en moins : un mois et deux chevilles

*

ça fait un mois que j’accumule des notes et des idées pour divaguer sur l’intelligence artificielle, sur la possibilité que notre vie serait une simulation, sur toute cette flopée d’idées qui va du Boson de Higgs au Paradoxe de Fermi. 

ça fait un mois et rien ne vient. 

je dis ça fait un mois mais ça a dû faire trois heures en tout dans tout le mois. 

soyons honnête. en matière d’écriture en ce moment, il ne sort rien de moi à part des poèmes qui disent beaucoup parce qu’ils ne veulent rien dire. 

des poèmes qui disent par exemple : « nos désirs ne sont que la moitié de nos caprices ». 

je dis des poèmes mais en fait c’est deux poèmes en tout dans tout le mois. 

ça fait un mois que comme d’habitude le temps passe en une semaine. un mois que j’ai l’impression de perdre pied même si je marche sur les mains. 

ceci n’est pas qu’une métaphore : je me suis foulée les deux chevilles ou plutôt mes deux chevilles se sont foulées, fatiguées par ce rythme faussement rempli, faussement léger, ce rythme à contre temps, que j’essaie de leur imposer. 

ça fait un mois que j’ai envie de poster cette note. que j’ai même essayé de la faire écrire par ChatGPT. histoire de voir ce que ça donnerait. un mois que ça ne donne rien. rien de plus que tout ce qui se passe en ce moment : un fluide qui m’échappe des mains, s’étend sur mes pieds et me retient au lit. 

pourtant, si je continue à être honnête, il y a eu, au-delà de la beauté et des humains, choses non négligeable qui peuvent parfois justifier à elles seules le fait d’aller bien, il y a eu d’autres choses réjouissantes ces dernières semaines. 

notamment la finalisation de l’écriture du spectacle que je vais jouer cet été et ma reprise de l’espagnol, par la traduction de poèmes de Pizarnik et la composition de deux ou trois chansons naïves, pour continuer à progresser, se dire qu’il y aura un après, que cet après aura la forme d’un voyage, que ce voyage sera un avant, et que de cet avant à un autre après, il y aura l’écriture, qu’elle soit spectacle, livre ou musique, qu’il y aura donc la poésie, et que donc il y aura moi, Camille Sova, celle qui n’a pas les pieds cassés, car elle n’a que ses ailes.

voilà. comme toujours, sans que je n’y puisse rien, il y a eu et il y aura encore, de l’espoir, à ne pas savoir quoi en faire.  

et oui, aussi, la beauté et des humains, la beauté des humains, et des nuits, des âmes qui m’entourent, me veillent, me font. des temps si précieux que même au fond du fond de toute mon apathie je sais que je ne pourrai jamais rien faire d’autre que d’aimer la vie, même si c’est juste de toute ma haine de moi-même parfois, de ne pas savoir l’aimer assez. 

trop aimer la vie. quitte à me fouler les pieds, le moi, le sel. trop aimer la vie. quitte à me haïr moi-même. 

*

il y a bientôt deux ans, j’ai traversé une période de plusieurs mois où j’étais ravagée (j’ai du mal à trouver un terme plus adéquat) par l’angoisse. un peu l’angoisse en majuscule. qui allait de la sensation de ma propre conscience à celle de l’infini entourant la Terre. un truc un peu méta à la Rick et Morty, mais sans le côté marrant. de l’angoisse pure qui n’avait pas de fond et surtout pas de fin. la chute dans le vide. sans mains. 

je me souviens du jour où ça a commencé. 

je repensais à ces sensations que j’avais parfois enfant. quand j’ai pris conscience de ma propre conscience. que j’ai découvert que je pensais à l’intérieur de moi et que j’étais la seule à faire cela en moi. je suis moi et pas autre chose. et je suis seule à être moi. découverte de l’ipséité et du solipsisme en même temps, dans une sensation très immédiate, brutale. c’était entre grisant et douloureux. c’était le vertige pur. déjà à cet âge-là j’avais compris que si je regardais trop longtemps cette sensation, je perdais pied et j’avais peur. ça tremblait en moi. alors j’ai vite laissé ça de côté. puis j’ai grandi et joué avec mon cerveau d’autres façons, mis tout ça sous des liquides, des fumées, des produits. plus pensé à ça plus de dix secondes d’affilé. comme un pacte passé avec moi-même.

puis c’est revenu. sans prévenir. et ça a pris la forme des trous noirs. de l’hypothèse de la simulation. d’angoisses morbides car existentielles. comment savoir. comment savoir que c’est réel. et que quand je dis c’est réel je veux dire moi. comment savoir que je suis réelle. comment savoir que c’est pas un jeu. comment avaler le délire de vivre sur une planète qui flotte dans un truc noir et infini. qui flotte dans du vide. c’est quoi ce délire sans déconner. ça a quel sens d’être conscient de ça. pourquoi on nous fait ça. etc. etc. 

les poèmes que je collais à cette époque reflète bien ce trouble. 

par exemple dans un bout d’un poème appelé « ultravide » ça dit :

« au milieu tout est plein d’huile 

dans la chambre le navire s’annule
la voile est un oiseau privé d’oxygène
 

elle ne pouvait pas extraire l’air sans contamination
quelque soit sa température l’idée est plus dense
 ».

c’était long. je tombais, ça ne s’arrêtait jamais. 

c’est pour ça mes délires sur Solénoïde. tout ça est arrivé en même temps. 

ça a duré des mois. je suis tombée jusqu’à toucher le fond du vide. où j’ai vécu un peu avant de comprendre que je n’avais pas d’autres choix que d’y faire ma maison. 

alors je m’y suis installée. et c’est passé. 

comme tout. toujours. 

dans une note publiée ici qui s’appelle « s’évader du plan d’évasion » je parle un peu de cette période et de l’alternative que j’avais trouvé à l’angoisse : la chair. oublier par le corps que l’esprit parle trop fort. et à force de l’oublier, le faire taire. 

je ne crois pas avoir trop changé de stratégie depuis. 

mais si quand même. un peu.

à force d’oublier et de faire taire, un jour j’ai dit : qu’importe. les raisons, le vide, le sens, la direction. qu’importe.  

la vie est. je suis. ça est. et ça suffit. j’ai comme haussé les épaules face au vide. comme dit qu’importe dans un trou noir. et les questions ont arrêté de m’harceler. 

*

il y a quelques semaines, j’ai regardé une vidéo qui s’appelait : « L’ICEBERG de l’HORREUR EXISTENTIELLE : 42 Théories Dingues et Flippantes sur la Réalité ». 

typiquement le genre de vidéos qui m’aurait effrayé avant. 

j’y retrouvais tous un tas de théories sur l’espace, le temps et la réalité, qui maintenant me fascinent, m’enivrent de la bonne façon. 

je passe sur ces théories car j’ai plus le cerveau disponible pour écrire sur tout ça.

simplement, ce qui continue à résonner aujourd’hui est la présence dans cette vidéo, au sein des théories les plus effrayantes selon l’auteur, de l’Éternel Retour.

l’Éternel Retour vient de la philosophie indienne. d’après elle, la vie est soumise à un cycle infini : tant que l’être n’atteint pas le salut, la réincarnation succède à sa mort. dans tout ça, l’Éternel Retour, c’est un peu le bâton pour avancer. le bâton qui dit : il faut quitter le samsara, la roue où tout revient, tel est le but de l’existence. quitter la roue où tout revient. où tout n’est que souffrance. et pour ça : vivre une vie spirituelle, suivre l’enseignement, chercher le salut, autrement dit : chercher la fin de l’Éternel Retour.

chez les stoïciens, l’Éternel Retour est pensé comme le moyen de résignation ultime face à l’existence. je ne peux tellement rien changer à l’ordre du monde que cet ordre revient éternellement, pareil à lui-même, éternellement de retour, éternellement hors de ma portée. tout est nécessité, je n’ai rien à faire qu’accepter.

chez Nietzsche enfin, l’Éternel Retour est plutôt un exercice de pensée qui vise à investir la vie pleinement. un peu comme un impératif catégorique. vis chaque instant comme s’il devait éternellement se reproduire. la vie est absurde, raison de plus pour lui sourire, pour l’éteindre, pour la vivre. c’est une acceptation active de l’absurdité. une acceptation qui dit : il faut chercher la fin de la fin de l’Éternel Retour. s’évader du plan d’évasion.

j’avais formulé à la fin de toute la période mentionnée plus haut mon impératif à moi. je n’y voyais encore pas le lien avec l’Éternel Retour, mais en fait si. c’est plus ou moins la même chose. 

ça ressemblait à ça : vis de telle sorte que si un giga trou noir avale toute ta galaxie maintenant tu ne sois pas trop déçue à l’idée de mourir. 

et ça a marché.

transformer le vide en plein. transformer l’absurde en raison d’exister. 

moyen trouvé pour ça : vivre des instants « où il ferait bon mourir » (Calaferte). 

transformer le temps en une succession d’instants.

et le trou noir devient puit de lumière.

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comme toujours, c’est très différent de lire ces idées chez d’autres et de les vivre en soi. en soi ça prend des mois à transformer. il faut se battre. lutter contre l’ange.

une fois que c’est là, j’ai l’impression que c’est incorporé, fondu dans l’esprit, que ça tient, que c’est solide. 

alors peut-être, oui. 

c’est comme ça qu’on finit par s’abîmer le corps. comme ça qu’on finit par vivre tellement vite qu’on se retrouve parfois allongée sur le sol à regarder le plafond en essayant de synthétiser tout ce qu’il s’est passé en quatre semaines. 672 heures avalées en une bouchée. mais si un giga trou noir avale ma galaxie maintenant, etc, etc.

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alors en moins : un mois et deux chevilles. 

mais en plus : la conscience d’avoir vécu avec les trous noirs. d’avoir vécu avec et surtout d’avoir vécu comme. 

désormais, j’avale moi-même ma galaxie.

*

Pauline dit : ici c’est la tox-detox. 

c’est vrai.

j’alterne les soirs de rhum avec des jours de thym, de pissenlit, de romarin. avec des jours où tout est bon pour me faire croire que non mon corps ne subit pas ce rythme. que non mon intérieur ne vieillit pas plus vite que moi. que non tout ça ne compte pas. 

aujourd’hui je mélange les trois. 

ce sera thym, pissenlit et romarin. 

c’est dire ce que l’intérieur a avalé plus tôt. 

un jour mes organes feront ce que les orques font aujourd’hui contre les bateaux. 

ils se ligueront contre moi. me renverseront. une nouvelle fois. 

tox-detox : éternel retour du corps contre lui-même. 

*

je me suis rendue compte ce soir qu’il peut désormais se passer parfois plusieurs semaines sans que je pense à lui une seule fois. 

du style trois ou quatre semaines peut-être. ce qui veut dire a l’allure du temps : deux jours. mais quand même. 

ça m’a rendu un peu triste. 

j’ai regardé notre dernier échange. il datait, à quelques minutes près, de deux mois exactement. 

j’avais commencé comme ça : « Toi Geoffroy de Lagasnerie t’en penses quoi ? ». 

un échange. et depuis, rien. 

le temps passe sur la présence. défait l’existence d’une vie qui vécut dans la mienne, au point qu’à la fin il ne reste plus que quelques sédiments de celle-ci qui vécut pourtant dans la mienne. 

plus que quelques sédiments.

réminiscences, constellations involontaires. 

sable que je fabrique et voudrais retenir un peu. 

mais il n’y a plus d’instants. donc le temps l’emporte. donc le temps emporte. il efface, annihile. il broie. 

des semaines passent sans que je pense à lui et je comprends : s’il n’y a plus d’instants, il n’y a que le temps. 

s’il n’y a que le temps, il n’y a rien que l’on puisse faire contre un trou noir. 

ne reste à la fin que du sable dans une main ouverte dans un courant d’air.

*

« Le centre est partout » dit Nietzsche. 

et je pense à ce que je disais dans « ciao bye bye ». mon histoire de multicentrer l’existence. et de l’amour et l’amitié. me dit qu’on tombe d’accord. 

et je me dis : cool. qu’on tombe d’accord. 

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le chèvrefeuille fane aussi vite que mes silences, mon inertie et la pression du vide. 

je suis absolument incapable de savoir si c’est une bonne nouvelle ou pas. 

ni pour le chèvrefeuille ni pour moi. 

c’est juste là et comme le reste ça dit : « tout part, tout revient ; éternellement se rebâtit la même maison de l’être ». 

j’espère que cette période bizarre prendra fin bientôt. j’espère que publier cette note sera un moyen d’ouvrir quelque chose d’autre. au moins une nouvelle note. 

j’espère reprendre un peu ma vie en main. 

je ne veux pas me faire voler l’été par la pire version de moi. 

même si cela supposerait de savoir qui elle est. la pire version de moi. 

celle qui a peur des trous noirs ou celle qui se comporte comme eux, qui avale de la lumière à pleine bouche, qui aspire tout ce qu’elle peut, vents, humains et flux ? 

qu’importe, dis-je à la face du vide.

tox. 

detox. 

éternellement se rebâtit la même maison de l’être. 

je suis un trou noir assoiffé de lumière. 

éternellement. 

les poètes sont des touristes comme les autres

j’ai commencé cette note à l’aller dans l’avion.

il y a 17 jours j’écrivais : « si je me concentre une seule seconde sur l’idée que je me trouve actuellement dans les airs en plein milieu de l’Atlantique, j’ai du mal à réprimer mon envie de hurler. je me sens animale dans ces moments. animale terrestre qui ne comprend pas ce qu’elle fait à 10 000 mètres par dessus la mer. plus qu’un peu plus de trois heures. courage Camille, courage Camille. ».

on est désormais 17 jours plus tard et j’attends mon vol retour dans lequel je vais probablement me répéter le même mantra : courage Camille, courage Camille.

en attendant, pour pallier les 5 heures d’attente qui me sépare de lui, je finis de reprendre les quelques notes prises au vif pendant ces longues vacances.

c’était les retrouvailles avec Marie, c’était Evan qui nous rejoint, c’était à nous trois 36 ans d’amitié, c’était le touristique Yucatan, c’était beau, c’était drôle, c’était une parenthèse entre l’ordinaire et l’ordinaire, c’était une usine à mémoire mais c’était défectueux : dans la même nuit sans fin, c’était la fabrique du souvenir dans l’oubli orchestré.

c’était ça.

la fabrique du souvenir dans l’oubli orchestré.

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pour la presque durée d’une lune, j’aurai une nuit de retard sur ton jour.

difficile à rattraper.

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premier matin.

j’ai fait des cauchemars affreux.

ils ne te concernaient pas mais malgré ça au réveil je me demande : est-ce que je t’épuise à t’écrire ?

c’est possible.

à faire de toi le destinataire mais aussi l’objet de ce journal, je prends le risque que tu sois bientôt las de ce jeu.

de visage à être de papier, est-ce que c’est gratifiant ou simplement objectivant ?

tu te doutes de mon hypothèse sur la question : j’imagine, un savant mélange des deux.

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les papillons jouent à trape-trape et les fourmis portent des fleurs sur le dos. il y a des camions d’eau potable et des maisons aussi petites que ton camion à toi.

il y a, il y a. mais on court, mais on danse.

tant de choses que je n’aurai pas le temps d’attraper.

l’air est humide. il nous plonge dans une nuit permanente.

l’air est humide et nous rions dans ses creux.

l’air est humide et je ne prends note de rien.

les souvenirs que je fabrique sont humides.

les souvenirs que je fabrique sont humains.

fallait-il pour eux s’en aller si loin ?

une course de plus et une dernière danse.

ça fait bien longtemps que les papillons, les fourmis et les camions d’eau potable sont couchés.

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est-ce que je serai toujours honnête dans ce que j’écris, en particulier ici, en sachant toujours tes yeux derrière mes doigts ?

où est la frontière entre mentir et ne pas dire ?

les yeux sur mes doigts et mes doigts pourtant vers tes yeux quand mes yeux perdus dans le soir.

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la guarda passe souvent, les iguanes broutent sur le bord et un coati traverse la route.

partage de l’espace routier.

rien à ajouter.

c’est déjà la fin de la journée.

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de ce qu’il me reste de ma connaissance de l’espagnol, il n’y a que le présent.

no me recuerdo de la conjugacion de los otros tiempos.

à peu près comme ça.

ça donne que je ne peux vivre qu’au présent dans ce que je dis.

puedo decir solamente l’aqui y l’ahora.

la même chose en français serait presque souhaitable.

en tout cas, c’est ce que tu insinues un matin quand je te parle d’avenir.

« je ne veux pas prendre de place sur la réalité ».

c’est bien aimable à toi.

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réflexions sur le tourisme.

je vis depuis plus d’un an dans une des villes les plus touristiques de France.

le tourisme fait désormais partie de l’ADN d’une ville où se côtoient des travailleurs au smic, des millionnaires à résidence secondaire et des touristes du monde entier.

arrivée à Tulum, je découvre un espace parcouru des mêmes dynamiques où se côtoient des travailleurs au smic (Google m’apprend que le salaire moyen au Mexique est de 636€), des millionnaires à résidence secondaire et des touristes du monde entier.

je suis désormais de l’autre côté du tourisme. de travailleuse au smic, je deviens un des visages du problème.

nos glaciers fondent à cause des autres mais leurs tortues ont le cancer à cause de moi.

en fait, toute cette histoire se passe à l’intérieur de la même crème solaire.

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de ce que je retiens ce soir-là de la conversation de notre ami avec le chauffeur de taxi, il y a les mêmes mots et les mêmes idées que nous formulons sans cesse à propos de notre ici à nous. d’un bout du monde à l’autre, le problème est le même et à la fin c’est toujours la même question : comment habiter un espace conçu pour celleux qui n’entendent que le traverser ? conçu pour être un loisir, pour être une distraction ?

moi, évidemment, j’ai tranché la question, au moins pour les prochains mois.

comment habiter un espace conçu pour celleux qui n’entendent que le traverser ?

en le traversant.

j’accepte ma défaite ou plutôt la sienne : la défaite d’un espace devenu loisir.

sa lutte n’est pas la mienne.

il faut être honnête.

parfois on préfère fuir plutôt que lutter.

oui j’avoue. moi ça m’arrive souvent.

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noté sur mon carnet le lendemain de mon arrivée : « je suis saisie par une étrangeté. non l’étrangeté du lieu où je me trouve, mais l’étrangeté de ma propre personne à l’intérieur de ce lieu. j’ai conscience de ne pas pouvoir me fondre dans le décor, conscience d’apparaître comme ce que je suis toujours sans le voir d’habitude : une femme blanche privilégiée. je m’apparais pour la première fois dans toute mon occidentalité. c’est désagréable de vérité. ».

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dans la tiédeur, les corps s’unissent sans se connaître et sans chercher à se comprendre.

ça a toujours été comme ça : la chair n’a jamais parlé la langue des mots.

je le redécouvre ici : l’étrangeté n’est pas le fait du corps. l’étrangeté vient avec la pensée.

c’est drôle. presque synchronisé.

« hay una cosa que necesitas siempre recordar : la diferencia entre pensar y sentir. ».

après dix-huit verres ça ne saute pas aux yeux mais c’est pourtant mon travail de toujours m’en souvenir.

de nuits en nuits elles se lient et donc à la fin les langues se délient.

dans la tiédeur, l’ivresse, humide.

par les corps, les pensées aussi s’unissent, puis finissent par penser, mais toujours entrouvertes.

j’aurais voulu dire ça mais j’ai simplement dit : « si, conozco bien esta diferencia. ».

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ici les animaux partout sont transformés en attraction.

avant de partir j’ai commencé à travailler sur la performance que je vais donner cet été.

elle sera probablement composé d’anciens poèmes, élargis, repris, redits pour l’occasion.

parmi ces anciens poèmes, l’un d’eux contient ces vers :

« nous changeons les météorites en phénomènes
les cétacés en urgence

la terre n’apparaît plus
elle danse elle aussi »

ces vers me reviennent ici, entre la Fête et la Terre, c’est-à-dire entre mon nihilisme festif et ma conscience écologique.

je n’avais pas lu ces vers comme ça avant d’être ici mais je vois désormais en eux le croisement de ces deux réalités, ces deux états, que je vois chez tellement de gens que je côtoie : la rencontre dans nos vies d’un nihilisme festif et d’une conscience écologique.

c’est peut-être propre à notre génération.

ou plus loin à l’humain.

ou plus près juste à moi et à quelques amis.

en tout cas, quand je regarde autour de moi, je vois chaque fois le même humain qui cherche à oublier qu’il est toujours entre et jamais avec.

toujours entre et jamais avec.

la Terre et la Fête.

jamais avec.

rien de plus qu’un Rilke moderne, où l’Animal est la Terre et l’Ange est la Fête.

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je crois beaucoup à ces histoires de poésie vécue.

je crois que les poètes peut-être plus que les autres littérateurices ont pour problème de trop vivre la vie.

pour moi en tout cas c’est comme ça.

trop d’intensité, trop d’envie.

je crois de moins en moins au mythe du poète souffrant.

la poésie ne vient pas de la souffrance mais de l’intensité. de l’intensité qui est parfois celle de la souffrance. c’est souvent vrai. mais qui parfois peut être celle de tout autre chose. celle de la nuit. de l’amour. du désir. souvent celle du désir à bien y réfléchir.

tout le travail du poète consiste à travailler avec l’intensité.

vagues réminiscences comme toujours de Deleuze et Guattari. probablement quelque chose comme le devenir-intense ?

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ser y estar.

ça aussi, souvenirs scolaires : deux manières de dire être.

l’un pour la permanence, l’autre pour l’éphémère.

comment faire quand on a jamais su faire la différence entre les deux, ce qui dure et ce qui passe ? entre ce que je serai toujours et ce que je ne suis qu’un instant ?

j’ai l’habitude de même confondre un instant dans un autre, alors de là à savoir qui de l’un relève de l’être et de l’autre relève de l’étant…

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j’écoute Apollo de Brian Eno pour couvrir les bruits du film qu’ils diffusent dans le bus et je me dis que j’ai hâte de l’écouter toute une nuit avec toi.

l’ambient est définitivement un genre musical érotique et je me retiens tous les matins de compter les nuits qui me séparent encore de toi.

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de mon chez moi touristique au Mexique, c’est toujours la même intensité.

à moins qu’il s’agisse seulement de ma façon de traverser les espaces comme les êtres.

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est ce que l’intensité est le contraire de la sobriété ?

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j’en suis arrivée au point où j’en ai plus rien à foutre d’être publiée.

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on est dans la piscine.

Marie dit : on n’a rien fait pour mériter ça.

c’est drôle. cette idée qu’il faudrait mériter sa part de joie.

comme si elle, Evan ou moi, n’avions pas déjà eu notre part de merde pour déjà plusieurs vies.

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j’aime voir comment la poésie prend vie dans les réseaux sociaux. j’aime voir nos journaux à cœur ouvert. j’aime découvrir nos quotidiens, nos interrogations poétiques et surtout existentielles – à garder : « existence : ciel ». j’aime me dire que les choses ont l’air de se fondre de plus en plus. c’est un poème entre deux selfies. un selfie entre deux poèmes. j’aime me dire qu’il n’y a aucune opposition entre tout ça et j’aime quand d’autres que moi comme moi ont décidé de ne pas avoir à faire de choix.

poème : un selfie pour la rivière.

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« manuscrit très remarqué bla bla bla mais mais mais ».

la jambe est belle et l’ego suffisamment flatté pour hausser les épaules avec légèreté.

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comment les lieux peuvent-ils continuer à exister quand nous les quittons ?

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la mort et les couleurs.

visite d’un cimetière où les tombes sont peintes avec des couleurs vives. c’est beau. beau comme une culture qui n’a pas peur de la mort. de la fondre dans la vie. j’en viendrais presque à reconsidérer mon souhait d’être incinérée.

garder cette visite quelque part dans la tête, rubrique « écriture ».

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je suis à peine à l’aéroport que reprend déjà la danse des messages perpétuels avec Marie.

elle me dit avoir croisé notre ami. on en rit pendant que je continue à pleurer ma déjà-nostalgie.

comment les gens peuvent-ils continuer à exister quand nous les quittons ?

pour eux je ne sais pas mais moi j’emporte toujours tout avec moi.

les lieux comme les gens.

c’est plus facile comme ça.

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un jeune enfant pleure dans l’avion. il hurle. est inconsolable car n’a pas l’air consolé.

l’enfant nous impose à tous sa souffrance.

il appelle son père, sa mère. il pleure inlassablement pendant que j’essaie de me rappeler de ce que peut être l’expérience de la souffrance quand on ne sait pas encore vraiment parler.

c’est une expérience singulière car après tout est différent.

on sait parler puis on se met à écrire et alors est-ce encore de la souffrance ?

j’imagine ce qui peut lui être arrivé puis m’arrête, dépassée par les scénarios qui s’imposent à moi – mon imagination est toujours catastrophe – et j’attends que finisse l’expression de sa peine, qu’il s’endorme avec nous, dans un soulagement douloureux d’avoir été tant convoité, un silence contraint parce qu’encore immobile.

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les turbulences ont fini par calmer l’enfant.

comme si ça avait dit : tu vois, il y a pire que ce pour quoi tu pleures. on peut tous mourir là maintenant au milieu de l’océan et de là d’où nous venons il n’y a pas de couleurs sur les tombes.

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quelques minutes et je te retrouve, même si pour être honnête, ça fait des heures déjà que j’ai ta bouche dans la mienne et ta peau sous les mains.

comme je n’arrête pas de te dire : aizigmpxjznzopxlzocnze, jekekekdoeof, lekeuhevbddcbcb.

ceci n’est pas un message codé.

c’est à prendre au sens premier du terme.

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la vie est faite d’une inépuisable diversité et il n’y a rien de plus triste que de se forcer à y renoncer.

blottie contre elle, je veux jouir de ma part de contradictions.

j’y ai pris goût.

je veux remonter le cours de la nuit pour arriver quelque part où il fasse encore nuit et qu’à l’intérieur de cette nuit – nouvelle car volée – même parfaitement nue, je sois plus riche que Dieu.

« j’ai joué à être une femme alors que je suis

une effervescence

la parole est aux corps qui se meuvent

le soleil est bruyant

moi aussi ».

disfruta la vie, me dis-je à moi-même, n’oublie pas le soleil même la nuit et les rires et les rires.

pour faire simple : sois la part de nocturne que toujours tu ris.

le poème au-dessus m’est revenu quand j’étais dans l’avion.

considérez-le comme le générique de cette note et n’oubliez pas : le soleil est bruyant, soyez-le aussi.

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ciao bye bye

je pensais finir cette note dans le jardin mais je vais vraisemblablement la finir dans l’avion.

je préfère prévenir : elle risque d’être longue.

je le redis : tout ça s’appelle thérapie parce que je n’avais plus de quoi m’en payer une.

ça s’appelle thérapie mais ça touche parfois d’autres que moi, ça nous fait échanger, et ça, je trouve ça cool.

en essayant d’organiser ces notes, je me suis dit que mes récentes aventures s’organisaient autour de trois thèmes – la nuit, le partir et l’ami – et qu’il y avait à chaque fois la volonté de formuler à travers eux une éthique de la fin.

pour vous donner un avant-goût de cette éthique de la fin, en prenant pour exemple ma situation actuelle de terrorisée dans un avion, ça donne un peu ce que je me répète en ce moment : « même si je dois finir par m’écraser en plein milieu de l’océan : eh bien quoi ? tout ce qu’il y a eu avant valait le coup de mourir ici et maintenant. même si c’est beaucoup trop tôt évidemment. ça valait le coup d’avoir été. alors on essaie d’avaler l’idée. à défaut d’avoir à portée de main n’importe quel cachet. ».

c’est ça l’éthique de la fin appliquée à l’avion. on verra pour les autres et on verra si ça fonctionne.

*

*

au milieu de ces tentatives, il y aura des citations de Bachelard et des poèmes de René Char, une critique du dernier livre de Laganesrie et, comme ça vient d’être le cas, des extraits de conversations que j’ai eues dernièrement.

ça n’a pas trop de sens.

c’est plutôt bon signe.

ça ressemble à ma vie.

*

*

d’abord la nuit, ce qui veut dire la Fête et donc ici la fin de la Fête.

une particulière.

c’était il y a trois semaines.

le sur-lendemain j’écrivais : le mélange des deux a ouvert des espaces neufs sous ma poitrine – pas forcément des bons.

il y avait beaucoup de pluie et des traits rouges, verts et bleus autour des arbres.

j’ai ri à en pleurer et j’ai pensé : très bien, il faut aller dans le sens où il faut aller, chercher la lumière de la nuit sans cesse et sans répit. s’y dévouer comme si c’était un jeu, c’est-à-dire avec sérieux.

j’ai trop vécu dans la forêt. je veux désormais habiter un néon.

quoi que.

mais quand même.

disons parfois souvent monter monter monter et chuter dans un puits inventé par la bouche et placé entre les seins : gouffre surprise arrivé au matin.

alors patiemment attendre que les niveaux remontent. que la surface refasse surface. attendre. et dans l’intervalle : chanter un peu.

*

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il y avait un nénuphar au fond du puits.

quand il a vu mon maquillage, il s’est ouvert.

je l’ai pris, il m’a souri.

il y avait un nénuphar au fond du puits et il m’a dit : ça va aller, regarde-moi j’ai fleuri dans ce qui se montrait à toi comme une nuit. il te suffit juste de .

et il n’a pas fini.

je l’ai reposé au fond du puits et j’ai compris : n’attends pas d’un nénuphar au fond d’un puits la réponse à ton destin.

sors d’abord de là et le reste arrivera.

*

*

elle s’en va en portant un miroir sur le dos et il dit : « c’est comme si la fête reculait et que nous on restait là ».

tout en moi chute.

je me cramponne à lui toute la nuit et je murmure : « demain tout sera encore réel ? ».

il répond : « il faut dormir maintenant ».

bien sûr, il ne comprend pas l’urgence de la question. il ne sait pas que la réalité est parfois trop peu tangible sous mes doigts.

qu’importe.

j’éclate une dernière fois de rire et finis probablement par m’endormir.

*

*

j’ai compris ça de la nuit. c’est elle qui me l’a dit : il faut que j’arrête l’après.

c’est pas facile quand on habite l’après parce que ça a toujours été ça pour survivre : habiter l’après parce que le maintenant brûlait et que la maison était cet endroit qui brûlait.

arrêter l’après. redevenir le vent. sentir l’ouverture. s’y engouffrer toute entière.

en fait, paradoxalement arrêter l’après pour mieux s’y engouffrer.

courant d’air erre parmi les airs des uns des unes des rien de bien concret où s’arrêter.

dispersion, dispersion.

arrête l’avenir se moque le présent.

toi d’abord, j’ai envie de lui dire, toi qui n’es qu’en étant avant lui.

*

*

c’est le prix à payer pour regarder l’intérieur de la lumière.

*

*

j’ai écrit ça sans trop savoir pourquoi.

quelques jours plus tard, je comprends : je perds la vue en même temps qu’une bonne centaine de neurones dans un nouvel orage à moteur pour cerveau sur-sous-excité.

*

*

pendant cette semaine qui était en fait un long suicide tuesday, j’ai compris que mon éthique de la nuit devrait être aussi une éthique de la fin : apprendre à accepter que tout finit toujours par finir.

je sais que je tourne sans fin autour de cette idée mais j’ai visiblement encore du mal à l’accepter.

j’ai d’ailleurs repensé à un poème collé cet hiver, au milieu de toutes ces fêtes.

c’était la première fois que je te voyais t’en aller et je collais comme pour me recoller un peu : « avec mes ailes en forme de papilles / je lèche ma lucidité // la fête a une fin et on ne retient pas / un corps par les yeux ».

je me suis répétée ça toute cette semaine.

un corps par les yeux.

un corps par les yeux.

un corps par les yeux.

*

*

pour ne rien arranger, je fais le tri dans mon appartement et me prépare mentalement à vivre mon douzième déménagement en neuf ans. il me reste du temps, quelque chose comme quatre mois, mais c’est déjà présent dans mon esprit et comme à chaque fois, comme pour me rassurer, je me dis : je ne pars pas vraiment, je m’allège simplement.

*

*

j’ai beau déménager quasiment tous les ans, je trimballe toujours autant d’objets inutiles qui sont des choses qui sont mes choses et auxquelles je tiens sans pourtant souvent me souvenir de ce à quoi elles réfèrent.

leur rôle est simple : elles quadrillent un espace pour en faire une maison et me permettent ainsi d’apprivoiser les lieux où je m’installe sans arrêt.

en les voyant, je repense à La Poétique de l’espace de Bachelard que je reprends pour l’occasion.

j’y trouve cette phrase : « Étrange situation, les espaces qu’on aime ne veulent pas toujours être enfermés ! Ils se déploient. On dirait qu’ils se transportent aisément ailleurs, en d’autres temps, dans des plans différents de rêves et de souvenirs. ».

ma maison s’étend et ma maison se déplace avec moi.

ma maison est une, quelqu’elle soit elle reste même.

ma maison n’est ni dans des murs, ni dans des choses. ma maison est dans son perpétuel déploiement. ma maison commence toujours dans sa fin.

René Char écrit : « En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’oeuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps. ».

et je retiens ce que j’ai envie d’y lire : le partir comme la poésie est un apprentissage de la fin.

*

*

j’arrête le futur, ment-elle sans scrupules.

*

*

dans ma lancée, je reprends Char.

peu à peu, je me dis que cette note s’écrit comme s’il s’agissait d’une même longue journée.

oui. je cherche une logique à ces dernières semaines.

en reprenant Char, je retombe sur ce poème.

« Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre coeur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable. 
»

je le lis jusqu’à me dire : moi aussi je veux pour mon amour une nuit possible où vivre mon amour dans la liberté de mon amour.

ce poème et cette idée sont à garder en tête pour ce qui vient.

*

*

si le début de cette note est devenu une même journée, imaginons sa suite comme un après-midi à la rivière.

imaginons qu’au bord de la rivière il y a des lézards qui dansent au son d’une clarinette.

qu’il y a mon amour, un ciel vert de feuilles et des nuages qui embrassent leur commune difformité.

autour, le printemps irrigue l’atmosphère, le printemps rayonne et pendant ce temps résonne dans ma tête la voix d’un intellectuel qui répète d’un air monotone : la conjugalité est un appauvrissement relationnel, la conjugalité est un appauvrissement relationnel.

tandis que dans ma tête, il répète ça d’un air monotone, j’essaie de lui montrer qu’il a peut-être tort : toi qui penses penser, regarde le printemps irriguer l’atmosphère, regarde-nous enlacés à la rivière comme aux sourires du ciel, regarde le fil qu’il y a entre eux et regarde la richesse de tous ces liens qui nous unissent. tu vois bien qu’on peut bien être deux sans pourtant s’appauvrir et que le bien ne sera jamais l’apanage du plein. nous sommes là ensemble comme nous pourrions être avec tous nos autres et tous leurs autres à eux. ensemble parmi les autres des autres, comme nous le sommes si souvent, ensemble à deux et dans le plein – qui je le redis dans l’autre sens : n’est pas l’apanage du bien.

et il dirait.

et ça y est déjà on discute dans ma tête.

fais chier.

cette note s’écrit de plus en plus comme une journée perdue à réfléchir.

*

*

pour dire des choses peut-être plus concrètes, j’ai lu la semaine dernière 3. Une aspiration au dehors de Geoffroy de Laganesrie.

c’était lui l’intellectuel qui parlait dans ma tête à la rivière.

je l’ai d’abord entendu parler de son livre avant de m’y plonger vraiment par la lecture.

au-delà de mon sursaut sur cette histoire de conjugalité (car honnêtement je vois trop bien ce qu’il veut dire sur ce point et je suis même assez d’accord) j’ai tout de suite été séduite.

faire de l’amitié un mode de vie c’est un peu le programme que je m’étais donnée pour cette année en disant que 2023 serait « l’année des frérots ».

alors oui. peut-être que j’écris quand même toujours beaucoup sur l’amour. j’y peux rien si tu es arrivé, toi aussi sorti de l’eau en ce début d’année. mais justement, du fait de cette envie – faire de cette année l’année de l’amitié – et de cette nouvelle réalité – accueillir l’amour qui s’est pointé – j’ai voulu fondre ces deux états en un et j’ai cherché à voir s’il était possible de romantiser mes amitiés et d’amicaliser mon histoire avec toi (dire “mes amours” aujourd’hui serait mentir).

j’écrivais d’ailleurs en février : « nos amitiés ont aussi le droit d’être romantisées. nos amitiés méritent plus de place car elles sont souvent nos plus belles histoires. ».

c’est pour ça, quand j’ai entendu parler de 3 avant de m’y plonger vraiment par la lecture, j’ai commencé par ratifier beaucoup de choses.

j’ai compris d’abord ma première erreur : celle d’avoir voulu romantiser mes amitiés.

ce que Laganesrie dit très très bien, c’est que dans nos discours, l’amitié ne vaut rarement pour elle-même et que souvent elle n’a du sens qu’en tant qu’on la rapproche d’autre chose, comme par exemple de la famille ou de l’amour.

« je l’aime comme une sœur », « c’est l’année des frérots », « c’est un amour platonique ».

ça c’est vrai.

dire que je voulais romantiser mes amitiés, c’était une façon pour moi de dire que je voulais leur donner plus de place. les mettre au centre de quelque chose. en faire un axe autour duquel tourner. quelque chose comme : la révolution de mon soleil cette année se fera autour de mes amis.

toujours en février, je parlais de ce podcast où deux amies disaient s’être mariées pour fêter leur amitié et je demandais à Marie si elle était d’accord de m’épouser.

là encore, il s’agissait de rapprocher l’amitié de ce qu’elle n’est pas. comme pour lui trouver une légitimité qu’elle n’aurait pas à elle toute seule, pour lui donner du poids pour exister. alors qu’en fait, l’amitié a du poids précisément parce qu’elle est légèreté. parce qu’elle est ce flottement, cet accord qui n’a pas eu besoin d’être énoncé.

cette deuxième partie, c’est que je pensais qu’il pensait lui aussi à l’écouter parler.

alors j’ai continué à ratifier.

à ratifier l’idée que l’amitié était d’abord une histoire de dehors, une histoire de rencontres, que l’amitié est ce qui ouvre au monde et à l’altérité quand la famille incarne ce qui enferme (il reprend ici les idées de Reich et d’Horkheimer) et le couple ce qui se sent toujours menacé par le monde et par l’altérité (et il reprend ici Barthes et ses Fragments du discours amoureux).

j’étais d’accord avec tout ça.

et puis ça a un peu changé.

j’ai vite été un peu déçue.

*

*

j’ai été gênée par plein de choses mais pour résumer, il y a trois choses (+1) qui m’ont vraiment posé problème :

1/ l’absence d’une réelle réflexion politique : mettre l’amitié au centre de son existence pourquoi pas, mais pour tendre vers quelles formes de liens et vers quels horizons ? car s’il s’agit uniquement de fêter noël avec ses potes et de leur amener des Doliprane quand ils sont en gueule de bois (voire même, soyons vraiment révolutionnaires : des croissants quand ils n’ont plus d’inspiration), moi je veux bien, mais ça donne pas un projet politique susceptible de renverser le « pratico-inerte » de droite et ça fait même plutôt rentrer des tunes chez Orpea. ce qui n’est pas tellement de gauche. mais c’est peut-être un autre débat. ou pas.

2/ la pauvreté et l’anxiété qui entourent sa conception de l’amitié : pauvre parce qu’il essaie tant bien que mal de revaloriser l’utilitarisme en amitié (pas convaincue) et pauvre surtout parce qu’il reprend Aristote pour nous dire que l’ami est celui qui doit être continuellement présent pour être encore ami. Aristote qui certes n’avait probablement pas Whatsapp. mais qui pouvait quand même se tromper.
même sans entretenir des conversations régulières avec certains de mes amis, nos amitiés se poursuivent d’années en années et ont besoin d’un rien (une visite, un message, un appel, même après des mois de silence et d’absence) pour montrer toute leur vitalité. l’absence n’est pas un frein à l’amitié. seule la passion a besoin de fusion pour subsister. vouloir fusionner avec ses amis, c’est rejouer Les Fragments d’un discours amoureux : c’est perdre. d’autant que si je pense à mon éthique de la fin censée guider cette note pour que tout ça ait un semblant de sens, j’ajouterai que c’est précisément le flou qui entoure une amitié (et qui est entretenu par la possibilité du silence, de l’absence et donc de la dissolution discrète et permanente de l’amitié) qui lui donne aussi toute sa valeur. aller contre ça, c’est aller contre l’amitié elle-même, c’est-à-dire contre sa légèreté et contre son caractère a-dramatique. c’est ne pas lui faire confiance et c’est la faire source d’anxiété : amis, je vous aime sans message de bonne nuit et même sans la synchronisation parfaite de nos agendas. l’inverse me terroriserait. avec qui que ce soit.

3/ l’omission totale des travaux contemporains qui s’attachent à réinventer l’amour et la parentalité indépendamment des logiques de domination. il y a toute une littérature, principalement queer et féministe, qui s’évertue à ça aujourd’hui. les omettre c’est faire taire tout ce qui est en train de bouger sur ce plan-là aussi et donc une fois de plus invisibiliser ces voix (et donc ces voies). car non : évoquer rapidement l’idée de “la femme gelée” d’Ernaux ça ne suffit pas à faire d’un texte un “livre féministe”. les choses ne sont plus aussi figées que lorsque Barthes publie les Fragments en 1977. il y a des gen(te)s qui font en sorte que les choses bougent. et on peut pas faire comme si elles (et ils) n’existaient pas.
juste comme ça, il y a le Manifeste pour une démocratie déviante. Amours queers face au fascisme de Costanza Spina qui sort en juin. et ça a l’air assez chouette.

et le +1 c’est simplement parce que je trouve que « la-vie-à-trois » qu’il décrit ne correspond pas à une aspiration au dehors (ni à un dehors tout court) mais plutôt à quelque chose de figé et de ritualisé. mais c’est un jugement personnel plus qu’une remarque de fond.

*

*

alors oui pour dire que la famille et la conjugalité peuvent prédisposer à des logiques autoritaires et autoritaristes.

oui pour cultiver l’amitié comme un « espace cumulatif et transitif » susceptible de « faire émerger un agencement du monde différent de celui que construisent les frontières professionnelles, générationnelles ou nationales ».

autrement dit : oui pour « sortir du monde pour mieux le recomposer, le plier, le dés-ordonner » et pour ça : oui pour se laisser guider par « une logique de l’extériorité et de la rencontre ».

mais non pour avoir à choisir entre les extériorités et les rencontres et non pour faire de l’amitié un dedans de plus.

je repense à ma dernière note où le hasard d’un souvenir Facebook m’avait ramenée vers un passage de Deleuze et Guattari que j’avais publié et qui m’avait permis de trancher mon faux dilemme entre dedans et dehors par une éthique du et.

c’est peut-être elle qui peut aussi résoudre le faux dilemme ami VS amour/famille.

*

*

je fais une pause.

toute cette note s’écrit en parallèle de plusieurs journées que je revis au fil de ces lignes.

du jardin, à l’avion, à l’hôtel, je suis désormais de retour à la rivière.

au bord de l’eau, après l’étreinte, les arbres ont ravivé leur teint.

c’était comme une caresse sur du vert tandis que le vent chantait : down by the river, down by the river, two lovers, two lovers, try to be the river, try to be the river.

je pensais à cette histoire de conjugalité et ça a fait : même dans notre intérieur, il y aura toujours l’extérieur qu’on sera toujours pour l’autre. sa chaleur, son goût, son humeur. une altérité est toujours irréductible, qu’on la vive une nuit ou mille.

le dehors est partout au-dehors et peut-être même est parfois un dehors même au-dedans.

qui sait si même à l’intérieur de moi, il n’y a pas des dehors que j’ignore ?

*

*

j’en ai marre de discuter.

je continue à divaguer avec nos souvenirs, avec ce que devait être cette journée.

et de la rivière je vais à la clairière.

un temps.

nos eaux se répandent sur le sol et tu dis : « ça y est, je me suis réconcilié avec la forêt ! ».

je ris car je sens déjà que tu rentreras sans les mains et que nos enfants, à défaut de pousser, glissent déjà dans la terre.

ils ne sont pour l’heure que des gouttes mais un jour ils seront des libres.

j’en suis convaincue : il existe des milliers de façons d’inventer des relations sauvages et libres.

nos enfants, qu’ils existent ou pas, le seront – sauvages et libres – comme nous le sommes maintenant. pour l’heure rassure-toi : je n’y pense uniquement que pour écrire mes délires.

on s’apprête à partir, on se prend par la main et une dernière fois nous sommes cette odeur de fougère et ton rire, nous sommes le flou de toute la rivière, nous sommes, et en fait c’est déjà beaucoup de le dire : nous sommes et le dehors avec.

et le dehors avec.

et le dehors avec.

*

*

il y a beaucoup d’oublis dans ce livre.

ça arrive.

mais du coup je me demande : sait-il ce que ça fait d’habiter un instant l’intérieur d’une clairière ?

certains centres méritent que l’on s’y arrête.

certains centres méritent d’être.

multicentrer mon existence. ça serait ça ma réponse à la fausse alternative du dehors-dedans, ami-amour.

je repense encore à ce vers collé il y a longtemps : « tout centre se forme au contact de l’espace qu’il traverse ».

ça veut dire : tout centre se forme (mais aussi se défait) au contact d’un dehors.

mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a qu’un centre et qu’il n’y a qu’un dehors.

multicentrer : ne jamais faire en sorte qu’il n’y ait qu’un centre et donc qu’il n’y ait qu’un dehors.

vouloir qu’il y en ait mille et qu’ils soient mille fois libres.

multicentrer et pour ça, oui, s’inventer sa propre « politique de l’existence ».

ne pas choisir entre la forêt et le néon. entre le poème et le futile. entre le sens et l’existence. et pire que tout : entre l’ami et l’amour.

ne pas oublier l’éthique du et.

amour et ami. amour amicalisé. réconcilié avec la forêt.

*

*

ça y est.

l’avion a remonté le cours de la nuit.

je suis partie à 15h15 et 10h plus tard il est bientôt 18h30.

le soleil se couche et c’est déjà l’heure d’aller boire un verre.

ça y est.

la boucle de cette note est enfin bouclée.

dernière éthique de la fin : un jour arrêter de se perdre à penser.

j’ai perdu bien trop d’heures à écrire et à mettre en ordre ce dédale qui était à l’image de trois semaines chaotiques.

ça valait pas vraiment le coup.

j’aurais pu faire à la place des vocaux à mes amis pour leur raconter ma vie.

tant pis.

c’est comme ça.

comme il dit : la vie d’artiste, encore et toujours.

*

neige petit-déjeuner, juste derrière la langue

parce que la mort est partout elle est ici nulle part. 

on en parle tout le temps pour n’en parler jamais. 

la parole vide l’essence de la chose. 

j’aimerais ne plus parler de notre amour de peur de l’épuiser par ma bouche. 

je te raconte un rêve et le vois se former dans l’espace autour. 

la parole forme et épuise : c’est un jeu dangereux. 

à l’écoute de ce rêve, je te vois faussement t’inquiéter. 

la prochaine fois c’est promis je te parlerai des milliards de grains du désert. ce sera comme si nous y étions déjà. 

*

je rencontre des gens qui font du parapente. 

ma première question : « c’est comment à l’intérieur d’un nuage ? ».

l’un dit : « ça dépend des fois. parfois sombre. parfois arc-en-ciel autour de notre ombre. ». 

silence.

puis murmure d’un « dingo » qui veut dire : je n’en espérais pas tant. 

*

tu te rendors sur les miettes de notre tentative de réveil. 

je fais semblant de travailler pendant que tourne dans ma tête cette idée : les caresses naissent à l’intérieur de la bouche, juste derrière la langue. 

dedans, c’est une lumière petit-déjeuner, dehors, une neige d’avril. 

les flocons, ce sommeil, l’odeur du café, tout répète : la douceur est un nom partagé, la douceur est un nom partagé. 

je te regarde dormir et j’écris en silence ce qui tombe dehors : je t’aime, je t’aime, je t’aime. 

*

aimer – soi, l’autre – est une lutte qui ressemble à une paix. 

derrière l’apparence d’une grâce il y a un combat permanent contre l’inertie – aimer est actif – et contre la violence – aimer est passif.

l’exprimer repose sur le même paradoxe. 

un je t’aime est une guerre qui ressemble à une paix.

*

j’ai envie d’écrire une chanson. 

ces notes n’arrangent pas mon incapacité à rester concentrée plus de dix minutes. 

je pars marcher. 

il n’y a que dans la forêt que j’arrive à écrire. 

*

retour de la forêt : j’ai écrit une chanson qui veut dire : il va falloir vite et encore déménager. 

ça fait chier, cette fois, je croyais à l’ici. 

*

aujourd’hui le fil était trempé et la neige autour. 

mais quand même : c’est avec le souffle qu’on avance et avec le regard que l’on tourne – m’a dit le fil aujourd’hui. 

*

tu as aimé le post où il était question d’une note où tu apparaissais.

(parenthèse : de toi en toi tout le monde s’y perd. qui est le tu cette fois ? ce tu le saura et l’autre bien sûr aussi – fin de la parenthèse). 

je n’en attendais pas tant. un like après tout, c’est beaucoup pour notre génération. 

j’en profite car ça veut dire que peut-être que tu liras ça : 

un soir d’insomnie je m’amusais avec l’écriture automatique comme on faisait avant.

j’avais repris le long message automatique je t’avais envoyé une fois. tu sais, celui qui disait mieux que moi ce que j’aurais pu te dire à ce moment-là. il disait par exemple : 

« il faut qu’on s’appelle comme si on était encore dans le présent ». 

encore dans le présent.

mais on y est plus. 

alors j’ai continué à jouer avec mon clavier. 

ça a fait : « tu me manques comme les chats et mon amour. je suis où ton corps n’es plus qu’un petit moment du temps – c’est-à-dire dans les bras des hannetons. ».

et :

« quand est-ce qu’on pourra te prendre le coeur qu’on se passe de temps en temps ? demain ou quand j’aurai fini mon jour de toi ? ». 

c’est joli n’est-ce pas ? j’ai un peu triché parfois. mais c’est joli je crois et c’est un peu vrai. 

*

tu dis : « je t’aimerais sauf si tu deviens folle » et je pense : « tu t’aimeras jusqu’à que je devienne folle ». 

la perspective de la folie ne m’effraie plus vraiment. 

je ne déréalise plus, je suis trop occupée. 

pour toi, je tacherai de rester quoi je suis : une folle à la folie contenue, à la folie maîtrisée, autrement dit : une folle à moitié. 

*

nouvelle et troisième sonorisation à propos de ma défaite du silence.

*

je feins une sieste. 

les oiseaux et la pluie sur le toit. le bordel partout. le corps douloureux mais fier. 

j’écoute l’avenir me dire : je te vois venir, je t’attends. 

la confiance dans les paumes et les paumes dans tes doigts. 

j’ai fui au pays des rivières car tu n’étais plus là pour regarder tomber avec moi la neige petit-déjeuner dans la lumière d’avril. 

comme là-bas, comme ici, comme partout, tout me parait toujours beau à crever. 

la nuit j’ai peur de te perdre de vue et dans mes journées j’avance une paume après l’autre. 

putain : la vie est une chose qui est belle à crever. 

retenez. apprenez. répétez.

belle à crever.

ça a commencé par un petit-déjeuner sous la neige, ça finit par un après-midi orageux, presque d’été. 

même ici, ou en fait, surtout ici, la douceur m’apparaît une fois de plus comme un nom partagé. 

la pluie couvre rapidement les oiseaux et je me dis : c’est comme avec toi l’avenir le passé. 

la vie se couvre elle-même et ainsi elle se fait. 

17h. 

je me regarde bientôt dormir et une fois encore j’écris en silence ce qui tombe dehors : je t’aime, je t’aime, je t’aime. 

ton visage finit par couvrir ce que j’écris et je dis à voix haute : merci à la pluie. 

*

il dit : heureusement que le silence de la neige ou le bruit de la pluie sont dans tes oreilles autant de plaisir que les oiseaux ou les grenouilles.

et ajoute : tu veux de l’eau ?

c’est un beau voyage. 

c’est un beau voyage en ta compagnie. 

tu dis sans le dire : merci à l’éclair. 

je comprends, je souris. 

c’est assez pour aujourd’hui. 

partir ou le parasite sacré

je rencontre des gens qui construisent des maisons. 

les gens qui construisent des maisons trouvent ça normal de construire des maisons mais moi je trouve ça fascinant. 

j’ai du mal à m’imaginer construire une maison quand même l’architecture de mes textes est bancale. 

est-ce que quelqu’un qui construit des maisons peut trouver que construire un poème est un fait fascinant ? 

cette question veut dire : combien pèse un poème face à une maison ? 

je regarde mes mains incapables de construire quoi que ce soit, pense aux khmers, les imagine coupées quand soudain : « et toi tu fais quoi dans la vie ? ». 

la tristesse m’aide toujours à trouver le chemin. 

ce sera partir mais en amenant avec moi tout ce que j’aimerais construire donc ça veut dire : la construction devra être mobile. 

c’est l’avantage du poème face à la maison. 

les khmers m’auraient au moins laissé mes pieds. 

hier le vent était si frais qu’on pouvait presque l’attraper. 

demain : y construire les visages que je me fabriquerai. 

pour l’heure ce soir j’ai un visage face planète et me pose deux questions : suis-je trop gentille avec eux c’est-à-dire avec toi – aussi – et pourquoi nos dents – hier amies – sonnaient cette nuit comme des scies ? 

*

le lendemain : on s’aime toujours avec le sourire. 

ça va mieux.

je me demande si les gens dans la rue sont jaloux de voir qu’il existe plus beau qu’eux.

Octavio Paz dit qu’un peuple commence à s’interroger sur lui-même lorsqu’il entre en crise de croissance. il dit ça puis généralise son analyse : l’interrogation est l’être de l’être en crise.

depuis un an que j’ai fini mes Branches des autres, mon écriture est un peuple en crise de croissance. 

depuis un an que j’ai commencé ma déterritorialisation permanente ma conscience de moi-même est un peuple en crise. 

Octavio Paz dit que l’informe guette les peuples en crise.

moi je vois bien que l’informe guette ma conscience et mon écriture. 

c’est normal : je suis un peuple en crise.

Octavio Paz dit que l’informe guette les peuples en crise – et donc Camille Sova – parce qu’ils ont « cessé d’être des sources ». 

j’ai cessé d’être une source car comme d’habitude j’ai continué d’être l’océan. 

pourtant : tout n’est pas perdu.

Octavio Paz veut nous rassurer, nous les peuples en crise : « chaque homme recèle la possibilité d’être, ou plus exactement d’être à nouveau un autre homme ». 

oui. quelque chose peut naître de l’informe. il faut juste remonter le cours de l’eau, repartir du bas vers le haut, puis du haut jusqu’à sous la terre et alors pourra être la source pourra être moi pourra cesser d’être en crise pourra cesser d’être interrogative. 

*

plus loin dans le livre, Octavio Paz dit que les cérémonies et les fêtes au Mexique sont un moyen de communion, de dialogue et d’ouverture. qu’avec elles “le Mexicain” s’ouvre à l’extérieur. 

la Fête ouvre à l’autre. la Fête ouvre par le corps. 

la Fête est peut-être un moyen d’être un nouvel être humain.

en tout cas pour moi la Fête est le seul moyen d’aller par-delà ma crise.

« Ainsi donc, la Fête n’est pas seulement un excès, un gaspillage rituel des biens péniblement accumulés durant toute l’année : elle est aussi une révolte, une subite immersion dans l’informe, dans la vie à l’état pur. Par la Fête la société se libère des normes qu’elle s’est elle-même imposées. Elle se moque de ses dieux, de ses principes et de ses lois : elle se nie elle-même ».

c’est une belle façon de penser la Fête. et on y retrouve l’informe. sauf qu’ici on s’y jette de son plein gré. sauf qu’ici il est ouverture et non disparition. 

à méditer à la prochaine gueule de bois.

ceci pourrait être un poème sur la Fête même s’il était à l’origine un poème sur l’Amour. 

entre les deux quelle est la différence ? 

Octavio Paz dit : « c’est parce que nous n’osons pas ou que nous ne pouvons pas affronter notre être que nous avons besoin de la Fête ».

moi je le pense de l’Amour. 

entre les deux quelle est la différence ?

j’ai honte à chaque fois que j’y pense : j’ai fait mon deuil de sept ans d’histoire en collant un poème à partir d’un magazine porno. quelque chose ce jour-là en moi a lâché.


parenthèse : 

finalement qu’importe d’avoir un livre à mon nom quand j’éprouve si fort les effets dans ma vie de mon écriture. 

qu’est-ce que le reste à côté ? 

un désir bourgeois. 

fin de la parenthèse 

ce poème finissait par ces vers : 

« il est impossible d’assouvir le ciel 
quand il s’agit d’étoiles

merci à l’amour d’avoir été sans nous voir

je peux maintenant rentrer dans mon soir
avec dans mon sein 

la vérité d’un promis non-tenu ». 

je l’ai déjà cité dans une note ici mais il me hante toujours. 

en particulier ce soir. 

« j’ai besoin d’être réelle en dehors de tes mains ».

il disait ça aussi. 

quel est le degré de ma réalité aujourd’hui ? 

j’ai tellement changé depuis, pris mille ans en un an, pris mille fois un visage nouveau. 

pourtant le fil est toujours là. 

en particulier ce soir. 

ce même fil avec lequel ils te couperaient les mains à toi aussi. 

à ton avis : combien pèse une idée face à une maison ? 

à mon avis : si peu, si peu. 

comme mon incertitude le lilas fleurit sur un lever de pleine lune. 

il n’y a qu’une rupture que je n’ai pas digéré et elle est amicale.

combien pèse un ami face à un amour ? 

à mon avis : tellement, tellement. 

j’ai des images des fêtes mexicaines dont parle Octavio Paz, des masques, ceux qu’on porte la nuit et ceux qu’on porte le jour. 

je vous vois tous au milieu de ce bal de tous mes amours. 

je vois vos yeux, je vois les possibles perdus et ceux qui s’ouvrent radieux. 

je te vois toi, j’imagine tes yeux lisant ça et je me dis : aucun livre ne pourrait m’offrir le luxe de te raconter mes histoires comme ça.

je touche du doigt quelque chose. 

Anaïs Nin s’amusait parfois à laisser son journal ouvert. elle se plaisait à imaginer ses amants tomber sur des passages parlant d’autres qu’eux. 

je n’ai pas sa frivolité, ni son art du mensonge, ni même son goût du masque – en somme : pas sa cruauté. 

sa fête à elle m’aurait vite épuisée mais quand même je me demande parfois : es-tu sûr d’être toi ? 

je veux dire : quand tu lis tout ça, tu ne te dis pas : « dans son bal à la con et au milieu de ses citations bidons, quel est le moi qui est son toi ? » tu te dis ça ? ou il n’y aurait que moi pour me demander ça si j’étais ton toi ? pour me dire : « moi es-tu sûr d’être toi ? ». 

en tout cas ce soir j’ai au moins trouvé le poids d’un poème face à une maison : c’est le poids d’une question qui me sert à moi pour te dire à toi des choses que personne ne comprend – ni toi ni moi – et qui ne pourront jamais faire office de maison. 

heureusement je rencontre des gens qui construisent des maisons.

eux pourront faire quelque chose pour nous.

eux c’est toi. 

moi je fabrique de l’air qu’on peut presque attraper, autant dire : pas grand chose. 

ça c’est mon vrai métier.

ça c’est mon vrai visage. 

comment faire à deux quand l’instable est mon pas ? 

ça c’est mon poids à moi.

il pèse celui d’une question. 

*

est-ce qu’artiste c’est un métier ?

est-ce qu’artiste c’est un travail ?

est-ce qu’on passe toustes notre temps à nous épuiser à la construction de notre légitimité ? à revendiquer le seul droit d’exister ?

est-ce que chuchoter dans un micro des mots arrachés puis collés c’est de l’art ?

en tout cas ça ressemble pas ni à un métier ni à une maison.

*

« et toi tu fais quoi dans la vie ? » 

j’aurais dû répondre : « parasite sacré ». 

entre la forêt et le monde qui brule : un fil

je tends un fil au bord de la rivière.

le fil est à l’image de celui qui me relie à la terre : il l’effleure à peine. 

de quoi ai-je vraiment envie ? construire ou partir ? 

d’une semaine à une autre une phrase en contredit une autre et ainsi de semaine en semaine et à toute vitesse.

ça a toujours été ainsi : j’ai toujours habité les contraires. 

je regarde le fil et j’y mets tout mon équilibre.

rien n’a jamais été si fragile. 

*

je m’enfonce dans les bois.

le sapin a dit : tu as marché sur mes pieds.

j’ai dit : je me suis excusée. 

il a dit : est-ce que tu penses que ça change quelque chose ? 

j’ai dit : mais qu’est-ce que je peux faire de plus ?

il a dit : rien, à part ne pas l’avoir fait.

bien sûr, je n’ai rien répondu. j’ai continué à m’enfoncer toujours plus dans les bois. 

à la tombée de la nuit, j’ai croisé Lucien. 

j’ai tu l’histoire du sapin mais il a su l’histoire du quotidien – tendre et tendre ce fil, sans fin et pour rien. 

il a marché un peu avec moi et il a dit : « tu sais, c’est toujours les mêmes colliers de nouilles que l’on offre en vain ». 

j’ai pensé : il me l’avait pourtant déjà dit : « c’est ce qu’il y aurait de mieux : qu’il n’y ait là que des paroles ouvertes, perpétuellement ouvertes, et des annonces faites pour le vide, lui qui n’entend rien, et qu’il faut pourtant traverser jusqu’à faire l’écoute – c’est pourquoi il faudra écrire avec quelque chose de la nuit, d’une persévérance de nuit. ». 

écrire pour le vide avec quelque chose de la nuit. 

j’ai voulu lui dire : la forêt d’une certaine façon est ma nuit. 

il a sorti le papillon de verre de son œil et il a dit : « l’enfance renouvelée ». 

et j’ai pensé : ça aussi il l’avait déjà dit : « Je te donne mon enfance de nuit. Mon animal de nuit. » 

puis il est parti. 

j’étais seule avec les hêtres. 

j’ai dit s’il vous plaît mais rien n’y faisait : ils ont dit non. 

j’ai lâché l’affaire.

je suis retournée auprès du ruisseau où j’ai attendu que mon monde ne soit plus uniquement composé d’impressions qui ne touchent pas le sol.

comme rien ne changeait, j’ai fini par quitter le ruisseau pour trouver les oiseaux.

puis comme rien ne changeait, j’ai quitté les oiseaux pour ma propre voix. 

entre le ruisseau, les oiseaux et ma voix : la même possibilité d’un hélicoptère. 

*

tu es cercle et moi triangle. 

les angles me brisent quand tes choses circulent. 

*

« je voudrais être sous ta peau. » 

l’araignée boit dans ma paume, juste derrière la brûlure. 

sur les sentiers nocturnes en ce moment je croise des chiens. quand ils se croisent entre eux ils aboient très fort.

sur les sentiers nocturnes en ce moment je croise des spectres qui me suivent au réveil.  

comprenez : la nuit est partie à la chasse, les cauchemars envahissent les jours.

entre l’araignée, toi et moi : la volonté d’une alliance. 

moi aussi je voudrais être sous ma peau, juste derrière la brûlure.

*

le livre de Lucien s’appelle Contre-nuit

*

Facebook m’informe d’un souvenir. 

22 mars 2020. 

la publication sur mon mur d’un extrait de Mille Plateaux de Deleuze et Guattari : 

« Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer, non pas d’un amour universel abstrait, mais celui que je vais choisir, et qui va me choisir, en aveugle, mon double, qui n’a pas plus de moi que moi. On s’et sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. On n’est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide. Déterritorialisation absolue. On est devenu comme tout le monde, mais à la manière dont personne ne peut devenir comme tout le monde. On a peint le monde sur soi, et pas soi sur le monde. » 

c’était il y a trois ans. 

je me revois lire ça sur le fauteuil près de la fenêtre. j’habitais à Toulouse.

je revois les mouettes la nuit. les courants d’air dans les si grandes fenêtres.

je revois toutes les lignes qui se sont ouvertes depuis. 

lignes de fuite non où fuir mais où faire fuir le monde. 

par exemple : le feu est une ligne de fuite. 

on ne peut pas fuir avec lui mais on peut y fait fuir le monde. 

*

*

j’avais oublié cette histoire de milieu chez eux aussi.

et ça m’arrange pas dans mes histoires de construction. 

j’aime la ligne de hanche et le faites des cartes. 

cartographie de moi-même à l’instant t : flottement nocturne entre bois et rocher. 

entre deux arbres un fil, entre deux pierres un fil, entre deux hanches qui s’aiment toujours un fil.

*

je veux bien être entre les choses. je le fais d’ailleurs assez spontanément. je me glisse doucement, ne fais pas de vagues. on m’en oublierait peut-être si mon rire ne résonnait pas si fort. 

je veux bien être entre les choses mais comment être parmi elles ? 

comment trouver ma ligne de chance. 

ne pas oublier : trouver une ligne. pas la sienne. 

ma ligne n’a pas à être. trouver une ligne où s’effacer pour pouvoir être. 

oublier la racine et la branche. oublier le : « où allez-vous ? d’où partez-vous ? où voulez-vous en venir ? ».

ni partir, ni construire. 

pousser ? 

mieux : grouiller. 

1

« L’arbre impose le verbe être, mais le rhizome a pour tissu la conjonction « et… et… et… ». Il y a dans cette conjonction assez de force pour secouer et déraciner le verbe être. » 

arrêter de croire en l’unité. merci Facebook pour la piqure de rappel. cultiver le et de sociable et solitaire. le et de libertaire et romantique. le et de toutes les choses qui composent le fleuve de l’homme-fleuve.  

cultiver ? 

mieux : laisser faire tous les et

2

« La distinction n’est pas du tout celle de l’extérieur et de l’intérieur, toujours relatifs et changeants, intervertibles, mais celle des types de multiplicités qui coexistent, se pénètrent et changent de place – des machines, rouages, moteurs et éléments qui interviennent à tel moment pour former un agencement producteur d’énoncé : je t’aime (ou autre chose). »

là aussi je me suis trompée. le dedans et le dehors : on s’en fout. ce qui compte c’est ce qui bouge et vit à l’instant précis où je bouge et vis de telle façon. 

toujours écouter l’énoncé particulier que produisent les rouages qui s’activent en moi. 

je suis touchée par eux comme par la pluie : je n’y ai accès que par la peau. 

3

 « Non pas arriver au point où l’on ne dit plus je, mais au point où ça n’a plus aucune importance de dire ou de ne pas dire je. »

4

« Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir. » 

mais c’est précisément ce que je fais ici. je cartographie les territoires que je traverserai peut-être ou peut-être pas. ça non plus ça doit n’avoir aucune importance. 

je ne suis ni au début d’un projet, ni à sa fin. je suis ici au milieu. espace de pure liberté. merveille où tout est rivière-mouvement.  

*

5h du matin. je me réjouis d’aller voir le lever du soleil et me rappelle qu’il pleut. 

réussir à nouveau à dormir. 

je mens quand je dis : « s’endormir n’effraie pas la lumière »

j’ai sonorisé un nouveau poème. 

je mets l’audio ici en attendant de l’habiller d’une vidéo-webcam-maquillage. 

*

le monde brûle et je me sens toujours plus proche du feu que du monde. 

le monde brûle et le fil qui me refile à la terre l’effleure à peine et pourtant et pourtant je souris si grand devant ce feu qui ressemble si fort à notre espérance. 

dans un poème éphémère j’avais dit : « le combat sera mélancolique mais plein d’un chaos sublime ». 

dans un poème éphémère j’avais dit et je n’en attendais pas tant. 

du chaos, du feu et du nôtre. 

c’est beau une forêt la nuit. 

c’est beau un monde qui brule. 

et c’est beau le fil d’espérance qui les relie ensemble –

et c’est beau le fil d’espérance qui nous relie ensemble . 

would you rather be a fish ?

avant toute chose, petit disclaimer : cette note sera la dernière à être aussi personnelle et à être aussi adressée (l’adresse, ça vaut pour la deuxième partie).

enfin, j’espère. j’y crois à moitié quand je le dis. mais je vais essayer. 

au milieu, pour contrebalancer mon étalage de moi, il y aura Paterson de Jim Jarmusch et Paterson de William Carlos Williams (dont sont extraites les citations). en miroir et en guise d’appui à un semblant de réflexion.

histoire de me dire qu’il ne s’agit pas que de moi. mais aussi de poésie. 

si j’avais pas renommé toute cette section « thérapie », je culpabiliserais presque de m’étaler autant. 

mais, peu importe. 

allons-y.  

comme c’est très long, j’ai séparé le tout en deux parties. 

*

Première partie : vie et poésie

*

j’ai dormi l’équivalent d’une nuit mais en trois nuits, parcouru l’équivalent d’un petit pays en deux semaines, fumé l’équivalent d’un petit bouquet toute la journée et bu dansé dansé dansé et bu l’équivalent de mon déséquilibre à la dernière soirée. 

parfois il n’y a rien à dire de spécial.  

on fait comme si on pouvait toujours combler le rien mais souvent il vaudrait mieux se taire.

l’assuétude sonne joliment. 

derrière mon sourire c’est une réalité de plus qui m’effraie. 

*

« Je suis ma propre surface 
         sous laquelle 

est enfouie une jeunesse        
         qui témoigne »

*

j’enfume mon intimité pour qu’elle ait des choses à dire sur ce qui se trouve derrière les murs mous de l’esprit. 

je fais ça comme je vivais avant ma solitude. 

j’aimerais écrire sur la solitude pour pouvoir me la réapproprier. qu’est-ce qu’être seul et qu’est-ce que ça fait à l’esprit et à l’âme de passer tout ce temps seulement seul avec soi. 

j’en suis persuadée : les solitaires ont plus de ressources. ils vont plus au fond du fond de tout. ils sont plus profonds à défaut d’être plus légers. 

je le dis probablement pour me rassurer. pour me réévaluer. pour moins sentir le gouffre entre ce que je suis et ce que j’aimerais être peut-être : un être social parfaitement adapté aux milliards d’interactions qu’une vie doit porter.

quand ai-je arrêté d’être seule ? 

et à qui ai-je vendu mon seul bien précieux ? 

traîtrise à méditer. 

*

réécouter dix fois pour m’en persuader : je suis aimée. 

je veux toujours tenir Eurydice par les yeux. serrer l’amour comme Lennie ses souris. 

j’aime comme on étouffe dans un sac en plastique : par progressive disparition de l’air. 

j’aime comme on vide on épuise. 

pourquoi je fais ça ? et pourquoi j’y crois tellement pas que j’écrase des souris dans mes doigts jusqu’à confondre leur asphyxie avec mon oxygène ? 

ne me laisse pas m’enfermer dans un sac en plastique. 

cette fois : je me parle à moi-même. 

j’ai trop besoin d’oxygène. souviens toi la chanson-poème : il te va si bien, l’oxygène. 

souviens-toi de l’air. 

*

« Visant quel but sinon l’amour, qui fixe la mort dans les yeux ? 

(…)

Chante-moi un chant qui rende la mort tolérable, le chant d’un homme et d’une femme : l’énigme d’un homme
et d’une femme.

Quel langage étanchera notre soif,
quels vents nous emporteront, quels orages nous soulageront
après nos défaites
sinon ceux du chant sinon ceux du chant immortel ? »

*

est-ce qu’on triche en voulant faire sortir la poésie du silence des livres ? 

est-ce qu’on triche en la mettant sur scène ou en musique ? 

est-ce que la poésie est une chose plutôt qu’une autre ? 

et pourquoi serait-elle plus proche du silence que du son ? plus proche du livre que de la scène ? 

est-ce ma guitare ou mon ordi sont comme le monde autour : une traîtrise de plus ? un crachat à la face de nos solitudes ? 

est-ce que l’on cherche des oreilles car il n’y a plus d’yeux pour nous voir ? 

je repense à un vieux poème collé qui finissait comme ça : 

« entendez-vous mon chien ramasser des couleurs ?
il rhabille la maison pour gagner sa vie
quand je pense à lui cela me réjouit

rien à foutre si c’est pas de la poésie »

c’est ça qu’il faut garder en tête : rien à foutre si c’est pas de la poésie. 

pour s’en convaincre, voici une lecture enrichie en sonorités et en images que j’ai faite – moi-même composé la musique et tout ça – hier soir à partir d’un poème collé cet été. 

cool non ? 

*

« Tout ce que je puis dire à propos de moi et des autres réside en ceci, que l’important n’est pas tant de savoir de quelle manière tel individu ment, ou fornique, ni même comment il amasse de l’argent, pourvu que dans ses tripes ne se niche pas un Ponce-Pilate mais un Lazare affamé. »

*

voilà. ce n’est pas la traitrise qui m’a fait quitter l’isolement. 

c’est le feu. 

*

« Les gens sont aveugles, infirmes. Je
crois qu’il veut me tuer, je ne sais pas 
quoi faire : Il vient après minuit, 
je fais semblant de dormir. Il se tient là,
je sens qu’il me regarde, j’ai
peur !

         Qui ? Qui ? Qui ? Quoi ? 
Un soir d’été ? » 

*

j’ai donc regardé Paterson de Jim Jarmusch cette semaine. ça m’a conduit à réfléchir sur la façon dont la poésie prend place au milieu de la vie.

Paterson met en scène un jeune homme, chauffeur de bus et poète, qui s’appelle, comme la ville où il vit, Paterson. 

toutes les scènes où Paterson écrit des poèmes sont des plans superposés (assez kitchs à vrai dire) où l’écriture se superpose à des plans eux-mêmes superposés (appréciez la technicité de mon vocabulaire quand il s’agit de parler cinéma). 

*
la poésie est ou n’est pas quelque chose de particulier.

la poésie est là. au milieu du bus comme du fleuve. 

elle se superpose à toutes les couches dont est faite la vie. 

elle n’efface pas le monde. elle n’efface pas le bruit. 

elle s’insère au milieu. 

plus ou moins discrètement selon la main derrière elle. 

elle peut gueuler comme demander pardon en se faufilant discrètement. 

*

dans le cadre de mon travail, j’ai eu la chance d’inviter Bernard Friot. 

j’aime sa vision d’un communisme qui est maîtrise de son temps. l’idée qu’est communiste celui qui refuse la subordination. que ce n’est pas une histoire partisane. que c’est plutôt un état d’être et de faire quelque chose du fait d’être. 

dans Paterson (le film), la poésie est aussi bien chez celui qui écrit que chez sa compagne qui peint tous les rideaux et tous les tapis de toute la maison. 

comme le communisme de Friot, la poésie y est présentée comme un état d’être et de faire quelque chose du fait d’être. 

quelque chose qui se superpose au reste.

qui n’est pas une activité particulière.

quelque chose de gratuit et d’insubordonné. 

on en revient toujours au même point de départ : d’abord être libre, ensuite le reste. 

il n’y a pas besoin de mots pour être poète, de même qu’il n’y a pas besoin d’idées pour être communiste. il s’agit seulement d’états, parfois à cultiver, parfois plus ou moins donnés, qui veulent dire : je suis libre d’aller, le pas léger, prolétaire de moi-même, menant une vie frugale mais riche de ma seule liberté et de l’envie de la laisser fleurir sur tous les co(i)ns que je croise en riant. 

la liberté part des pieds et irrigue les mains. 

je reformule le point de départ : d’abord le mouvement, puis encore le mouvement et enfin le mouvement. 

*

« Nous ne savons rien et ne saurons jamais rien
         Sinon danser, danser sur une mesure
à contre-point 
         Satyriquement, ce pied tragique. » 

*

la vie est comme une rivière. elle charrie tout ce qu’elle trouve sur son passage avant de jeter indistinctement tout ce tout dans la première mer venue. 

la vie est une rivière et la poésie est une branche portée par et sur la rivière qui peut devenir la rivière elle-même si elle se dilue suffisamment en elle. 

pas besoin d’eau pour être une rivière. 

mais besoin d’une chose qui est la même pour tout : besoin de mouvement. 

*

« En soi, écrire n’est rien; se mettre
en condition d’écrire (c’est là

qu’on est possédé) équivaut à résoudre 90 %
du problème : par la séduction

ou à la force des bras. L’écriture
devrait nous délivrer, nous

délivrer de ce qui, tandis
que nous progressons, devient – un feu,

un feu destructeur. Car l’écriture
vous agresse aussi, et il faut

trouver le moyen de la neutraliser – si possible
à la racine. C’est pourquoi,

pour écrire, faut-il avant tout (à 90 %)
vivre. » 

*

Seconde partie : toi 2

*

je suis allergique à ton absence et plus encore à la présence d’autres que toi. 

je peux arrêter l’une mais pas arrêter l’autre. 

je regarde où tu n’es pas et je vois tous les arbres qui me narguent : ils savent être nombreux et libres. 

moi je n’y arrive pas. 

je suis trop romantique pour être tout à fait libertaire et trop libertaire pour être tout à fait romantique. 

putain, quand savoir dire non relève de l’exploit, il y a encore tellement de barrières à franchir. 

ramène-moi chez moi, j’en ai assez de ta gueule, je veux plus supporter ce regard plein d’envie. tu me dégoûtes. vous tous vous me dégoûtez. ramenez-moi à lui. putain comme je vous hais.

tu vois bien comme souvent en ce moment ça craint. stp reviens. je vais finir par en frapper un. 

*

après deux heures au téléphone, on s’est dit avec Marie : il faut distinguer le sexe de la relation sexuelle. 

pour qu’il y ait relation sexuelle, il faut qu’il y ait relation. sinon c’est du sexe. ça paraît bête dit comme ça. mais la distinction nous semblait importante. 

la relation demande du temps et de l’énergie. 

c’est ça le problème. 

je n’ai pas ça pour les autres. 

est-ce vraiment un problème ? 

je ne crois pas. 

*

ce qui m’intéresse aujourd’hui est de construire. 

une œuvre. des relations. de regarder l’avenir et de lui dire : j’arrive. 

je pense à toutes les relations où j’ai été sans y être. 

la vie va trop vite. 

je n’ai plus de temps à perdre.

ce qui m’intéresse aujourd’hui est de construire. 

pour ça, il faut des bases solides et la certitude que ce qui est en train d’être construit est à même d’abriter tout ce que je suis, dans toutes mes contradictions. 

libertaire et romantique. sociable et solitaire. 

c’est comme ce que je disais sur l’amour et la montagne la dernière fois. ensenser, ensenser. faire que les choses aient du sens. 

je ne veux plus être quelque part sans y être. je ne veux plus être avec quelqu’un sans y être.

je veux pouvoir regarder autour de moi comme autour de toi et pouvoir dire sans mentir : j’arrive. 

*

je pense à ce qui t’est arrivé.

je pense à toute la violence dont est capable la vie. déchaînée d’un coup. 

je pense à ça et j’aimerais te mettre dans une coquille. 

te dire que cette coquille est désormais ton monde. que tu peux t’y déployer en toute sécurité. et que rien ne t’y arrivera plus jamais.

j’aimerais être cette coquille et qu’elle n’ait pas de bords.

j’aimerais que tout ça n’est pas été.

*

la sagesse de ces notes c’est peut-être l’idée que le long terme a besoin d’immédiateté pour se faire. que l’œuvre a besoin de l’épars pour se faire. 

Lucien dit : œuvrer comme ouvrir.  

c’est parfait. j’ouvre, j’ouvre, j’ouvre. 

j’ajoute : ouvrir et être ouverte. retenir dans la note ce qui entre d’avoir laisser ouverte la porte de l’être. laisser passer le moindre courant d’air. puis laisser germer le courant d’être au milieu du reste.

pour les relations : sentir et vouloir. et peut-être aussi dans l’autre sens.

la psy m’avait dit avant qu’on se quitte : n’oubliez pas de sentir. 

les semaines passent si vite. ne pas perdre de temps autrement qu’en le perdant sciemment. ne pas mentir. et surtout : ne pas se mentir. et toujours sentir. sentir. sentir. sentir.

*

le sens est à construire. 

Deleuze. Jankélévitch. 

je n’invente rien. 

mais c’est si différent de le sentir. d’éprouver en soi la vérité d’une idée. 

c’est tellement différent. 

je pense à toi et je me demande si tu l’as déjà vécu.

crois-moi pour ça il faut quitter les livres, même un tout petit peu. il faut sentir avec ses mots à soi. laisser ses idées se faire chair. ça vient vite, crois-moi. après on peut lire à nouveau. 

(ici l’adresse est autre).

*

un de mes poèmes figure dans un manuel scolaire. je le dis pas assez.

il y a mon nom dans le sommaire et tout et tout. 

je n’ai plus le temps pour que ça ne marche pas. 

un an et je ne fais plus que ça. et partir aussi. 

*

deux choses me viennent à la relecture de ces notes. 

1/ quand je dis que je n’y étais pas, ça n’est pas dans le présent mais c’est dans l’avenir. j’étais là dans le présent mais j’étais absente des futurs possibles. aucune projection = je n’étais pas là. c’est tout l’inverse d’avec un autre d’ailleurs. à l’époque, lui comme moi étions incapables d’être présents au présent mais étions seulement là dans nos futurs possibles. que des projections = le présent a gagné, il s’est passé de nous. 

bref. 

ensuite. 

2/ pour sentir il faut avoir confiance. et ça c’est une toute autre histoire. remonter le fil du sentir jusqu’à sa source : le soi tremblant qui n’ose pas dire non, qui n’ose pas dire je ailleurs qu’à l’écrit. qui n’ose pas d’ailleurs dire autre chose qu’une blague pour changer de sujet. se faire confiance. et arriver au point d’avoir un avis à minuit sur l’eau du robinet. 

*

If I give you my time and give you my space 
Know that that shit’s not to waste. 

(…)

If I give you my love and give you my truth
Know that that shit’s just for you.  

générique.

des amis et filmer le ciel 

les notes s’accumulent. 

j’ai trouvé une façon d’écrire qui correspond à mon rythme : diffracté. 

j’emploie ce terme sans être sûre de ce qu’il signifie. 

je vérifie : dont la direction a été déviée

pas sûre que mon rythme ait déjà eu une direction dont il aurait pu dévier.

alors, probablement pas le terme le plus approprié.

plus juste peut-être : saccadé. 

qui est irrégulier et brusque

c’est tout moi. 

la Garonne est si basse que ses profondeurs sont à la surface : ça aussi, c’est tout moi. 

elle est à fleur de peu : appréciez la nuance. 

les mouettes et moi prenons le soleil. 

les mouettes et moi sommes trop pudiques pour nous dire que l’on s’aime mais le sourire aux lèvres quand même et les ailes autour de ses retrouvailles imprévues qui réchauffent l’hiver. 

les mouettes sont mes ami-es : nous nous aimons discrètement quoi qu’en riant très fort. 

je les aime plus que le ciel. 

hier en parlant avec Marie, échange de messages isolés, tard dans ma nuit, tôt dans sa journée, mais toutes les deux ivres ou hautes, nous nous disions comme se diraient des mouettes : « je suis tellement contente de partir avec toi », et moi d’ajouter « c’est exactement ce que je me disais ». 

comme avec les autres, nous nous aimons par nos rires. 

on se dit : « je suis tellement contente » et pour nous ça veut dire : « tu es si essentielle à ma vie ». 

je l’aime plus que le ciel. 

la musique m’envolait  – hockets for two voices – et je me disais : nos amitiés ont aussi le droit d’être romantisées. nos amitiés méritent plus de place car elles sont souvent nos plus belles histoires. 

et pourtant, c’est si dur de le dire.

je repense à une histoire entendue dans Un podcast à soi à propos de deux amies qui se sont mariées ensemble pour célébrer leur amitié. 

c’est une belle anecdote. 

Marie, voudrais-tu m’épouser ? 

*

je suis censée travailler mais je sais qu’aujourd’hui je vais trainer, lire et écrire.

je suis une enfant Tanner : j’aime le temps volé à la vie, j’aime marcher et j’aime le rêve de projet qui sont comme cet oiseau qui écarte ses ailes au soleil : la possibilité d’un envol qui se contente de l’idée de voler. 

*

je passe du carnet à l’écran, je passe d’un pas à un autre. est-ce que le support change l’écrit ? est-ce que la parole est comme les territoires que j’habite : interchangeables ? 

je commence à voir le piège de ce journal numérique : mon besoin d’écrire y est satisfait. mon besoin d’immédiateté aussi. 

écriture du caprice : et le long terme peine à se faire. 

j’y trouve une gratuité et un plaisir très différents de ce que j’obtenais dans les autres façons d’écrire et de composer. 

moins de sérieux, moins de poids : la légèreté y est enfin soutenable. 

pourtant, je donnerais beaucoup pour écrire un poème aujourd’hui.

mais ça n’arrivera pas. j’ai trop besoin de traîner.

*

j’aime les visages de cette ville. j’aime son air. j’aime ses ponts. 

j’aime y être et surtout ne pas y être. 

j’aime aimer de loin. 

dans l’église de la Daurade, il y a une vierge noire et une peinture où Jésus vole sur un aigle qui paraît en colère. il y a trop de peinture pour prier et l’orgue a probablement trop tuyaux pour pouvoir nous comprendre.

j’ouvre une parenthèse : prier, ça veut simplement dire dire merci. pas grand chose à voir avec un aigle en colère. fin de la parenthèse. 

avant je mettais des bougies pour l’aider à monter. maintenant qu’il l’est, je me contente de regarder les bougies. 

au début, je pleurais. puis j’ai appris à reconstituer ce qui restait de moi. des lambeaux et l’envie de m’en faire à nouveau une peau. je pleure un peu moins désormais.

je tombe pour la huitième fois depuis le début. 

j’écris dans l’église, c’est deux fois une prière – même sans dire merci. 

les mots résonnent fort dans ma tête. il y a de l’écho. 

tout se souvient : l’année dernière à la même époque, l’esprit n’avait pas fière allure. c’était le début de la chute. c’était la septième fois. 

*

désespoir de voir toujours les mêmes mendiant-es, toujours aux mêmes endroits. les mêmes errant-es pour qui rien ne change jamais si ce n’est qu’ils-elles sont maintenant rejoint-es par de plus en plus d’autres qu’elleux. 

vu un vieux comme ça en rentrant hier soir. vu dans ses yeux qu’il n’était pas là depuis bien longtemps. vu dans ses yeux ses excuses d’être là, d’être pauvre, d’être vieux. 

à coup sûr : des images à crever sur le trottoir avec lui. déchiré par la misère désolée d’exister – à la différence près que pour lui crever sur le trottoir là ce n’est pas une image, c’est une possibilité. 

on a perdu quand on a accepté que des gens puissent dormir ici. on a perdu quand on a continué de marcher. quand on s’est dit qu’en disant « ça va quand même pour vous ? » c’était déjà assez. 

on a perdu. 

toujours les mêmes mendiant-es, les mêmes errant-es et moi toujours la même quand je suis dans ces rues : toujours aussi paumée et incapable de tenir un regard, une idée. 

*

j’ai lu L’Amitié d’Agamben à Ombres Blanches.

il y dit : « l’ami n’est pas un autre moi, mais une altérité immanente dans la mêmeté, un devenir autre du même ». 

c’est beaucoup de bruit pour une idée qui paraît séduisante mais qui n’effleure pas les pattes des canards qui nagent devant moi ; une idée séduisante mais qui n’effleure pas la profondeur et la réalité de la demande précédente : ami(e), voudrais-tu m’épouser ? 

*

le mot qui correspond à ma vie comme à ces notes est assez évident, c’est le mot fragmentaire.

*

dans un an j’arrête mon travail et je me remets à écrire pour de vrai. 

il faut qu’un livre sorte. il faut mon nom sur une couverture. il faut que ça marche. c’est une question de survie égotique. 

est-ce que ces notes iront quelque part ? est-ce qu’elles préparent quelque chose ? est-ce qu’elles sont un travail exploratoire ? finalement : est-ce qu’elles sont un moyen ou leur propre fin ? 

difficile à dire. la seule chose qui compte est qu’elles me comblent pour le moment. 

sa psy a dit à une amie : il faut vous laisser vivre. 

j’imagine qu’elle me dirait à moi : et vous, vous laisser écrire. 

plus tard viendra la condensation. les idées s’agglutineront et elles feront corps.

corps et confiance à la fois. 

alors tout sera à défaire. il faudra remettre de l’air entre les murs et du feu sous la peau. 

*

il y a peut-être trop de substances qui tournent dans ma tête. 

je me sens parfois à nouveau trop souvent claustrophobe en moi-même. 

qui agit sur le psychisme

j’ai perdu deux fois la vue en huit jours. 

un site internet qui explique le principe de la migraine ophtalmique la définit comme « un orage vaso-moteur ». 

je retiens : la migraine est un orage à moteur. 

j’ai perdu deux fois la vue en huit jours, ce qui veut dire : j’ai perdu la confiance en mon corps. 

je m’y sens à l’étroit. 

comment pourrait-il un jour fabriquer un humain fonctionnel ? 

j’ai perdu la confiance mais pas la vitalité. 

Nietzsche, comme ma misologie, n’est jamais bien loin : c’est ma grande santé à moi, quitte à finir moi aussi par perdre la raison à 45 ans en pleurant sur le flanc d’un cheval maltraité. 

ça m’irait si bien. ça pourrait même avoir l’air d’être ma folie-totem. 

*

depuis que mon genou est bleu, mes racines vont mieux : elles ont appris à pousser sur le côté.

*

et toi qui n’apparais pas, mais qui n’est pourtant pas bien loin, es-tu aussi mon ami ? le deviendras-tu ? un statut peut-il en cacher un autre ? peut-il en chasser un autre ? 

j’ai des rêves d’unité et d’amour-amitié et l’envie de tout vivre à la fois. 

mais tu le sais déjà : chaque chose en son temps et chaque rêve à sa place. 

*

*

je m’apprends à vivre en me rappelant ce que je disais déjà dans la note précédente : tout finit par passer, tout sauf ce qui a été. ça, restera à jamais. 

alors, je m’apprends à vivre de telle sorte que ce qui sera à jamais ait l’allure suffisante pour briller pendant l’éternité : l’allure d’une danse le sourire aux lèvres, une baignade sous la lune qui ressemble au soleil et sous des nuages stellaires le vol d’un oiseau qui ressemble à mon rêve. 

je m’apprends à vivre de telle sorte que le vent ait enfin un visage soutenable : celui des amis, des amis et des amours aussi – comme elle, moi aussi je veux faire du vent des visages pliés et des objets découpés que je pourrais aimer. 

quand j’aurai réussi, il n’y aura plus alors qu’à filmer le ciel. 

et comme d’habitude : tout sera à défaire. 

toi

la mort ne met pas fin au lien. 

ce qui veut dire : la fin n’est pas la fin.

et donc : la fin n’existe pas.

un jour, j’ai emporté d’un monastère une prière qui résonnait avec ce que je m’apprêtais à vivre sans le savoir mais tout en m’en doutant : une mort de plus à affronter.

cette prière que je relis souvent depuis disait : « on croit que la mort est une absence quand elle est une présence secrète. on croit qu’elle crée une infinie distance alors qu’elle supprime toute distance en ramenant à l’esprit ce qui était dans la chair. ».

moi, contrairement aux chrétiens, je n’ai rien contre la chair. mais c’est vrai que je dois leur accorder que la présence de l’esprit a quelque chose de plus beau et surtout de plus fort que celle de la chair.

je crois que la fois où j’ai le plus aimé (ce qui veut dire avec le plus de vérité) c’était précisément lorsque la distance et le silence m’étaient imposés.

c’est là que j’ai découvert que pour l’amour non plus la fin n’est pas une fin.

j’aimais dans l’absence de l’être aimé. c’était comme aimer de la lumière. c’était pur, ce qui veut dire : triste et doux.

je passe de la mort à l’amour comme si de rien était, comme si c’était normal. d’une obsession à une autre.

mais je crois qu’au delà de mes obsessions à moi, il y a quelque chose en elleux de très commun.

quelque chose qui tient à la permanence du lien par delà la fin.

*

« Le printemps, comme l’amour, est dangereux. Et l’amour survit aux amants. »

*

quelque chose comme ça.


j’ai de la peine pour tous les bourgeons qui sont déjà sortis. il y aura bien une nuit où le gel les prendra. c’est prévisible comme la sécheresse qui viendra cet été.

j’ai de la peine pour les bourgeons mais eux n’en auront pas pour moi quand le gel me prendra les pensées que tu as pour le moment pour moi.

ils seront sûrement morts d’ici là (ou ils seront des fleurs, ce qui revient au même) mais pour qu’ils existent encore je penserai à eux même si toi peut-être plus à moi.

le changement de saison toujours m’attriste un peu.

j’aimerais te dire : aime-moi même au soleil stp, moi je t’aimerai même si des ailes poussent dans tes yeux.

*

« L’extase est éclair et l’amour apparition, de ce fait il est disparition. »

*

l’évidence rassure.

on ne pourra jamais ne pas s’être connus comme on ne pourra jamais ne pas avoir vécu. 

c’est le seul jamais qui me convienne : celui qui dit que ce qui a été le sera pour toujours.

l’instant est notre seule éternité car dès qu’il est il a été.

en fait, l’irrévocable est paradoxalement un moyen de conjurer mon anxiété : c’est parce qu’il s’éternise que le passé peut me permettre d’aller vers l’avenir.

peu importe si la Terre n’est plus quand le soleil en aura fini de briller.

elle aura été et c’est déjà assez. 

de même que nos amours. et tous ceux qui ne sont plus.

ce qui serait dommage serait de n’avoir pas été.

car une fois qu’on l’est tout est éternité.

peu importe si tout s’arrête dans une semaine.

ça aura été.

que ce soit pour une seconde ou pour dix vies. cela n’importe pas.

ça aura été et ça nous survivra.

avec ou sans la Terre.

avec ou sans nos mains. 

ça sera là où gisent pour l’éternité les choses qui ont été.

les méduses par exemple.

*

« Elle pense à la renaissance sans avoir besoin de mourir. La vie c’est toujours (dit-elle, écrit-elle) la vague à venir. »

*

les citations de cette note sont d’Etel Adnan. celles de la note précédente étaient de Clarice Lispector.

rien n’est jamais prémédité mais tout résonne toujours si fort.

c’est le cas, par exemple, de l’image de « la renaissance sans avoir à mourir » avec mon histoire de forêt de la semaine passée : renaître sans mourir et pousser sans brûler.

*

tu dis : la beauté c’est ce qui donne de la joie.

et je pense : je n’ai jamais entendu de définition plus juste de la beauté.

ça a même été performatif : quand tu as dit ça, j’ai senti de la joie.

je me demande si c’est parce qu’en le disant tu étais beau comme tu l’es tout le temps ou si parce que la vérité aussi peut donner de la joie. 

*

cette même prière disait aussi plus loin : « plus il y a d’êtres qui ont quitté le foyer, plus les survivants ont d’attaches célestes. ».

la relire me ramène à des vers collés il y a maintenant – c’est si vite arrivé – plusieurs années : « cent ans après on dit encore : / « le ciel est à elle mais en elle tout est monde » ».

tout est monde parce que rien n’est donné ici-bas et tout peut nous tromper mais le ciel est à moi car vous y êtes si nombreux que j’en perds parfois les yeux.

*

je me souviens qu’en arrivant ici, j’ai lu quelques-uns des classiques de la littérature de montagne. 

en découvrant ces récits, j’étais frappée d’y retrouver certaines des idées caractéristiques d’un type de littérature que je connaissais bien : les journaux d’écrivain(e)s.

j’y retrouvais, entre autres, l’idée d’une vocation devant laquelle la vie devait s’écraser (ici au sens littéral). d’une existence consacrée à regarder la mort dans les yeux. d’une pratique faussement insignifiante autour de laquelle axer son temps.  

Les Conquérants de l’inutile

c’est le titre d’un de ces livres mais ça pourrait être celui d’un manifeste d’avant-garde.

à l’époque, j’avais envie d’écrire sur ce parallèle.

je venais d’arriver ici. c’était il y un an déjà.

ça m’est passé aussi vite que le besoin de m’excuser d’être venue ici : c’est-à-dire pas si vite que ça. mais ça m’est passé.

ce qui est resté en revanche c’est la certitude que la montagne, comme espace et comme pratique, est à l’image de beaucoup de choses dans ma vie, notamment les plus importantes : l’écriture d’abord et l’amour ensuite. oui, ce n’est pas un hasard si une multitude de hasards m’a conduite ici.

pour l’écriture, le parallèle est simple : par mon travail, moi aussi je veux devancer la mort en l’ayant suffisamment pensé avant qu’elle ne pense à moi. je veux l’avoir comprise avant qu’elle ne me prenne.

parfois quand je réfléchis à elle, moi aussi je pense un peu comme ça : « Je me sentais prêt à combattre la mort, à l’affronter. Il ne s’agissait plus d’une horrible chose qui viendrait me saisir sournoisement. Elle se tenait à mes côtés, aussi présente et tangible que ma jambe brisée ou mes doigts gelés ; elle ne m’effrayait plus. ».

dans ces moments d’introspection vertigineuse, c’est mon esprit et non ma jambe que je vois se briser et mes doigts sont tout aussi gelés que s’il neigeait. 

c’est peut-être aussi pour ça que je veux faire de la montagne. pour doubler l’affrontement et mes chances de la devancer. (maman si tu lis ça, ce n’est qu’à moitié vrai).

pour l’amour, le parallèle est aussi assez simple : je veux pratiquer l’amour comme la montagne, c’est-à-dire en choisissant sciemment de m’infliger une souffrance qui fait sens pour moi : ensenser (à défaut d’encenser) une douleur qui me permet voir de près tous les sommets et toutes nos libertés s’entrechoquer.

là aussi la raison n’est pas très compliquée : c’est d’abord pour mieux l’intégrer (quand la souffrance vient d’ailleurs que d’un choix, elle est plus difficile à avaler) et aussi et surtout pour pouvoir aller là où peu sont capables d’aller. sentir le privilège que me confère une souffrance qu’il m’est possible d’oublier rien qu’en levant les yeux, sur eux ou sur toi.

je choisis cette façon d’aimer comme je choisis de mettre mon vertige sur le bord d’un rocher : avec la volonté de remplacer la peur par toute la confiance qu’un corps puisse porter. 

je veux aimer comme galoper sur ces sommets : en acceptant l’idée qu’à certains moments j’aurai peut-être envie d’abandonner mais en ayant la certitude que ce qui est en train d’être fait est la seule chose qui soit à l’image de ma vie – toujours au bord du vide mais quand même florissante.

*

« On passe toute une vie à l’aimer parce qu’on ne peut pas changer le monde. »

elle le dit de la mer, je le pense de la montagne.

*

deux jours d’affilée où un autre 13 était ajouté au 13 miroir des heures. 

mercredi, j’avais 13% de batterie quand j’ai vu 13:13 sur mon téléphone et aujourd’hui ma voiture affichait 13 degrés quand j’ai vu 13:13 sur le poste radio.

qu’on ose me parler de hasard.

c’est l’arcane sans nom, la carte de la Mort.

en pleine réflexion sur ce qu’est la fin, ce n’est pas anodin.

j’essaie de me dire : c’est la carte du changement et de la renaissance, c’est la mue du serpent.

peut-être que c’est ce dont j’écris depuis plusieurs notes : la mue d’une moi en une autre animale.

*

« Adhérer à sa propre peau, est-ce là le seul principe de la vie ? »

*


mais si j’en change à cause de ma batterie ou de la température qu’affiche ma voiture, comment y adhérer ? si tout change, si tout mue et si tout meurt par la peau, n’a-t-on pas mieux à nous proposer ? 

une envie par exemple d’aller par les rêves retrouver ses pieds ? ou peut-être le contraire ?

*

aujourd’hui, j’ai beaucoup pensé à toi.

je ne sais pas si je publierai ça.

j’aurais voulu t’écrire.

j’avais besoin de dire.

alors, je l’ai dit aux autres.

j’ai dit : « je suis amoureuse. et je l’étais avant même que ça ait commencé. et je le serai après même que ça soit fini. ».

ils ont dit : « c’est beau ce que tu dis. »

et j’ai pensé : « alors ça vous donne de la joie ? ». 

je n’avais pas le droit de parler ou d’écrire car j’ai noté hier soir que l’amour est plus beau et plus vrai dans l’absence que dans la présence.

je me suis efforcée d’y croire et donc j’y ai cru : tu étais avec moi toute la journée.

*

ton ami dit : « merci la vie c’est beau la vie ».

et j’arrive enfin à l’accepter : even if it lasts an hour.

générique.

le silence le caillou la forêt

*

qu’est-ce qui résiste quand tout s’écroule ? qu’est-ce qui tient ? 

*

c’est dans le silence que s’établît la confiance. 

*

c’est peut-être ça qui tient quand tout s’écroule : le silence. 

le travail consiste alors à s’y plonger en entier. s’abandonner au silence. et voir qu’à l’intérieur il y a quelque chose plutôt que rien. 

quelque chose qui est peut-être le souffle. ou au moins un. 

un souffle qui est silence – et donc confiance. 

*

« tu sais j’ai appris à dormir trop près du soleil » – collé cet été. 

désormais : apprendre à dormir dans l’obscurité. 

apprendre à dormir pour apprendre à aimer. 

*

je le sais. 

si quelqu’un un jour dans ma vie, alors quelqu’un qui prend autant d’espace que moi. 

c’est à dire : l’espace tout entier. 

*

le fait d’avoir des mots découpés qui traînent toujours partout donne parfois naissance à des moments cocasses : par exemple, un mot tombé par terre donnant soudain un sens précis à une situation donnée.  

aujourd’hui moment cocasse. 

je nettoyais ma poubelle dans ma douche –la vie est faite de choses triviales. 

un mot était collé sur les parois de la poubelle. 

je le détache avec le jet et découvre qu’il s’agissait (car désormais mouillé, souillé, bientôt déchiré) du mot « nous ». 

« nous » à la poubelle sauvé, lavé pour mieux être détruit, abandonné dans les conduits. 

aujourd’hui moment cocasse.

*

une amie m’apprend qu’elle va travailler pour le compte OnlyFans d’une modèle – comprenez : modèle porno d’un genre nouveau.  

son travail consistera à discuter avec les hommes abonnés au compte et à les inciter, discrètement, à acheter du contenu payant (autrement dit : des vidéos érotiques plus ou moins personnalisées).

elle m’apprend que l’un des abonnés est constamment en demande de messages : dès que la modèle (qui est en fait, vous l’aurez compris, une autre personne, spécialement payée pour cela) cesse de répondre à ses messages, il s’inquiète.

il entretient vraisemblablement des dizaines de « relations » avec des modèles à qui il demande sans cesse des messages. 

elle me raconte tout ça un peu amusée et je me demande : dans quelle solitude faut-il vivre pour avoir besoin de payer des modèles d’un porno 2.0 pour entendre son téléphone vibrer et avoir l’illusion d’avoir des gens dans sa vie ? 

*

il n’y a que le corps qui perçoive le mystère. l’esprit ne sait que savoir. 

*

je récupère ma vie, la prends entre les mains, la caresse. elle ronronne. 

je repense à des vers collés au début de l’hiver : 

« ma vie comment as-tu rencontrée ma vie ? ». 

et me demande : et moi comment l’ai-je rencontrée ? 

*

*
*

une chose est sure : je l’ai rencontrée récemment. 

avant, il n’y avait pas encore de début. 

il n’y avait que la fin. 

alors, pour fêter ça, j’ai collé dans mon dernier poème :

« tu veux créer comme se fait la vie : / à partir du milieu »

*

« la sensation est l’âme du monde ». 

pensé à ça hier pendant que mon esprit flottait : l’ipséité est peau.

personne ne pourra jamais savoir ce que ça fait d’habiter sous ma peau. l’esprit se devine mais la chair reste secrète. 

la sensation est l’âme du monde et la peau l’âme du moi. 

elle y glisse comme un serpent. elle s’y répand comme une source sous une pierre : tout en silence et tout en mouvement.

*

*

avec ma peau hier, j’ai descendu à ski la vallée blanche.

la vallée blanche, c’est un long hors piste sur des glaciers.

j’ai fait ça avec ma peau qui est la même qu’on disait condamnée à souffrir pour toujours. la même peau figée dans le cercle d’une douleur trop chronique pour laisser respirer, pour connaître le silence. 

ma peau.

j’en aurais pleuré.  

ipséité de la peau : possibilité. 

j’ai fait ça pour ma peau et pour ceux qui sont là-haut.

c’était beau.

*

« Elle parle à l’air et non pas à elle-même ». 

voilà ce que je fais ici. 

je parle à l’air parce que j’ai peur du vent. 

je couvre le silence pour oublier que souvent je n’ai pas confiance. 

*

« dans les interstices de la matière primordiale se trouve la ligne de mystère et de feu qui est la respiration du monde, et la respiration continue du monde est ce que nous entendons et appelons silence. » 

*

parfois je suis tellement heureuse que ça me rend triste.

ça je le savais déjà. 

ce soir, je viens de découvrir que je peux aussi ressentir de la joie si je suis suffisamment triste pour cela. 

un sentiment devient son contraire si on le pousse suffisamment loin. 

c’est intéressant.

*

« une chose est libre d’aller du moment qu’elle n’est pas captive de la pensée. ». 

j’ai mis un poème en son il y a quelques semaines. 

il s’appelle aller. 

*

le caillou est chaud. 

je fais la sieste sur le caillou et je tombe à l’intérieur. 

le caillou est le ventre de ma mère. 

le caillou est l’image de tout ce qui m’effraie : l’origine et le rien après. 

*

on dit je t’aime quand on s’aime, quand on boit, quand on espère. 

on dit je t’aime en espagnol, on dit je t’aime en toutes les langues, on dit je t’aime pour les cailloux qui n’auront jamais des yeux la lueur et du cœur ces mots qu’on se jette comme des déclarations de guerre.   

*

je la regarde par terre.

est-ce qu’à force d’être une épine elle pourra se faire bourgeon ? 

tout le cycle de la vie me renvoie à cette idée qui m’obsède ces derniers temps : il faut aller au bout pour basculer de l’autre côté. 

comme d’habitude, j’essaie de me rassurer : si plus tard je vais au bout de ce que sera la mort, peut-être qu’à nouveau il y aura la vie. 

l’épine tombe et une autre pousse à la place. 

j’ai dit la vie et non pas ma vie

même avec sa propre existence, il faut refuser toute appropriation.

« avoir c’est mourir » et c’est le cas pour tout. 

tout nous a été prêté et tout nous sera repris. tout y compris nous-mêmes. 

peut-être pour mieux recommencer, peut-être pour simplement finir comme une épine sur un rocher. 

comme toujours, qu’une seule chose de sûre : peut-être. 

*

« je veux mourir en vie. » 

ça aussi, c’est une chose de sûre. 

*

je parle d’épines car les épines me viennent alors que nous sommes en plein février. 

il a fait presque dix degrés, il a fait presque fin des glaciers. 

quand on aura fini de faire de la Terre une épine par terre, pourra-t-elle à nouveau se faire bourgeon ?

*

j’ai passé trop longtemps éloignée de la forêt. 

il y a un an je disais : « parfois la forêt doit bruler pour renaître / parfois j’ai pleuré sans les yeux ».

j’ai appris peu à peu à me regénérer autrement. 

je brule mais avec légèreté. j’aimerais même croire que plutôt que bruler, maintenant je m’approche de briller, que le feu s’est changé en lumière, que le rêve m’a pris par les pieds. 

ça serait surement beaucoup dire, c’est vrai. 

alors, plus modestement, un an après avoir écrit ça, je peux simplement dire aujourd’hui : j’ai arrêté de pleurer sans les yeux. 

ça serait plus près de la vérité et c’est quand même pas pire.

me revient un proverbe anglais qu’on m’a appris récemment : if it’s not broken, don’t fix it.

je reformule : la forêt doit parfois simplement pousser.