et pourtant, déjà, L’Amoureux était l’arcane du choix.

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« L’indécision, qui porte sur la nature même de notre amour – causée par l’abondance du choix, par la difficulté de connaître ses propres émotions et par l’idéal d’autonomie -, entrave l’engagement passionné et finit par nous rendre obscur à ce que nous sommes, tant à nos yeux qu’à ceux d’autrui. Ce que nous sommes, en effet, se révèle dans des actions émotionnelles ou non, et ce sont ces actions qui font de plus en plus défaut. Pour l’ensemble de ces raisons, il est impossible de prendre pour argent comptant le culte de l’expérience sexuelle qui a envahi le paysage culturel des pays occidentaux, parce que ce type de liberté marchandisée interfère avec la capacité des hommes et des femmes à nouer des liens intenses, chargés de signification, rejaillissant sur tous les autres domaines de la vie. »

même conclusion pour Illouz que pour Alquié : face au choix, comme face à l’éternité, pas d’autres solutions que l’action.

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peut-être que pendant le temps où j’écris ça, deux amoureux partout dans l’univers s’embrassent dans un lit : ils ne se jurent rien d’autre que s’aimer juste cette nuit. autrement dit : ils ne se jurent rien. cela veut-il dire que le monde a gagné ? a vaincu les promesses ? ou alors ces deux amoureux partout dans l’univers sont-ils trop malins pour jouer contre le monde avec ses règles à lui ? peut-être qu’ils ont compris qu’il n’y a que la nuit qui tienne ses promesses ? qui les tienne toutes contre elles. nos promesses qui ne tiennent pas le soleil.

peut-être. 

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c’est un bout de Manque, une pièce de Sarah Kane.

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me voilà donc rentrée avec dans les poches plus de questions que de coquillages.

du style : l’amour d’été survivra-t-il à la neige ?

j’essaie toujours de tout avaler mais la neige est comme l’amour : perfide et silencieuse.

on ne voit jamais rien venir.

on nous dit 1400 mètres d’altitude alors que ça tombe dans la rue. 400 mètres plus bas.

on se dit ça sera différent, autre chose, pas comme ça, pas comme eux. mais ça finit toujours avec des toujours au pluriel.

alors on espère pouvoir seulement se dire au revoir si toujours venait à devenir jamais au détour d’un café devant la mer. et si le pluriel n’était qu’un singulier qui se mentait à lui-même.

se dire au-revoir même dans un hotel de passe avec « all you need is love » écrit en rouge sur le mur.

ceci est une histoire vraie.

de la mer au parking toujours vide : comment on sait ?

on sait pas.

on marche seulement lentement dans la neige.

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