Tom Buron, Marquis Minuit, 2021.

« Tu ne vaux rien si tu ne mâches pas
la fleur qui seule lie la terre au soleil Te’oma tu dois
réparer la distance qui –
Toi seul peux réparer la distance
qui fixe les hommes aux satellites gris Marquis écoute-moi

Sans cesse nagent les présences froides de l’abscence –
L’horrible saveur du toboggan des émotions –
Mais le chimiste des décombres et des ruines
se confronte encore et encore à ce Léviathan au derrière de babouin
Il se souvient là-haut en bas que la douleur portait
d’abord
la couleur de l’étreinte »

*

« j’ai dit le Tombeau des fleurs saoules j’ai dit
n’avoir nulle famille nulle origine que la mélodie la grande
ainsi j’ai hanté quelques âmes palabré dans les couloirs de cendres
jusqu’à perdre la mue Aujourd’hui oh mes frères
si je pouvais nommer ce mal je n’aurais plus à courir
et je jure
que je n’ignore pas moins la peur
que la peine
d’être esclave de l’attraction terrestre »

Alejandra Pizarnik, Arbre de Diane, 1962.

« un faible vent
plein de visages pliés
que je découpe en forme d’objets à aimer »

*

« Jours où une parole lointaine s’empare de moi. Je traverse ces jours somnambule et transparente. La belle automate se chante, s’enchante, se conte cas et choses : nid de fils rigides où je me danse et me pleure en mes nombreuses funérailles. »

*

« un regard depuis l’égout
peut être une vision du monde

la révolte consiste à fixer une rose
à s’en pulvériser les yeux »

*

« Nous visons ici une main sur la gorge. Que rien n’est possible, ils le savaient déjà ceux qui inventaient les pluies et tissaient des mots avec le tourment de l’absence. C’est pourquoi il y avait dans leurs prières un bruit de mains amoureuses de la brume. »

Marie de Quatrebarbes, Les vivres, 2021.

« Bientôt nous serons seules, comme des grandes. Nous nous pendrons des baisers, des buissons, de recul. Ténu, c’est vivant. Alors, on se parle des couleurs, elles sont là, toutes en-là, et tu pars, toi à vitesse croissante. Au croisement de j’ai peur, il est dit que j’ai peur. Mes doigts collent à la minute précédente. Remets-toi dans le sable, d’une seule touche, en enfance. Terre rouge de mes souliers blessés, terre de cauchemars. Au marché de ma rencontre, j’ai tout de suite su. Elle disait rouges, les feintes, les jours où tout est à l’envers. Je ne te croyais de ce monde, astreinte, où je suis descendue. »

plus : ici

Virginia Woolf, La Promenade au phare, 1927.

« Était-ce la sagesse ? Était-ce la connaissance ? Était-ce, une fois de plus, la nature trompeuse de la beauté qui fait que toutes vos perceptions, à mi-chemin de la vérité, se trouvent enchevêtrées dans un entrelacs de mailles d’or ? ou bien avait-elle enfermé dans son intimité quelque secret dont la possession est certainement indispensable, Lily en avait la conviction, à la marche du monde ? Tout le monde ne pouvait pas être aussi décousu, aussi précaire. (…) Quel art existait donc, connu de l’amour ou de la ruse, pour forcer le passage de ces cavités secrètes ? Quel stratagème, pour parvenir, comme des eaux diverses versées dans une jarre unique, à l’union inextricable, la fusion avec l’objet de son adoration ? Le corps pouvait-il y prétendre, ou l’esprit, et ses brassages subtils dans le dédale des galeries du cerveau ? ou le cœur ? L’affect, comme on disait, avait-il le don de faire d’elle et de Mrs Ramsay un seul être ? En effet, ce n’était pas la connaissance qu’elle désirait, mais l’unité. »

Fiodor Dostoïevski, Les Démons, 1871.

« C’est une lâcheté et c’est là qu’est tout le mensonge ! s’écria-t-il les yeux brillants. La vie est souffrance, la vie est terreur, et l’homme est malheureux. Tout n’est maintenant que souffrance et terreur. Maintenant l’homme aime la vie parce qu’il aime la souffrance et la terreur. Voilà ce qu’on a fait. La vie se présente sous l’aspect de la souffrance et de la terreur. C’est là qu’est le mensonge. Aujourd’hui l’homme n’est pas encore l’homme. Un homme nouveau viendra, heureux et fier. Celui auquel il sera indifférent de vivre ou de ne pas vivre, celui-là sera l’homme nouveau. Celui qui vaincra la souffrance et la terreur, celui-là sera lui-même Dieu. Quant à l’autre Dieu, il ne sera plus.
— Donc ce Dieu existe tout de même d’après vous.
— Il n’existe pas, mais Il est. Il n’y a pas de souffrance dans la pierre, mais il y en a dans la peur de la pierre. Dieu est la souffrance de la peur de la mort. Celui qui vaincra la souffrance et la peur, sera lui-même Dieu. Alors commencera une vie nouvelle, alors paraîtra l’homme nouveau. Tout sera nouveau… Alors on partagera l’histoire entre deux périodes : du gorille à l’anéantissement de Dieu, et de l’anéantissement de Dieu… »

*

« Aucun peuple n’a jamais pu s’organiser sur terre sur des bases scientifiques et rationnelles ; aucun peuple n’y a réussi, sauf peut-être pour la durée d’un instant et par bêtise. (…) Partout et toujours, depuis le commencement des temps, la raison et la science n’ont joué dans l’existence des peuples qu’un rôle subalterne, au service de la vie. Les peuples se constituent et se développement mus par une force toute différente, une force souveraine, dont l’origine reste inconnue et inexplicable. Cette force est le désir inextinguible d’aboutir à une fin et la négation en même temps de cette fin. Cette force est l’affirmation persistance et infatigable de l’être et la négation de la mort. »

Roberto Juarroz, Poésie verticale, 1980.

« La mort est une autre façon de regarder.
La lune des morts est plus vieille
et ne fait plus de marées.

Ta façon de regarder aussi est autre.
La lune de la vie était plus jeune,
elle-même était la marée.

Entre les deux lunes,
avant mort ou après vie,
nous sommes un regard échoué
près d’une mer qui ne commence. »

*

« Par une nuit qui dut être de pluie
ou sur le quai d’un port peut-être inexisnt
ou dans un soir clair, assis à une table sans personne,
une part de moi-même est tombée.
Elle n’a laissé aucun vide.
Et même : c’est comme si quelque chose était venu
et non s’en était allé.
Mais maintenant,
dans les nuits sans pluie,
dans les villes sans quais,
à des tables sans soirs,
je me sens soudain beaucoup plus seul
et je n’ose pas me tâter,
bien que tout semble être à sa place,
peut-être même un peu plus qu’avant.
Et je sens qu’il aurait mieux valu
rester dans cette partie perdue de moi
et non dans ce presque tout
qui continue d’être sans tomber. »

*

« Tomber de vide en vide,
comme un oiseau qui tombe pour mourir
et sent tout à coup qu’il va continuer de voler. »

*

« Tout chemin d’aller est une illusion.
Seul est réel le chemin de retour.
Car si l’on ne peut revenir à rien,
le chemin de retour n’est pas un chemin en arrière,
mais bien le seul chemin d’aller. »

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge, 1910.

« Car les vers ne sont pas faits, comme les gens le croient, avec des sentiments (ceux-là, on ne les a que trop tôt) – ils sont faits d’expériences vécues. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues et des adieux de longtemps prévus -, des journées d’enfance restées inexpliquées, des parents qu’il a fallu blesser, un jour qu’ils vous ménageaient un plaisir qu’on n’avait pas compris (c’était un plaisir destiné à un autre…), des maladies d’enfance, qui commençaient étrangement par de profondes et graves métamorphoses, des journées passées dans des chambres paisibles et silencieuses, des matinées au bord de la mer ; il faut avoir en mémoire la mer en général et la mer en particulier, des nuits de voyage qui vous emportaient dans les cieux et se dissipaient parmi les étoiles – et ce n’est pas encore assez que de pouvoir penser à tout cela. Il faut avoir le souvenir de nombreuses nuits d’amour, dont aucune ne ressemble à une autre, il faut se rappeler les cris des femmes en gésine et l’image des blanches et légères accouchées endormies, qui se referment. Il faut avoir été aussi au côté des mourants, il faut être resté au chevet d’un mort, dans une chambre à la fenêtre ouverte, aux rares bruits saccadés. Et il n’est pas encore suffisant d’avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu’il faut. Il faut d’abord qu’ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leurs noms et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu’au cours d’une heure très rare, le premier mot d’un vers surgisse au milieu d’eux et émane d’entre eux. »

*

« J’avais prié pour retrouver mon enfance et elle est revenue et je sens qu’elle est aussi lourde à porter qu’autrefois et ue cela ne m’a servi à rien de vieillir. »

*

« Et j’étais assis avec tes livres, curieux homme obstiné, et j’essayais de te voir comme font les autres, qui ne te laissent pas entier et se sentent satisfaits dès qu’ils ont chacun pris leur part. Je ne comprenais pas alors ce qu’est la renommée, cette entreprise publique de destruction d’un homme en train de se faire, sur le chantier duquel la foule fait irruption en déplaçant toutes les pierres. »

*

« Mais, maintenant où tant de choses changent, notre tour n’est-il pas venu de nous transformer, nous aussi ? Ne pourrions-nous pas essayer d’évoluer un peu et de prendre lentement notre part dans le labeur de l’amour ? On nous en a épargné toute la peine, aussi a-t-il glissé pour nous au rang des distractions, de même qu’il peut arriver qu’un morceau de vraie dentelle tombe dans la caisse de jouets d’un enfant ; la dentelle commence par lui plaire, puis elle cesse de lui plaire et elle finit par traîner parmi les jouets démontés ou cassés, comme la chose la plus vile. La jouissance facile nous a corrompus comme tous les dilettantes, alors qu’on nous prête la réputation d’être des maîtres. Mais que se passerait-il, si nous méprisions nos succès et si nous reprenions à zéro le labeur de l’amour, que d’autres ont toujours accompli à notre place ? Que se passerait-il, si nous nous mettions en route et devenions des débutants, maintenant où tant de choses se transforment. »

*

« Extérieurement, beaucoup de choses ont changé. Je ne sais pas comment. Mais intérieurement, et devant toi, mon Dieu, à l’intérieur devant toi, qui nous regardes : ne sommes-nous pas sans action ? Nous découvrons bien que nous ne connaissons pas le rôle, nous cherchons un miroir, nous voudrions retirer le fard et faire tomber ce qu’il y a de faux en nous et être réellement. Mais il colle toujours quelque part sur nous un bout de déguisement, que nous avons oublié. Il reste toujours dans nos sourcils une trace d’exagération, nous ne remarquons pas que la commissure de nos lèvres forme un rictus. Et c’est ainsi que nous cheminons, un objet de raillerie et une moitié : ni des êtres réels ni des acteurs. »

Sylvia Plath, Ariel, 1965.

 « Je connais le fond, dit-elle. Je le connais par le pivot de ma grande racine :
C’est ce qui te fait peur. Moi je n’en ai pas peur : je suis allée là-bas.

Est-ce l’océan que tu entends en moi,
Ses griefs, ses insatisfactions ?
Ou la voix du néant qui un jour t’a rendue folle ?

L’amour est une ombre. Tes pleurs, tes mensonges ne sauraient le retenir
Écoute : ce sont ses sabots : il s’est enfui comme un cheval. »
(La voix de l’orme)

*

« Si seulement tu savais combien de jours ces voiles m’ont tué.
Pour toi ils ne sont que transparences, de l’air limpide.

Mais mon dieu, les nuages sont comme du coton. En troupes armées. C’est de l’oxyde de carbone.

Et je l’aspire en douceur, en douceur
J’emplis mes veines d’invisible, d’un million d’atomes

De poussière probable qui soustraient les années à ma vie.
Tu portes un costume argenté pour l’occasion. Ô machine à calculer. »
(Cadeau d’anniversaire)

plus : ici

Gérard de Nerval, Aurélia ou le Rêve et la Vie, 1855.

« C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. — Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ? »

Antonin Artaud, Van Gogh, le suicidé de la société, 1947.

« La vie présente se maintient dans sa vieille atmosphère de stupre, d’anarchie, de désordre, de délire, de dérèglement, de folie chronique, d’inertie bourgeoise, d’anomalie psychique (car ce n’est pas l’homme mais le monde qui est devenu un anormal). »

*

« Qu’est-ce qu’un aliéné authentique ?
C’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain.
C’est ainsi que la société a fait étrangler dans ses asiles tous ceux dont elle a voulu se débarrasser ou se défendre, comme ayant refusé de se rendre avec elle complices de certaines saletés.
Car un aliéné est aussi un homme que la société n’a pas voulu entendre et qu’elle a voulu empêcher d’émettre d’insupportables vérités. »

Antonin Artaud, Nouveaux écrits de Rodez, 1946.

« Il est des Êtres qui se sont perdus dans l’Ange en fonction de leur propre amour de Dieu, d’autres qui ne sont pas élevés jusqu’à la sphère d’absolu sacrifice de l’Ange et le feu de Dieu qui se consume lui-même a besoin d’épargner quelque chose à la limite de la consommation. »

*

« Me traiter en délirant c’est nier la valeur poétique de la souffrance qui depuis l’âge de quinze ans bout en moi devant les merveilles du monde de l’esprit que l’être de la vie réelle ne peut jamais réaliser ; et c’est de cette souffrance admirable de l’être que j’ai tiré mes poèmes et mes chants. »

*

« Suis-je donc le ciel ou la mer, ou les vagues des immensités que j’entends mugir dans mon cœur comme des bœufs dans une étable, moi qui marche avec mon squelette dans la chair que jusqu’à mon heure dernière je n’achèverai pas de rebrasser. »

*

« Classicisme, romantisme, symbolisme, futurisme, cubisme, quel est le mort qui se souvient encore de vos ismes et qu’avez-vous fait de tous vos morts : des livres. Tous ceux qui vont ont vécus ne sont plus là. Même en forces vous ne fûtent jamais que des plis, des plis acceptés de l’être (…). Le claccisme, le romantisme, le symbolisme furent ces frisures du dessus du cœur, et qui un temps crurent prendre le cœur et l’âme mais ne surent pas ameuter la vie. L’émeute est une émeute du moi dans l’âme et de l’âme au milieu du moi. Tous les esprits morts-né se gargarisent de révolution et d’anarchisme et ils rêvent d’une insurrection dans la rue, quand ils n’ont même pas su s’ameuter en eux-mêmes, contre l’éternelle stupidité de l’esprit ; qui a su ameuter son moi jusqu’à lui tirer le sang d’une larme en peinture ou en poésie. »

Ariane Dreyfus, Le Dernier livre des enfants, 2016.

« Comment
Non, il ne faut plus demander comment
Quelqu’un réclamant de vivre encore
A fait la rencontre
Du silence.

Il se fait tard. Je me souviens de tout.

Parce qu’il y a une page devant moi
Je ne veux pas fermer les yeux
Si je tâtonne, si je suis assez lente,
Le poème ira quelque part

Il fait par elle un peu clair

J’aurais aimé tendre la main
Avec l’eau qu’il te fallait

Mais lui, s’écartant sans me voir,

Déjà il respire la terre, son museau flaire
La très douce et très belle fraîcheur
Déjà il a dans son ventre
Ce qu’il respire

Va, poème, va »

*

« À partir de l’évidence, c’est compliqué un reflet :
Un surcroît d’existence, mais la même,
Une solitude qui recommence à la racine. »

Paul Celan, Choix de poèmes, 1986.

« L’automne me mange sa feuille dans la main : nous sommes amis.
Nous délivrons le temps de l’écale des noix et lui apprenons à marcher :
le temps retourne à l’écale.

Dans le miroir, c’est dimanche,
dans le rêve on est endormi
la bouche parle sans mentir.

Mon œil descend vers le sexe de l’aimée :
nous nous regardons
nous nous disons de l’obscur,
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous dormons comme un vin dans les coquillages,
comme la mer dans le rai de sang jailli de la lune

Nous sommes là enlacés dans la fenêtre, ils nous regardent depuis la rue :
Il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre se résolve enfin à fleurir.
qu’à l’incessante absence de repos batte un cœur.
Il est temps que le temps advienne.

Il est temps. »
(Corona)

*

« Lait noir du petit jour nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle pour appeler ses chiens
il siffle pour rappeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne jouez maintenant qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Il crie creusez plus profond la terre vous les uns et les autres chantez et jouez
il saisit le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
creusez plus profond les bêches vous les uns et les autres jouez encore qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs
et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith »
(Fugue de mort)

*

« Tu vis à côté de moi, pareille à moi :
pierre
dans la joue affaissée de la nuit.

Ô cette pente, mon aimée, ces éboulis,
où nous roulons sans faire de pauses,
nous les pierres,
de filet d’eau en filet d’eau.
Plus rondes à chaque fois.
Plus semblables. Plus étrangères.

Ô cet oeil ivre
qui erre ici tout autour comme nous,
et parfois, étonné,
nous voit confondus. »
(La pente)

Félix Guattari, Chaosmose, 1992.

« La seule finalité acceptable des activités humaines est la production d’une subjectivité auto-enrichissant de façon continue son rapport au monde. »

*

« D’une façon générale, on devra admettre que chaque individu, chaque groupe social véhicule son propre système de modélisation de subjectivité, c’est-à-dire une certaine cartographie faite de repères cognitifs mais aussi mythiques, rituels, symptomatologiques à partir de laquelle il se positionne par rapport à ses affects, ses angoisses et tente de gérer ses inhibitions et ses pulsions. »

*

« La différence apportée par une autopoïèse machinique est fondée sur le déséquilibre, la prospection d’Univers virtuels loin de l’équilibre. (…) La machine dépend toujours d’éléments extérieurs pour pouvoir exister comme telle. Elle implique une complémentarité non seulement avec l’homme qui la fabrique, la fait fonctionner ou la détruit, mais elle est elle-même dans un rapport d’altérité avec d’autres machines, actuelles et virtuelles, énonciation non humaine, diagramme proto-subjectif. »

*

« Les machines de désir, les machines de création esthétique, au même titre que les machines scientifiques remanient constamment nos frontières cosmiques. »

*

« Le vertige chaotique qui trouve une de ses expressions privilégiées dans la folie est constitutif de l’intentionnalité fondatrice du rapport sujet-objet. La psychose met à nu un ressort essentiel de l’être-au-monde. »

*

« Je est un autre, une multiplicité d’autres, incarnée au croisement de composantes d’énonciation partielles débordant de toutes parts l’identité individuée et le corps organisé. »

*

« Le nouveau paradigme esthétique a des implications éthico-politiques parce que parler de création, c’est parler de responsabilité de l’instance créatrice à l’égard de la chose créée, inflexion d’état de chose, bifurcation au-delà des schémas préétablis, prise en compte, là encore, du sort de l’altérité dans ses modalités extrêmes. »

*

« À partir d’entreprises fragmentaires, d’initiatives quelquefois précaires, d’exceptions tâtonnantes, de nouveaux agencements collectifs d’énonciation commencent à se chercher, d’autres façons de voir et de faire le monde, d’autres façons d’être et de mettre à jour des modalités d’être viendront à s’ouvrir et à s’irriguer, s’enrichir les unes les autres. Il s’agit moins d’accéder à des sphères cognitives inédites que d’appréhender et de créer sur des modes pathiques des virtualités existentielles mutantes. »

*

« Comment aménager de nouveaux champs de possible ? Comment agencer les sons et les formes de telle sorte que la subjectivité qui leur est adjacente reste en mouvement, c’est-à-dire réellement en vie ? Comment la produire, la capter, l’enrichir, la réinventer en permanence de façon à la rendre compatible avec des Unis de valeurs mutants ? Comment travailler à sa libération c’est-à-dire à sa re-singularisation ? »

Manon Thiery, Réflecteur de la neige, 2020.

« quand je parle

l’exercice fait grandir
ce qui dort sous ma parole

et je ne sens
rien

je dis

quelqu’un arrive en courant
mais de loin

on dirait de la souffrance »

*

« je porte sur mon dos les mots de mon passé
comme des enfants fragiles

ils sont plutôt légers

l’ongle gratte la pierre
et cela est inutile

ajouter de la poussière à la poussière
de l’incessant jeu de délier

une langue qui aura
la longueur

de ce printemps »

Jean Cocteau, Le Cap de Bonne-Espérance, 1919 / Discours du grand sommeil, 1918.

« Je m’acharne
où tous
se résignent »

*

« Cet ange me dit :
Pars.
Que fais-tu entre les remparts
de ta ville ?
Tu as chanté le Cap du triste effort.
Va et raconte
l’homme tout nu,
tout vêtu de ce qu’il trouve
dans sa caverne,
contre le mammouth et le plésiosaure. »

*

« L’époque, murmura-t-il,
ne nous appartient pas plus
qu’une bourse qu’on trouve
et qu’on rapporte
au commissariat de police.
Elle appartient à l’avenir,
et peu
la lui rapporteront intacte.

Il dit : Je n’entre pas en toi.
Je ne sors pas de toi.
Je somnole intérieur.
Je me réveille aux harmoniques.

Et quelquefois,
te croyant libre,
(l’illusionniste infatué, s’imaginait,
ne préparant plus le tour d’avance,
sortir de sa manche, les cages)

en vain tu tentes,
pendant le sommeil qui m’ancre
aux profondeurs
une lutte morne entre ta tête étanche
ta main et l’encre. »

*

« J’ai une grande nouvelle triste à t’annoncer : je suis mort. Je peux te parler ce matin, parce que tu somnoles, que tu es malade, que tu as la fièvre. Chez nous, la vitesse est beaucoup plus importante que chez vous. Je ne parle pas de la vitesse qui se déplace d’un point à un autre, mais de la vitesse qui ne bouge pas, de la vitesse elle-même. Une hélice est encore visible, elle miroite ; si on y met la main, elle coupe. Nous, on ne nous voit pas, on ne nous entend pas on peut nous traverser sans se faire mal. Notre vitesse est si forte qu’elle nous situe à un point de silence et de monotonie. Je te rencontre parce que je n’ai pas toute ma vitesse et que la fièvre te donne une vitesse immobile rare chez les vivants. Je te parle, je te touche. C’est bon, le relief ! Je garde encore un souvenir de mon relief. J’étais une eau qui avait la forme d’une bouteille et qui jugeait tout d’après cette forme. Chacun de nous est une bouteille qui imprime une forme différente à la même eau. Maintenant, retourné au lac, je collabore à sa transparence. Je suis Nous. Vous êtes Je. Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d’un sou, les quatre images d’un jeu de cubes. Un même ruban de clichés déroule nos actes. Mais vous, un mur coupe le rayon et vous délivre. On vous voit bouger dans vos paysages. Notre rayon à nous traverse les murs. Rien ne l’arrête. Nous vivons épanouis dans le vide. »

Allen Ginsberg, Howl, 1956.

« Une beauté parfaite de tournesol ! une existence de tournesol parfaite ravissante excellente ! un doux regard naturel sur la nouvelle lune hip, éveillé vif et excité embrassant dans le crépuscule ombre et soleil levant et brise mensuelle toute d’or !
Combien de mouches vrombissaient autour de toi innocentes de ta crasse, lors que tu maudissais les paradis du chemin de fer et ton âme de fleur ?
Pauvre fleur morte ? quand oublias-tu que tu étais une fleur ? quand as-tu regardé ta peau et conclu que tu étais une sale vieille locomotive impuissante ? un fantôme de locomotive américaine jadis puissante ?
T’as jamais été locomotive, Tournesol, tu étais un tournesol !
Et toi Locomotive, tu es une locomotive, ne m’oublie pas ! »

Henri Michaux, L’infini turbulent, 1957.

« L’homme partout menacé d’infini fait tout ce qu’il peut pour en être à l’abri. »

*

« Exaltation, abandon, confiance surtout : ce qu’il faut à l’approche de l’infini.
Une confiance d’enfant, une confiance qui va au-devant, espérante, qui vous soulève, confiance qui, entrant dans le brassage tumultueux de l’univers second, devient un soulèvement plus grand, un soulèvement prodigieusement grand, un soulèvement extraordinaire, un soulèvement jamais connu, un soulèvement par-dessus soi, par-dessus tout, un soulèvement miraculeux qui est en même temps un acquiescement, un acquiescement sans borne, apaisant et excitant, un débordement et une libération, une contemplation, une soif de plus de libération, et pourtant à avoir peur que la poitrine ne cède dans cette bienheureuse joie excessive, qu’on ne peut pas héberger, qu’on n’a pas méritée, joie surabondante dont on ne sait si on la reçoit ou si on la donne, et qui est trop, trop… »

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018.

« Autrefois, les mecs n’avaient pas besoin de se déguiser. Ou alors les liftiers, les portiers, les domestiques. Voilà que tout le monde se retrouvait plus ou moins larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feux doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi. Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies. »

Bernard Noël, Extraits du corps, 1958.

« Est-il vrai que la pluie n’ajoute ni n’enlève rien à la mer ? Oui et non. Toujours, oui et non. Les yeux tournent. Dedans égale dehors. Et dedans dedans, il y a dehors. Avais-je huit ou mille ans, hier ? Peut-être l’un et l’autre. Trop de cercles à l’intérieur des os, trop de chiffres sur mon arbre. (…) Je ne peux pas tenir le registre des cellules. Je ne peux pas. Mais les visages ? Combien de visages ? Combien dissous dans la mer ou bien gravés dans les couches de l’os ? »

*

« un grand transparent s’abat dans le désert
l’empreinte est nulle et le vent
n’y fera pas de dune
on parle de feuilles mortes
          de masques de nuage

mais dis-moi dira-t-elle
pourquoi les dieux perdent leur peau »

*

« il y avait un front
il y avait la nuit
et tu tombais
dedans »

Louise Glück, Nuit de foi et de vertu, 2014/2021.

« De même que nous avions tous été chair ensemble,
maintenant nous étions de la brume.
De même que nous avions été auparavant des choses ayant des ombres,
maintenant nous étions de la substance sans forme, comme des produits chimiques volatiles. »
(Une aventure)

*

« La nuit avançait. Le brouillard
tourbillonnait autour des ampoules allumées.
C’est-à-dire, je suppose, là où il était visible ;
ailleurs les choses étaient simplement comme elles étaient,
floues alors qu’elles avaient été nettes.

Je fermai mon livre.
Tout était dernière moi, tout était dans le passé.

Devant, comme je l’ai dit, il y avait le silence. »
(Cornouailles)

*

« Enfin la nuit m’enveloppait ;
Je flottais dessus, peut-être dedans,
ou elle me portait comme une rivière porte
un bateau, et en même temps
elle tourbillonnait au-dessus de moi,
parsemée d’étoiles mais néanmoins obscure.

(…)

Cela n’avait pas de fin. Je sentais que je n’avais pas
besoin de faire quoi que ce soit. Tout
serait fait pour moi, ou me serait fait,
si ce n’était pas fait, c’est ce que n’était pas
essentiel. »
(Minuit)

*

« Serai-je ressuscité de la mort, demande l’esprit.
Et le soleil dit oui.
Et le désert répond
ta voix n’est que du sable dispersé dans le vent. »
(Épilogue)

*

« Mais si l’essence du temps est le changement,
comment quelque chose peut-il devenir rien ? »
(L’histoire d’un jour)

plus : ici

T. S. Eliot, La Terre vaine et autres poèmes, 1922.

« Cité fantôme
Sous le fauve brouillard d’une aurore hivernale :
La foule s’écoulait sur le Pont de Londres : tant de gens…
Qui eût dit que la mort eût défait tant de gens ? »

*

« Nous sommes les hommes creux
Les hommes empaillés
Cherchant appui ensemble
La caboche pleine de bourre. Hélas !
Nos voix desséchées, quand
Nous chuchotons ensemble
Sont sourdes, sont inanes
Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Comme le trottis des rats sur les tessons brisés
Dans notre cave sèche.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,
Geste sans mouvement, force paralysée ;

Ceux qui s’en furent
Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort
Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas
Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
Comme d’hommes creux
D’hommes empaillés. »
(Les Hommes creux – I)

Anne Carson, Autobiographie du rouge, 1998/2020.

« Les bourrasques matinales projetaient des éclairs de vie contre le ciel, chacun d’entre eux d’un bleu
qui aurait pu engendrer son propre monde.
Le mot chacun arriva sur lui dans un souffle et se dispersa dans le vent. Géryon avait toujours ce problème : ce mot chacun,
quand il le fixait des yeux, se désassemblait en lettres éparses avant de disparaître.
Il restait un espace pour ce que ça voulait dire mais vide.
Quant aux lettres on les retrouvait accrochées aux branches ou aux meubles alentour.
Ça veut dire quoi chacun ? »

*

« Cette année-là il avait commencé à se demander quel bruit faisaient les couleurs. Les roses fondaient sur lui en rugissant depuis le fond du jardin.
Allongé dans son lit la nuit il écoutait le fracas de la lumière argentée des étoiles contre les vitres de la fenêtre. La plupart des personnes
interviewées pour son projet scientifique étaient bien forcées d’admettre qu’elles n’avaient jamais entendu
le cri des roses
brûlées vives dans le soleil de midi. Comme des chevaux, suggérait Géryon,
comme des chevaux pendant la guerre. Non, ils secouaient la tête.
Pourquoi l’herbe a une forme de lame ? Il leur demandait. À cause du bruit de cliquetis !
Ils le regardaient avec de grands yeux. Tu devrais interviewer
des roses pas des gens, lui dit le professeur de science. »

*

« Nous sommes des créatures fantastiques,
pense Géryon. Nous sommes voisins du feu.
Et voilà que le temps se précipite sur eux
debout côte à côte les bras qui se touchent, l’immortalité sur le visage
la nuit dans le dos. »

Louise Glück, L’iris sauvage, 1992/2021.

« Pas je espèce d’idiot, pas moi, mais nous, nous vagues
de ciel bleu comme
comme une critique du paradis : pourquoi
chéris-tu ta voix
alors qu’être un
équivaut à n’être presque rien ?
Pourquoi regardes-tu en l’air ? Pour entendre
un écho, la voix
de Dieu peut-être ? Pour nous, vous êtes tous identiques,
solitaires, paradant au-dessus de nous, projetant
vos vies futiles : vous allez
où on vous envoie, comme toute chose,
où le vent vous sème,
l’un ou l’autre d’entre vous, toujours là
à baisser les yeux pour avoir une vague image
de l’eau, et entendre quoi ? Des vagues,
et au-dessus des vagues, le chant des oiseaux. »
(Scilla)

plus : ici

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, 2016.

« On étudiera si vous le voulez bien une question assez délicate ce matin, ce sont les livres qui essayent de mimer une langue absolument normale. Ils ont bien raison de la chercher cette vraie langue, d’enlever de la littérature; de vouloir rendre les choses ultra-vivantes, quotidiennes, partageables, légères. Mais oui, on s’en fout, pas d’écriture, pitié; ils ont raison. On le fait tous les trente ans depuis cinq siècles. On doit absolument faire ça…ce nettoyage de printemps. Mais il ne faut pas s’arrêter en chemin. La chercher, cette vraie langue transparente et émotive, ça ne veut pas dire aller jusqu’à croire qu’elle existerait. Ça doit rester un projet, ne le réalisez pas, sinon on va s’imaginer, en vous lisant, que les gens parlent comme ça, de manière si relâchée.
Les gens, comme vous et moi, ils sont relâchés, très relâchés, mais assez tendus aussi. Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on ne serait qu’une seule chose ? Mais vous nous prenez pour qui ? On est des tourbillons; pour nous attraper, faut se lever de bonne heure. On est compliqués ! On est tous pareils. On est compliqués et heureux de l’être. On va faire des écriteaux, des banderoles, on va l’écrire en énorme au bord des autoroutes. On va acheter de l’espace. Les modèles se rebellent : Hey, on ne me parle pas comme ça, ok. Tu m’as traité dans ton livre. Un jour il va y avoir des mouvements de foule contre les gens qui nous représentent. »

*

« Croire qu’on est au maximum de la douleur, bien installé dans son fauteuil, si on est un petit-bourgeois anxieux qui souffre quelquefois de rages de dents – et a sans doute perdu sa mère: grossière erreur. […] Vous finirez par croire pour de bon que vous êtes la personne la plus malheureuse du monde; et vous allez vous persuader que vous avez le devoir de déverser vos malheurs dans un livre et en détails: histoires de famille, premiers émois, mort du père, viol de X, disparition de Z, torture de W. Vous remarquerez que les gens qui souffrent vraiment se sentent les plus illégitimes pour témoigner – ça devrait vous faire réfléchir. »

Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.

« Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?… Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?… Non, n’est-ce pas ?… Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse papier devant nous, que votre crotte du matin… Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d’ici, je vous fait le pari que cette guerre, si remarquable qu’elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée… A peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée… C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet des uns et des autres à quelques siècles, à quelques années et mêmes quelques heures de distance… Je ne crois pas à l’avenir, Lola… »

*

« Je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans. Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi…Je la refuse tout net avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils 995 même et moi tout seul, c’est eux qui ont tort et c’est moi qui ai raison car je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »

William Marx, Des étoiles nouvelles, 2021.

« On est toujours l’autre de quelqu’un, et c’est pourquoi il n’y a ni privilège du même ni privilège de l’autre : il n’y a pas plus de honte à être soi qu’il n’y en a à être un étranger, car l’autre est aussi un soi de même que le soi peut être un autre. »

plus : ici

Robert Walser, La Promenade, 1917.

« Il est vrai que, par périodes, j’ai erré dans le brouillard et dans mille embarras, en devant constater que je vacillais et que j’étais plus d’une fois pitoyablement abandonné. Pourtant, je pense que la lutte seule est belle. Ce n’est pas de joies et de plaisirs qu’un honnête homme peut être fier. Au contraire, dans le fond de son âme, seules les épreuves vaillamment surmontées et les privations patiemment supportées peuvent le rendre fier et joyeux. »

Sébastien Ménard, Quelque chose que je rends à la terre, 2021.

« on peut demander à beaucoup d’humains
de choisir la toute première chose
d’importance
et nous la dire

c’est même
très intéressant

il faut
simplement
être prêt à
tout entendre

et après
après on est là
on est là et on rapporte
ce petit morceau du monde
ce petit morceau du monde
dont nous sommes dépositaires »

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Michel Collot, Le Chant du monde dans la poésie française contemporaine, 2019.

« Il y a bien place dans la poésie contemporaine pour une expression lyrique de la nature qui revêt des formes et des significations nouvelles. (…) Le paysage n’est plus un spectacle contemplé à distance mais un milieu dans lequel il s’immerge et nous invite à nous plonger à notre tour. (…) Cette pensée-paysage vise à remédier au divorce entre l’homme et le cosmos instauré par la raison moderne et à récuser la logique de domination et d’exploitation de la nature qui en est résulté. Elle peut servir la cause d’une écologie symbolique, qui préserve et valorise les ressources tout à la fois matérielles et spirituelles de notre oikos. »

Judith Chavanne, À l’équilibre, 2018.

« Appuyés à la faveur de l’attention plutôt qu’ancrés en un lieu ou attachés à lui (…) nous sommes livrés sans peur à l’inconnu, à un inconnu qui n’égare ni n’effraie mais se propose à nouveau comme une promesse. Ainsi fait encore autour de nous la neige qui s’étend. Et cette promesse, c’est celle, pour moi d’une parole ; une parole qui n’est pas toujours en rapport avec ce que j’écoute ou regarde – un bouvreuil, une trace de pas – mais qui l’est souvent. En s’appuyant au réel, le regard ou l’écoute attentifs ont créé en moi cet espace qui est du temps si pareil à la neige. Quelque chose peut advenir qui sera vivant. »

Gérard Bocholier, J’appelle depuis l’enfance, 2020.

« J’appelle depuis l’enfance
Dans la grande chambre vide
J’entends des pas qui s’approchent
Est-ce un ange ou bien mon juge ? »

plus : ici

Isaac Asimov, Fondation, 1942.

« Quand ce sera moi le patron de cette Fondation, je ne ferai rien. Mais alors, ce qui s’appelle rien. Et c’est ça le secret de cette crise. »

Jean-Marie Gleize, Trouver ici, 2018.

« IL FAUT CONSTRUIRE DES CABANES
OUI, NOUS HABITONS VOS RUINES, MAIS. 
OUI, CECI EST UN PROJECTILE.
J’UTILISE POUR ÉCRIRE LES ACCIDENTS DU SOL.
ALLER VERS UN ARBRE.
LA POÉSIE N’EST PAS UNE SOLUTION.
BOIRE UN OISEAU.
NOIR ÉCRAN.
MANGER UN POISSON DE SOURCE.
FAIRE POUSSER DES RONCES.
TROUVER ICI. »

*

« Quand on apprend à parler on commence des phrases, on lance des mots. Parfois elles se cassent, parfois ils tombent. On ne fait rien ensuite pour tout recoller dans l’ordre. L’enfant regarde sur le sol tous ces fragments cassés et il les replace à partir de quelques désirs. (…) La grammaire nous fatigue, elle capte l’énergie, il faudrait plonger à la verticale dans le dictionnaire comme dans un puits. Un jeu d’enfant en territoire hostile (société, production, commerce, banques). Maintenir l’absence de réponse, ou les fausses réponses, ou les réponses à côté (poésie). »

Herman Melville, Moby Dick, 1851.

« Est-ce qu’Achab est Achab ? Dieu… est-ce moi ? ou qui est-ce qui me lie les bras ? »

William Carlos Williams, Paterson, 1946.

« Chante-moi un chant qui rende la mort tolérable, le chant d’un homme et d’une femme : l’énigme d’un homme et d’une femme. Quel langage étanchera notre soif, quels vents nous emporteront, quels orages nous soulageront après nos défaites sinon ceux du chant sinon ceux du chant immortel ? »

*

« Brise le monde, éparpille-le !
– si je pouvais le faire à ta place –
Brise le vaste monde
matrice fétide, dépotoir !
Qui n’est pas une rivière ! pas une rivière
mais un bourbier, un . marécage
qui sombre dans l’esprit ou bien
est-ce l’esprit qui y sombre, un ? »

*

« Nous ne savons rien et ne saurons jamais rien
sinon
danser, danser sur une mesure
à contre-point,
Satyriquement ce pied tragique. »

Walt Whitman, Feuilles d’herbe, 1855.

« Non ! tout marche vers l’avant, tout s’en va vers le large, rien ne s’effondre
Mourir ne ressemble pas à ce que vous ou moi supposerions, c’est une chance »

*

« Toutes ces pensées ont d’ailleurs toujours été à tout le monde depuis l’origine, en cela rien d’original,
Si celles ne sont pas vôtres comme elles sont miennes, c’est qu’elles ne valent rien, absolument rien
Si elles ne sont pas l’énigme et la clé de l’énigme en même temps, c’est qu’elles ne valent rien,
Si elles ne sont pas aussi familières qu’étrangères, eh bien c’est qu’elle ne valent rien du tout.

Voici de l’herbe ordinaire comme on en trouve partout où il y a de la terre et de l’eau,
Voici de l’air ordinaire comme l’air simple qui baigne notre globe. »

*

« Je n’admets pas qu’il y ait de plus grand ou de plus petit,
Ce qui occupe pleinement sa place a la valeur parfaite.

Mon frère, ma sœur, vous sentez-vous jalousés, agressés ? J’en suis navré, moi personne ne me jalouse ni ne m’agresse,
Pour moi tout se passe dans la paix, je ne sais pas ce qu’est une récrimination.
(Quel rapport avec cela ?)

Une somme de choses accomplies, une inclusion de choses à être, voilà ce que je suis. »

*

« Ô perplexité, nœud triple, mare sombre à l’eau profonde, qui s’illumine, qui se dénoue !
Se hâter là où suffit l’amplitude d’air et d’espace !
Absoudre les anciens liens conventionnels, vous les vôtres, vous de mon côté !
Découvrir une nonchalance inouïe, suprêmement naturelle ! Débâillonner la bouche !
Sentir à tout moment, aujourd’hui, sa propre plénitude satisfaite.

Avoir envie d’invérifiable ! de transes !

Inexorablement fuir les ancres, les attaches !

Foncer libre ! aimer libre ! intrépide et casse-cou aller de l‘avant ! » 

*

« Pieds sûr, cœur léger, j’attaque la piste ouverte,
Suis libre, en bonne santé, le monde est devant moi,
La longue piste brune s’étire où je veux qu’elle me conduise.

À partir d’aujourd’hui je n’attends plus la bonne fortune : la bonne fortune c’est moi ! (…) Pour moi la terre me suffit,
Pourquoi voudrais-je les constellations moins éloignées ?
Elles sont où elles doivent être, j’en suis sûr,
Conviennent à ceux qui les habitent. »

Italo Calvino, Le Baron perché, 1990.

« Le monde s’était transformé : il était fait de ponts étroits et incurvés tendus dans le vide, d’écorces où noeuds, écailles et rides semaient leurs rugosités ; il baignait dans une lumière verte qui changeait avec l’épaisseur et la consistance du rideau des feuilles tremblant au bout de leur pédoncule, sous le moindre souffle d’air, ou ondoyant comme une voile lorsque l’arbre s’inclinait. Notre monde à nous se nichait dans les bas-fonds, nous avions des silhouettes bizarres et ne connaissions assurément rien de ce qu’il percevait chaque nuit : le travail du bois qui gonfle de ses cellules les cercles marquant les années au coeur des troncs ; les moisissures qui dilatent leurs plaques au vent du nord ; le frisson des oiseaux endormis qui blottissent leur tête au plus doux de l’aile, l’éveil de la chenille et l’éclosion de la pie-grièche. Il est un moment où le silence de la campagne se forme, au creux de l’oreille, d’une menue poussée de fruits : un croassement, un glapissement, un froissement furtif dans les herbes, un clapotis dans l’eau, un piétinement entre terre et cailloux, et, dominant tout autre son, le crissement des cigales… Les bruits se mêlent l’un à l’autre, l’ouïe parvient parvient toujours à en discerner de nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque noeud se révèle fait de brins plus fins, plus impalpables encore. Les grenouilles ne cessent de coasser et cette basse continue ne trouble pas plus le fourmillement sonore que la continuelle palpitation des étoiles ne change la lumière de la nuit. Mais que s’élève ou que passe le vent, tous les bruits aussitôt se transforment et se renouvellent. Seul reste, au plus profond de l’oreille, l’ombre d’un mugissement ou d’un murmure – celui qui vient de la mer. »

Banana Yoshimoto, Kitchen, 1988.

« Mais de toute façon, dans la vie, si on ne touche pas au moins une fois le fond, si on n’arrive pas à comprendre à quelle part de soi on tient vraiment, alors on grandit sans même savoir ce que c’est que le bonheur. Moi, je trouve que j’ai eu de la chance. »

*

« On ne succombe pas aux circonstances ou aux forces extérieures, c’est de l’intérieur de soi que vient la défaite, me suis-je dit en moi-même. Sensation d’impuissance : j’assistais à la fin de quelque chose que je ne voulais pas voir finir, et pourtant je n’arrivais même pas à m’affoler ou à éprouver de la tristesse. »

Valérie Rouzeau, Pas revoir, 1999.

« Toi mourant man au téléphone pernoctera pas voir papa.
Le train foncé sous la pluie dure pas mourir mon père oh steu plaît tends-moi me dépêche d’arriver.
Pas mouranrir désespérir père infinir lever courir –
Main montre l’heure sommes à Vierzon dehors ça tombe des grêlons.
Nous nous loupons ça je l’ignore passant Vierzon que tu es mort en cet horaire.
Pas mourir steu plaît infinir jusqu’au couloir blanc d’infirmières.
Jusqu’à ton lit comme la loco poursuit vite vers Lyon la Part-Dieu.
Jusqu’à ton front c’est terminé tout le monde dans la petite chambre rien oublier. »

*

« Ça va quand on me demande moi je dis bien surtout s’il y a du monde je prends sur moi très bien.
On ne me voit pas chez l’épicière sangloter sur les pommes de terre.
Ni aux guichets de la poste retarder l’envoi pressé d’un colissime.
Ça va je dis sans dire et la tête et la tête.
Ça rime à rien ta mort intérieurement pauvre chant.
De timbres je voudrais et de patates un carnet s’il vous plaît, un filet.
Merci beaucoup de monde. »

*

« Mon père mon père en terre au vent d’été au vent d’hiver.
Oh mon père terra terraqué je te répète perroquet mon père mon père.
Au vent d’hiver au vent d’été en terre entier au vent chanté.
Enfant dans les grands sapins verts c’était toi qui sifflais soufflais enfant dans les grands sapins blancs
Mon père je te répète en l’air c’est une fleur lancée assez haut
Les deux pieds dans tes graviers clairs.
Les mains pour la fleur ou l’oiseau. »

Thomas Vinau, Juste après la pluie, 2014.

« En bas de la colline
dans l’herbe glacée
j’entends les hennissements
de la lumière
le ciel est un reflet
je me retourne
mes yeux fouillent
les ratures du paysage
distinguent un troupeau
de fenêtres sauvages »
(Le troupeau)

*

« Imagine un éléphant
qui marche tranquillement sur la lune
imagine le silence qui s’étend de tout son long
dans le ventre sifflant d’une braise
imagine la nuit
qui passe une main dans tes cheveux
des glaçons qui font l’amour
imagine une ville
qui chuchote à ton oreille
ses secrets sombres
imagine un taureau
à toute berzingue dans le désert
le nuage de poussière jaune
dans son dos
l’écho de son galop
dessiné dans le ciel
imagine
l’instant d’après »
(Deux orages ne se regardent jamais dans les yeux)

Tristan Tzara, L’Homme approximatif, 1925.

« j’ai quitté la vraie vie débordant de l’allure de gentleman en songe travesti 
les poissons des nuages remontant le courant des veines emplies
de liqueurs arrachées aux flammes que des mains de fer ont tordues » 

*

« bergers des éternelles neiges et plus haut sur ton fauteuil de nuage
glace cassante et fenêtre sur le ciel
chante inutile remède prends le pouls des rivières
fièvre de l’année chante médecin des saisons des raisons astrologiques
chante l’homme dépouillé de l’effervescente humilité de l’homme
les jets-de-fleurs jaillissent des lacs de lumière
des nuages de neige le divan sur l’horizon
prépare le repos du dieu tournant inconsolable autour de son axe
et les troupeaux de nos doux sentiments émigrent vers les célestes pâturages de la nuit

le loup embourbé dans la barbe forestière
a trouvé son berger l’immobile berger
celui qui mène tous les yeux plantés au faite des acropoles mouvantes de la foi
le berger des incommensurables clartés d’où naissent la vie et la dérive
il se lève émigre vers les célestes pâturages des mots »

*

« qu’importe l’ami le seul la nuit l’ennui
je porte en moi la mie de pain la mort l’ami
et le degré de froid chaque jour augmente en moi ami devient ami qu’importe l’habitude
qu’importe l’ami le seul la nuit l’ennui
un jour un jour un jour je mettrai le manteau de l’éternelle chaleur sur moi
enfoui oublié des autres à leur tour oubliés des autres
si je pouvais atteindre le lumineux oubli » 

Robert Walser, Les Enfants Tanner, 1907.

« Je ne veux pas d’avenir, je veux du présent. Cela me paraît valoir plus. On n’a d’avenir quand on n’a pas de présent, et quand on a un présent, on oublie complètement même de penser à l’avenir. »

*

« Que voulons-nous, quand nous sommes charmés de voir un paysage reproduit sur un tableau ? Est-ce simplement une jouissance ? Non, nous voulons trouver l’explication de quelque chose mais d’une chose dont il est sûr qu’elle restera toujours inexplicable. »

*

« Je voyais souvent mon frère, toujours chargé de paquets, menant sa vie d’affaires et je me demandais pourquoi il avait l’air si abattu, la tête toujours penchée vers le sol. Elle ne devait pas être bien belle cette vie nouvelle si elle empêchait de lever les yeux. »

*

« Je n’ai pas encore appris à feindre un contentement, une satisfaction, un bien-être que je ne ressens pas et je crois qu’on se trompe si l’on s’imagine que je l’apprendrai un jour. Je suis trop faible pour pouvoir faire semblant et j’ai beau m’interroger, je ne vois pas non plus de raisons qui justifierait ce mensonge. »

*

« Je vais peut-être m’en aller bientôt d’ici et cela me fait de la peine de partir ; car j’abandonne beaucoup de choses et je n’aurai peut-être rien en échange qui me fasse oublier ce que j’aurai laissé ici. Pourtant je suis bien décidée ; je n’aime plus être seule avec mes rêves. (…) Je ne peux pas vivre et mépriser ma vie. Je dois chercher ma vie, une nouvelle vie, même si cette vie ne devait jamais être rien d’autre que le temps passé à sa recherche. »

*

« J’aime la vie mais pas pour y faire carrière, bien que ce soit une chose formidable, à ce qu’il paraît. Qu’est-ce qu’il y a de si formidable là-dedans ? Des dos voûtés avant l’âge à force de rester debout devant un pupitre trop bas, des mains ridées, des visages blêmes, des pantalons en tire-bouchon, des jambes tremblantes, de gros ventres, des estomacs ravagés, des crânes dégarnis, des yeux mauvais, agressifs, racornis, vitreux, éteints, des fronts dévastés et le sentiment avec tout cela d’avoir été un irréprochable crétin. »

*

« La religion d’après ce que j’en sais moi-même, c’est l’amour de la vie, l’attachement profond à la terre, la joie du moment, la confiance faite à la beauté, la croyance aux hommes, l’insouciance quand on fête ses amis, le plaisir de penser et le sentiment, quand vient le malheur, qu’on n’y peut rien, le sourire face à la mort et le courage dans toutes les entreprises dont al vie offre l’occasion. Finalement c’est la dignité, profondément humaine, qui est devenue notre religion. »

Gertrude Stein, Le Monde est rond, 1939.

« En ce temps-là le monde était rond et on pouvait tourner tout autour en rond et en rond. »

*

« Les professeurs lui enseignèrent
Que le monde était rond
Que le soleil était rond
Que la lune était ronde
Que les étoiles étaient rondes
Et qu’elles tournaient toutes en rond et en rond
Et pas un son.
C’était si triste que cela la fit presque pleurer
Mais pourtant elle n’y crut pas
Parce que les montagnes étaient si hautes,
Et ainsi elle pensa qu’elle ferait mieux de chanter »

*

« Et Willie dit, si la terre est toute ronde est-ce qu’un lézard peut en tomber.
Et la réponse était oui s’il y a un toit dessus. »

*

« Essaye donc d’escalader une montagne toute seule avec simplement une chaise bleue de jardin à tenir là et tout cela sur une montagne qui est là et alors vois ce qui court. »

*

« Rose était une rose, elle n’était pas dahlia, elle n’était pas un bouton d’or (c’est jaune), elle n’était pas un fuchsia ou un laurier-rose, bon Rose réveille Rose, Rose n’était pas endormie mon Dieu non, l’aurore arrive avant le soleil, et l’aurore est un bon moment pour courir, c’est facile de courir avant le soleil et Rose le fit. Elle ne se trouvait pas alors parmi les buissons qui griffaient mais parmi les arbres qui ont des noix et elle aimait ça, tout le monde aimerait ça, et elle aimait ça. »

Magnifiquement mis en voix par Sabine Zovighian

Yasunari Kawabata, Tristesse et beauté, 1964.

« Le temps avait passé. Cependant, ne s’écoulait-il pas différemment pour chacun, en empruntant des voies diverses? Pareil à un fleuve, le temps pour l’homme parfois s’écoulait rapidement, parfois selon un rythme plus lent. Il lui arrivait aussi de ne plus s’écouler du tout et de rester là à stagner. Si le temps cosmique s’écoule à la même vitesse pour tous les hommes, le temps humain, lui, varie selon chacun. Le temps s’écoule pareillement pour tous les êtres humains, mais chaque homme se meut en lui selon un rythme qui lui est propre. »

John Keats, Seul dans la splendeur, 1821.

« Ô solitude! si je dois avec toi demeurer,
Que ce soit parmi l’inextricable amas
De bâtiments noircis! Escale avec moi la pente escarpée —
Cet observatoire de la Nature — d’où le val
Ses pentes fleuries, sa rivière gonflée de cristal,
Paraissent un empan peut-être; laisse-moi veiller à ta place,
Parmi les rameaux en bannières, où le bond vif du cerf
Effraie l’abeille sauvage hors les doigts de la digitale
Mais quand bien même j’aurais joie à tracer ces scènes avec toi
La douce conversation d’un esprit innocent
Dont les mots sont images de pensées raffinées
Est le plaisir de mon âme; et ce doit être en vérité
Des humains la cime ou peu s’en faut de la félicité
Lorsque vers tes repaires deux âmes-sœurs s’enfuient. »

Italo Calvino, Cosmicomics, 1965.

« La grande révolution était advenue : tout à coup, autour de nous, des yeux s’ouvrirent, munis de cornées, d’iris et de pupilles : oeil enflé et délavé des poulpes et des seiches, oeil atone et gélatineux des dorades et des rougets, oeil saillant et pédonculé des écrevisses et des langoustes, oeil bouffi et taillé à facettes des mouches et des fourmis… Les yeux inexpressifs d’un goéland scrutent la surface de l’eau, un banc de minuscules anchois tout juste nés passe devant moi, tellement minuscules que, semble-t-il, il n’y a en chacun de ces poissons blancs que la place du tout petit point noir de l’oeil, et c’est une poussière d’yeux qui traverse la mer. »

Jacques Réda, Celle qui vient à pas légers, 1985.

« Sans doute, elle qui jamais ne nous répond, mais questionne silencieusement dans sa distance, comme si quelque chose en nous aussi pouvait se lever et s’en aller à sa rencontre, sans doute il est tentant pour moi de l’appeler poésie. »

Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, 1947.

« C’est ainsi parfois que je pense à moi-même comme un grand explorateur qui, ayant découvert un extraordinaire pays, n’en peut jamais revenir pour faire don au monde de son savoir : mais le nom de ce pays est enfer »

*

« La Séparation ! Après qu’humidité et désagrégation auraient fait leur oeuvre, les deux moitiés disjointes de ce roc éclaté s’écrouleraient au sol. C’était inévitable, disait-on sur l’image… L’était-ce réellement ? N’y avait-il pas quelque moyen de sauver le pauvre rocher dont personne, si peu de temps avant, n’eut songé à mettre en doute l’immutabilité ! Ah, qui l’eût cru alors autre qu’un unique roc indivis ? Mais en admettant qu’il se fût fendu, n’y avait-il aucun moyen, avant que la désintégration totale ne s’y mît, d’en sauver pour le mois les moitiés disjointes ? Aucun moyen. La violence du feu qui avait fendu en deux le roc avait déterminé aussi la destruction de chaque roche à part, annulant la puissance qui eût pu les maintenir unité. »

*

« Enfin c’était fait. Le taureau était ficelé au-delà de toute espérance. Non pas un, mais deux, trois, quatre lassos, tous lancés avec un remarquable manque de gentillesse, l’attrapaient. Les spectateurs trépignaient sur les estrades de bois, frappaient rythmiquement dans leurs mains, sans enthousiasme. Oui, elle comprenait maintenant, toute cette histoire de taureau, c’était comme une vie : l’importante naissance, la belle chance, le tour de l’arène d’abord hésitant, puis assuré, puis à demi désespéré, un obstacle aplani – exploit mal reconnu, – puis l’ennui, la résignation, l’effondrement ; puis une autre naissance, plus convulsive ; un nouveau départ ; les efforts circonspects pour s’y reconnaître dans un monde maintenant franchement hostile ; l’encouragement apparent, mais décevant, de ses juges, dont plus de la moitié étaient endormis ; les embardées dans les commencements du désastre, à cause de ce même obstacle négligeable qui avait été jadis franchis d’un coup, la chute finale – dans les filets d’ennemis dont on n’était jamais très sûrs qu’ils ne fussent pas des amis, plus maladroits que vraiment mal intentionnés, suivie par le désastre, la capitulation, la destruction – »

Antonin Artaud, Suppôts et Suppliciations, 1947.

« Il n’y a pas dedans, pas d’esprit, de dehors ou de conscience, rien que le corps tel qu’on le voit, un corps qui ne cesse pas d’être, même quand l’oeil tombe qui le voit. »

*

« Refusez à tout prix par tous les moyens et à toute force de devenir un jour enterrés, d’être le corps d’un prédestiné enterré. (…) Détachez-vous de cette prédestination à la tombe qui marque le corps de tout homme né, on ne meurt que parce qu’on se croit mortel, parce que les institutions faites par les hommes ont fait croire aux hommes qu’ils étaient mortels ».

Pierre Reverdy, Sable mouvant, 1959.

« Entre les lignes de la pluie, entre tout ce qui n’est pas la fausse monnaie de la vie – enfin tout ce qui étanche la soif des têtes dure.
À vous de jouer.

_ Vous voulez quoi ? Gagner ou perdre la partie – le temps qui règne ou l’éternité qui s’étire ? Moi, ça m’est bien égal, je ne tiens pas plus à l’éclat du métal qu’à la nuit. Mais je mesure… la distance infinie qui sépare tout ce qui n’a pas encore été dit du peu que l’on est parvenu à passer au laminoir de la littérature – sans oublier tout le poids de sel, de sang et de génie qu’il a fallu pour dresser au-dessus du niveau du désert et comme sur un horizon de tir une seule silhouette d’envergure – un homme solide et réel, un de ces têtes à queue qui font confiance à la vie et sans se soucier de tenter le moindre effort pour parvenir à sentir un peu plus le carbonisé que le roussi. Pourvu que ça dure. »

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Julien Gracq, André Breton, 1948.

« Le magnétisme secret de Breton est dans cet index tendu vers un point de fuite qui dévore le paysage, mais peut-être aussi à lui seul, d’une manière profonde, le fait vivre, de la seule vie qui mérite pour Breton d’être vécue, la vie à “perdre haleine”. »

*

« Au milieu de ces vagues “ballots de nuit” où son existence quotidienne se traîne sans plus ni moins de cohérence qu’aucune autre, c’es toujours par rapport à un certain nombre de grandes constellations fixes – l’amour, le hasard, le rêve – qu’il tente de noter sa position, qu’il a le sentiment de subir l’aimantation, de jouir, au milieu de la pure solitude, d’ “invraisemblables complicités” – c’est toujours avec elles qu’il tente d’établir par on ne sait pas trop quelle correspondance des signaux croisés, un jeu de références continuelles. Bien loin de filer de ses sécrétions mentales un cocon douillet, d’étouffer en l’isolant dans cet air confiné l’impossible chrysalide de l’homme en soi, il ne souhaite plus être qu’empreinte en creux des hasards de la grande aventure – “homme foudroyé aux pieds du sphinx” – au lieu de l’homme abstrait, il ne cherche plus qu’à donner la seule image de l’homme aux prises, non avec un danger à sa faible taille (“l’homme, quel qu’il soit, m’étant un médiocre adversaire”) mais avec les puissances exorbitantes qui le malaxent et qu’il magnifie instinctivement du nom de fatales. »

Emily Brontë, Les Hauts de Hurle-Vent, 1847.

« Qu’est-ce qui ne me la rappelle pas ? Je ne peux pas jeter les yeux sur ce dallage sans y voir ses traits dessinés ! Dans chaque nuage, dans chaque arbre, remplissant l’air la nuit, visible par lueurs passagères dans chaque objet le jour, je suis entouré de son image. Les figures d’hommes et de femmes les plus banales, mon propre visage, se jouent de moi en me présentant sa ressemblance. Le monde entier est une terrible collection de témoignages qui me rappellent qu’elle a existé et que je l’ai perdue ! Eh bien, Hareton, tout à l’heure, était pour moi le fantôme de mon amour immortel, de mes furieux efforts pour maintenir mon droit, de ma dégradation, de mon orgueil, de mon bonheur, de mon angoisse… »

*

Léon-Paul Fargue, Haute solitude, 1941.

« Dans l’immense toupie nébuleuse, d’où la Trimourti sortira sa grosse tête de Cerbère aimable au centre d’un vaste coquemar cerclé de lumière et d’ombre, le plasma cosmique se condense pour sécréter cette sueur noire : les Hommes.
Mais dans ce monde de rhododendrons à cinq pattes, d’oiseaux lourds ornés de fisl télégraphiques et surmontés de palettes d’yeux, dans le sillage des pachydermes fumants qui se déplaçaient lentement comme des églises, le long des forêts d’iode et de chasse-neige où les squelettes pendaient comme des fruits, parmi les araignées géantes, bossuées de cornes, pesantes de mamelles, dans le calme de la première rosée blonde, des premières vapeurs, des premiers typhons, peureux comme une gazelle, maladroit inoffensif et lâche, un Monstre bizarre se manifestait parfois, une sorte de machine plutôt qu’un animal, presque une construction, quelque chose de singulièrement développé et de singulièrement stupide, un mélange solennel de bête fine et d’oiseau podagre, une plante réussie, parfaitement vulnérable et parfaitement désirable, un ennemi de tout, pousseur de cris, chercheur de querelles, incapable de vitesse, de précision, de patience, de flair, ignorant des vents, mourant jeune, forme enrhumée, bigle, industrieuse et mélancolique : l’Homme. 
(…)
Mais le monde n’est pas si vieux, et il est vide. Le soleil est à huit minutes de lumière de la terre, la première étoile à quatre années, la nébuleuse d’Andromède à un million, et ces petites échardes bleues que j’aperçois à peine en sont à des milliards d’années. Le monde n’est plus ni vieux ni jeune, il se dilate. Mes amours fossiles, mes monstres crétacés qui ne sont pas encore déterrés exploseront avec le plasma. Les nébuleuses se dispersent. Plus elles sont éloignées de nous, plus elles paraissent aller vite. Ainsi nous entendons, à une hauteur plus élevée que sa hauteur réelle, le sifflet de l’Orient-Express qui passe en trombe devant nous, tandis que les étoiles meurent… 
(…)
O petit monde, dont les télescopes ont beau atteindre à cent millions d’années, quelle place minuscule occupes-tu dans l’intensité fictive du vide ? »

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Julio Cortazar, Les Armes secrètes, 1959.

« ‘Très bien, dit Michèle, j’ai quelque fois des cauchemars, comme tout le monde.’
Bien sûr, comme tout le monde, mais quand elle se réveille, elle, elle sait qu’elle laisse son rêve derrière elle, qu’il ne se mêlera pas aux bruits de la rue, aux visages des amis, qu’il n’est pas cette chose qui se glisse dans les occupations les plus innocentes de la journée. »

*

« Personne ne saura jamais comment il faudrait raconter cette histoire : à la première ou à la deuxième personne du singulier, ou à la troisième du pluriel, ou en inventant au fur et à mesure des formules nouvelles, mais au fond cela ne servirait à rien. Si l’on pouvait dire : je vîmes monter la lune ; ou : j’ai mal au fond de nos yeux, ou, en particulier : toi, la femme blonde, étaient les nuages qui passent si vite devant mes tes ses notre votre leurs visages. »

Henry David Thoreau, Marcher, 1862.

« Le poète serait celui qui saurait convaincre les vents et les rivières d’entrer à son service, de parler en son nom ; celui qui clouerait les mots à leur sens primitifs, comme les fermiers au printemps enfoncent les pieux bousculés par le gel ; qui retournerait à al source des mots chaque qu’il les utiliserait, les transplanerait sur sa page, leurs racines, encore pleines de terre ; celui dont les mots seraient si vrais, si neufs, si natrels qu’ils donneraient l’impression de s’enfler comme les bourgeons à l’approche du printemps, même s’ils étaient à moitié étouffés dans une bibliothèque, entre deux pages sentant le moisi, ah ! oui, et qu’ils puissent y fleurir et offrir chaque année au lecteur fidèle les fruits de leur espèce, en complète solidarité avec la nature environnante. »

Jim Harrison, Wolf, 1971.

« J’ai perdu ma foi en ce que je croyais être ‘comprendre les choses’, en ces diverses langues qui, sous mon crâne, parlaient quotidiennement d’alternatives, résistance, divisons, instructions, directions. Toutes les sensuosités intérieures du langage et du style. Et je vis la vie d’un animal et transmute mes enfances, enfances au pluriel parce que je répète toujours, ne conquiers jamais, vie en forme de cercle plutôt que serpentin ou spirale. Je me suis dit : ‘Va dans les bois, là-bas’ mais trouverai-je à mon retour une langue commune ? En avons-nous besoin ? Une telle langue a-t-elle jamais existé en ce monde ? Je le crois. »

*

« Mon goût de la vie dans les bois s’expliquait facilement. Les arbres ne posent aucun problème et même s’il ne reste aucune terre véritablement sauvage, je choisirai une centaine d’acres où je pourrai me cacher et que je défendrai en poussant des hurlements mis au point grâce à des cours de chant. »

Henri Michaux, La Vie dans les plis, 1949.

« Il est venu avec les pluies, mon camarade, celui qu’on dit que chacun a dans son dos. Il est venu avec les pluies, triste, et il ne s’est pas encore séché. J’ai pris quelques départs depuis. J’ai abordé quelques rivages nouveaux. Mais je n’ai pu le désattrister. Je me lasse à présent. Mes forces, mes dernières forces… Son vêtement mouillé — ou est-ce déjà le mien? — me fait tressaillir. Il va falloir rentrer. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939.

« Dans un monde où la vie rejoint si bien la vie, où les fleurs dans le lit même du vent se mêlent aux fleurs, où le cygne connaît tous les cygnes, les hommes seuls bâtissent leur solitude. »

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Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, 2020.

« ‘Je suis là, venez, ne venez pas, trouvez-moi, fuyez, répondez-moi, je suis votre frère, l’amante, un étranger, je suis la mort, j’ai peur, je suis perdu, où êtes-vous ? Dans quelle direction dois-je courir, vers quelle crête, quel sommet ? C’est la nuit. Percez le brouillard d’une étoile sonore, que je la suive ! Et lequel d’entre vous est à portée de vois ? Ami ? (Sotto voce.). Ennemi ? Faisons meute ! Nous sommes meutes. Allez ! Qui m’aime me suive ! Êtes-vous là ? Je suis l’incomplet, le vôtre, l’inconsolé. (Allegro.) Il y a fête à faire, nous sommes sur le départ, la cérémonie est avancée, et je suis fragment. Il y a quelqu’un ? J’ai hâte. Joie ! Ô joie !’ (Quelqu’un a répondu.) »

*

« tout goûter, tout tenter, ne rien faire, flâner, s’ennuyer ferme, et puis le soleil tombe là-bas, et l’on sent monter dedans la petite solitude, l’envie d’un masque de loup à lécher, l’envie de l’excitation d’être ensemble (…) ; le désir de faire, c’est-à-dire de faire ensemble, d’être un seul corps, une pure rivière de crocs, filante et personne comme le vent. »

Ralph Waldo Emerson, Nature, 1836.

« Celui qui aime la nature est celui dont les sensations, intérieures et extérieures, sont encore ajustées exactement les unes aux autres ; celui qui à l’heure de la maturité a gardé son âme d’enfant. »

*

« Après avoir respiré cet air, admis à contempler l’absolu des natures de la justice et de la vérité, nous apprenons que l’homme a accès à l’esprit du Créateur, qu’il est lui-même créateur dans le domaine du fini. »

*

« L’homme est un dieu en ruines. Lorsque les hommes auront retrouvé l’innocence, la vie sera plus longue, et passera dans le domaine de l’immortalité aussi doucement qu’au sortir d’un rêve. »

*

« Construis donc ton propre monde. Sitôt que tu conformes ta vie à la pure idée que tu as dans l’esprit, celle-ci déroulera ses amples proportions. »

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Jacques Prévert, Paroles, 1945.

« Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents… »

Jacques Prévert, Soleil de nuit, 1977.

« C’est un âne qui dort
Enfants, regardez-le dormir
Ne le réveillez pas
Ne lui faites pas de blagues
Quand il ne dort pas, il est très souvent malheureux.
Il ne mange pas tous les jours.
On oublie de lui donner à boire.
Et puis on tape dessus.
Regardez-le
Il est plus beau que les statues qu’on vous dit d’admirer et qui vous ennuient.
Il est vivant, il respire, confortablement installé dans son rêve.
Les grandes personnes disent que la poule rêve de grain et l’âne d’avoine.
Les grandes personnes disent ça pour dire quelque chose, elles feraient mieux de s’occuper de leurs rêves à elles de leurs petits cauchemars personnels.
Sur l’herbe à côté de sa tête, il y a deux plumes.
S’il les a vues avant de s’endormir il rêve peut-être qu’il est oiseau et qu’il vole.
Ou peut-être il rêve d’autre chose.
Par exemple qu’il est à l’école des garçons, caché dans l’armoire aux cartons à dessin.
Il y a un petit garçon qui ne sait pas faire son
problème.
Alors le maître lui dit:
Vous êtes un âne, Nicolas!
C’est désastreux pour Nicolas.
Il va pleurer.
Mais l’âne sort de sa cachette
Le maître ne le voit pas.
Et l’âne fait le problème du petit garçon.
Le petit garçon va porter le problème au maître, et le maître dit :
C’est très bien, Nicolas!
Alors l’âne et Nicolas rient tout doucement aux éclats, mais le maître ne les entend pas.
Et si l’âne ne rêve pas ça
C’est qu’il rêve autre chose.
Tout ce qu’on peut savoir, c’est qu’il rêve.
Tout le monde rêve. »

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Rainer-Maria Rilke, Les Élégies de Duino, 1923.


« Qui donc dans les ordres des anges
m’entendrait si je criais ?
Et même si l’un d’eux soudain
me prenait sur son cœur :
de son existence plus forte je périrais.
Car le beau n’est que le commencement du terrible,
ce que tout juste nous pouvons supporter
et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne
de nous détruire.
Tout ange est terrible.
Mieux vaut que je taise la montée obscure de l’appel.
Qui oserons-nous donc appeler ?
Ni les anges, ni les hommes,
et les malins animaux remarquent déjà
que nous ne sommes pas à l’aise dans ce monde défini.
Peut-être nous reste-t-il un arbre
sur une pente,
– le revoir chaque jour ; –
Il nous reste la rue d’hier et la fidélité d’une habitude
qui s’étant plu chez nous, n’en est plus repartie.
                            Et la nuit ! ô, la nuit,
lorsque le vent chargé d’espaces nous mord le visage –,
à qui ne serait-elle, la tant désirée,
la doucement décevante,
cette part difficile des cœurs solitaires ?
Est-elle plus légère aux amants ?
Hélas, l’un à l’autre ils se cachent leur destin.
                            Ne le sais-tu pas encore ?
Largue le vide de tes bras aux espaces que nous respirons ;
peut-être les oiseaux
ressentiront-ils le plus grand large des airs
dans leur vol ramassé. »

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Novalis, Les Disciples à Saïs, 1798 et Hymnes à la nuit, 1800.

« L’intuition, en celui qui s’est arraché de tout et qui s’est fait une île de soi-même, l’intuition ne se lève pas d’elle-même, ni sans difficulté. Aux enfants seulement, ou aux hommes-enfants, qui ne savent pas ce qu’ils font, cela peut arriver. »

Septembre 2020

« Et lui, que l’on nomme aussi “moi”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ? Ou bien, puisqu’il y a monde en deçà et monde au-delà de la fenêtre, le moi ne serait-il rien d’autre que la fenêtre à travers laquelle le monde regarde le monde ? »

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Lewis Carroll, Alice au pays des mesrveilles, 1865.

« “Mais je ne veux pas aller chez les fous, fit remarquer Alice.
_ Impossible de faire autrement, dit le Chat ; nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.
_Comment savez-vous que je suis folle ? demanda Alice.
_ Tu dois l’être, répondit le Chat, autrement tu ne serais pas venue ici.”
Alice pensait que ce n’était pas une preuve suffisante, mais elle continua : “Et comment savez-vous que vous êtes fou ?
_Pour commencer, dit le Chat, est-ce que tu m’accordes qu’un chien n’est pas fou
_ Sans doute.
_ Eh bien, vois-tu, continua le Chat, tu remarqueras qu’un chien gronde lorsqu’il est en colère et remue la queue lorsqu’il est content. Or, moi je gronde quand je suis content, et je remue la queue quand je suis en colère. Donc, je suis fou.” »

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Italo Calvino, Leçons américaines, 1986.

« Ma confiance dans l’avenir de la littérature tient à ce que je sais qu’il est des choses que la littérature est la seule à pouvoir donner, avec ses moyens spécifiques. »

*

« Le travail de l’écrivain doit tenir compte de temps différents : le temps de Mercure et le temps de Vulcain, un message d’immédiateté obtenu à force d’ajustements patients et méticuleux : une intuition instantanée qui, dès qu’elle est formulée, prend le caractère définitif de ce qui ne pouvait être autrement ; mais aussi le temps qui s’écoule sans autre intention que de laisser les sentiments et les pensées se sédimenter, mûrir, se départir de toute impatience et de toute contingence éphémère. »

*

« Le bon usage du langage est, pour moi, celui qui permet de s’approcher des choses (présentes ou absentes) avec discrétion, attention et prudence, avec le respect de ce que les choses (présentes ou absentes) communiquent sans mots. »

*

« Plût au ciel que puisse exister une œuvre conçue en dehors du self, une œuvre qui nous permettrait de sortir de la perspective limitée d’un moi individuel, non seulement pour entrer dans d’autres moi semblables au nôtre, mais pour faire parler ce qui n’a pas de mots, l’oiseau qui se pose sur la gouttière, l’arbre au printemps et l’arbre en automne, la pierre, le ciment, le plastique… »

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Jean Cocteau, Les Enfants terribles, 1929.

« Soudain, deux notes plaintives se firent entendre. Elles devinrent déchirantes, humaines, inhumaines, les vitres tremblèrent et le cyclone des pompiers passa. Par les zigzags dessinés dans le givre, Gérard aperçut la base des édifices qui se suivaient et hurlaient, les échelles rouges, les hommes à casque d’or nichés comme des allégories. Le reflet rouge dansait sur le visage de Paul. Gérard crut qu’il s’animait. Après la dernière trombe, il redevint livide et c’est alors que Gérard remarqua que la main qu’il tenait était chaude et que cette chaleur rassurante lui permettait de jouer le jeu. Jeu est un terme fort inexact, mais c’est ainsi que Paul désignait la demi-conscience où les enfants se plongent ; il y était passé maître. Il dominait l’espace et le temps ; il amorçait des rêves, les combinait avec la réalité, savait vivre entre chien et loup, créant en classe un monde où Dargelos l’admirait et obéissait à ses ordres. »

*

« La richesse est une aptitude, la pauvreté de même. Un pauvre qui devient riche étalera une pauvreté luxueuse. Ils étaient si riches qu’aucune richesse n’aurait changé leur vie. La fortune pouvait leur venir en dormant, ils ne s’en apercevraient pas au réveil. »

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes, 1945.

« Il fut bientôt évident (dès mon adolescence) que j’étais né pour vivre parmi les monstres.
Ils furent longtemps terribles, puis ils cessèrent d’être terribles et après une grande virulence, petit à petit s’atténuèrent. Enfin ils devinrent inactifs et je vivais en sérénité parmi eux.
C’était l’époque où d’autres, encore insoupçonnés, se mettaient à se former et un jour se présenteraient à moi, actifs et terribles (car s’ils devaient venir surgir pour être oisifs et tenus en laisse, qui pense qu’ils viendraient jamais?), mais après avoir noirci tout l’horizon, ils en venaient à s’atténuer et je vivais parmi eux avec égalité d’âme et c’était une belle chose, surtout ayant menacé d’être si détestable, presque mortelle.
Eux qui au premier abord étaient si démesurés, infects, répugnants, prenaient une telle finesse de contour qu’on les eût, malgré leurs formes impossibles, presque introduits dans la nature.
C’est l’âge qui faisait cela. Oui. Et quel était le signe certain de leur stade inoffensif ? C’est très simple. Ils n’avaient plus d’yeux. Lavés des organes de la détection, leurs visages quoique monstrueux de forme, leurs têtes, leurs corps maintenant ne gênaient pas plus que celle des cônes, des sphères, des cylindres ou des volumes que la nature offre en ses rochers, ses galets et dans bien d’autres de ses domaines. »
(Dans la compagnie des monstres)

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Sylvia Plath, La Cloche de la détresse, 1963.

« Les gens ne sont faits avec rien de plus que de la poussière, je ne voyais pas du tout pourquoi soigner ces tas de poussière vaudrait mieux qu’écrire des poèmes dont les gens se souviendraient, qu’ils se réciteraient quand ils seraient tristes, malades ou insomniaques… »

Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro et Poésies d’Alvaro de Campos, 1914.

« “Holà, gardeur de troupeaux,
sur le bas-côté de la route,
que te dit le vent qui passe ?”

“Qu’il est le vent, et qu’il passe,
et qu’il est déjà passé
et qu’il passera encore.
Et à toi, que te dit-il ?”

“Il me dit bien davantage.
De mainte autre chose il me parle,
de souvenirs et de regrets,
et de choses qui jamais ne furent.”

“Tu n’as jamais ouï passer le vent.
Le vent ne parle que du vent.
Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,
et le mensonge se trouve en toi.” »

*

« Si je meurs très jeune, écoutez ceci :
je ne fus jamais qu’un enfant qui jouait.
je fus idolâtre comme le soleil et l’eau d’une religion ignorée des seuls humains.
Je fus heureux parce que je ne demandai rien.
non plus que je ne me livrai à aucune recherche ;
de plus je ne trouvai qu’il y eût d’autre explication que le fait pour le mot explication d’être privé de tout sens.
Je ne désirai que rester au soleil et à la pluie – au soleil quand il faisait soleil et à la pluie quand il pleuvait
(mais jamais l’inverse), sentir la chaleur et le froid et le vent, et ne pas aller plus outre.
Une fois j’aimai, et je crus qu’on m’aimerait, mais je ne fus pas aimé.
Je ne fus pas aimé pour l’unique et grande raison que cela ne devait pas être.
Je me consolai en retournant au soleil et à la pluie et en m’asseyant de nouveau à la porte de ma maison.
Les champs, tout bien compté, ne sont pas aussi verts pour ceux qui sont aimés que pour ceux qui ne le sont pas.
Sentir, c’est être inattentif. »

plus : ici.

Jorge Luis Borges, Fictions, 1944.

« L’homme vit dans le temps, dans la succession, le magique animal dans l’actuel, dans l’éternité de l’instant. »

*

« Antique problème où j’insinue cette solution : La Bibliothèque est illimité et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir. »

*

« Le dessein qui le guidait n’était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout l’espace de son âme ; si quelqu’un lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n’aurait pas su répondre. »

Claude Roy, Poésies, 1970.

« Mais moi Que voulez-vous que je dise de moi
Je ne vis qu’une fois mais c’est toujours ailleurs
Je vis de mille vies Je meurs de mille morts
dénoue ce que j’ai noué déjoue ce qui me lie
sorte d’absent-présent que vous nommez un homme

Homme Qui nommez-vous

Un autre Moi Personne

Quand je parle au dedans une autre voix résonne
et lorsque je me tais je ne reconnais pas
le silence que fait mon long silence en moi.

Je suis un homme
et plusieurs hommes
L’instant présent me prend
toujours en défaut

Je vis de mille vies Je meurs de mille morts »

Claude Roy, Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ?, 1979.

« Ai-je habité ma seule vie ? Celle d’un autre ?
Et de qui ? »

« Un jour sans le savoir
je me réveillerai Ce sera toi Tu me diras
(comme quand quelqu’un vient ses pas dans la nuit)
‘Est-ce toi?’ Et je répondrai à mi-
chemin et à mi-voix ‘Mais non c’est toi’
Alors tu sauras qu’il savait qu’il était devenu enfin lui
c’est-à-dire toi
et personne en particulier

Quel est quel fut ce je qui dit sans y penser
J’ai le temps Qui dit Il nous reste du temps
Il s’obstine pourtant Avec toi avec toi jusqu’à la
fin du temps ma douce source dépasse-temps
mon effaçable ineffacée mon temps sauvé
du temps

Qu’est-ce donc que le temps ? Si nul ne me le demande
je le sais très bien Si tu veux l’expliquer
à qui me le demande je ne le sais plus
 »

*

« Apprendre à lire le regard du chat qui ne regarde rien
la diagenèse des sédiments le chuchotis des sentiments
les pattes d’oiseaux sur le sable et le syllabaire de Ras Shamrah
les migrations des esturgeons et le mouvement des neutrons

Avoir entrevu Avoir déchiffré Savoir Avoir su
Puis
s’en aller à la fin comme celui-là
qui à la nuit tombée fait en silence la route du retour »

Senancour, Oberman, 1804.

« Cependant l’apathie m’est devenue comme naturelle ; il semble que l’idée d’une vie active m’effraye ou m’étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m’attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j’aime, ce que je veux ; je gémis sans cause, je désire sans objet, et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place. »

René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, 1977.

« Le désir de l’Autre est toujours désir d’être un Autre. »

Emily Dickinson, Car l’adieu c’est la nuit, 1866.

« Comme si tous les cieux étaient une Cloche
Et l’Être, rien qu’une Oreille
Et le Silence, et Moi, une Race étrange
Ici naufragée, solitaire – »

plus : ici et ici

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ?, 2006.

« La lecture est d’abord la non-lecture (…), le geste de saisie et d’ouverture d’un livre masque toujours le geste inverse qui s’effectue en même temps et échappe de ce fait à l’attention : celui involontaire, de non-saisie et de fermeture de tous les livres qui auraient pu, dans une organisation du monde différente, être choisis à la place de l’heureux élu. »

Donald Winnicott, Jeu et réalité, 1971.

Les objets et les phénomènes transitionnels désignent « l’aire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a déjà été introjecté, entre l’ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de celle-ci ». Ils constituent un pont entre le moi et le monde : « c’est l’aire intermédiaire d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure. Cette aire n’est pas contestée, car on ne lui demande rien d’autre sinon d’exister en tant que lieu de repos pour l’individu engagé dans cette tâche humaine interminable qui consiste à maintenir, à la fois séparées et reliées l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure ».

*

« La créativité est la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure. (…) Il s’agit avant tout d’un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue ; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter. La soumission entraîne chez l’individu un sentiment de futilité, associé à l’idée que rien n’a d’importance. »

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, 1976.

« Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mettes à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. »

*

« Allongé sur le dos en travers de mon lit, une toute petite souris me tombe sur la poitrine et, dans une glissade, s’enfuit vite se cacher, j’ai dû en emporter deux ou trois dans mon cartable ou dans les poches de mon manteau ; le parfum des waters envahit la cour : il va bientôt pleuvoir, me dis-je ; abruti de bière et de travail, je ne puis remuer un seul membre, en deux jours j’ai nettoyé ma cave au dépens des souris, de ces humbles bestioles qui ne veulent rien d’autre, elles non plus, que grignoter les livres et habiter les trous du vieux papier, y mettre au monde d’autres souris et les nourrir dans ce petit nid, petites souris pelotonnées en boule comme ma petite Tzigane dans le creux de mon corps quand la nuit était froide. Les cieux ne sont pas humains, mais il y a sans doute quelque chose de plus que ces cieux-là, la pitié et l’amour que j’ai depuis longtemps oubliés, effacés totalement de ma mémoire. »

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, 1966.

« À quoi servirait ton bien, si le mal n’existait pas, et à quoi ressemblerait la terre si on en effaçait les ombres ? Les ombres ne sont-elles pas produites par les objets et par les hommes ? »

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 » L’amour surgit devant nous comme surgit de terre l’assassin au coin d’une ruelle obscure et nous frappa tous deux d’un coup. Ainsi frappe la foudre, ainsi frappe le poignard ! Elle affirma d’ailleurs par la suite que les choses ne s’étaient pas passées ainsi, puisque nous nous aimions, évidemment, depuis très longtemps, depuis toujours, sans nous connaître, sans nous êtres jamais vus. »

Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, 1782.

« Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce que la nature a voulu. »

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« J’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous et qu’il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux. »

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« Tout est flux continuel sur la terre. Rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y à rien là de solide à quoi le cœur puisse attacher. »

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« Je ne médite, je ne rêve jamais plus délicieusement que dans je m’oublie moi-même. Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier avec la nature entière. »

Franz Kafka, L’Amérique, 1927.

« Je vous avise tout de suite que je ne réclame pas de lit : je suis arrivé trop tard et je n’ai d’ailleurs pas l’intention de dormir. Ne vous offusquez pas de mon beau costume, je suis parfaitement pauvre et j’ai tout risque de le rester. »

Mai 2020

« Il est très rare qu’un homme puisse supporter, comment dirais-je, sa condition d’homme… »

plus : ici

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939.

« Et chacun se met à tirer la queue le diable le plus proche, jusqu’à ce que la peur s’abolisse insensiblement dans les fines sablures du rêve, et l’on vit comme dans un rêve véritablement, et l’on boit et l’on crie et l’on chante comme dans un rêve, et l’on somnole aussi comme dans un rêve avec des paupières en pétales de rose »

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« Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. »

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« C’est toi sale bout de monde. Sale bout de petit matin. C’est toi sale haine. C’est toi poids de l’insulte et cent ans de coups de fouet. C’est toi cent ans de ma patience, cent ans de mes soins juste à ne pas mourir. »

*

« debout sous les étoiles

          debout

                        et                            

libre » 

Tristan Tzara, Grains et issues, 1935.

« Dans la ville immensément fluorescente où la sagesse des foules sera agglutinée à la folie éparse de quelques êtres délicieux, sera instituée, en prévision de la transformation imminente de la matière et claironnée du haut de tous les greniers, à l’usage de ceux qui ont des oreilles pour entendre et non pas pour casser les vitres des gifles malheureusement bien entendues, sera claironnée, dans la clarté du temps bienvenu, seul tintamarre largement admis, l’heure des pâtres. Et le chanteur des rues mettra l’ombre à la rude épreuve du silence répandu comme une tache de vin rouge qui saura engloutir la ville entière dans le délice et la volupté sans bornes vers quoi tendent véritablement les significations de l’homme, cet imperturbable solitaire qui sort chaque jour d’une prison. »

F. Scott Fitzgerald, La Fêlure, 1945.

« Toute vie est bien entendu un processus de démolition, mais les atteintes qui font le travail à coups d’éclat – les grandes poussées soudaines qui viennent ou semblent venir du dehors, celles dont on se souvient, auxquelles on attribue la responsabilité des choses, et dont on parle à ses amis aux instants de faiblesse, n’ont pas d’effet qui se voie tout de suite. Il existe des coups d’une autre espèce, qui viennent du dedans – qu’on ne sent que lorsqu’il est trop tard pour y faire quoi que ce soit, et qu’on s’aperçoit définitivement que dans une certaine mesure on ne sera plus jamais le même. La première espèce de rupture donne l’impression de se produire vite – l’autre se produit sans presque qu’on le sache, mais on en prend conscience vraiment d’un seul coup. »

*

« Dans la nuit véritablement noire de l’âme, il est toujours, jour après jour, trois heures du matin. À cette heure-là on a tendance à se refuser aussi longtemps que possible de voir les choses en face, et l’on se réfugie dans un rêve infantile – mais dont on est continuellement sorti par les divers contacts avec le monde. On y fait alors un accueil aussi rapide et aussi léger que possible pour se retirer de nouveau dans le rêve, avec l’espoir que quelque grande aubaine matérielle ou spirituelle arrangera les choses. Mais à mesure que la retraite persiste il y a de moins en moins de chances d’aubaine – on n’attend plus de voir s’effacer le moindre chagrin, mais on devient le témoin rétif d’une exécution, de la désintégration de sa propre personnalité. »

Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie, 1960.

« Un monde se forme dans notre rêverie, un monde qui est notre monde. Et ce monde rêvé nous enseigne des possibilités d’agrandissement de notre être dans cet univers qui est le nôtre. Il y a du futurisme dans tout univers rêvé ».

Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, 1957.

« Le bien dire est un élément du bien vivre. L’image poétique est une émergence du langage, elle est toujours un peu au-dessus du langage signifiant. »

*

« Rendre imprévisible la parole n’est-il pas un apprentissage de la liberté ? »

*

« L’imagination, dans ses vives actions, nous détache à la fois du passé et de la réalité. Elle ouvre sur l’avenir. À la fonction du réel, instruite par le passé, telle qu’elle est dégagée par la psychologie classique, il faut joindre une fonction de l’irréel tout aussi positive, comme nous nous sommes efforcé de l’établir dans des ouvrages antérieurs. Une infirmité du côté de la fonction de l’irréel entrave le psychisme producteur. Comment prévoir sans imaginer ? »

*

« Les songes descendent parfois si profondément dans un passé indéfini, dans un passé débarrassé de ses dates, que les souvenirs nets de la maison natale paraissent se détacher de nous. Ces songes étonnent notre rêverie. Nous en arrivons à douter d’avoir vécu où nous avons vécu. Notre passé est dans un ailleurs et une irréalité imprègne les lieux et les temps. Il semble qu’on séjourne dans les limbes de l’être. »

*

« On se demande : ce qui fut a-t-il été ? Les faits ont-ils eu la valeur que leur donne la mémoire ? La mémoire lointaine ne s’en souvient qu’en leur donnant une valeur, une auréole de bonheur. Effacée la valeur, les faits ne tiennent plus. Ont-ils été ? Une irréalité s’infiltre dans la réalité des souvenirs qui sont à la frontière de notre histoire personnelle et d’une préhistoire indéfinie, au point précisément où la maison natale, après nous, s’en vient à naître en nous. »

*

« La métaphysique doit donc être résolument discursive. Elle doit se méfier des privilèges d’évidence qui appartiennent aux intuitions géométriques. La vue dit trop de choses à la fois. L’être ne se voit pas. Peut-être s’écoule-t-il. L’être ne se dessine pas. Il n’est pas bordé par le néant. On n’est jamais sûr de le trouver ou de le retrouver solide en approchant d’un centre d’être. Et si c’est l’être de l’homme qu’on veut déterminer, on n’est jamais sûr d’être plus près de soi en “rentrant” en soi-même, en allant vers le centre de la spirale ; souvent, c’est au cœur de l’être que l’être est errance. »

*

« L’homme est l’être entr’ouvert »

Friedrich Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, 1879.

« Près des fleurs, des herbes et des papillons il faut savoir s’abaisser à la hauteur d’un enfant qui les dépasse à peine. Mais nous autres gens âgés, nous avons grandi au-dessus de ces choses et il nous faut nous courber jusqu’à elles ; je crois que les herbes nous haïssent lorsque nous avouons l’amour que nous avons pour elles. — Celui qui veut prendre part à toutes les bonnes choses doit aussi s’entendre à avoir des heures où il est petit. » (§51. Savoir être petit)

*

« Mieux écrire signifie en même temps penser mieux ; découvrir des choses qui sont de plus en plus dignes d’être communiquées et savoir vraiment les communiquer ; être traduisible dans la langue des voisins ; se rendre accessible à la compréhension de ces étrangers qui apprennent notre langue ; faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres. » (§87. Apprendre à bien écrire)

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« Lorsque l’on est arrivé à se trouver soi-même, il faut s’entendre à se perdre de temps en temps — pour se retrouver ensuite : en admettant, bien entendu, que l’on soit un penseur. Car il est préjudiciable à celui-ci d’être toujours lié à une seule personne. » (§306. Se perdre soi-même)

*

« La grandeur, le calme et la lumière du soleil – ces trois choses enveloppent tout ce qu’un penseur peut désirer et exiger de lui-même : ses espérances et ses devoirs, ses prétentions sur le domaine intellectuel et moral, je dirai même sa façon quotidienne de vivre et l’orientation du lieu où il habite. À ces trois choses correspondent d’une part des pensées qui élèvent, ensuite des pensées qui tranquillisent, en troisième lieu des pensées qui illuminent — mais en quatrième lieu des pensées qui participent de ces trois qualités, des pensées où tout ce qui est terrestre arrive à se transfigurer : c’est l’empire où règne la grande trinité de la joie. » (§332. Trois bonnes choses)

Jules Supervielle, La Fable du monde, 1938 / Oublieuse mémoire, 1949.

« Hélas, j’aurai passé ma vie à penser à autre chose,
Cette autre chose c’est encore moi, c’est peut-être mon vrai moi-même.
C’est là que je me réfugie, c’est peut-être là que tu es,
Je n’aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants,
Le moment présent est un cadeau dont je n’ai pas su profiter,
Je n’en connais pas bien l’usage, je le tourne dans tous les sens, Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile. »
(Prière à l’inconnu)

*

« Montagnes derrière, montagnes devant
Batailles rangées d’ombres, de lumières,
L’univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos coeurs toujours en sang sous la peau.

Faut-il que pour nous brûlent tant d’étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?

Viendront les géants tombés d’autres mondes,
ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords. »
(Descente de Géants)

*

« J’aurais rêvé ma vie à l’instar des rivières
Vivant en même temps la source et l’océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le mont, la plaine et les plages dernières 

Suis-je ici, suis-je là ? Mes rives coutumières :
Changent de part et d’autre et me laissent errant.
Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière ?
Ou serais-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource
De chercher l’océan du côté de la source
Puisqu’est derrière lui le meilleur de l’espoir ? »
(Pale soleil d’oubli, lune de la mémoire)

*

Un peu plus ici et ici.

Novalis, Henri d’Ofterdingen, 1801.

« Un rêve n’est-il pas toujours une apparition surprenante, même le plus absurde, quelque chose comme une déchirure significative dans le voile mystérieux qui tombe en nous et de ses mille plis recouvre notre vie profonde ? (…) Le rêve, à ce qu’il me paraît, est une défense et notre sauvegarde contre la routine et la banalité de l’existence, les livres vacances de l’imagination enchaînée, où elle s’amuse à mettre sens dessus-dessous toutes les façons de la vie et à couper d’un jeu d’enfant joyeusement folâtre le perpétuel sérieux affairé de l’adulte. Sans les rêves, nous serions sûrement vieux plus tôt ; aussi peut-on encore considérer le rêve comme un don divin. »

*

« Il nous paraît que vous avez ce qu’il faut pour devenir un poète, tant vous mettez de cœur et trouvez de facilité à exprimer le sentiment profond de votre âme, disposant d’emblée des termes pertinents et de comparaisons frappantes qui ne vous manquent pas. Et puis vous penchez aussi vers le merveilleux qui est l’élément du poète. (…) Dans l’art de la poésie, il n’est à peu près rien qui se trouve au dehors. (…) Tout y est intérieur ; et alors que l’artiste produit et satisfait nos sens de l’extérieur par des impressions agréables, le poète, au contraire, pénètre et viens combler au plus intime de nous-mêmes le sanctuaire de notre âme par des pensées nouvelles, des idées qui nous émerveillent et qui nous charment. »

*

« J’irais presque jusqu’à dire que le chaos, dans tout poème, doit plus ou moins s’entrevoir sous le voile pondéré de l’ordre. »

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, 1980.

« Être rhizomorphe, c’est produire des tiges et filaments qui ont l’air de racines, ou mieux encore se connectent avec elles en pénétrant dans le tronc quitte à les faire servir à de nouveaux usages étranges. Nous sommes fatigués de l’arbre. Nous ne devons plus croire aux arbres, aux racines ni aux radicelles, nous en avons trop souffert. Toute la culture arborescente est fondée sur eux, de la biologie à la linguistique. Au contraire, rien n’est beau, rien n’est amoureux, rien n’est politique, sauf les tiges souterraines et les racines aériennes, l’aventice et le rhizome. »

*

« Il s’agit de faire un corps sans organes, là où les intensités passent, et font qu’il n’y a plus ni moi ni l’autre, non pas au nom d’une plus haute généralité, d’une plus grande extension, mais en vertu de singularités qu’on ne peut plus dire personnelles, d’intensités qu’on ne peut plus dire extensives. »

*

« Quant à la ligne de fuite, ne serait-elle pas toute personnelle, manière dont un individu fuit pour son compte, fuit ses “responsabilités”, fuit le monde, se réfugie dans le désert, ou bien dans l’art… etc. Fausse impression. La segmentarité souple n’a rien à voir avec l’imaginaire, et la micro-politique n’est pas moins extensive que le réel. (…) elles ne consistent jamais à fuir le monde mais plutôt à le faire fuir. »

*

« “Éliminer tout ce qui est déchet, mort et superfluité”, plainte et grief, désir non satisfait, défense ou plaidoyer, tout ce qui enracine chacun (tout le monde) en lui-même, dans sa molarité. Car tout le monde est l’ensemble molaire, mais devenir tout le monde est une autre affaire, qui met en jeu le cosmos avec ses composantes moléculaires. Devenir tout le monde, c’est faire monde, faire un monde. À force d’éliminer, on n’est plus qu’une ligne abstraite, ou bien une pièce de puzzle en elle-même abstraite. Et c’est en conjuguant, en continuant avec d’autres lignes, d’autres pièces qu’on fait un monde, qui pourrait recouvrir le premier, comme en transparence. »

*

« Se réduire à une ligne abstraite, un trait, pour trouver sa zone d’indiscernabilité avec d’autres traits, et entrer ainsi dans l’hecceité comme dans l’impersonnabilité du créateur. Alors on est comme l’herbe : on a fait du monde, de tout le monde un devenir, parce qu’on a fait un monde nécessairement communicant, parce qu’on a supprimé de soi tout ce qui nous empêchait de nous glisser entre les choses, de pousser au milieu des choses. »

Georges Bataille, L’Archangélique et autres poèmes, 1944.

« Je rêvais de toucher la tristesse du monde
au bord désenchanté d’un étrange marais
je rêvais d’une eau lourde où je retrouverais
les chemins égarés de ta bouche profonde

j’ai senti dans mes mains un animal immonde
échappé à la nuit d’une affreuse forêt
et je vis que c’était le mal dont tu mourais
que j’appelle en riant la tristesse du monde

une lumière folle un éclat de tonnerre
un rire libérant ta longue nudité
une immense splendeur enfin m’illuminèrent

et je vis ta douleur comme une charité
rayonnant dans la nuit la longue forme claire
et le cri de tombeau de ton infinité. »

Andrée Chedid, Rythmes, 2003.

« Perpétuant sans rupture
La chaîne de l’existence
La vie voyage,
La vie remue

À tout instant
En toutes figures
À tout venant
Et en tous lieux. »

Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, 1805.

« Je suis trop lourd pour m’élever si haut. J’abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais terre à terre. Je regarde autour de moi ; et je prends mes positions, ou je m’amuse des positions que je vois prendre aux autres. Je suis excellent pantomime. »

Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 1929.

« Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie souffrances, inquiétudes, pesantes mélancolies, dont vous ignorez l’oeuvre en vous? Pourquoi vous persécutez vous-même avec cette question: D’où vient tout cela, où va tout cela? – Vous savez bien que vous êtes évolution et que vous ne désirez rien tant vous-mêmes que de vous transformer. Si certains de vos états vous semblent maladifs, dites-vous bien que la maladie est pour l’organisme un moyen de chasser ce qui lui est contraire. Il faut donc aider cette maladie à suivre son cours. C’est le seul moyen pour l’organisme de se défendre et de se développer. »

*

« Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir. »

*

« Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre coeur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

*

« Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre coeur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s’il vous était interdit d’écrire. Ceci surtout : demandez-vous aux heures les plus tranquilles de la nuit : Ecrire m’est-il nécessaire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d’une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, si vous deviez répondre à cette question par un puissant et simple « je ne peux pas faire autrement », alors bâtissez votre vie selon cette nécessité. »

Francis Ponge, La Rage de l’expression, 1952.

« Nous ferons des pas merveilleux, l’homme fera des pas merveilleux s’il redescend aux choses (comme il faut redescendre aux mots pour exprimer les choses convenablement) et s’applique à les étudier et à les exprimer en faisant confiance à la fois à son œil, à sa raison et à son intuition, sans prévention qui l’empêche de suivre les nouveautés qu’elles contiennent – et sachant les considérer dans leurs détails. »

*

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Henri Michaux, Poteaux d’angle, 1971.

« C’est à un combat sans corps qu’il faut te préparer, tel que tu puisses faire front en tout cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie. »

« Étant multiple, compliqué, complexe, et d’ailleurs fuyant – si tu te montres simple, tu seras un tricheur, un menteur. »

*

« Retour à l’effacement
à l’indétermination

Plus d’objectif
plus de désignation
Sans agir
sans choisir
revenir aux secondes
cascade sans bruit
îlots coulants
foule étroite
à part dans la foule des environnants

Habiter parmi les secondes, autre monde
si près de toi
du cœur
du souffle

Perpétuel incessant impermanent
train égal vers l’extinction

Passantes
régulièrement dépassées
régulièrement remplacées
passées sans retour
passant sans unir
sobres
pures
une à une descendant le fil de la vie
passant… »

André Breton, L’Amour fou, 1937.

« Aujourd’hui encore je n’attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d’errer à la rencontre de tout, dont je m’assure qu’elle me maintient en communication mystérieuse avec les autres êtres disponibles, comme si nous étions appelés à nous réunir soudain. J’aimerais que ma vie ne laissât après elle d’autre murmure que celui d’une chanson de guetteur, d’une chanson pour tromper l’attente. Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique. »

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André Breton, Les Vases communicants, 1932.

« Comparer deux objets aussi éloignés que possible l’un de l’autre, ou, par toute autre méthode, les mettre en présence d’une manière brusque et saisissante, demeure la tâche la plus haute à laquelle la poésie puisse prétendre. En cela doit tendre de plus en plus à s’exercer son pouvoir inégalable, unique, qui est de faire apparaître l’unité concrète des deux termes mis en rapport et de communiquer à chacun d’eux, quel qu’il soit, une vigueur qui lui manquait tant qu’il était pris isolément. Ce qu’il s’agit de briser c’est l’opposition formelle de ces deux termes ; ce dont il s’agit d’avoir raison, c’est de leur apparente disproportion qui ne tient qu’à l’idée imparfaite, infantile qu’on se fait de la nature, de l’extériorité du temps et de l’espace »

*

« À la très courte échelle du jour de vingt-quatre heures, il aide l’homme à accomplir le saut vital. Loin d’être un trouble dans la réaction de l’intérêt de la vie, il est le principe salutaire qui veille à ce que cette réaction ne puisse être irrémédiablement troublée. Il est la source inconnue de lumière destinée à nous faire souvenir qu’au commencement du jour comme au commencement de la vie humaine sur la terre il ne peut y avoir qu’une ressource, qui est l’action ».

*

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Georges Bataille, L’Expérience intérieure, 1943

« Qu’une partie de vie exsangue, non riante, renâclant devant des excès de joie, manquant de liberté, atteigne – ou prétende avoir atteint – l’extrême, c’est un leurre. On atteint l’extrême dans la plénitude des moyens : il y faut des êtres comblés, n’ignorant aucune audace. Mon principe contre l’ascèse est que l’extrême set accessible pas excès, non par défaut. »

*

« Le progrès nie l’extase, le péché, confond la vie et le projet, sanctifie le projet (le travail) : dans le monde du progrès, la vie n’est que l’enfantillage licite, une fois le projet reconnu comme le sérieux de l’existence. »

*

« Le rire pressent la vérité que dénude le déchirement du sommet : que notre volonté de fixer l’être est maudite. Le rire glisse en surface le long de dépressions légères : le déchirement ouvre l’abîme. Abîme et dépressions sont un même vide : l’inanité de l’être que nous sommes. L’être en nous se dérobe, il nous manque, puisque nous l’enfermons dans l’ipse et qu’il est désir – nécessité – d’embrasser tout. Et le fait de saisir clairement la comédie n’y change rien. Les échappatoires (l’humilité, la mort à soi-même, la croyance au pouvoir de la raison) ne sont qu’autant de voies par ou nous nous enlisons davantage. »

*

« Rien ne se communique d’un terme à l’autre mais de soi-même à une étendue vide, indéfinie, où tout se noie. »

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« Mais où se déversent finalement les flots de tout ce qu’il y a de grand et de sublime dans l’homme ? N’y a-t-il pas pour ces torrents un océan ? Sois cet océan : il y en aura un. »

*

plus : ici.

Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, 1948.

« L’imagination veut toujours à la fois rêver et comprendre, rêver pour mieux comprendre, comprendre pour mieux rêver. »

*

« Habiter oniriquement, c’est plus qu’habiter par le souvenir. La maison onirique est un thème plus profond que la maison natale. Elle correspond à un besoin qui vient de plus loin. (…) La maison du souvenir, la maison natale est construite sur la crypte de la maison onirique. (…) Nous nous y perdons. Elle a un infini. Nous y rêvons aussi comme à un désir, comme à une image que nous trouvons parfois dans les livres. Au lieu de rêver à ce qui a été, nous rêvons à ce qui aurait dû être, à ce qui aurait à jamais stabilisé nos rêveries intimes. »

Henri Michaux, Lointain intérieur et Plume, 1938.

« Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance. A présent, comment serait-ce possible? On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien.

Fatiguée on pèle du cerveau et on sait qu’on pèle, c’est le plus triste.
Quand le malheur tire son fil, comme il découd, comme il découd!
Poursuivez le nuage, attrapez-le, mais attrapez-le donc, toute le ville paria, mais je ne pus l’attraper.
Oh, je sais, j’aurais pu … un dernier bond … mais je n’avais plus le goût.
Perdu l’hémisphère, on n’est plus soutenue, on n’a plus le coeur à sauter. On ne trouve plus les gens où ils se mettent. On dit : Peut-être. Peut-être bien, on cherche seulement à ne pas froisser.

Ecoute, je suis l’ombre d’une ombre qui s’est enlisée.
Dans tes doigts, un courant si léger, si rapide, où est-il maintenant … où coulaient des étincelles ? Les autres ont des mains comme de la terre, comme un enterrement.

Juana, je ne puis rester, je t’assure. J’ai une jambe de bois dans la tirelire à cause de toi.

J’ai le coeur crayeux, les doigts morts à cause de toi.
Petit coeur en balustrade, il fallait me retenir plus tôt. Tu m’as perdu ma solitude. Tu m’as arraché le drap. Tu as mis en fleur mes cicatrices. » (La Ralentie)

Roland Barthes, Fragments du discours amoureux, 1977.

« Il n’est pas vrai que plus on aime, mieux on comprend ; ce que l’action amoureuse obtient de moi, c’est seulement cette sagesse : que l’autre n’est pas à connaître ; son opacité n’est nullement l’écran d’un secret, mais plutôt d’une sorte d’évidence, en laquelle s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être. Il me vient alors cette exaltation d’aimer à fond quelqu’un d’inconnu, et qui le reste à jamais : mouvement mystique : j’accède à la connaissance de l’inconnaissance. »

Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, 1981.

« Le silence, le néant, c’est bien là l’essence de la littérature, “la chose même”. »

Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, 1955.

« L’œuvre est œuvre seulement quand elle devient l’intimité ouverte de quelqu’un qui l’écrit et de quelqu’un qui la lit, l’espace violemment déployé par la contestation mutuelle du pouvoir de dire et du pouvoir d’entendre. »

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, 1882.

« J’habite ma propre demeure,
Jamais je n’ai imité personne
Et je me ris de tous les maîtres
Qui ne se moquent pas d’eux-mêmes. »

*

« Quelle place admirable j’occupe en face de l’existence tout entière, avec ma connaissance, comme cela me paraît nouveau et en même temps épouvantable et ironique ! J’ai découvert pour moi que la vieille humanité, la vieille animalité, oui même tous les temps primitifs et le passé de toute existence sensible, continuent à vivre en moi, à écrire, à aimer, à haïr, à conclure, — je me suis réveillé soudain au milieu de ce rêve, mais seulement pour avoir conscience que je rêvais tout à l’heure et qu’il faut que je continue à rêver, pour ne pas périr : tout comme il faut que le somnambule continue à rêver pour ne pas s’affaisser. Qu’est désormais pour moi l’« apparence » ? Ce n’est certainement pas l’opposé d’un « être » quelconque — que puis-je énoncer de cet être, si ce n’est les attributs de son apparence ? Ce n’est certes pas un masque inanimé que l’on pourrait mettre, et peut-être même enlever, à un X inconnu ! L’apparence est pour moi la vie et l’action elle-même qui, dans son ironie de soi-même, va jusqu’à me faire sentir qu’il y a là apparence et feu-follet et danse des elfes et rien autre chose — que, parmi ces rêveurs, moi aussi, moi « qui cherche la connaissance », je danse le pas de tout le monde, que le connaisseur est un moyen pour prolonger la danse terrestre, et qu’en raison de cela il fait partie des maîtres de cérémonie de la vie, et que la sublime conséquence et le lien de toutes les connaissances est et sera peut-être le moyen suprême pour maintenir la généralité de la rêverie, l’entente de tous ces rêveurs entre eux et, par cela même, d’entretenir la durée du rêve. »

René Char, Feuillets d’Hypnos, 1946.

« Ils se laissent choir de toute la masse de leurs préjugés ou vires de l’ardeur de leurs faux principes. Les associer, les exorciser, les alléger, les muscler, les assouplir, puis les convaincre qu’à partir d’un certain point l’importance des idées reçues est extrêmement relative et qu’en fin de compte “l’affaire” est une affaire de vie et de mort et non de nuances à faire prévaloir au sein d’une civilisation dont le naufrage risque de ne pas laisser de trace sur l’océan de la destinée, c’est ce que je m’efforce de faire approuver autour de moi. »

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883.

« Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux.
Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle lui-même le langage de l’amour.
Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être enveloppé de lumière.
Hélas ! que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme j’étancherais ma soif aux mamelles de la lumière !
Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants, vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière que vous me donneriez.
Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi.
Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent j’ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que prendre.
Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de donner ; ma jalousie, c’est de voir des yeux pleins d’attente et des nuits illuminées de désir.
Ô misère de tous ceux qui donnent ! Ô obscurcissement de mon soleil ! Ô désir de désirer ! Ô faim dévorante dans la satiété !
Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je encore en contact avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler.
Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à ceux que j’éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble de mes présents : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté.
Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté.
Mon opulence médite de telles vengeances : de telles malices naissent de ma solitude.
Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu s’est fatiguée d’elle-même et de son abondance !
Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur ; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit par avoir des callosités à la main et au cœur.
Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants ; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines.
Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon cœur ? Ô solitude de tous ceux qui donnent ! Ô silence de tous ceux qui luisent !
Bien des soleils gravitent dans l’espace désert : leur lumière parle à tout ce qui est ténèbres, — c’est pour moi seul qu’ils se taisent.
Hélas ! telle est l’inimitié de la lumière pour ce qui est lumineux ! Impitoyablement, elle poursuit sa course.
Injustes au fond du cœur contre tout ce qui est lumineux, froids envers les soleils — ainsi tous les soleils poursuivent leur course.
Pareils à l’ouragan, les soleils volent le long de leur voie ; c’est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable ; c’est là leur froideur.
Oh ! c’est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes qui créez la chaleur par la lumière ! Oh ! c’est vous seuls qui buvez un lait réconfortant aux mamelles de la lumière !
Hélas ! la glace m’environne, ma main se brûle à des contacts glacés ! Hélas la soif est en moi, une soif altérée de votre soif !
Il fait nuit : hélas ! pourquoi me faut-il être lumière ! et soif de ténèbres ! et solitude !
Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source, — mon désir veut élever la voix.
Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux. — »

Philip Roth, Portnoy et son complexe, 1969.

« Des rêves ? Si seulement ç’avait été des rêves ! Mais je n’ai pas besoin de rêves, Docteur, c’est pourquoi j’en fais rarement – parce qu’à la place, j’ai cette vie. Avec moi, tout se passe au grand jour. La disproportion et le mélodrame, voilà mon pain quotidien ! Les coïncidences des rêves, les symboles, les situations atrocement risibles, les banalités étrangement menaçantes, les accidents et les humiliations, les coups de chance ou de malchance bizarrement répartis que les autres éprouvent les yeux fermés, je les accueille, moi, avec les yeux grands ouverts. »

Jean Starobinski, L’œil vivant, 1961.

« C’est un regard qui sait exiger tour à tour le surplomb et l’intimité, sachant par avance que la vérité n’est ni dans l’une ni dans l’autre tentative, mais dans le mouvement qui va inlassablement de l’une à l’autre. Il ne faut refuser ni le vertige de la distance, ni celui de la proximité : il faut désirer ce double excès où le regard est chaque fois près de perdre tout pouvoir. »

Jack Kerouac, Les Souterrains, 1958.

« Je vois le grand visage découragé de moi-même et mon soi-disant amour qui s’affaisse dans l’allée, manqué – de même qu’avant il y avait eu de mélancoliques affaissements dans des fauteuils troublants, sous l’influence déprimante des lunes (bien que, ce soir, ce soit la grande nuit de la lune des moissons) – de même qu’alors, avant, il y avait eu la reconnaissance de la nécessité pour moi de retourner à un amour grand comme le monde comme il convient à un grand écrivain, comme un Luther, un Wagner. »

*

« Et moi aussi je vois la terre dans tes yeux, voilà ce que je pense de toi, tu as une certaine sorte de beauté, non que je sois fana de la terre et des Indiens et que je veuille m’étendre tout le temps sur toi et sur nous, mais je vois dans tes yeux un si chaud – mas, quand tu joues à la démente, je ne vois pas de démence mais une allégresse, une allégresse – c’est comme la poussière et les chiffons dans le coin du petit enfant et il dort dans son berceau maintenant et je t’aime – et nous ne sommes éclairés que par une bougie, alors les mimiques démentes sont encore plus drôles et les histoires de fantômes plus terrifiantes – celle du – mais hélas, c’est une force, je me farcis les bonnes choses et n’oublie pas et oublie ma douleur -« 

Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, 1869.

« Dans ces instants rapides comme l’éclair, le sentiment de la vie et la conscience se décuplaient pour ainsi dire en lui. Son esprit et son cœur s’illuminaient d’une clarté intense ; toutes ses émotions, tous ses doutes, toutes ses inquiétudes se calmaient à la fois pour se convertir en une souveraine sérénité, faite de joie lumineuse, d’harmonie et d’espérance, à la faveur de laquelle sa raison se haussait jusqu’à la compréhension des causes finales…
Ces instants, pour les définir d’un mot, se caractérisaient par une fulguration de la conscience, et par une suprême exaltation de l’émotion subjective.
À cette seconde – avait-il déclaré un jour à Rogojine quand ils se voyaient à Moscou – j’ai entrevu le sens de cette singulière expression : il n’y aura plus de temps. »

Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver, 2011.

« Entre la plus lointaine étoile et nous
la distance, inimaginable, reste encore comme une ligne, un lien,
comme un chemin »

*

« Il y a la peine, qui ravine,
il y a le froid qui gagne,
quelquefois c’est comme si l’on n’avait plus de peau,
seulement la pierre des os :
une cage de pierre avec au centre un foyer froid,
une espèce de geôle où l’on ne sait
s’il y a encore à délivrer,
et la clef heurtant les barreaux
fait un bruit dur et mat.

La peine a pris racine avec des cordes jaunes
comme l’ortie
et le visage s’est assombri.
Il est des plantes si tenaces
que le feu seul peut en avoir raison. »

Maurice Merleau-Ponty, L’Oeil et l’esprit, 1960.

« Visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il est l’une d’elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d’une chose. Mais puisqu’il se meut, il tient les choses en cercle autour de soi, elles sont une annexe ou un prolongement de lui-même, elles sont incrustées dans sa chair, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l’étoffe même du corps. Ces renversements, ces antinomies sont diverses manières de dire que la vision est prise ou se fait du milieu des choses, là où un visible se met à voir, devient visible pour soi et par la vision de toutes choses, là où persiste, comme l’eau mère dans le cristal, l’indivision du sentant et du senti. »

Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, 1977.

« Dans le devenir, il n’y a pas de passé, ni d’avenir, ni même de présent, il n’y a pas d’histoire. Dans le devenir, il s’agit plutôt d’involuer : ce n’est ni régresser, ni progresser. Devenir, c’est devenir de plus en plus sobre, de plus en plus simple, devenir de plus en plus désert, et par là même peuplé. C’est cela qui est difficile à expliquer : à quel point involer, c’est évidemment le contraire d’évoluer, mais c’est aussi le contraire de régresser, revenir à une enfance, ou à un monde primitif. Involuer, c’est avoir une marche de plus en plus simple, économe, sobre. »

Jean-Pierre Vernant, L’individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grève ancienne, 1996.

« La vraie raison de l’exploit héroïque est ailleurs ; elle ne relève pas de calculs utilitaires ni du besoin de prestige social ; elle est d’ordre, pourrait-on dire, métaphysique ; elle tient à la condition humaine que les dieux n’ont pas faite seulement mortelle, mais soumise, comme toute créature ici-bas, après la floraison et l’épanouissement de la jeunesse, au déclin des forces et à la décrépitude de l’âge. L’exploit héroïque s’enracine dans la volonté d’échapper au vieillissement et à la mort, quelques « inévitables » qu’ils soient, de les dépasser tous les deux. On dépasse la mort en l’accueillant au lieu de la subir, en en faisant le constant enjeu d’une vie qui prend ainsi valeur exemplaire et que les hommes célébreront comme un modèle de « gloire impérissable ». Ce que le héros perd en honneurs rendus à sa personne vivante, quand il renonce à la longue vie pour choisir la prompte mort, il le regagne au centuple dans la gloire dont est auréolé, pour tous les temps à venir, son personnage de défunt. Dans une culture comme celle de la Grèce archaïque, où chacun existe en fonction d’autrui, sous le regard et les yeux d’autrui, où les assises d’une personne sont d’autant mieux établies que s’étend plus sa réputation, la vraie mort est l’oubli, le silence, l’obscure indignité, l’absence de renom. »