la dernière fois, je parlais du dehors, je parlais de l’ouvert.
ces questions occupent mon esprit.
j’ai envie de trouver cet endroit où le dedans ne se distingue plus du dehors.
j’ai envie de fondre le chemin dans sa verticale.
je ne veux plus connaître la différence entre le visible et l’invisible. je veux ne jamais l’avoir connue.
*
« À l’opposition olympienne des dieux et des mortels, l’orphisme réplique par l’identification, au sein même de la création, d’une scission entre l’élément divin et l’élément mortel, entre l’âme et le corps, dont la résolution requiert une identité de l’âme à elle-même et donc la sortie hors du cycle de la vie et de la mort. »
*
je veux faire corps d’avoir fait âme assez fort. et inversement.
je veux qu’une goutte de temps se détache et tombe sur ma joue.
et qu’en elle il y ait la vérité d’une autre vérité que celle que nous connaissons ici.
*
au Moyen-Age, les théologiens méditaient sur la nature du corps des ressuscités et se demandaient : est-ce les corps des ressuscités auront des intestins au paradis ? ils réfléchissaient : y aura-t-il une place pour la digestion dans l’éternité ?
il a fallu attendre Thomas d’Aquin pour trancher : après la résurrection, manger, boire, engendrer et dormir disparaîtront. ne restera que la vie contemplative. et donc pas d’intestins.
je suis tiraillée entre le doute et l’envie. j’aimerais croire qu’une vie contemplative, de surcroît éternelle, pourrait m’apporter une quelconque satisfaction. mais j’en doute si fort que je vois des intestins partout dans le ciel.
*
pour mieux les connaître, on devrait demander aux gens que l’on rencontre : et toi, quelle est ta vision de la béatitude ? c’est comment au paradis selon toi ? des ongles ? des rêves ? ou juste de la pensée qui plane ?
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« C’est bien cela qu’on appelle destin : être en face et rien d’autre, toujours en face. »
*
et après « quelle est ta béatitude ? », deuxième question : « de quoi es-tu en face ? ».
*
« Uexküll commence par distinguer avec soin l’Umgebung, l’espace objectif où nous voyons se mouvoir un être vivant, de l’Umwelt, le monde environnant, qui est constitué d’une série plus ou moins large d’éléments qu’il appelle « porteurs de signification » (Bedeutungsträger) ou de « marques » (Merkmalträger), qui sont les seuls qui intéressent l’animal. »
*
« c’est toujours nous contre nous-mêmes. »
peut-être que je ne suis en face que de moi-même. et que c’est là le problème.
je ne me fonds qu’en moi.
d’abord s’ouvrir. puis se fondre.
se fondre d’ouvrir.
et alors arrivera le croisement, c’est-à-dire le début de la sphère.
*
le rayon gris perce les arbres nus.
partir comme je respire : mal.
la vie me paraît loin précisément parce que je suis en son centre.
une pulsation n’a pas d’odeur.
*
« je n’y étais pas. »
mais où étais-je alors ? et qui était là à ma place ? qui disait ? qui faisait ? et qu’avait-ielle fait de moi ?
*
j’ouvre.
les choses se mélangent et je commence à y voir mon reflet.
c’est en lui qu’il y a tout ce qui n’est pas moi mais qui le devient quand même, précisément parce qu’il n’est pas moi.
le devient parce que la sphère se rapproche.
j’ouvre et commence à comprendre : un croisement n’a pas d’angle.
*
« quiconque se rapporte à l’horizon de sa propre finitude cesse d’être gouvernable ».
*
peu importe qu’il y ait ou non des intestins au paradis.
je laisse le dehors entrer dedans : je laisse ouvert.
je suis une porte dont je n’ai jamais eu la clé.
pour être en vie, il suffisait d’arrêter de la bloquer avec le pied.
les espaces me transforment. je les laisse faire.
souvenir d’un poème collé il y a plusieurs mois qui disait : « tout centre se forme au contact de l’espace qu’il traverse ».
mes poèmes m’anticipent.
quand je colle, ce n’est pas de la poésie mais de la divination.
je ne crée rien : les mots divinent pour moi.
*
le jour où je perdrai les heures miroirs.
ce jour là. mais je préfère ne pas y penser. il faudra sûrement ne pas bouger et attendre que ça vienne.
comme quand le soleil refusait de se lever après la rave dans les bois.
*
pour se laisser transformer par l’extérieur, il faut beaucoup de temps.
le changement est lent. il opère au rythme des os. il fait sa place par craquements.
*
si tu étais doté de langage tu dirais : j’apprends à vivre autrement. le temps n’a plus la même durée. le temps n’a plus d’oreilles pour m’entendre. tu dirais. mais tu n’es pas doté de langage, tu gardes tout à l’intérieur. sur ta porte, tu as laissé ton pied.
*
*
je poste ma photo d’identité sur Instagram.
ça en a inquiété.
à quoi d’autre je m’attendais ?
juste avant la photo, j’avais cru perdre mon écharpe. quand le serveur avait dit : « non désolée on a rien trouvé », j’avais failli pleurer.
en ce moment, je suis fatiguée.
quand je suis rentrée chez moi, j’ai trouvé l’écharpe suspendue à sa place.
en ce moment, je suis fatiguée.
*
il y a des gens qui s’espacent mais reviennent inchangés.
je ne veux pas être eux.
c’est beaucoup de carbone pour rien d’ouverture.
*
peut-être que je laisse le dehors me fatiguer. peut-être que c’est pour mon bien. peut-être que c’est aussi pour pouvoir manger.
*
qu’est ce que ça veut dire « s’écouter » sinon rester fermé ?
je repense souvent à cette phrase de Gide.
« si la chenille cherchait à se connaître elle ne deviendrait jamais papillon. »
à quelques mots près.
j’apprends à être le chemin qui va de la chenille jusqu’au papillon. je ne veux ni de l’un ni de l’autre. mais je cherche à me être l’écart entre les deux.
c’est ce que le dehors fait de moi.
un écart de moi à moi.
*
j’ai trahi le tapis.
c’était pour laisser la neige me brûler les pieds.
j’ai trahi l’intérieur.
j’ai trahi.
mais depuis ça va mieux.
j’ai éventré le tapis et dedans il y avait le monde et l’espace tout entier.
*
je ne pensais pas que ça arriverait mais je me suis habituée à une certaine forme de beauté.
*
j’ai des rides sous les yeux.
je crois que comme le dehors, je suis prête à laisser le temps entrer et me transformer.
je crois que je change beaucoup.
de moi à moi, quelque chose est en train de bouger. quelque chose s’installe au rythme des os. quelque chose ou plutôt quelqu’une : moi qui vient d’un ancien moi.
en attendant malgré eux, on me donne toujours 22/23 ans.
*
lu dans Fiévreuses plébéiennes d’Elodie Petit l’idée que les poète(sses)s hétéros passaient leur temps à infuser dans leur texte leur frustration vis-à-vis des hommes et ainsi laissaient être encore et toujours les dominations masculines.
pas si faux. faire quelque chose de cette information.
pensé aux analyses faisant de l’amitié entre deux femmes hétéros un sas de décompression qui leur permettrait de supporter leur relation de couple et donc maintiendrait tel quel le couple et toutes les logiques perverses qui s’y déploient.
mes lectures de forum me confirment ce que je savais déjà : il y a beaucoup de souffrances dans l’expérience de l’amour, peut-être plus dans l’amour hétéro.
faire quelque chose de ce constat. ne pas s’arrêter là. transformer. inventer une langue qui invente de nouveaux rapports. qui ne soit pas un parlé-frustration.
qui ne soit pas :
mais plutôt :
*
la bouche reproduit mais la langue invente.
*
repensé à l’analyse de Stiegler sur Nietzsche, la modernité, l’incorporation et la digestion.
avec la modernité, le corps n’a plus le temps.
mais alors : quid de la langue ? elle, a t-elle le temps ?
*
on devrait pouvoir faire une autopsie des cernes.
déterminer ce qui a causé le creux.
l’email ou la soirée de trop ?
il faudrait découper la peau.
je suis tellement fatiguée qu’en conduisant je sentais mes yeux rouler sous mes joues, se glisser à l’intérieur pour partir par la gorge. je les ai rattrapés de peu avant l’orage.
*
« je suis bien arrivée. »
j’aurais dû ajouter : et l’odeur des feuilles de chênes m’emplît tout entière.
*
« Celui qui regarde un miroir, celui qui parvient à le voir, vient se voir soi-même, celui qui comprend que sa profondeur à lui consiste à être vide, celui qui chemine vers l’intérieur de son espace transparent sans y laisser le vestige de sa propre image – alors celui-là a perçu son mystère de chose. »
*
à l’intérieur du cœur c’est comme un enfant sous une table qui chuchote « pardon pardon pardon » les mains sur les oreilles et le cœur à l’intérieur de lui-même et au cœur du cœur encore un enfant encore sous une table qui chuchote encore à lui-même « pardon pour les mains sur toutes mes oreilles ».
*
les meilleures phrases sans doute sont celles que j’écris dans ma tête et que le sommeil emporte car je n’ai pas la force de les noter quelque part. elles inondent les rêves. les meilleures phrases sont celles que je n’écris pas.
*
repensé à cette phrase de Jankélévitch : « faire tenir le maximum d’amour dans le minimum d’être et de volume ».
être un fantôme de la même manière. disparaître mais pas ne plus être. simplement remplir l’intérieur avec autre chose que de l’être.
*
« l’instant prochain est-il fait pour moi ?«
*
je ne sais pas sur quoi conclure.
ça allait et puis ça ne va plus.
je vais faire un poème.
peut-être que ça ira mieux.
*
comme si c’était aussi facile. évidemment je n’ai rien écrit. mais ça va mieux. j’ai au moins eu l’idée de le faire.
*
plus tard, vu dans une vidéo Jankélévitch disant plus ou moins : l’idée de la possibilité du bonheur est déjà un début de bonheur.
les idées comme les mots m’anticipent.
*
je m’accroche à mon téléphone comme si de lui pouvait venir la réponse au vide.
mais il faut sortir. mais il ne peut que dehors.
*
« Le salut alors c’est d’écrire distraitement »
et plus loin :
« Mon seul salut est la joie«
plus ou moins la même chose.
*
je repense au dehors à toutes les choses qui existent à l’extérieur de moi.
c’est doux de me dire qu’il existe un endroit qui ne soit pas douloureux et surtout qui ne soit pas moi.
elle le dit mieux que moi : « C’est si bon que les choses ne dépendent pas de moi. ».
Lispector est une réponse à Pessoa.
est-ce une question linguistique ?
*
« est ce que mes pieds ils sont vivants ? _ oui. _ mais ils ont pas de narines… _ c’est vrai. »
*
demain je retrouverai mon dehors.
est-ce qu’un dehors qu’on domestique est toujours un dehors pour de vrai ?
la boucle sera bouclée et j’espère que tout ira mieux.
tout ou seulement moi.
ce qui est déjà beaucoup. pour moi en tout cas.
*
toute cette année aura été comme un livre de Lispector. comme Agua Viva ou La Passion selon G.H. : on commence avec du vide et on essaie d’en faire son salut.
toute cette année aura été comme le dernier album de Jacques : comment faire de l’esprit avec ce qui ressemblait au départ à un mauvais trip.
toute une année à digérer Solénoïde.
toute une année à digérer le son d’un trou noir.
toute une année à ne plus être un pied sur la porte.
toute une année pour comprendre que quoi qu’il se passe, il restera le dehors.
tout une année pour me rappeler d’un mot qui sera je l’espère celui de l’année qui vient : l’Ouvert – avec une majuscule.
avant de commencer, voici la photo-totem de tout ce qui va suivre :
*
je ne sais pas m’occuper de moi-même.
chaque jour où je mange quelque chose de sensé est un jour de victoire.
aujourd’hui : presque gagné.
*
il y a des bruits de voitures à l’intérieur des nuages.
*
comme l’odeur d’un verre cassé.
*
je veux coller. me coller à nouveau. je ne trouve plus de matière. peut-être qu’il est temps de s’attaquer à ma peau.
peut-être : commencer par les ongles.
*
et si j’étais une cheminée.
ou autre chose que le fait de rêver que mes proches m’annoncent qu’ils vont mourir ou qu’ils sont déjà morts.
*
c’est étrange : tu m’assures de mon visage en m’en dépossédant.
Bataille dit : l’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort.
et une fille sur un forum demande : est-ce raisonnable de retourner avec mon ex alors qu’il m’a frappée.
tout le monde dit non. mais la fille négocie : il dit qu’il a changé.
la frontière est faible entre l’érotisme et la violence. mais la frontière est importante.
est-ce que Bataille le dit ?
*
c’est samedi et il fait beau.
ici le soleil dépasse les aiguilles seulement à partir de midi et à partir de 16h on peut déjà dire bonne soirée et bonne obscurité.
en fait, il fait souvent beau, mais peu.
ça me ressemble bien.
de la lumière mais à faible quantité.
*
je marche et soudain une pensée m’interpelle : tous les noms dans la neige, à qui ils appartiennent ?
*
une journée à rien. où deux questions s’agitent :
1/ aurai-je un jour ma vie en mains ?
2/ suis-je une Manic Pixie Dream Girl ?
*
je me sens chez moi ici.
ici ce peut être le bleu du ciel après un plafond bas, les ondes de l’Arve à travers le froid ou la vue d’un jeune cerf en rentrant de soirée.
*
aujourd’hui était l’une de ces rares journées où vivre était sympa. où si Éva Bester m’avait demandé si j’étais contente d’être venue au monde j’aurais répondu « oui », sans rien d’autre ajouter.
puis vient toujours le soir et comme dans un rêve si cette question m’était posée aucun son ne pourrait sortir de ma bouche, malgré tous mes efforts.
*
c’est quand il fait beau que ça va.
je me sens chez moi ici mais surtout au soleil.
d’où le problème la nuit.
*
pour m’endormir contre la solitude je mets de la musique. je mets des chants très lents, tellement lents, du field recording mais comme à travers un vitrail. presque : du ciel recording. je mets des morceaux qui s’étirent à l’infini. je mets du son pour permettre au silence de s’installer sans me laisser penser au fait qu’on flotte dans du vide.
*
le centre d’un trou noir s’appelle la singularité.
« la singularité est le point infinitésimal où est concentrée toute la matière de l’étoile. autour de la singularité se trouve une région de l’espace où rien ne peut échapper à sa gravité, pas même la lumière. »
c’est par sa singularité que le trou noir s’effondre. c’est la cause du problème.
*
j’ai parfois l’impression d’habiter dans un rêve. heureusement dans le rêve d’un autre.
*
il parle au téléphone à sa grand-mère, il est en haut-parleur. je me mords mais pas assez car très vite je pleurs un peu.
quelques jours après au travail 2, je tombe sur un bon de commande (le travail 2 est une librairie) où je reconnais l’écriture tremblante des personnages âgées. failli pleurer encore.
toujours au travail 2, reçu l’appel d’une grand-mère nous remerciant pour l’envoi de deux carnets de coloriage comme elle l’avait demandé par courrier (normalement seul un carnet est envoyé). ses deux petits enfants en auront un chacun. elle s’en réjouit d’avance. j’ai mordu mes joues.
un ami me demande : « tu penses que tu pleureras en t’écoutant quand tu seras âgée ? ».
envie de lui répondre : certains jours je suis tellement âgée que je ne suis même pas l’odeur d’un verre cassé mais son silence gêné une fois qu’il s’est cassé. certains jours je suis tellement âgée que j’en pleure déjà.
mais pourrait-il comprendre ?
je pense qu’il comprendrait.
*
matins d’hiver.
alors que décembre est là depuis seulement quelques jours, souvent en ce moment, la température ne dépasse pas zéro de toute la journée.
quand je décide que c’est férié, je me réveille, me fais un café et me remet au lit avec un livre et mon café.
rarement connu de plus grand bonheur que celui-ci.
lu dans ce contexte Modern Love et L’Année de la pensée magique.
*
a bien y réfléchir je sais qu’il y a des chances que je sois une manic pixie dream girl, peut-être le dream en moins.
je crois qu’ils voient en moi la clé à leurs problèmes et un côté fancy même dans mon désespoir.
*
*
« C’est quoi sérieux? Je capte pas ces trucs. C’est un chat d’apprentis poètes écorchés vifs ? »
non.
c’est l’un des poèmes d’un début possible de nouvelle série poétique. sur le site, je l’ai appelée copié-collage.
ce n’est ni ma peau ni mes ongles. ce sont des discussions volées dans la rubrique « relations amoureuses » du forum de doctissimo. je conserve le titre du « topic » et le nom des postants.
ça fait vraiment des mois que je n’ai pas été aussi stimulée par le fait de coller.
ça reprend mes questions. ça nourrit ma recherche.
je suis vraiment heureuse comme s’il faisait beau.
*
des jours que tout ça attend de prendre forme dans mon téléphone.
je prends mon petit-déjeuner debout.
le beurre a le goût de l’usure.
peut-être : la mienne.
un petit-déjeuner est quelque chose de sensé.
ce soir le soleil se couchera à 16:48 et la neige ne se couchera pas avant moi.
ce soir je mettrai des morceaux de vitraux sur ma peur de l’espace mais j’aurai au moins la satisfaction d’avoir jeté les poubelles de ma tête dans un tout autre espace : internet.
quand je vais mal ou plutôt quand des choses m’arrivent et me bousculent, j’ai besoin d’aller très lentement. mes gestes se densifient. ils sont plus lourds mais surtout plus lents. comme si chaque geste était l’occasion par la lenteur d’aller un peu moins mal en ressentant un peu moins fort. comme si de lenteur en lenteur, je cherchais à disparaître pour ne plus rien sentir.
aujourd’hui par exemple, j’ai mangé des maquereaux à l’escabèche et une dizaine de chamallows. tout ça est très sérieux : c’est une image de la lenteur.
*
je suis partie à la mer. c’était doux. quand je suis revenue chez moi, il avait neigé. et je n’avais plus la mer. ni la main. ni rien. il n’y avait plus que la neige.
je n’ai pas eu le temps de dire au revoir à l’herbe. aux feuilles. aux couleurs. je n’ai pas eu le temps de dire au revoir.
alors je vais très lentement. je vais un pas après l’autre dans la neige. tout doucement en espérant disparaître. en espérant entrer sous terre comme le vert.
j’attends que ça passe. que le printemps revienne ou que je revienne à moi, même s’il faut pour ça repartir à la mer.
j’attends. je vais lentement.
j’avais prévu de publier quelque chose avant que la neige ne tombe.
je voulais y infuser le sel, les mouettes, et le bain dans une crique sauvage. mais je n’ai pas eu le temps non plus de dire au revoir à la mer. alors voici quelques notes prises ces derniers jours. avant la mer et la neige. quelques notes que je n’ai plus vraiment envie de mettre en ordre. de réfléchir.
*
Ferdinand Alquié dit que si on se noie dans la passion c’est parce qu’on a un problème avec l’éternité. on dirait un peu du freudisme où le père devient l’éternité. c’est toujours la même histoire : on fait ça parce qu’on a un problème.
j’ai pas réglé mes comptes avec l’éternité. c’est vrai. plus vrai qu’avec le père ? pas sûr.
j’ai rien contre le devenir mais je comprends toujours pas comment on peut accepter l’idée de mourir. du style : « Pourquoi ai-je reçu, comme tous mes semblables, un esprit divin, alors que pour l’accompagner j’ai un corps de sarcopte ? Pourquoi m’est-il donné de penser, si je ne puis penser qu’au fait que je vais périr dans la galerie que j’a creusée sous la peau d’une créature que je ne parviendrai pas à connaître ? Pourquoi puis-je comprendre tout, si c’est pour ne rien pouvoir faire ? » – du style toujours comme dans Solénoïde.
peut-être qu’il faudrait apprendre à se séparer de l’éternité. pour ça, dit Alquié, il faut agir. mais moi j’agis déjà. par exemple, je suis en train d’écrire. c’est presque le début d’un devenir.
mais oui, malgré ça, j’ai peur de tout ce qui devient. peur de moi-même devenir. c’est pour ça que j’hésite à ghoster la psy. je sens qu’elle me pousse à accepter le temps, à quitter l’illusion de l’éternel, à cesser d’être pour apprendre à devenir : quel ennui.
j’aimerais lui dire, comme dit Ariane Dreyfus quelque part dans L’Inhabitable, lui dire comme à Alquié, et comme à tous les autres, lui dire qu’ « il n’y a que les baisers qui comptent » et que « c’est pour ma mort ce trésor ». lui dire que c’est comme ça, que « l’autre m’empêche de glisser ». et que l’illusion parfois c’est agréable. même si avec elle on ne travaille pas à devenir. même si avec elle on ne fait qu’être. ce qui est mieux que rien.
*
je voulais écrire initialement sur l’idée d’invasion que j’ai rencontrée dans les Entretiens sur le cinématographe de Jean Cocteau. C’est Rone, dans L’Embellie sur France Inter, qui m’a fait découvrir ce livre.
d’ailleurs, parenthèse : c’est mon rêve de passer dans cette émission. qu’Eva Bester me demande : « Camille Sova êtes-vous contente d’avoir été mise au monde ? » et que moi, d’ici-là, j’ai un super truc à lui répondre. un truc bien chiadé. qui clouerait le bec à tout le monde. et je serais si fière de ma réponse que j’écrirais plus rien d’autre que cette phrase-là. comme des lignes à l’école primaire. ça serait ma phrase à moi.
bref.
dans ces Entretiens, Cocteau définit l’invasion comme ça : « que l’âme soit envahie par des termes ou de objets qui, ne présentant pas un aspect ailé, l’obligent à s’enfoncer en elle-même« . c’est-à-dire : ne pas chercher à fuir (par le haut ou par les ailes), mais chercher à laisser entrer.
je voulais écrire sur ça parce que ça résonnait avec le « s’évader du plan d’évasion » d’il y a quelques semaines. parce que Cocteau il dit que l’évasion c’est nul. que c’est facile. faible. et que ça n’apprend rien. c’est vrai : l’invasion c’est plus compliqué. en art comme en amour. c’est moins facile de faire pour faire entrer des choses dans l’autre (tout en laissant des choses entrer en soi) que de faire pour sortir ou faire sortir. c’est moins facile mais c’est plus beau que de voir l’autre seulement comme un moyen pour sortir de soi-même. laisser entrer plutôt que faire sortir. s’évader de la volonté de s’évader : laisser entrer.
ça résonnait aussi avec l’aphilosophie de l’amour de Marion/Desplechin. parce qu’aimer c’est toujours à la fin avoir aimé et donc possiblement avoir changé. avoir subi l’invasion. comme chez bell hooks où on aime lorsqu’on est prêt à se laisser changer par l’intérieur, lorsqu’on laisse l’autre entrer en soi et s’y comporter à son aise ; mettre plus d’air entre les murs ; plus de couleurs derrière les alvéoles et plus de mots sur la chaleur ; lorsqu’on apprend à ouvrir les yeux sous l’eau pour découvrir que sous ce rêve il y a des algues et des poissons qui demandent des caresses ; tant de choses que sans le lac que l’autre est devenu pour nous, nous n’aurions jamais su.
je voulais écrire sur ça.
*
autoportrait volé
*
Dans Pourquoi l’amour fait mal, la sociologue Eva Illouz met à jour les soubassements sociaux de nos peines de coeur ; elle explique le développement de nos maux amoureux par les grands mutations de la modernité. comprenez : comment en plus de nous pourrir la vie, le capitalisme néolibéral a tué nos amours.
quelque part, elle parle de « l’insécurité ontologique » propre à la modernité. plus ou moins : la façon dont plus rien n’a de sens. ou en tout cas : pas assez pour nous sécuriser à l’idée d’exister.
au milieu de nos insécurités, l’amour serait devenu presque malgré lui notre ultime refuge, l’endroit où tout se joue, puisque rien ne se joue plus nulle part. il serait celui à qui on confie la mission de remplacer la communauté, la famille et ni plus ni moins que Dieu. pire encore : il serait devenu « le fondement social du moi », l’espace où se détermine notre estime de nous-mêmes, à partir duquel on s’attribue de la valeur.
alors bien sûr, avec une telle mission, une telle pression, l’amour s’épuise, il est fatigué, il a, il est une migraine civilisationnelle.
d’autant que cette mission assignée à l’amour à l’ère de Tinder, ça donne le mensonge d’un Walt Disney mais en un peu plus glauque : une recherche du prince charmant qui va de bar en bar en peur de l’engagement (car qui sait si mon moi assoiffé de valeur et de sens ne pourra pas trouver un jour un meilleur autre à aimer qui m’aimera mieux encore que celui que j’ai devant moi ?).
c’est parce que l’amour est devenu le pilier à partir duquel se penser et s’évaluer qu’on résonne en amour comme des banquiers d’affaire : quel sera cet autre susceptible d’avoir le plus de valeur sur le marché de l’amour (donc de ma vie) ? comment être sûr de faire un bon investissement ? de ne pas perdre mon temps comme ils perdent de l’argent ? comment être sûr que dans dix ans le moi d’aujourd’hui voudra toujours de cet autre qui aujourd’hui m’a l’air sympa ? comment moi moi moi ?
et de questions en questions : plus de promesse, plus de passion et surtout plus d’invasion.
*
la sociologie a une vertu bien à elle : elle permet de se décentrer, de voir à quel point ce que l’on prenait pour l’émanation de sa petite personne n’est rien d’autre que l’esprit du temps. d’un temps.
ce n’est pas moi qui suis malade de questions. c’est l’époque. comme dans la chanson : c’est pas ma faute à moi si j’entends tout autour de moi.
pas ma faute si je passe autant de temps à m’interroger sur moi et le sens de ma vie et de mon existence. de mes amours en fuite. comme des pas dans la neige.
l’autocontemplation, l’autoquestionnement et l’attente d’une autorévélation émotionnelle sont les poisons que nous pensons remèdes. que je pense remèdes.
il faut arrêter la contemplation du moi et garder les questions pour les poèmes.
du style :
« meurt-on réellement seul comme une étoile distante à la recherche de chez soi ?«
*
j’apprends au détour d’une page un nouveau mot : aboulie : diminution pathologique de la volonté.
elle viendrait de l’infinité de choix dont on dispose aujourd’hui, notamment du fait des conséquences de la révolution technologique. en gros : Tinder. plus ou moins. ou un buffet à volonté.
je me demande : nos amours sont-ils des nems presque périmés ? et je comprends : aujourd’hui, pas le choix d’avoir le choix.
Alquié est dépassé : c’est pas l’éternité qu’il faut savoir gérer. c’est le choix d’avoir le choix.
*
dans le Tarot de Marseille, l’arcane VI, L’Amoureux, symbolise, entre autres choses, le choix.
le Tarot de Marseille date du XIVème siècle. d’avant Tinder donc. et déjà l’amoureux était celui qui représentait l’acte de choisir. il y avait sûrement d’autres choses en jeu dans son choix que l’amour car le monde des amants du XIVème siècle était un monde où le choix amoureux est régi par des normes sociales extrêmement rigides. et pourtant, déjà, L’Amoureux était l’arcane du choix.
*
« L’indécision, qui porte sur la nature même de notre amour – causée par l’abondance du choix, par la difficulté de connaître ses propres émotions et par l’idéal d’autonomie -, entrave l’engagement passionné et finit par nous rendre obscur à ce que nous sommes, tant à nos yeux qu’à ceux d’autrui. Ce que nous sommes, en effet, se révèle dans des actions émotionnelles ou non, et ce sont ces actions qui font de plus en plus défaut. Pour l’ensemble de ces raisons, il est impossible de prendre pour argent comptant le culte de l’expérience sexuelle qui a envahi le paysage culturel des pays occidentaux, parce que ce type de liberté marchandisée interfère avec la capacité des hommes et des femmes à nouer des liens intenses, chargés de signification, rejaillissant sur tous les autres domaines de la vie. »
même conclusion pour Illouz que pour Alquié : face au choix, comme face à l’éternité, pas d’autres solutions que l’action.
*
peut-être que pendant le temps où j’écris ça, deux amoureux partout dans l’univers s’embrassent dans un lit : ils ne se jurent rien d’autre que s’aimer juste cette nuit. autrement dit : ils ne se jurent rien. cela veut-il dire que le monde a gagné ? a vaincu les promesses ? ou alors ces deux amoureux partout dans l’univers sont-ils trop malins pour jouer contre le monde avec ses règles à lui ? peut-être qu’ils ont compris qu’il n’y a que la nuit qui tienne ses promesses ? qui les tienne toutes contre elles. nos promesses qui ne tiennent pas le soleil.
peut-être.
*
* c’est un bout de Manque, une pièce de Sarah Kane.
*
me voilà donc rentrée avec dans les poches plus de questions que de coquillages.
du style : l’amour d’été survivra-t-il à la neige ?
j’essaie toujours de tout avaler mais la neige est comme l’amour : perfide et silencieuse.
on ne voit jamais rien venir.
on nous dit 1400 mètres d’altitude alors que ça tombe dans la rue. 400 mètres plus bas.
on se dit ça sera différent, autre chose, pas comme ça, pas comme eux. mais ça finit toujours avec des toujours au pluriel.
alors on espère pouvoir seulement se dire au revoir si toujours venait à devenir jamais au détour d’un café devant la mer. et si le pluriel n’était qu’un singulier qui se mentait à lui-même.
se dire au-revoir même dans un hotel de passe avec « all you need is love » écrit en rouge sur le mur.
ceci est une histoire vraie.
de la mer au parking toujours vide : comment on sait ?
j’ai un peu menti l’autre fois en disant que c’était simplement par le corps que le narrateur de Solénoïde oubliait ses questions. ça m’arrangeait de penser ça. mais je n’étais pas dupe. je savais que c’était un peu plus profond. s’il oublie ses questions, c’est aussi et surtout par l’amour. et plus que ça, par ce que l’amour peut créer de plus insensé : un nouvel être humain.
j’ai lu Le phénomène érotique de Jean-Luc Marion cette semaine. j’ai lu en même temps d’autres livres sur l’amour. j’en reparlerai peut-être.
*
dans un film d’Arnaud Desplechin qui s’appelle Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), Paul, le personnage principal, offre Les Prolégomènes à la charité de Jean-Luc Marion à Esther, son amoureuse depuis dix ans dont il ne cesse de se séparer. Esther elle s’en fout un peu de Jean-Luc Marion. mais c’est comme ça.
les images de cette note viennent du film. parce que dedans on y parle d’amour et de désamour. et qu’il y a ce clin d’oeil à Marion. entre autres.
* *
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+ parfois je lis les livres avec un peu d’anxiété. comme si leur lecture allait me révéler quelque chose de précieux. de crucial. je tourne les pages en espérant me voir confortée dans mes choix. ou en attendant de me voir indiquer la conduite à tenir sur une situation donnée.
je lis des livres comme on fait un tirage de tarot. avec superstition.
c’était le cas de celui-ci. j’attendais qu’on m’explique ce qu’était l’amour.
c’était stupide d’attendre ça. comme d’habitude. mais on se refait pas.
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l’enjeu de Marion avec ce livre était de montrer que l’amour précédait l’être. que pour être il faut aimer. et non le contraire.
j’ai trouvé ça très beau.
ce renversement de la raison. de la raison raisonnante. de la pensée comme centre de l’être. du je pense donc je suis. j’ai aimé ce je pense donc je suis subitement devenu j’aime donc je suis. c’était beau, séduisant, mais d’un ça m’aidait pas trop, et de deux, j’ai vite été déçue. pour plein de raisons. mais principalement pour les conclusions qu’il tirait de ses questions.
déjà la première. l’idée que pour faire durer un amour entre deux amants, il faut l’avènement d’un tiers qui n’est autre, pour Marion, que « l’enfant ». oui, il ne dit pas « un enfant », mais « l’enfant ». figure anonyme et sans visage. l’enfant-concept. celui que tu aurais voulu mettre dans mon ventre ?
quand il parle de cette étape il dit même : « le passage à l’enfant » et moi, à chaque fois je pense : « le passage à tabac ». c’est drôle comme expression. on passe à l’enfant comme on passerait à table. comme seule manière de garantir nos fidélités. notre amour. nos visages respectifs.
mais je caricature. comme souvent. plus que l’enfant, c’est surtout « la possibilité de l’enfant » qui importe. l’idée de se dire : « avec Jean-Paul, on veut un enfant ». car c’est cette possibilité qui permet de donner chair au « serment », autre concept de Marion, qui consiste en ce serment d’éternité que l’on se jure quand on est amoureux, quand on a dans la tête le « jamais d’autre que toi » de Desnos qui résonne.
mais, l’enfant non plus, comme toutes les autres tentatives de faire durer l’indurable, ne dure pas. alors il faut autre chose. car ce serait échouer que d’admettre l’impermanence ou l’incertitude d’un état. ça voudrait sûrement dire qu’il est pas vrai. pas réel. pas … phénoménal.
alors, cet autre-chose, ce sera pour Marion, ni plus ni moins qu’une fin du monde. ce n’est qu’à partir d’elle qu’il est possible de penser l’amour. évidemment. penser l’amour à partir de la vie, ce serait trop facile, trop prosaïque. pensons-le par la fin, mais pas de lui-même. mais des temps. tout simplement.
là encore, je ne vais pas mentir, c’est joli. de même que l’impératif érotique catégorique qu’il formule à partir de tout ça : « aime maintenant comme si ton prochain acte d’amour accomplissait ta dernière possibilité d’aimer. Ou enfin : aime à l’instant comme si tu n’en avais plus aucun autre pour aimer à jamais.« . il appelle cela : « l’anticipation escathologique ». *
* c’est ça qui m’a gêné et qui me gêne dans une certaine philosophie (surtout celle qui flirte avec la théologie comme ici) : pourquoi faut-il toujours une fin des temps et les anges de l’apocalypse pour savoir se situer par rapport à l’amour ?
ça rejoint un peu la question de l’enfant : pourquoi ce malaise autour de tout flottement pour que seul un enfant puisse matérialiser l’amour de deux amants ?
c’est d’ailleurs pour ça, pour tout graver dans le marbre, que l’ouvrage finit avec Dieu lui-même. pour Marion, plus ou moins, je caricature toujours, ce n’est que dans l’expérience de Dieu que je fais l’expérience de l’amour. Dieu est meilleur amant que moi. y a qu’à voir comme il m’aime.
moi je veux bien, pourquoi pas. mais ça règle pas le problème de l’amour humain. et surtout : ça répond pas à mes questions. et ça prouve qu’encore une fois, on a beau commencer en critiquant la métaphysique, on finit toujours par avoir besoin de s’accrocher à quelque chose dont on se persuade qu’il ne meurt pas. jamais. comme Dieu par exemple.
alors oui, j’ai un peu l’impression de régler mes comptes. Marion est peut-être un prétexte. je règle mes comptes parce que j’ai l’impression que les histoires d’amour avec les philosophes finissent mal en général. comme avec Paul Dédalus. dans le film. avec eux, on se retrouve à espérer une fin des temps pour savoir si l’on s’aime vraiment. mais forcément, ça rate. car elle ne vient pas. la fin des temps. et sa seule pensée, même répétée, ne peut pas suffire pour avoir la certitude de vivre l’amour pour de vrai.
c’est comme ça qu’on finit par se demander, comme nous demande de nous demander Marion : « Comment avons-nous pu nous perdre et nous séparer, alors que nous nous aimions à ce point ? ».
c’est vrai. comment ?
elle fait mal cette question, pas vrai ? j’aimerais te la poser. mais tu finirais par dire des mots compliqués. car toi tu ne dirais pas : « moi aussi, tu sais, je t’ai aimée » mais tu dirais : « mon intuition, qui se déployait dans l’immanence de ta personne en situation de réduction érotique radicalisée, s’était arrimée à la signification que lui assignait ton visage ». et je dirais : « tu te fous de ma gueule ? ».
et on ne parlerait plus la même langue. et dans ma tête, comme un mensonge qui me rirait au nez, comme l’ironie de s’être aimés sans s’être compris jamais, il y aurait comme un relent de fin des temps, l’enfant et Dieu en moins. comme d’avoir tourné autour du pot pendant 300 pages pour finir par dire que l’amour c’est Dieu et puis un point c’est tout. comme ça, plus ou moins.
*
depuis, heureusement, j’ai lu bell hooks et ses new visions about love. j’y ai compris ce qui m’avait tant gênée chez Marion. comme chez les autres. cette pensée toujours désincarnée. cet amour-sentiment où même la chair se fait morale, Dieu. un amour qui n’est qu’intuition + signification. un amour-vent finalement.
bell hooks m’a ramené vers ce que je savais, vers ce pourquoi on en est là, vers une réponse au comment : l’amour est une pratique. rien d’autre. l’amour se fait ou il n’est pas. qu’il soit amant, enfant ou Dieu. l’amour est une action chaque jour renouvelée. ça règle presque tout. et ça répond à la question.
j’en reparlerai peut-être. dans l’une des prochaines notes qui sera peut être la suite de celle-ci. car je pense et tourne autour de l’amour. j’y réfléchis. j’essaie de comprendre. d’apprivoiser sa pratique quotidienne. de digérer aussi les anciennes.
c’est important. même Marion le dit : *
* alors voilà, c’est ça. je fais ma contre-enquête et avec ce que je trouve je fais des poèmes. pour ça, peut-être, un jour, je découperai 7 ans de lettres. ça sera mes Birthday letters à moi – la tête dans le four et une célébrité volée en moins.
je cherche et en cherchant je suis comblée car j’ai au moins « l’assurance d’un passé » et celle d’avoir éprouvé le serment, ce désir d’éternité. presque celui d’avoir voulu l’incarner dans « l’enfant ». c’est dire. c’est déjà beaucoup. c’est tellement.
« Puisque nous avons fait l’amour une fois, nous l’avons fait pour toujours et à jamais, parce que ce qui a été fait ne peut pas ne pas l’avoir été ; et cela plus que tout. Amant une fois, je le reste pour toujours, car il ne dépend plus de moi de ne pas avoir aimé – autrui témoignera toujours, même si je le dénie, que je me suis fait son amant.«
d’ailleurs, et c’est sûrement là que la présence de Marion dans le film de Desplechin n’est pas qu’anecdotique car Comment je me suis disputé finit exactement sur cette idée avec ces mots :
« Depuis sa rupture avec Esther, Paul était hanté par l’idée qu’il ne l’avait jamais connue. Esther avait juste occupé pendant dix ans une place qui lui préexistait et qui lui survivrait. Ce cynisme involontaire lui semblait ruiner dix ans de souvenirs amoureux ; il n’avait donc aimé que lui-même. “Je t’ai changé”. Avec cette seule phrase, Sylvia avait su lui rendre Esther, rendre Paul au monde. Bien sûr qu’il pouvait connaître autrui puisque autrui le changeait. Peu importait son aveuglement. Sylvia qu’il n’avait jamais vu qu’une dizaine de fois lors de rendez vous clandestins, Sylvia que sa discipline adultère le forçait à ignorer les rares fois où il la croisait en compagnie de Nathan, Sylvia avait suffit à le changer. Il se souvenait effectivement quel parfait imbécile il était avant qu’elle ne l’apprivoise. Si un tel miracle avait été possible avec un amour aussi ténu, c’est donc qu’Esther elle avait dû le changer du tout au tout. Aujourd’hui il la quittait mais il laa portait en lui d’une manière indélébile. Il serait toujours désormais Paul qui fut dix ans avec Esther. Le vieux Paul était mort. Il ne vivait donc pas pour rien.«
ne pas vivre pour rien. et pour ça : aimer. *
* tout est à garder. on ne sait jamais : je pourrai réussir à en découper un centimètre pour en faire un poème.
comme j’ai collé récemment : « merci à l’amour d’avoir été sans nous voir // je peux maintenant rentrer dans mon soir / avec dans mon sein / la vérité d’un promis non-tenu ».
voilà. merci à l’amour et merci à l’adieu.
Jean-Luc Marion dit quelque part : « Les amants accomplissent leur serment dans l’adieu ».
tu vois, c’est merveilleux. on a gagné. on l’a fait. l’accomplissement du serment. c’est déjà ça. peu importe le reste.
il y a des moments où la cohabitation avec moi-même est plus difficile que d’autres. c’est dans ces moments-là que l’écriture se déploie. elle vient à mon secours. elle m’aide. c’est la voix off dans ma tête qui l’amène.
j’ai entendu la voix off dire la première phrase avant de l’écrire.
« il y a des moments où la cohabitation avec moi-même est plus difficile que d’autres ».
c’est comme ça qu’elle l’a dit. comme si à l’intérieur quelque chose se disposait à l’écriture. la voix intérieure change de ton. elle devient plus sérieuse. presque professionnelle. une vraie voix off de cinéma. les errances de l’esprit se condensent et s’arquent. se préparent à dire. ça aide parfois. ça sauve du trop plein parfois. du vertige. et de la cohabitation.
ce n’est pas facile de cohabiter avec moi-même.
pourquoi ?
parce que ma voix intérieure s’interroge elle-même sans cesse. ma voix intérieure est un flic suspicieux. un flic suspicieux qui se demande s’il n’est pas lui-même le coupable du crime sur lequel il enquête. mon esprit est un polar galactique dans lequel ma voix se demande à chaque page à elle-même pourquoi elle est. et pourquoi des jambes et non pas des chenilles à la place des mollets. et pourquoi l’univers et pourquoi elle passe sa vie à se demander pourquoi, moi-même.
dans ces moments, adresser le pourquoi à un être, même fictif, même imaginaire, même toi qui lis ça et que je ne connais pas, qui peut-être même n’existe pas, chasse un temps la sensation d’être seul face à ces questions sans réponses ; interrompt un temps le vertige solipsiste qui donne un non-écho glaçant à ces pourquoi qui ne trouveront jamais (c’est la seule certitude) de réponses dans un autre, par un autre. avec un autre.
on est seul avec elles. enfermé avec ces questions comme à l’intérieur de sa peau. sans fenêtres. un coup à finir claustro. alors on essaie. on collectionne ses dents de lait comme le narrateur de Solénoïde pour comprendre mais on ne comprend jamais. ni ses dents. ni l’origine des questions.
*
je repense beaucoup à Solénoïde en ce moment. j’ai mis du temps à le digérer. sept mois environ. pendant longtemps, je ne voulais même pas en parler. ça a eu l’effet d’une bombe sur mon esprit. comme une mauvaise expérience sous hallucinogènes. comme quand on dit : « il est resté perché ». ce roman est venu exacerber mon rapport aux questions. ma recherche obsessionnelle du sens de l’existence, du monde, des choses. ma volonté de débusquer « la conspiration de la réalité » .
ce n’est que seulement maintenant, sept mois après, que je commence à réaliser qu’il y avait une issue aux questions obsessionnelles du narrateur sur le sens de la vie, une issue sur laquelle j’avais trop vite fait l’impasse, trop pressée de m’enfermer à nouveau dans toutes mes angoisses avec plus de vigueur. et très bêtement, presque un “tout ça pour ça”, cette issue n’était pas une réponse aux questions mais la cessation pure et simple des questions.
il n’y a pas de réponse. il n’y en aura jamais. ni même que d’évasion. la seule issue est de s’évader de la volonté de s’évader. s’évader du plan d’évasion. sans faire exprès. simplement en réussissant à tromper l’esprit par le corps. défaite de l’esprit trompé par le corps : survie. être tellement chair que l’esprit se tait. défait. léviter au-dessus d’un lit. défait. à deux. tout bêtement. car oui. l’autre ne peut pas m’aider à trouver les réponses à mes questions mais il peut m’aider à les oublier. un temps. de même qu’il ne peut pas m’arracher à ma peau mais il peut m’y enfoncer.
j’ai lu récemment le Septentrion de Calaferte où perçait le même salut :
« Nous sommes creux, en repos dans la quiétude d’une ébauche de mort. Belle mort affaissée sur mon épaule. C’est ainsi, nus et sages, que nous devrions glisser en terre, enveloppés de ce drap, te tenant dans mon bras. Accouplés. Il est si tard et nous sommes si las qu’il ferait bon mourir. Il n’y a rien à attendre de demain que le sempiternel recommencement de soi. Pourquoi faire ? Tu es belle. Ils sauraient si bien se passer de nous. »
voilà l’évasion de l’évasion : trouver cet instant où « il ferait bon mourir« . vaincre la nuit en consentant à s’y donner tout entier. dominer le vertige en y plongeant volontairement. gagner parce que l’on s’avoue vaincu.
c’est comme ça qu’on apprivoise la question : par l’abandon. admettre son échec. ou, à défaut, l’oublier. exactement de la même façon que dans l’acte d’écriture. faire fi de tout ce qui bouge autour. le monde. les questions. tout ce qui n’est pas l’acte en train d’être fait. dans l’amour comme dans l’écriture. se plonger pleinement dans l’instant. faire corps avec l’intensité. autrement dit :
*
par hasard je tombe sur des extraits d’un poème de Breton :
« L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair Tant qu’elle dure Défend toute échappée sur la misère du monde »
à quoi j’ai envie d’ajouter : et sur la misère d’exister.
avant le mont Borrel, j’ai raté la fin du soleil, j’ai marché au début du dernier quart de la lune, j’ai pensé à la boue dans ma tête, sans lumière au crépuscule je n’ai pas pu écrire dans mon journal comme je l’aurais voulu, j’ai fait mine que c’était naturel (car je suis une poète moderne) et j’ai pris mon iPhone pour noter :
« la passion m’a mangée pendant l’été entier et pour ne pas finir par n’être plus qu’une bouche en train d’être mangée, j’ai décidé à l’automne venu de retourner ma bouche contre la passion elle-même et à mon tour de la manger toute entière. »
en partant de cette fin de soleil ratée, j’ai traîné entre chien et loup, plus eu peur des premiers que des autres, même si pour être honnête, j’entends une branche craquer et voici devant moi dans ma tête la meute les crocs dressés. j’ai toujours eu peur des meutes, toujours eu peur des groupes. toujours la même histoire : manger ou se faire manger sans rien dire tout l’été. moi je ne mange pas les chiffres, pas le pluriel, juste le singulier. c’est sûrement pour ça la passion, les poèmes.
pendant la redescente, j’ai pensé à ce qu’il reste de soi quand la passion vous prend les bras et la bouche. Ernaux voit ça comme un luxe la passion. j’ai lu Passion simple cet été pour comprendre. pas compris. j’y vois toujours des chaînes sur nos pas, des chaînes et une bouche qui m’avale toute entière.
j’ai pensé aussi à ces vers collés il y a peu : « rouage du ciel / je n’ai jamais su / être nuage // mes eaux ne tendent qu’aux choses // pour des yeux différents / j’avalerais ma bouche ». avaler ma bouche moi-même. ça a presque l’air d’être une solution mais c’est le même problème : « crypter mes lèvres » (dit dans un autre poème) ne dure qu’un instant. de même qu’avaler ma bouche ne m’en rendrait la maîtresse que pour mieux avouer (avaler?) un beau jour ma défaite.
j’ai été contente de moi l’espace de quelques pas car j’ai pensé à ma nouvelle série de poèmes. après des mois et des mois sans rien vraiment composer, j’ai l’impression d’avoir retrouvé des mots à coller. c’est la bouche qui me dicte tout. ça s’appelle peut-être pour le moment défaite du silence. c’est une série sur le corps, sur l’amour, sur la bouche. j’en ferai peut-être un petit livret qui reprendrait ces poèmes, avec à l’intérieur, des interludes composées en découpant et collant un numéro de Chobix.
Chobix c’est une revue porno. c’est assez marrant de composer avec ça. après le développement personnel, je m’attaque avec mes ciseaux à un nouveau fléau et j’en fais comme toujours des poèmes sentimentaux – « c’est comme ça que l’on aime : / simplement un petit moment / après on fait semblant // on est tous pareils // il est impossible / d’assouvir le ciel / quand il s’agit d’étoiles ».
*
j’ai marché sur la route dans la nuit, ma frontale et ma peur des loups et des bouches sur la tête. j’ai encore pensé à la passion, à la poésie, à si elles sont soeurs ou ennemies.
en rentrant chez moi, j’ai fini Jenny de Sigrid Undset dans lequel la passion c’est la mort de l’art, de la femme, j’ai essayé de pas trop m’en formaliser. j’ai pensé une dernière fois à la bouche et j’ai noté toujours sur mon iPhone avant de m’endormir :
« entre nous, mangera bien qui mangera la dernière ».
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Marina Abramovic & Ulay, Breathing In / Breathing Out (Death Itself) (1977)
je m’excuse de ne pas pouvoir répondre aux tentatives de correspondances, aux sollicitations, aux commandes de poèmes, aux livres reçus qui attendent leur jour sur mes étagères et que je regarde honteuse et triste, dégoutée d’y préférer des e-mails insipides – et en vous souhaitant une très très bonne journée – je m’excuse de m’excuser, de dire que c’est ok, c’est pas ok car les feuilles tombent et j’ai à peine le temps de les regarder faire comme chaque année leur cinéma trop saisonnier – feuilles, êtes-vous comme toutes les autres, obligées de faire mine de mourir pour qu’on s’intéresse un peu à vous ? feuilles, êtes-vous comme moi et mon âme de cimetière que j’ai dû taire derrière des bien à vous ? je suis jalouse des feuilles, jalouse du ciel, jalouse de tout ce qui est autre, jalouse de tout ce qui se laisse tomber.
j’ai repensé à un poème collé avant que tout n’arrive (tout mais quoi ? comme toujours le pire : le rien) il disait avec ses mots à lui : « j’ai préparé pour ce nouveau départ / des vêtements chauds et d’éternels oui ça va et vous ? » oui ça va et vous et surtout excellente journée, c’était si bien prémédité.
c’est la banale confession d’un masque qui aimerait pouvoir tomber, tomber pour mieux pouvoir pleurer que le sol soit rude, que le sol soit pas gentil, oui la vie est dure quand on tombe mais quand on arrête de tomber on ne sait plus où on habite. c’est la confession du ciel qui regrette de ne pas pouvoir pousser, c’est juste le temps d’une seule année qui aimerait être journée, qui aimerait – car elle sait bien tout ce qu’il en serait – être la nuit, être hier ou avant-hier et encore celle d’avant peut-être.
je m’excuse de n’être pas que mes poèmes, d’être tous les mots qu’il y a autour et qui brassent plus d’air qu’il n’en faudrait pour 27 autres vies, je m’excuse de n’être pas que danse, que l’ivresse de tout l’été, qu’un rire, que la nudité, je m’excuse des vêtements chauds et des ça va et vous, je m’excuse et dans toutes ces excuses, j’aimerais me dire que sova est un peu là et que quelques poèmes, quelques lectures et quelques pleurs lui ont redonné chair, esprit, ciel et bien sûr nuit, j’aimerais mais comme toujours je m’excuse de m’excuser et l’empêche d’être une fois de plus.
je m’excuse, la prochaine fois sera la bonne peut-être.
il y a un deux ans j’avais lu Et si les oeuvres changeaient d’auteur de Pierre Bayard.
dans cet essai, il appliquait à la critique littéraire une méthode amusante : analyser les livres de quelqu’un comme s’ils avaient été écrits par quelqu’un d’autre.
il évoquait entre autres : L’Étranger de Kafka, Autant en emporte le vent de Tolstoï, L’Éthique de Freud, le Cri de Schumann et Alice aux pays des merveilles d’un auteur surréaliste.
à mon tour je m’étais prêtée au jeu et j’avais écrit une critique d’Alice au pays des merveilles de Kafka.
ça donnait quelque chose comme ça :
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« Si on interroge Alice au pays des merveilles comme si l’oeuvre avait été écrite par Kafka, alors nous saute aux yeux un ensemble d’éléments qui dénote avec la fantaisie et la légèreté qui semblent, à première vue, régir le texte. Comme L’Amérique, Alice au pays des merveilles est traversée par une violence, discrète mais non moins réelle, qui tranche, chaque fois, avec la fausse douceur de l’univers onirique qui nous est présenté. Un lapin, une chenille, le sourire d’un chat, une partie de croquet avec des flamands roses, tout pourrait sembler coquet et tranquille.
Mais…
Chacune des scènes de l’œuvre sera l’occasion pour Alice de découvrir la brutalité, parfois l’arbitraire, des habitants de ce nouvel univers. Alice n’est pas d’ici, c’est à elle de s’adapter et d’accepter les traitements qui lui sont infligés ou qu’elle voit infliger à d’autres. À ce propos, la Reine est sans doute la meilleure incarnation de la violence latente, aussi vide en substance qu’omniprésente dans les discours, qui règne dans ces pages : obsédée par le besoin de décapiter tout ce qui bouge, elle est cette force de destruction stupide et le modèle d’un arbitraire abscons (mais en est-il d’autre ?).
Et, si la violence d’Alice est évidemment moindre que celle d’un Château, le point de conjonction véritable entre Lewis Carroll et Kafka réside dans la passivité et la résignation qui traversent leurs personnages. Passivité surtout dans l’acceptation des situations données, car malgré l’invraisemblance des événements auxquels elle assiste, Alice ne cesse d’y donner un assentiment logique et moral : si cela est, c’est que cela doit être, semble-t-elle toujours dire – cela doit exister, et surtout, cela doit être ce qui est juste ; que l’on malmène un loir, un flamand rose, ou sa propre personne. »
*
voilà, j’aimais bien ce jeu : faire changer les oeuvres d’auteur.
si un jour un livre à moi existe, j’adorerais qu’on lui applique ce procédé.
c’est aussi pour ça que j’aime les collaborations, pour ça peut-être que j’aime peut-être plus les Saisons de Camille Ruiz que les miennes.
bref, tout ça pour dire que j’ai repensé à tout ça en lisant Boue d’Antoine Emaz. j’ai trouvé dans ce recueil un poème qui avait l’air d’avoir été écrit par Thierry Metz.
alors j’ai repensé à cet exercice et à la critique littéraire.
et je me suis dit que je pourrais partager quelques textes ici.
alors voilà le poème en question :
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l’histoire des visages à la lisière de l’oeil, visages toujours à faire, par l’oeil, ou par celui qui porte le visage, la dérive du corps aussi qui se laisse faire, se laisse être, se laisse tout court, la passivité donc, mais rappeler malgré tout à l’ordre par ce visage à faire. voilà, ça m’y a fait penser.
pour finir de s’en convaincre, ou plutôt pour le simple plaisir de la lecture, voici deux autres poèmes, d’Emaz d’abord, et de Metz, ensuite :
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voilà c’est déjà tout.
je finirai comme je fais souvent dans mes poèmes avec une question qui est venue de ces lectures : si les visages changeaient de nuit porteraient-ils toujours le même drame ?
je vous laisse y songer.
ps : j’ai publié il y a quelques jours une critique collée d’Extraction de la pierre de folie de Pizarnik. je l’ai appelée : il y a du vent dans le miroir.